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Illustration: Petites Misères de la Vie Conjugale I - honoré de balzac

Petites Misères de la Vie Conjugale I


Enregistrement : Audiocite.net

Lu par Alain Bernard
Livre audio de 2h43min
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Musique :
 illustration musicale de J. Stauss (une  valse de Vienne) sous licence Musopen




De vous, homme aimable, mais qui avez mené une vie assez libertine dans votre jeunesse. Vous avez d'ailleurs cinquante-neuf ans, votre tête est couronnée, on dirait d'un genou qui passe au travers d'une perruque grise. Première Partie Préface : OU CHACUN RETROUVERA SES IMPRESSIONS DE MARIAGE Un ami vous parle d'une jeune personne : — Bonne famille, bien élevée, jolie, et trois cent mille francs comptant. Vous avez désiré rencontrer cet objet charmant. Généralement, toutes les entrevues fortuites sont préméditées. Et vous parlez à cet objet devenu très-timide. VOUS. — Une soirée charmante ?... ELLE. — Oh ! oui, monsieur. Vous êtes admis à courtiser la jeune personne. LA BELLE-MERE (au futur). — Vous ne sauriez croire combien cette chère petite fille est susceptible d'attachement. Cependant les deux familles sont en délicatesse à propos des questions d'intérêt. VOTRE PERE (à la belle-mère). — Ma ferme vaut cinq cent mille francs, ma chère dame !... VOTRE FUTURE BELLE-MERE. — Et notre maison, mon cher monsieur, est à un coin de rue. Un contrat s'ensuit, discuté par deux affreux notaires : un petit, un grand. Puis les deux familles jugent nécessaire de vous faire passer à la mairie, à l'église, avant de procéder au coucher de la mariée, qui fait des façons. Et après !... il vous arrive une foule de petites misères imprévues, comme ceci : LE COUP DE JARNAC. Est-ce une petite, est-ce une grande misère ? je ne sais ; elle est grande pour les gendres ou pour vos belles-filles, elle est excessivement petite pour vous. — Petite, cela vous plaît à dire ; mais un enfant coûte énormément ! s'écrie un époux dix fois trop heureux qui fait baptiser son onzième, nommé le petit dernier, — un mot avec lequel les femmes abusent leurs familles. Quelle est cette misère ? me direz-vous. Hé bien ! cette misère est, comme beaucoup de petites misères conjugales : un bonheur pour quelqu'un. Vous avez, il y a quatre mois, marié votre fille, que nous appellerons du doux nom de CAROLINE, pour en faire le type de toutes les épouses. Caroline est, comme toujours, une charmante jeune personne, et vous lui avez trouvé pour mari : Soit un avoué de première instance, soit un capitaine en second, peut-être un ingénieur de troisième classe ; ou un juge suppléant ; ou encore un jeune vicomte. Mais plus certainement, ce que recherchent le plus les familles sensées, l'idéal de leurs désirs : le fils unique d'un riche propriétaire !... (Voyez la Préface.) Ce phénix, nous le nommerons ADOLPHE, quels que soient son état dans le monde, son âge, et la couleur de ses cheveux. L'avoué, le capitaine, l'ingénieur, le juge, enfin le gendre, Adolphe et sa famille ont vu dans mademoiselle Caroline : 1° Mademoiselle Caroline ; 2° Fille unique de votre femme et de vous. Ici, nous sommes forcé de demander, comme à la Chambre, la division : I. DE VOTRE FEMME ! Votre femme doit recueillir l'héritage d'un oncle maternel, vieux podagre qu'elle mitonne, soigne, caresse et emmitoufle ; sans compter la fortune de son père à elle. Caroline a toujours adoré son oncle, son oncle qui la faisait sauter sur ses genoux, son oncle qui... son oncle que... son oncle enfin dont la succession est estimée deux cent mille francs. De votre femme, personne bien conservée, mais dont l'âge a été l'objet de mûres réflexions et d'un long examen de la part des aves et ataves de votre gendre. Après bien des escarmouches respectives entre les belles-mères, elles se sont confié leurs petits secrets de femmes mûres. — Et vous, ma chère dame ? — Moi, Dieu merci ! j'en suis quitte, et vous ? — Moi, je l'espère bien ! a dit votre femme. — Tu peux épouser Caroline, a dit la mère d'Adolphe à votre futur gendre, Caroline héritera seule de sa mère, de son oncle et de son grand-père. II. DE VOUS : Qui jouissez encore de votre grand-père maternel, un bon vieillard dont la succession ne vous sera pas disputée : il est en enfance, et dès lors incapable de tester. De vous, homme aimable, mais qui avez mené une vie assez libertine dans votre jeunesse. Vous avez d'ailleurs cinquante-neuf ans, votre tête est couronnée, on dirait d'un genou qui passe au travers d'une perruque grise. 3° Une dot de trois cent mille francs !... 4° La soeur unique de Caroline, une petite niaise de douze ans, souffreteuse et qui promet de ne pas laisser vieillir ses os. 5° Votre fortune à vous, beau-père (dans un certain monde, on dit le papa beau-père), vingt mille livres de rente, qui s'augmenteront d'une succession sous peu de temps. 6° La fortune de votre femme, qui doit se grossir de deux successions : l'oncle et le grand-père. Trois successions et les économies, ci. 750,000 f. Votre fortune 250,000 Celle de votre femme 250,000 Total 1,250,000 f. qui ne peuvent s'envoler !... Voilà l'autopsie de tous ces brillants hyménées qui conduisent leurs choeurs dansants et mangeants, en gants blancs, fleuris à la boutonnière, bouquets de fleurs d'oranger, cannetilles, voiles, remises et cochers allant de la mairie à l'église, de l'église au banquet, du banquet à la danse, et de la danse dans la chambre nuptiale, aux accents de l'orchestre et aux plaisanteries consacrées que disent les restes de dandies ; car n'y a-t-il pas, de par le monde, des restes de dandies, comme il y a des restes de chevaux anglais ? Oui, voilà l'ostéologie des plus amoureux désirs. La plupart des parents ont dit leur mot sur ce mariage. Ceux du côté du marié : — Adolphe a fait une bonne affaire. Ceux du côté de la mariée : — Caroline a fait un excellent mariage. Adolphe est fils unique, et il aura soixante mille francs de rente, un jour ou l'autre !... Un jour, l'heureux juge, l'ingénieur heureux, l'heureux capitaine ou l'heureux avoué, l'heureux fils unique d'un riche propriétaire, Adolphe enfin, vient dîner chez vous, accompagné de sa famille. Votre fille Caroline est excessivement orgueilleuse de la forme un peu bombée de sa taille. Toutes les femmes déploient une innocente coquetterie pour leur première grossesse. Semblables au soldat qui se pomponne pour sa première bataille, elles aiment à faire la pâle, la souffrante ; elles se lèvent d'une certaine manière, et marchent avec les plus jolies affectations. Encore fleurs, elles ont un fruit : elles anticipent alors sur la maternité. Toutes ces façons sont excessivement charmantes... la première fois. Votre femme, devenue la belle-mère d'Adolphe, se soumet à des corsets de haute pression. Quand sa fille rit, elle pleure ; quand sa Caroline étale son bonheur, elle rentre le sien. Après dîner, l'oeil clairvoyant de la co-belle-mère a deviné l'oeuvre de ténèbres. Votre femme est grosse ! la nouvelle éclate, et votre plus vieil ami de collége vous dit en riant : — Ah ! vous avez fait des nôtres ? Vous espérez dans une consultation qui doit avoir lieu le lendemain. Vous, homme de coeur, vous rougissez, vous espérez une hydropisie ; mais les médecins ont confirmé l'arrivée d'un petit dernier ! Quelques maris timorés vont alors à la campagne ou mettent à exécution un voyage en Italie. Enfin une étrange confusion règne dans votre ménage. Vous et votre femme, vous êtes dans une fausse position. — Comment ! toi, vieux coquin, tu n'as pas eu honte de... ? vous dit un ami sur le boulevard. — Eh ! bien, oui ! fais-en autant, répliquez-vous enragé. — Comment, le jour où ta fille ?... mais c'est immoral ! Et une vieille femme ? mais c'est une infirmité ! — Nous avons été volés comme dans un bois, dit la famille de votre gendre. Comme dans un bois ! est une gracieuse expression pour la belle-mère. Cette famille espère que l'enfant qui coupe en trois les espérances de fortune sera, comme tous les enfants des vieillards, un scrofuleux, un infirme, un avorton. Naîtra-t-il viable ? Cette famille attend l'accouchement de votre femme avec l'anxiété qui agita la maison d'Orléans pendant la grossesse de la duchesse de Berri : une seconde fille procurait le trône à la branche cadette, sans les conditions onéreuses de Juillet ; Henri V râflait la couronne. Dès lors, la maison d'Orléans a été forcée de jouer quitte ou double : les événements lui ont donné la partie. La mère et la fille accouchent à neuf jours de distance. Le premier enfant de Caroline est une pâle et maigrichonne petite fille qui ne vivra pas. Le dernier enfant de sa mère est un superbe garçon, pesant douze livres, qui a deux dents, et des cheveux superbes. Vous avez désiré pendant seize ans un fils. Cette misère conjugale est la seule qui vous rende fou de joie. Car votre femme rajeunie rencontre, dans cette grossesse, ce qu'il faut appeler l'été de la Saint-Martin des femmes : elle nourrit, elle a du lait ! son teint est frais, elle est blanche et rose. A quarante-deux ans, elle fait la jeune femme, achète des petits bas, se promène suivie d'une bonne, brode des bonnets, garnit des béguins. Alexandrine a pris son parti, elle instruit sa fille par l'exemple ; elle est ravissante, elle est heureuse. Et cependant c'est une misère, petite pour vous, grande pour votre gendre. Cette misère est des deux genres, elle vous est commune à vous et à votre femme. Enfin, dans ces cas-là, votre paternité vous rend d'autant plus fier qu'elle est incontestable, mon cher monsieur ! LES DECOUVERTES. Généralement, une jeune personne ne découvre son vrai caractère qu'après deux ou trois années de mariage. Elle dissimule, sans le vouloir, ses défauts au milieu des premières joies, des premières fêtes. Elle va dans le monde pour y danser, elle va chez ses parents pour vous y faire triompher, elle voyage escortée par les premières malices de l'amour, elle se fait femme. Puis elle devient mère et nourrice, et dans cette situation pleine de jolies souffrances, qui ne laisse à l'observation ni une parole ni une minute, tant les soins y sont multipliés, il est impossible de juger d'une femme. Il vous a donc fallu trois ou quatre ans de vie intime avant que vous ayez pu découvrir une chose horriblement triste, un sujet de perpétuelles terreurs. Votre femme, cette jeune fille à qui les premiers plaisirs de la vie et de l'amour tenaient lieu de grâce et d'esprit, si coquette, si animée, si vive, dont les moindres mouvements avaient une délicieuse éloquence, a dépouillé lentement, un à un, ses artifices naturels. Enfin, vous avez aperçu la vérité ! Vous vous y êtes refusé, vous avez cru vous tromper ; mais non : Caroline manque d'esprit, elle est lourde, elle ne sait ni plaisanter ni discuter, elle a parfois peu de tact. Vous êtes effrayé. Vous vous voyez pour toujours obligé de conduire cette chère Minette à travers des chemins épineux où vous laisserez votre amour-propre en lambeaux. Vous avez été déjà souvent atteint par des réponses qui, dans le monde, ont été poliment accueillies : on a gardé le silence au lieu de sourire ; mais vous aviez la certitude qu'après votre départ les femmes s'étaient regardées en se disant : — Avez-vous entendu madame Adolphe ?... — Pauvre petite femme, elle est... — Bête comme un chou. — Comment, lui, qui certes est un homme d'esprit, a-t-il pu choisir ?... — Il devrait former sa femme, l'instruire, ou lui apprendre à se taire. Un homme est, dans notre civilisation, responsable de toute sa femme. Ce n'est pas le mari qui forme la femme. Un jour, Caroline aura soutenu mordicus chez madame de Fischtaminel, une femme très-distinguée, que le petit dernier ne ressemblait ni à son père ni à sa mère, mais à l'ami de la maison. Elle aura peut-être éclairé monsieur de Fischtaminel, et inutilisé les travaux de trois années, en renversant l'échafaudage des assertions de madame de Fischtaminel, qui, depuis cette visite, vous marque de la froideur, car elle soupçonne chez vous une indiscrétion faite à votre femme. Un soir, Caroline, après avoir fait causer un auteur sur ses ouvrages, aura terminé en donnant le conseil à ce poète déjà fécond de travailler enfin pour la postérité. Tantôt elle se plaint de la lenteur du service à table chez des gens qui n'ont qu'un domestique et qui se sont mis en quatre pour la recevoir. Tantôt elle médit des veuves qui se remarient, devant madame Deschars, mariée en troisièmes noces à un ancien notaire, à Nicolas-Jean-Jérôme-Népomucène-Ange-Marie-Victor-Anne-Joseph Deschars, l'ami de votre père. Enfin vous n'êtes plus vous-même dans le monde avec votre femme. Comme un homme qui monte un cheval ombrageux et qui le regarde sans cesse entre les deux oreilles, vous êtes absorbé par l'attention avec laquelle vous écoutez votre Caroline. Pour se dédommager du silence auquel sont condamnées les demoiselles, Caroline parle, ou mieux, elle babille ; elle veut faire de l'effet, et elle en fait : rien ne l'arrête ; elle s'adresse aux hommes les plus éminents, aux femmes les plus considérables ; elle se fait présenter, elle vous met au supplice. Pour vous, aller dans le monde, c'est aller au martyre. Elle commence à vous trouver maussade : vous êtes attentif, voilà tout ! Enfin, vous la maintenez dans un petit cercle d'amis, car elle vous a déjà brouillé avec des gens de qui dépendaient vos intérêts. Combien de fois n'avez-vous pas reculé devant la nécessité d'une remontrance, le matin, au réveil, quand vous l'aviez bien disposée à vous écouter ! Une femme écoute très-rarement. Combien de fois n'avez-vous pas reculé devant le fardeau de vos obligations magistrales ? La conclusion de votre communication ministérielle ne devait-elle pas être : — Tu n'as pas d'esprit. Vous pressentez l'effet de votre première leçon, Caroline se dira : — Ah ! je n'ai pas d'esprit ! Aucune femme ne prend jamais ceci en bonne part. Chacun de vous tirera son épée et jettera le fourreau. Six semaines après, Caroline peut vous prouver qu'elle a précisément assez d'esprit pour vous minotauriser sans que vous vous en aperceviez. Effrayé de cette perspective, vous épuisez alors les formules oratoires, vous les interrogez, vous cherchez la manière de dorer cette pilule. Enfin, vous trouvez le moyen de flatter tous les amours-propres de Caroline, car : Une femme mariée a plusieurs amours-propres. Vous dites être son meilleur ami, le seul bien placé pour l'éclairer ; plus vous y mettez de préparation, plus elle est attentive et intriguée. En ce moment, elle a de l'esprit. Vous demandez à votre chère Caroline, que vous tenez par la taille, comment, elle, si spirituelle avec vous, qui a des réponses charmantes (vous lui rappelez des mots qu'elle n'a jamais eus, que vous lui prêtez, qu'elle accepte en souriant), comment elle peut dire ceci, cela, dans le monde. Elle est sans doute, comme beaucoup de femmes, intimidée dans les salons. — Je connais, dites-vous, bien des hommes fort distingués qui sont ainsi. Vous citez d'admirables orateurs de petit comité auxquels il est impossible de prononcer trois phrases à la tribune. Caroline devrait veiller sur elle ; vous lui vantez le silence comme la plus sûre méthode d'avoir de l'esprit. Dans le monde, on aime qui nous écoute. Ah ! vous avez rompu la glace, vous avez patiné sur ce miroir sans le rayer ; vous avez pu passer la main sur la croupe de la Chimère la plus féroce et la plus sauvage, la plus éveillée, la plus clairvoyante, la plus inquiète, la plus rapide, la plus jalouse, la plus ardente, la plus violente, la plus simple, la plus élégante, la plus déraisonnable, la plus attentive du monde moral : LA VANITE D'UNE FEMME !... Caroline vous a saintement serré dans ses bras, elle vous a remercié de vos avis, elle vous en aime davantage ; elle veut tout tenir de vous, même l'esprit ; elle peut être sotte, mais ce qui vaut mieux que de dire de jolies choses, elle sait en faire !... elle vous aime. Mais elle désire être aussi votre orgueil ! Il ne s'agit pas de savoir se bien mettre, d'être élégante et belle ; elle veut vous rendre fier de son intelligence. Vous êtes l'homme le plus heureux du monde d'avoir su sortir de ce premier mauvais pas conjugal. — Nous allons ce soir chez madame Deschars, où l'on ne sait que faire pour s'amuser ; on y joue à toutes sortes de jeux innocents à cause du troupeau de jeunes femmes et de jeunes filles qui y sont ; tu verras !... dit-elle. Vous êtes si heureux que vous fredonnez des airs en rangeant toutes sortes de choses chez vous, en caleçon et en chemise. Vous ressemblez à un lièvre faisant ses cent mille tours sur un gazon fleuri, parfumé de rosée. Vous ne passez votre robe de chambre qu'à la dernière extrémité, quand le déjeuner est sur la table. Pendant la journée, si vous rencontrez des amis, et si l'on vient à parler femmes, vous les défendez ; vous trouvez les femmes charmantes, douces ; elles ont quelque chose de divin. Combien de fois nos opinions nous sont-elles dictées par les événements inconnus de notre vie ? Vous menez votre femme chez madame Deschars. Madame Deschars est une mère de famille excessivement dévote, et chez qui l'on ne trouve pas de journaux à lire ; elle surveille ses filles, qui sont de trois lits différents, et les tient d'autant plus sévèrement qu'elle a eu, dit-on, quelques petites choses à se reprocher pendant ses deux précédents mariages. Chez elle, personne n'ose hasarder une plaisanterie. Tout y est blanc et rose, parfumé de sainteté, comme chez les veuves qui atteignent aux confins de la troisième jeunesse. Il semble que ce soit la Fête-Dieu tous les jours. Vous, jeune mari, vous vous unissez à la société juvénile des jeunes femmes, des petites filles, des demoiselles et des jeunes gens qui sont dans la chambre à coucher de madame Deschars. Les gens graves, les hommes politiques, les têtes à whist et à thé sont dans le grand salon. On joue à deviner des mots à plusieurs sens, d'après les réponses que chacun doit faire à ces questions. — Comment l'aimez-vous ? — Qu'en faites-vous ? — Où le mettez-vous ? Votre tour arrive de deviner un mot, vous allez dans le salon, vous vous mêlez à une discussion, et vous revenez appelé par une rieuse petite fille. On vous a cherché quelque mot qui puisse prêter aux réponses les plus énigmatiques. Chacun sait que, pour embarrasser les fortes têtes, le meilleur moyen est de choisir un mot très-vulgaire, et de comploter des phrases qui jettent l'Oedipe de salon à mille lieues de chacune de ses pensées. Ce jeu remplace difficilement le lansquenet ou le creps, mais il est peu dispendieux. Le mot MAL a été promu à l'état de Sphinx. Chacun s'est promis de vous dérouter. Le mot, entre autres acceptions, a celle de mal, substantif qui signifie, en esthétique, le contraire du bien ; De mal, substantif qui prend mille expressions pathologiques ; Puis malle, la voiture du gouvernement ; Et enfin malle, ce coffre, varié de forme, à tous crins, à toutes peaux, à oreilles, qui marche rapidement, car il sert à emporter les effets de voyage, dirait un homme de l'école de Delille. Pour vous, homme d'esprit, le Sphinx déploie ses coquetteries, il étend ses ailes, les replie ; il vous montre ses pattes de lion, sa gorge de femme, ses reins de cheval, sa tête intelligente ; il agite ses bandelettes sacrées, il se pose et s'envole, revient et s'en va, balaie la place de sa queue redoutable ; il fait briller ses griffes, il les rentre ; il sourit, il frétille, il murmure ; il a des regards d'enfant joyeux, de matrone grave ; il est surtout moqueur. — Je l'aime d'amour. — Je l'aime chronique. — Je l'aime à crinière fournie. — Je l'aime à secret. — Je l'aime dévoilé. — Je l'aime à cheval. — Je l'aime comme venant de Dieu, a dit madame Deschars. — Comment l'aimes-tu ? dites-vous à votre femme. — Je l'aime légitime. La réponse de votre femme est incomprise, et vous envoie promener dans les champs constellés de l'infini, où l'esprit, ébloui par la multitude des créations, ne peut rien choisir. On le place — Dans une remise. — Au grenier. — Dans un bateau à vapeur. — Dans la presse. — Dans une charrette. — Dans les bagnes. — Aux oreilles. — En boutique. Votre femme vous dit en dernier : — Dans mon lit. Vous y étiez, mais ne savez aucun mot qui aille à cette réponse, madame Deschars n'ayant pu rien permettre d'indécent. — Qu'en fais-tu ? — Mon seul bonheur, dit votre femme après les réponses de chacun, qui toutes vous ont fait parcourir le monde entier des suppositions linguistiques. Cette réponse frappe tout le monde, et vous particulièrement ; aussi vous obstinez-vous à chercher le sens de cette réponse. Vous pensez à la bouteille d'eau chaude enveloppée de linge que votre femme fait mettre à ses pieds dans les grands froids, A la bassinoire, surtout !... A son bonnet, A son mouchoir, Au papier de ses papillotes, A l'ourlet de sa chemise, A sa broderie, A sa camisole, A votre foulard, A l'oreiller, A la table de nuit, où vous ne trouverez rien de convenable. Enfin, comme le plus grand bonheur des répondants est de voir leur Oedipe mystifié, que chaque mot donné pour le vrai les jette en des accès de rire, les hommes supérieurs aiment mieux, en ne voyant cadrer aucun mot à toutes les explications, s'avouer vaincus que de dire inutilement trois substantifs. D'après la loi de ce jeu innocent, vous êtes condamné à retourner dans le salon après avoir donné un gage ; mais vous êtes si excessivement intrigué par les réponses de votre femme, que vous demandez le mot. — Mal, vous crie une petite fille. Vous comprenez tout, moins les réponses de votre femme : elle n'a pas joué le jeu. Madame Deschars, ni aucune des jeunes femmes, n'a compris. On a triché. Vous vous révoltez, il y a émeute de petites filles, de jeunes femmes. On cherche, on s'intrigue. Vous voulez une explication, et chacun partage votre désir. — Dans quelle acception as-tu donc pris ce mot, ma chère ? demandez-vous à Caroline. — Eh ! bien, mâle ! Madame Deschars se pince les lèvres et manifeste le plus grand mécontentement ; les jeunes femmes rougissent et baissent les yeux ; les petites filles agrandissent les leurs, se poussent les coudes et ouvrent les oreilles. Vous restez les pieds cloués sur le tapis et vous avez tant de sel dans la gorge que vous croyez à une répétition inverse de l'accident qui délivra Loth de sa femme. Vous apercevez une vie infernale : le monde est impossible. Rester chez vous avec cette triomphante bêtise, autant aller au bagne. Les supplices moraux surpassent les douleurs physiques de toute la hauteur qui existe entre l'âme et le corps. Vous renoncez à éclairer votre femme. Caroline est une seconde édition de Nabuchodonosor, car un jour, de même que la chrysalide royale, elle passera du velu de la bête à la férocité de la pourpre impériale. Au nombre des délicieuses joyeusetés de la vie de garçon, tout homme compte l'indépendance de son lever. Les fantaisies du réveil compensent les tristesses du coucher. Un garçon se tourne et se retourne dans son lit ; il peut bâiller à faire croire qu'il se commet des meurtres, crier à faire croire qu'il se commet des joies excessives. Il peut manquer à ses serments de la veille, laisser brûler son feu allumé dans sa cheminée et sa bougie dans les bobèches, enfin se rendormir malgré des travaux pressés. Il peut maudire ses bottes prêtes qui lui tendent leurs bouches noires et qui hérissent leurs oreilles, Ne pas voir les crochets d'acier qui brillent éclairés par un rayon de soleil filtré à travers les rideaux, Se refuser aux réquisitions sonores de la pendule obstinée, S'enfoncer dans sa ruelle en se disant : — Hier, oui, hier c'était bien pressé, mais aujourd'hui, ce ne l'est plus. HIER est un fou, AUJOURD'HUI est le sage ; il existe entre eux deux la nuit qui porte conseil, la nuit qui éclaire... Je devrais y aller, je devrais faire, j'ai promis... Je suis un lâche... ; mais comment résister aux ouates de mon lit ? J'ai les pieds mous, je dois être malade, je suis trop heureux... Je veux revoir les horizons impossibles de mon rêve, et mes femmes sans talons, et ces figures ailées et ces natures complaisantes. Enfin, j'ai trouvé le grain de sel à mettre sur la queue de cet oiseau qui s'envolait toujours. Cette coquette a les pieds pris dans la glu, je la tiens... Votre domestique lit vos journaux, il entr'ouvre vos lettres, il vous laisse tranquille. Et vous vous rendormez bercé par le bruit vague des premières voitures. Ces terribles, ces pétulantes, ces vives voitures chargées de viande, ces charrettes à mamelles de fer-blanc pleines de lait, et qui font des tapages infernaux, qui brisent les pavés, elles roulent sur du coton, elles vous rappellent vaguement l'orchestre de Napoléon Musard. Quand votre maison tremble dans ses membrures et s'agite sur sa quille, vous vous croyez comme un marin bercé par le zéphyr. Toutes ces joies, vous seul les faites finir en jetant votre foulard comme on tortille sa serviette après le dîner, en vous dressant sur votre... ah ! cela s'appelle votre séant. Et vous vous grondez vous-même en vous disant quelque dureté, comme : — Ah ! ventrebleu ! il faut se lever. — Chasseur diligent, — mon ami, qui veut faire fortune doit se lever matin, — tu es un drôle, un paresseux. Vous restez sur ce temps. Vous regardez votre chambre, vous rassemblez vos idées. Enfin, vous sautez hors du lit, Spontanément ! Avec courage ! Par votre propre vouloir ! Vous allez au feu, vous consultez la plus complaisante de toutes les pendules, vous interjetez des espérances ainsi conçues : — Chose est paresseux, je le trouverai bien encore ! — Je vais courir. — Je le rattraperai, s'il est sorti. — On m'aura bien attendu. — Il y a un quart d'heure de grâce dans tous les rendez-vous, même entre débiteur et créancier. Vous mettez vos bottes avec fureur, vous vous habillez comme quand vous avez peur d'être surpris peu vêtu, vous avez les plaisirs de la hâte, vous interpellez vos boutons ; enfin, vous sortez comme un vainqueur, sifflotant, brandissant votre canne, secouant les oreilles, galopant. — Après tout, dites-vous, vous n'avez de compte à rendre à personne, vous êtes votre maître ! Toi, pauvre homme marié, tu as fait la sottise de dire à ta femme : — Ma bonne, demain... (quelquefois elle le sait deux jours à l'avance), je dois me lever de grand matin. Malheureux Adolphe, vous avez surtout prouvé la gravité de ce rendez-vous : — Il s'agit de... et de... et encore de..., enfin de... Deux heures avant le jour, Caroline vous réveille tout doucement, et vous dit tout doucement : — Mon ami, mon ami !... — Quoi ? le feu, le... — Non, dors, je me suis trompée, l'aiguille était là, tiens ! Il n'est que quatre heures, tu as encore deux heures à dormir. Dire à un homme : vous n'avez plus que deux heures à dormir, n'est-ce pas, en petit, comme quand on dit à un criminel : Il est cinq heures du matin, ce sera pour sept heures et demie ? Ce sommeil est troublé par une pensée grise, ailée qui vient se cogner aux vitres de votre cervelle, à la façon des chauves-souris. Une femme est alors exacte comme un démon venant réclamer une âme qui lui a été vendue. Quand cinq heures sonnent, la voix de votre femme, hélas ! trop connue, résonne dans votre oreille ; elle accompagne le timbre, et vous dit avec une atroce douceur : — Adolphe, voilà cinq heures, lève-toi, mon ami. — Ouhouhi... Ououhoin... — Adolphe, tu manqueras ton affaire, c'est toi-même qui l'as dit. — Ououhouin, ouhouhi... Vous vous roulez la tête avec désespoir. — Allons, mon ami, je t'ai tout apprêté hier... Mon chat, tu dois partir ; veux-tu manquer le rendez-vous ? Allons donc, lève-toi donc, Adolphe ! va-t'en. Voilà le jour. Caroline se lève en rejetant les couvertures : elle tient à vous montrer qu'elle peut se lever, sans barguigner. Elle va ouvrir les volets, elle introduit le soleil, l'air du matin, le bruit de la rue. Elle revient. — Mais, mon ami, lève-toi donc ! Qui jamais aurait pu te croire sans caractère ? Oh ! les hommes !... Moi, je ne suis qu'une femme, mais ce que je dis est fait. Vous vous levez en grommelant, en maudissant le sacrement du mariage. Vous n'avez pas le moindre mérite dans votre héroïsme ; ce n'est pas vous, mais votre femme qui s'est levée. Caroline vous trouve tout ce qu'il vous faut avec une promptitude désespérante ; elle prévoit tout, elle vous donne un cache-nez en hiver, une chemise de batiste à raies bleues en été, vous êtes traité comme un enfant ; vous dormez encore, elle vous habille, elle se donne tout le mal ; vous êtes jeté hors de chez vous. Sans elle tout irait mal ! Elle vous rappelle pour vous faire prendre un papier, un portefeuille. Vous ne songez à rien, elle songe à tout ! Vous revenez cinq heures après, pour le déjeuner, entre onze heures et midi. La femme de chambre est sur la porte, dans l'escalier, sur le carré, causant avec quelque valet de chambre ; elle se sauve en vous entendant ou vous apercevant. Votre domestique met le couvert sans se presser, il regarde par la croisée, il flâne, il va et vient en homme qui sait avoir son temps à lui. Vous demandez où est votre femme, vous la croyez sur pied. — Madame est encore au lit, dit la femme de chambre. Vous trouvez votre femme languissante, paresseuse, fatiguée, endormie. Elle avait veillé toute la nuit pour vous éveiller, elle s'est recouchée, elle a faim. Vous êtes cause de tous les dérangements. Si le déjeuner n'est pas prêt, elle en accuse votre départ. Si elle n'est pas habillée, si tout est en désordre, c'est votre faute. A tout ce qui ne va pas, elle répond : — Il a fallu te faire lever si matin ! Monsieur s'est levé si matin ! est la raison universelle. Elle vous fait coucher de bonne heure, parce que vous vous êtes levé matin. Elle ne peut rien faire de la journée, parce que vous vous êtes levé matin. Dix-huit mois après, elle vous dit encore : — Sans moi, tu ne te lèverais jamais. A ses amies, elle dit : — Monsieur se lever !... Oh ! sans moi, si je n'étais pas là, jamais il ne se lèverait. Un homme dont la tête grisonne lui dit : — Cela fait votre éloge, madame. Cette critique, un peu leste, met un terme à ses vanteries. Cette petite misère, répétée deux ou trois fois, vous apprend à vivre seul au sein de votre ménage, à n'y pas tout dire, à ne vous confier qu'à vous-même ; il vous paraît souvent douteux que les avantages du lit nuptial en surpassent les inconvénients. LES TAQUINAGES. Vous avez passé de l'allégro sautillant du célibataire au grave andante du père de famille. Au lieu de ce joli cheval anglais cabriolant, piaffant entre les brancards vernis d'un tilbury léger comme votre coeur, et mouvant sa croupe luisante sous le quadruple lacis des rênes et des guides que vous savez manier, avec quelle grâce et quelle élégance, les Champs-Elysées le savent ! vous conduisez un bon gros cheval normand à l'allure douce. Vous avez appris la patience paternelle, et vous ne manquez pas d'occasions de le prouver. Aussi votre figure est-elle sérieuse. A côté de vous, se trouve un domestique évidemment à deux fins, comme est la voiture. Cette voiture à quatre roues, et montée sur des ressorts anglais, a du ventre et ressemble à un bateau rouennais ; elle a des vitrages, une infinité de mécanismes économiques. Calèche dans les beaux jours, elle doit être un coupé les jours de pluie. Légère en apparence, elle est alourdie par six personnes et fatigue votre unique cheval. Au fond, se trouvent étalées comme des fleurs votre jeune femme épanouie, et sa mère, grosse rose trémière à beaucoup de feuilles. Ces deux fleurs de la gent femelle gazouillent et parlent de vous, tandis que le bruit des roues et votre attention de cocher, mêlée à votre défiance paternelle, vous empêchent d'entendre le discours. Sur le devant, il y a une jolie bonne proprette qui tient sur ses genoux une petite fille ; à côté brille un garçon en chemise rouge plissée qui se penche hors de la voiture, veut grimper sur les coussins, et s'est attiré mille fois des paroles qu'il sait être purement comminatoires, le : — Sois donc sage, Adolphe, ou : — Je ne vous emmène plus, monsieur ! — de toutes les mamans. La maman est en secret superlativement ennuyée de ce garçon tapageur ; elle s'est irritée vingt fois, et vingt fois le visage de la petite fille endormie l'a calmée. — Je suis mère, s'est-elle dit. Et elle a fini par maintenir son petit Adolphe. Vous avez exécuté la triomphante idée de promener votre famille. Vous êtes parti le matin de votre maison, où les ménages mitoyens se sont mis aux fenêtres en enviant le privilége que vous donne votre fortune d'aller aux champs et d'en revenir sans subir les voitures publiques. Or, vous avez traîné l'infortuné cheval normand à Vincennes à travers tout Paris, de Vincennes à Saint-Maur, de Saint-Maur à Charenton, de Charenton en face de je ne sais quelle île qui a semblé plus jolie à votre femme et à votre belle-mère que tous les paysages au sein desquels vous les avez menées. — Allons à Maisons !... s'est-on écrié. Vous êtes allé à Maisons, près d'Alfort. Vous revenez par la rive gauche de la Seine, au milieu d'un nuage de poussière olympique très-noirâtre. Le cheval tire péniblement votre famille ; hélas ! vous n'avez plus aucun amour-propre, en lui voyant les flancs rentrés, et deux os saillants aux deux côtés du ventre ; son poil est moutonné par la sueur sortie et séchée à plusieurs reprises, qui, non moins que la poussière, a gommé, collé, hirsuté le poil de sa robe. Le cheval ressemble à un hérisson en colère, vous avez peur qu'il ne soit fourbu, vous le caressez du fouet avec une sorte de mélancolie qu'il comprend, car il agite la tête comme un cheval de coucou fatigué de sa déplorable existence. Vous y tenez, à ce cheval ; il est excellent ; il a coûté douze cents francs. Quand on a l'honneur d'être père de famille, on tient à douze cents francs autant que vous tenez à ce cheval. Vous apercevez le chiffre effrayant des dépenses extraordinaires dans le cas où il faudrait faire reposer Coco. Vous prendrez pendant deux jours des cabriolets de place pour vos affaires. Votre femme fera la moue de ne pouvoir sortir ; elle sortira, et prendra un remise. Le cheval donnera lieu à des extra que vous trouverez sur le mémoire de votre unique palefrenier, un palefrenier unique, et que vous surveillez comme toutes les choses uniques. Ces pensées, vous les exprimez dans le mouvement doux par lequel vous laissez tomber le fouet le long des cotes de l'animal engagé dans la poudre noire qui sable la route devant la Verrerie. En ce moment, Adolphe, qui ne sait que faire dans cette boîte roulante, s'est tortillé, s'est attristé dans son coin, et sa grand'mère inquiète lui a demandé : — Qu'as-tu ? — J'ai faim, a répondu l'enfant. — Il a faim, a dit la mère à sa fille. — Et comment n'aurait-il pas faim ? il est cinq heures et demie, nous ne sommes seulement pas à la barrière, et nous sommes partis depuis deux heures ! — Ton mari aurait pu nous faire dîner à la campagne. — Il aime mieux faire faire deux lieues de plus à son cheval et revenir à la maison. La cuisinière aurait eu son dimanche. Mais Adolphe a raison, après tout. C'est une économie que de dîner chez soi, répond la belle-mère. — Adolphe, s'écrie votre femme stimulée par le mot économie, nous allons si lentement que je vais avoir le mal de mer, et vous nous menez ainsi précisément dans cette poussière noire. A quoi pensez-vous ? ma robe et mon chapeau seront perdus. — Aimes-tu mieux que nous perdions le cheval ? demandez-vous en croyant avoir répondu péremptoirement. — Il ne s'agit pas de ton cheval, mais de ton enfant qui se meurt de faim : voilà sept heures qu'il n'a rien pris. Fouette donc ton cheval ! En vérité, ne dirait-on pas que tu tiens plus à ta rosse qu'à ton enfant ? Vous n'osez pas donner un seul coup de fouet au cheval, il aurait peut-être encore assez de vigueur pour s'emporter et prendre le galop. — Non, Adolphe tient à me contrarier, il va plus lentement, dit la jeune femme à sa mère. Va, mon ami, va comme tu voudras. Et puis, tu diras que je suis dépensière en me voyant acheter un autre chapeau. Vous dites alors des paroles perdues dans le bruit des roues. — Mais quand tu me répondras par des raisons qui n'ont pas le sens commun, crie Caroline. Vous parlez toujours en tournant la tête vers la voiture et la retournant vers le cheval, afin de ne pas faire de malheur. — Bon ! accroche ! verse-nous, tu seras débarrassé de nous. Enfin, Adolphe, ton fils meurt de faim, il est tout pâle !... — Cependant, Caroline, dit la belle-mère, il fait ce qu'il peut... Rien ne vous impatiente comme d'être protégé par votre belle-mère. Elle est hypocrite, elle est enchantée de vous voir aux prises avec sa fille ; elle jette, tout doucement et avec des précautions infinies, de l'huile sur le feu. Quand vous arrivez à la barrière, votre femme est muette, elle ne dit plus rien, elle tient ses bras croisés, elle ne veut pas vous regarder. Vous n'avez ni âme, ni coeur, ni sentiment. Il n'y a que vous pour inventer de pareilles parties de plaisir. Si vous avez le malheur de rappeler à Caroline que c'est elle qui, le matin, a exigé cette partie au nom de ses enfants et de sa nourriture (elle nourrit sa petite), vous serez accablé sous une avalanche de phrases froides et piquantes. Aussi acceptez-vous tout pour ne pas aigrir le lait d'une femme qui nourrit, et à laquelle il faut passer quelques petites choses, vous dit à l'oreille votre atroce belle-mère. Vous avez au coeur toutes les furies d'Oreste. A ces mots sacramentels dits par l'Octroi : — Vous n'avez rien à déclarer... — Je déclare, dit votre femme, beaucoup de mauvaise humeur et de poussière. Elle rit, l'employé rit, il vous prend envie de verser votre famille dans la Seine. Pour votre malheur, vous vous souvenez de la joyeuse et perverse fille qui avait un petit chapeau rose et qui frétillait dans votre tilbury quand, six ans auparavant, vous aviez passé par là pour aller manger une matelote. Une idée ! Madame Schontz s'inquiétait bien d'enfants, de son chapeau dont la dentelle a été mise en pièces dans les fourrés ! elle ne s'inquiétait de rien, pas même de sa dignité, car elle indisposa le garde-champêtre de Vincennes par la désinvolture de sa danse un peu risquée. Vous rentrez chez vous, vous avez hâté rageusement votre cheval normand, vous n'avez évité ni l'indisposition de votre animal, ni l'indisposition de votre femme. Le soir, Caroline a très-peu de lait. Si la petite crie à vous rompre la tête en suçant le sein de sa mère, toute la faute est à vous, qui préférez la santé de votre cheval à celle de votre fils qui mourait de faim, et de votre fille dont le souper a péri dans une discussion où votre femme a raison, comme toujours ! — Après tout, dit-elle, les hommes ne sont pas mères. Vous quittez la chambre, et vous entendez votre belle-mère consolant sa fille par ces terribles paroles : — Ils sont tous égoïstes, calme-toi ; ton père était absolument comme cela. Il est huit heures, vous arrivez dans la chambre à coucher de votre femme. Il y a force lumières. La femme de chambre et la cuisinière voltigent. Les meubles sont encombrés de robes essayées, de fleurs rejetées. Le coiffeur est là, l'artiste par excellence, autorité souveraine, à la fois rien et tout. Vous avez entendu les autres domestiques allant et venant ; il y a eu des ordres donnés et repris, des commissions bien ou mal faites. Le désordre est au comble. Cette chambre est un atelier d'où doit sortir une Vénus de salon. Votre femme veut être la plus belle du bal où vous allez. Est-ce encore pour vous, seulement pour elle, ou pour autrui ? Questions graves ! Vous n'y pensez seulement pas. Vous êtes serré, ficelé, harnaché dans vos habits de bal ; vous allez à pas comptés, regardant, observant, songeant à parler d'affaires sur un terrain neutre avec un agent de change, un notaire ou un banquier à qui vous ne voudriez pas donner l'avantage d'aller les trouver chez eux. Un fait bizarre que chacun a pu observer, mais dont les causes sont presque indéterminables, est la répugnance particulière que les hommes habillés et près d'aller en soirée manifestent pour les discussions ou pour répondre à des questions. Au moment du départ, il est peu de maris qui ne soient silencieux et profondément enfoncés dans des réflexions variables selon les caractères. Ceux qui répondent ont des paroles brèves et péremptoires. En ce moment les femmes, elles, deviennent excessivement agaçantes, elles vous consultent, elles veulent avoir votre avis sur la manière de dissimuler une queue de rose, de faire tomber une grappe de bruyère, de tourner une écharpe. Il ne s'agit jamais de ces brimborions, mais d'elles-mêmes. Suivant une jolie expression anglaise, elles pêchent les compliments à la ligne, et quelquefois mieux que des compliments. Un enfant qui sort du collége apercevrait la raison cachée derrière les saules de ces prétextes ; mais votre femme vous est si connue, et vous avez tant de fois agréablement badiné sur ses avantages moraux et physiques, que vous avez la cruauté de dire votre avis brièvement, en conscience ; et vous forcez alors Caroline d'arriver à ce mot décisif, cruel à dire pour toutes les femmes, même celles qui ont vingt ans de ménage : — Il paraît que je ne suis pas à ton goût ? Attiré sur le vrai terrain par cette question, vous lui jetez des éloges qui sont pour vous la petite monnaie à laquelle vous tenez le moins, les sous, les liards de votre bourse. — Cette robe est délicieuse ! — Je ne t'ai jamais vue si bien mise. — Le bleu, le rose, le jaune, le ponceau (choisissez) te va à ravir. — La coiffure est très-originale. — En entrant au bal, tout le monde t'admirera. — Non-seulement tu seras la plus belle, mais encore la mieux mise. — Elles enrageront toutes de ne pas avoir ton goût. — La beauté, nous ne la donnons pas ; mais le goût est comme l'esprit, une chose dont nous pouvons être fiers... — Vous trouvez ? est-ce sérieusement, Adolphe ? Votre femme coquète avec vous. Elle choisit ce moment pour vous arracher votre prétendue pensée sur telle ou telle de ses amies, et pour vous glisser le prix des belles choses que vous louez. Rien n'est trop cher pour vous plaire. Elle renvoie sa cuisinière. — Partons, dites-vous. Elle renvoie la femme de chambre après avoir renvoyé le coiffeur, et se met à tourner devant sa psyché, en vous montrant ses plus glorieuses beautés. — Partons, dites-vous. — Vous êtes bien pressé, répond-elle. Et elle se montre en minaudant, en s'exposant comme un beau fruit magnifiquement dressé dans l'étalage d'un marchand de comestibles. Comme vous avez très-bien dîné, vous l'embrassez alors au front, vous ne vous sentez pas en mesure de contre-signer vos opinions. Caroline devient sérieuse. La voiture est avancée. Toute la maison regarde madame s'en allant ; elle est le chef-d'oeuvre auquel chacun a mis la main, et tous admirent l'oeuvre commune. Votre femme part enivrée d'elle-même et peu contente de vous. Elle marche glorieusement au bal, comme un tableau chéri, pourléché dans l'atelier, caressé par le peintre, est envoyé dans le vaste bazar du Louvre, à l'Exposition. Votre femme trouve, hélas ! cinquante femmes plus belles qu'elle ; elles ont inventé des toilettes d'un prix fou, plus ou moins originales ; et il arrive pour l'oeuvre féminine ce qui arrive au Louvre pour le chef-d'oeuvre : la robe de votre femme pâlit auprès d'une autre presque semblable dont la couleur, plus voyante, écrase la sienne. Caroline n'est rien, elle est à peine remarquée. Quand il y a soixante jolies femmes dans un salon, le sentiment de la beauté se perd, on ne sait plus rien de la beauté. Votre femme devient quelque chose de fort ordinaire. La petite ruse de son sourire perfectionné ne se comprend plus parmi les expressions grandioses, auprès de femmes à regards hautains et hardis. Elle est effacée, elle n'est pas invitée à danser. Elle essaie de se grimer pour jouer le contentement, et comme elle n'est pas contente, elle entend dire : " Madame Adolphe a bien mauvaise mine. " Les femmes lui demandent hypocritement si elle souffre ; pourquoi ne pas danser. Elles ont un répertoire de malices couvertes de bonhomie, plaquées de bienveillance à faire damner un saint, à rendre un singe sérieux et à donner froid à un démon. Vous, innocent, qui jouez, allez et venez, et qui ne voyez pas une des mille piqûres d'épingle par lesquelles on a tatoué l'amour-propre de votre femme, vous arrivez à elle en lui disant à l'oreille : — Qu'as-tu ? — Demandez ma voiture. Ce ma est l'accomplissement du mariage. Pendant deux ans on a dit la voiture de monsieur, la voiture, notre voiture, et enfin ma voiture. Vous avez une partie engagée, une revanche à donner, de l'argent à regagner. Ici l'on vous concède, Adolphe, que vous êtes assez fort pour dire oui, disparaître et ne pas demander la voiture. Vous avez un ami, vous l'envoyez danser avec votre femme, car vous en êtes à un système de concessions qui vous perdra : vous entrevoyez déjà l'utilité d'un ami. Mais vous finissez par demander la voiture. Votre femme y monte avec une rage sourde, elle se flanque dans son coin, s'emmitoufle dans son capuchon, se croise les bras dans sa pelisse, se met en boule comme une chatte, et ne dit mot. O maris ! sachez-le, vous pouvez en ce moment tout réparer, tout raccommoder, et jamais l'impétuosité des amants qui se sont caressés par de flamboyants regards pendant toute la soirée n'y manque ! Oui, vous pouvez la ramener triomphante, elle n'a plus que vous, il vous reste une chance, celle de violer votre femme. Ah ! bah ! vous lui dites votre imbécile, niais et indifférent : — Qu'as-tu ? Un mari doit toujours savoir ce qu'a sa femme, car elle sait toujours ce qu'elle n'a pas. — Froid, dit-elle. — La soirée a été superbe. — Ouh ! ouh ! rien de distingué ! l'on a la manie, aujourd'hui, d'inviter tout Paris dans un trou. Il y avait des femmes jusque sur l'escalier ; les toilettes s'abîment horriblement, la mienne est perdue. — On s'est amusé. — Vous autres, vous jouez, et tout est dit. Une fois mariés, vous vous occupez de vos femmes comme les lions s'occupent de peinture. — Je ne te reconnais plus, tu étais si gaie, si heureuse, si pimpante en arrivant ! — Ah ! vous ne nous comprenez jamais. Je vous ai prié de partir, et vous me laissez là, comme si les femmes faisaient jamais quelque chose sans raison. Vous avez de l'esprit, mais dans certains moments vous êtes vraiment singulier, je ne sais à quoi vous pensez... Une fois sur ce terrain, la querelle s'envenime. Quand vous donnez la main à votre femme pour descendre de voiture, vous tenez une femme de bois ; elle vous dit un merci par lequel elle vous met sur la même ligne que son domestique. Vous n'avez pas plus compris votre femme avant qu'après le bal, vous la suivez avec peine, ne monte pas l'escalier, elle vole. Il y a brouille complète. La femme de chambre est enveloppée dans la disgrâce ; elle est reçue à coups de non et oui secs comme des biscottes de Bruxelles, et qu'elle avale en vous regardant de travers. — Monsieur n'en fait jamais d'autres ! dit-elle en grommelant. Vous seul avez pu changer l'humeur de madame. Madame se couche, elle a une revanche à prendre ; vous ne l'avez pas comprise, elle ne vous comprend point. Elle se range dans son coin de la façon la plus déplaisante et la plus hostile ; elle est enveloppée dans sa chemise, dans sa camisole, dans son bonnet de nuit, comme un ballot d'horlogerie qui part pour les Grandes-Indes. Elle ne vous dit ni bonsoir, ni bonjour, ni mon ami, ni Adolphe ; vous n'existez pas, vous êtes un sac de farine. Votre Caroline, si agaçante cinq heures auparavant dans cette même chambre où elle frétillait comme une anguille, est du plomb en saumon. Vous seriez le Tropique en personne, à cheval sur l'Equateur, vous ne fondriez pas les glaciers de cette petite Suisse personnifiée qui paraît dormir, et qui vous glacerait de la tête aux pieds, au besoin. Vous lui demanderiez cent fois ce qu'elle a, la Suisse vous répond par un conclusum, comme le vorort ou comme la conférence de Londres. Elle n'a rien, elle est fatiguée, elle dort. Plus vous insistez, plus elle est bastionnée d'ignorance, garnie de chevaux de frise. Quand vous vous impatientez, Caroline a commencé des rêves ! Vous grognez, vous êtes perdu. Les femmes, sachant toujours bien expliquer leurs grandeurs, c'est leurs petitesses qu'elles nous laissent à deviner. Caroline daignera vous dire peut-être aussi qu'elle se sent déjà très-indisposée ; mais elle rit dans ses coiffes quand vous dormez, et profère des malédictions sur votre corps endormi. Vous croyez avoir épousé une créature douée de raison, vous vous êtes lourdement trompé, mon ami. Les êtres sensibles ne sont pas des êtres sensés. Le sentiment n'est pas le raisonnement, la raison n'est pas le plaisir, et le plaisir n'est, certes, pas une raison. — Oh ! monsieur ! Dites : — Ah ! Oui, ah ! Vous lancerez ce ah ! du plus profond de votre caverne thoracique en sortant furieux de chez vous, ou en rentrant dans votre cabinet, abasourdi. Pourquoi ? comment ? qui vous a vaincu, tué, renversé ? La logique de votre femme, qui n'est pas la logique d'Aristote, Ni celle de Ramus, Ni celle de Kant, Ni celle de Condillac, Ni celle de Robespierre, Ni celle de Napoléon ; Mais qui tient de toutes les logiques, et qu'il faut appeler la logique de toutes les femmes, la logique des femmes anglaises comme celle des Italiennes, des Normandes et des Bretonnes (oh ! celles-ci sont invaincues), des Parisiennes, enfin des femmes de la lune, s'il y a des femmes dans ce pays nocturne avec lequel les femmes de la terre s'entendent évidemment, anges qu'elles sont ! La discussion s'est engagée après le déjeuner. Les discussions ne peuvent jamais avoir lieu qu'en ce moment dans les ménages. Un homme, quand il le voudrait, ne saurait discuter au lit avec sa femme : elle a trop d'avantages contre lui, et peut trop facilement le réduire au silence. En quittant le lit conjugal où il se trouve une jolie femme, on a faim, quand on est jeune. Le déjeuner est un repas assez gai, la gaîté n'est pas raisonneuse. Bref, vous n'entamez l'affaire qu'après avoir pris votre café à la crème ou votre thé. Vous avez mis dans votre tête d'envoyer, par exemple, votre enfant au collége. Les pères sont tous hypocrites, et ne veulent jamais avouer que leur sang les gêne beaucoup quand il court sur deux jambes, porte sur tout ses mains hardies, et frétille comme un têtard dans la maison. Votre enfant jappe, miaule et piaule ; il casse, brise ou salit les meubles, et les meubles sont chers ; il fait sabre de tout, il égare vos papiers, il emploie à ses cocottes le journal que vous n'avez pas encore lu. La mère lui dit : — Prends ! à tout ce qui est à vous ; mais elle dit : — Prends garde ! à tout ce qui est à elle. La rusée bat monnaie avec vos affaires pour avoir sa tranquillité. Sa mauvaise foi de bonne mère est à l'abri derrière son enfant, l'enfant est son complice. Tous deux s'entendent contre vous comme Robert Macaire et Bertrand contre un actionnaire. L'enfant est une hache avec laquelle on fourrage tout chez vous. L'enfant va triomphalement ou sournoisement à la maraude dans votre garde-robe ; il reparaît caparaçonné de caleçons sales, il met au jour des choses condamnées aux gémonies de la toilette. Il apporte à une amie que vous cultivez, à l'élégante madame de Fischtaminel, des ceintures à comprimer le ventre, des bouts de bâtons à cirer les moustaches, de vieux gilets déteints aux entournures, des chaussettes légèrement noircies aux talons et jaunies dans les bouts. Comment faire observer que ces maculatures sont un effet du cuir ? Votre femme rit en regardant votre amie, et vous n'osez pas vous fâcher, vous riez aussi, mais quel rire ! les malheureux le connaissent. Cet enfant vous cause, en outre, des peurs chaudes quand vos rasoirs ne sont plus à leur place. Si vous vous fâchez, le petit drôle sourit et vous montre deux rangées de perles ; si vous le grondez, il pleure. Accourt la mère ! Et quelle mère ! une mère qui va vous haïr si vous ne cédez pas. Il n'y a pas de mezzo termine avec les femmes : on est un monstre, ou le meilleur des pères. Dans certains moments, vous concevez Hérode et ses fameuses ordonnances sur le massacre des innocents, qui n'ont été surpassées que par celles du bon Charles X ! Votre femme est revenue sur son sofa, vous vous promenez, vous vous arrêtez, et vous posez nettement la question par cette phrase interjective : — Décidément, Caroline, nous mettrons Charles en pension. — Charles ne peut pas aller en pension, dit-elle d'un petit ton doux. — Charles a six ans, l'âge auquel commence l'éducation des hommes. — A sept ans, d'abord, répond-elle. Les princes ne sont remis, par leur gouvernante au gouverneur, qu'à sept ans. Voilà la loi et les prophètes. Je ne vois pas pourquoi l'on n'appliquerait pas aux enfants des bourgeois les lois suivies pour les enfants des princes. Ton enfant est-il plus avancé que les leurs ? Le roi de Rome... — Le roi de Rome n'est pas une autorité. — Le roi de Rome n'est pas le fils de l'Empereur ?... (Elle détourne la discussion.) En voilà bien d'une autre ! Ne vas-tu pas accuser l'impératrice ? elle a été accouchée par le docteur Dubois, en présence de... — Je ne dis pas cela... — Tu ne me laisses jamais finir, Adolphe. — Je dis que le roi de Rome... (ici vous commencez à élever la voix), le roi de Rome, qui avait à peine quatre ans lorsqu'il a quitté la France, ne saurait servir d'exemple. — Cela n'empêche pas que le duc de Bordeaux n'ait été remis à sept ans à M. le duc de Rivière, son gouverneur. (Effet de logique.) — Pour le duc de Bordeaux, c'est différent... — Tu conviens donc alors qu'on ne peut pas mettre un enfant au collége avant l'âge de sept ans ? dit-elle avec emphase. (Autre effet.) — Je ne dis pas cela du tout, ma chère amie. Il y a bien de la différence entre l'éducation publique et l'éducation particulière. — C'est bien pour cela que je ne veux pas mettre encore Charles au collége, il faut être encore plus fort qu'il ne l'est pour y entrer. — Charles est très-fort pour son âge. — Charles ?... Oh ! les hommes ! Mais Charles est d'une constitution très-faible, il tient de vous. (Le vous commence.) Si vous voulez vous défaire de votre fils, vous n'avez qu'à le mettre au collége... Mais il y a déjà quelque temps que je m'aperçois bien que cet enfant vous ennuie. — Allons ! mon enfant m'ennuie, à présent ; te voilà bien ! Nous sommes responsables de nos enfants envers eux-mêmes ! il faut enfin commencer l'éducation de Charles ; il prend ici les plus mauvaises habitudes ; il n'obéit à personne ; il se croit le maître de tout ; il donne des coups et personne ne lui en rend. Il doit se trouver avec des égaux, autrement il aura le plus détestable caractère. — Merci ; j'élève donc mal mon enfant ? — Je ne dis pas cela ; mais vous aurez toujours d'excellentes raisons pour le garder. Ici le vous s'échange, et la discussion acquiert un ton aigre de part et d'autre. Votre femme veut bien vous affliger du vous, mais elle se blesse de la réciprocité. — Enfin, voilà votre mot ! vous voulez m'ôter mon enfant, vous vous apercevez qu'il est entre nous, vous êtes jaloux de votre enfant, vous voulez me tyranniser à votre aise, et vous sacrifiez votre fils ! Oh ! j'ai bien assez d'esprit pour vous comprendre. — Mais vous faites de moi Abraham tenant son couteau ! Ne dirait-on pas qu'il n'y a pas de colléges ? Les colléges sont vides, personne ne met ses enfants au collége. — Vous voulez me rendre aussi par trop ridicule, reprend-elle. Je sais bien qu'il y a des colléges, mais on ne met pas des garçons au collége à six ans, et Charles n'ira pas au collége. — Mais, ma chère amie, ne t'emporte pas. — Comme si je m'emportais jamais ! Je suis femme et sais souffrir. — Raisonnons. — Oui, c'est assez déraisonner. — Il est bien temps d'apprendre à lire et à écrire à Charles ; plus tard, il éprouverait des difficultés qui le rebuteraient. Ici, vous parlez pendant dix minutes sans aucune interruption. et vous finissez par un : — Eh bien ? armé d'une accentuation qui figure un point interrogeant extrêmement crochu. — Eh bien ! dit-elle, il n'est pas encore temps de mettre Charles au collége. Il n'y a rien de gagné. — Mais, ma chère, cependant monsieur Deschars a mis son petit Jules au collége à six ans. Viens voir des colléges, tu y trouveras énormément d'enfants de six ans. Vous parlez encore dix minutes sans aucune interruption, et quand vous jetez un autre : — Eh bien ? — Le petit Deschars est revenu avec des engelures, répond-elle. — Mais Charles a des engelures ici. — Jamais, dit-elle d'un air superbe. La question se trouve, après un quart d'heure, arrêtée par une discussion accessoire sur : " Charles a-t-il eu ou n'a-t-il pas eu des engelures ? " Vous vous renvoyez des allégations contradictoires, vous ne vous croyez plus l'un l'autre, il faut en appeler à des tiers. Tout ménage a sa cour de cassation qui ne s'occupe jamais du fond et qui ne juge que la forme. La bonne est mandée, elle vient, elle est pour votre femme. Il est acquis à la discussion que Charles n'a jamais eu d'engelures. Caroline vous regarde, elle triomphe et vous dit ces ébouriffantes paroles : — Tu vois bien qu'il est impossible de mettre Charles au collége. Vous sortez suffoqué de colère. Il n'y a aucun moyen de prouver à cette femme qu'il n'existe pas la moindre corrélation entre la proposition de mettre son enfant au collége, et la chance d'avoir ou de ne pas avoir des engelures. Le soir, devant vingt personnes, après le dîner, vous entendez cette atroce créature finissant avec une femme sa longue conversation par ces mots : — Il voulait mettre Charles au collége, mais il a bien vu qu'il fallait encore attendre. Quelques maris, dans ces sortes de circonstances, éclatent devant tout le monde, ils se font minotauriser six semaines après ; mais ils y gagnent ceci, que Charles est mis au collége le jour où il lui échappe une indiscrétion. D'autres cassent des porcelaines en se livrant à une rage intérieure. Les gens habiles ne disent rien et attendent. La logique de la femme se déploie ainsi dans les moindres faits, à propos d'une promenade et d'un meuble à placer, d'un déménagement. Cette logique, d'une simplicité remarquable, consiste à ne jamais exprimer qu'une seule idée, celle qui formule leur volonté. Comme toutes les choses de la nature femelle, ce système peut se résoudre par ces deux termes algébriques : Oui — Non. Il y a aussi quelques hochements de tête qui remplacent tout. JESUITISME DES FEMMES. Le jésuite, le plus jésuite des jésuites est encore mille fois moins jésuite que la femme la moins jésuite, jugez combien les femmes sont jésuites ! Elles sont si jésuites, que le plus fin des jésuites lui-même ne devinerait pas à quel point une femme est jésuite, car il y a mille manières d'être jésuite, et la femme est si habile jésuite, qu'elle a le talent d'être jésuite sans avoir l'air jésuite. On prouve à un jésuite, rarement, mais on lui prouve quelquefois qu'il est jésuite ; essayez donc de démontrer à une femme qu'elle agit ou parle en jésuite ? elle se ferait hacher avant d'avouer qu'elle est jésuite. Elle, jésuite ! elle, la loyauté, la délicatesse même ! Elle, jésuite ! Mais qu'entend-on par : Etre jésuite ? Connaît-elle ce que c'est que d'être jésuite ? Qu'est-ce que les jésuites ? Elle n'a jamais vu ni entendu de jésuites. " C'est vous qui êtes un jésuite !... " et elle vous le démontre en expliquant jésuitiquement que vous êtes un subtil jésuite. Voici un des mille exemples du jésuitisme de la femme, et cet exemple constitue la plus horrible des petites misères de la vie conjugale, elle en est peut-être la plus grande. Poussé par les désirs mille fois exprimés, mille fois répétés de Caroline, qui se plaignait d'aller à pied, Ou de ne pas pouvoir remplacer assez souvent son chapeau, son ombrelle, sa robe, quoi que ce soit de sa toilette ; De ne pas pouvoir mettre son enfant en matelot, en lancier, en artilleur de la garde nationale,- en Ecossais, les jambes nues, avec une toque à plumes, — en jaquette, — en redingote, — en sarrau de velours, — en bottes, — en pantalon ; JESUITISME DES FEMMES. De ne pas pouvoir lui acheter assez de joujoux, des souris qui trottent toutes seules, — de petits ménages complets, etc. ; Ou rendre à madame Deschars ni à madame de Fischtaminel leurs politesses : — un bal, — une soirée, — un dîner ; Ou prendre une loge au spectacle, afin de ne plus se placer ignoblement aux galeries entre des hommes trop galants, ou grossiers à demi ; D'avoir à chercher un fiacre à la sortie du spectacle : — Tu crois faire une économie, tu te trompes, vous dit-elle ; les hommes sont tous les mêmes ! Je gâte mes souliers, je gâte mon chapeau, mon schall se mouille, tout se fripe, mes bas de soie sont éclaboussés. Tu économises vingt francs de voiture, — non pas même vingt francs, car tu prends pour quatre francs de fiacre, — seize francs donc ! et tu perds pour cinquante francs de toilette, puis tu souffres dans ton amour-propre en voyant sur ma tête un chapeau fané ; tu ne t'expliques pas pourquoi : c'est tes damnés fiacres. Je ne te parle pas de l'ennui d'être prise et foulée entre des hommes, il paraît que cela t'est indifférent ! De ne pouvoir acheter un piano au lieu d'en louer un. Ou suivre les modes. (Il y a des femmes qui ont toutes les nouveautés, mais à quel prix ?... Elle aimerait mieux se jeter par la croisée que de les imiter, car elle vous aime, elle pleurniche. Elle ne comprend pas ces femmes-là !) De ne pouvoir s'aller promener aux Champs-Elysées, dans sa voiture, mollement couchée, comme madame de Fischtaminel. (En voilà une qui entend la vie ! et qui a un bon mari, et bien appris, et bien discipliné, et heureux ! sa femme passerait dans le feu pour lui !...) JESUITISME DES FEMMES. Enfin, battu dans mille scènes conjugales, battu par les raisonnements les plus logiques, (feu Tripier, feu Merlin ne sont que des enfants, la misère précédente vous l'a maintes fois prouvé) battu par les caresses les plus chattes, battu par des larmes, battu par vos propres paroles ; car, dans ces circonstances, une femme est tapie entre les feuilles de sa maison comme un jaguar ; elle n'a pas l'air de vous écouter, de faire attention à vous ; mais s'il vous échappe un mot, un geste, un désir, une parole, elle s'en arme, elle l'affile, elle vous l'oppose cent et cent fois... battu par des singeries gracieuses : " Si tu fais cela, je ferai ceci. " Elles deviennent alors plus marchandes que les Juifs, les Grecs (de ceux qui vendent des parfums et des petites filles), les Arabes (de ceux qui vendent des petits garçons et des chevaux), plus marchandes que les Suisses, les Génevois, les banquiers, et, ce qui est pis que tout cela, que les Génois ! Enfin, battu comme on est battu, vous vous déterminez à risquer, dans une entreprise, une certaine portion de votre capital. Un soir, entre chien et loup, côte à côte, ou un matin au réveil, pendant que Caroline est là, à moitié éveillée, rose dans ses linges blancs, le visage riant dans ses dentelles, vous lui dites : — Tu veux ceci ! Tu veux cela ! Tu m'as dit ceci ! Tu m'as dit cela !... Enfin, vous énumérez, en un instant, les innombrables fantaisies par lesquelles elle vous a maintes et maintes fois crevé le coeur, car il n'y a rien de plus affreux que de ne pouvoir satisfaire le désir d'une femme aimée ! et vous terminez en disant : — Eh bien ! ma chère amie, il se présente une occasion de quintupler cent mille francs, et je suis décidé à faire cette affaire. Elle se réveille, elle se dresse sur ce qu'on est convenu d'appeler son séant, elle vous embrasse, oh ! là... bien ! — Tu es gentil, est son premier mot. JESUITISME DES FEMMES. Ne parlons pas du dernier : c'est une énorme et indicible onomatopée assez confuse. — Maintenant, dit-elle, explique-moi ton affaire ! Et vous tâchez d'expliquer l'affaire. D'abord, les femmes ne comprennent aucune affaire, elles ne veulent pas paraître les comprendre ; elles les comprennent, où, quand, comment ? elles doivent les comprendre, à leur temps, — dans la saison, — à leur fantaisie. Votre chère créature, Caroline ravie, dit que vous avez eu tort de prendre au sérieux ses désirs, ses gémissements, ses envies de toilette. Elle a peur de cette affaire, elle s'effarouche des gérants, des actions, et surtout du fonds de roulement, le dividende n'est pas clair... Les femmes ont toujours peur de ce qui se partage. Enfin, Caroline craint des piéges ; mais elle est enchantée de savoir qu'elle peut avoir sa voiture, sa loge, les habits variés de son enfant, etc. Tout en vous détournant de l'affaire, elle est visiblement heureuse de vous voir y mettant vos capitaux. PREMIERE EPOQUE. — Oh ! ma chère, je suis la plus heureuse femme de la terre ; Adolphe vient de se lancer dans une magnifique affaire. — Je vais avoir un équipage, — Oh ! bien plus beau que celui de madame de Fischtaminel : le sien est passé de mode ; le mien aura des rideaux à franges... — Mes chevaux seront gris de souris, les siens sont des alezans, communs comme des pièces de six liards. — Madame, cette affaire est donc ?... — Oh ! superbe, les actions doivent monter ; il me l'a expliquée avant de s'y jeter : car — Adolphe ! — Adolphe ne fait rien sans prendre conseil de moi... — Vous êtes bien heureuse. — Le mariage n'est pas tolérable sans une confiance absolue, et Adolphe me dit tout. Vous êtes, vous ou toi, Adolphe, le meilleur mari de Paris, un homme adorable, un génie, un coeur, un ange. Aussi êtes-vous choyé à en être incommodé. Vous bénissez le mariage. Caroline vante les hommes, — ces rois de la création ! — les femmes sont faites pour eux, — l'homme est généreux, — le mariage est la plus belle institution. Durant trois mois, six mois, Caroline exécute les concertos, les solos les plus brillants sur cette phrase adorable : — Je serai riche ! — j'aurai mille francs par mois pour ma toilette. — Je vais avoir un équipage !... Il n'est plus question de l'enfant que pour savoir dans quel collége on le mettra. DEUXIEME EPOQUE. — Eh bien ! mon cher ami, où donc en est cette affaire ? Que devient ton affaire ? Et cette affaire qui doit me donner une voiture, etc. ?... Il est bien temps que ton affaire finisse !... Quand se terminera l'affaire ? Elle est bien long-temps à se faire, cette affaire-là. Quand l'affaire sera-t-elle finie ? Les actions montent-elles ? Il n'y a que toi pour trouver des affaires qui ne se terminent pas. Un jour, elle vous demande : — Y a-t-il une affaire ? Si vous venez à parler de l'affaire, au bout de huit à dix mois, elle répond : — Ah ! cette affaire !... Mais il y a donc vraiment une affaire ? Cette femme, que vous avez crue sotte, commence à montrer incroyablement d'esprit quand il s'agit de se moquer de vous. Pendant cette période, Caroline garde un silence compromettant quand on parle de vous. Ou elle dit du mal des hommes en général : — Les hommes ne sont pas ce qu'ils paraissent être : on ne les connaît qu'à l'user. — Le mariage a du bon et du mauvais. — Les hommes ne savent rien finir. DEUXIEME EPOQUE. TROISIEME EPOQUE. Catastrophe. Cette magnifique entreprise qui devait donner cinq capitaux pour un, à laquelle ont participé les gens les plus défiants, les gens les plus instruits, des pairs et des députés, des banquiers, — tous chevaliers de la Légion-d'Honneur,- cette affaire est en liquidation ! Les plus hardis espèrent dix pour cent de leurs capitaux. Vous êtes triste. Caroline vous a souvent dit : — Adolphe, qu'as-tu ? — Adolphe, tu as quelque chose. Enfin, vous apprenez à Caroline le fatal résultat ; elle commence par vous consoler. — Cent mille francs de perdus ! Il faudra maintenant la plus stricte économie, dites-vous imprudemment. Le jésuitisme de la femme éclate alors sur ce mot économie. Le mot économie met le feu aux poudres. — Ah ! voilà ce que c'est que de faire des affaires ! — Pourquoi donc, toi, si prudent, es-tu donc allé compromettre cent mille francs ? — J'étais contre l'affaire, souviens-t'en ! Mais TU NE M'AS PAS ECOUTEE !... Sur ce thème, la discussion s'envenime. — Vous n'êtes bon à rien, — vous êtes incapable, — les femmes seules voient juste. — Vous avez risqué le pain de vos enfants, — elle vous en a dissuadé. — Vous ne pouvez pas dire que ce soit pour elle. Elle n'a, Dieu merci, aucun reproche à se faire. TROISIEME EPOQUE. Cent fois par mois elle fait allusion à votre désastre : — Si monsieur n'avait pas jeté ses fonds dans une telle entreprise, je pourrais avoir ceci, — cela. — Quand tu voudras faire une affaire, une autre fois, tu m'écouteras ! Adolphe est atteint et convaincu d'avoir perdu cent mille francs à l'étourdie, sans but, comme un sot, sans avoir consulté sa femme. Caroline dissuade ses amies de se marier. Elle se plaint de l'incapacité des hommes qui dissipent la fortune de leurs femmes. Caroline est vindicative ! elle est sotte, elle est atroce ! Plaignez Adolphe ! Plaignez-vous, ô maris ! O garçons, réjouissez-vous ! SOUVENIRS ET REGRETS. Marié depuis quelques années, votre amour est devenu si placide, que Caroline essaie quelquefois le soir de vous réveiller par de petits mots piquants. Vous avez ce je ne sais quoi de calme et de tranquille qui impatiente toutes les femmes légitimes. Les femmes y trouvent une sorte d'insolence ; elles prennent la nonchalance du bonheur pour la fatuité de la certitude, car elles ne pensent jamais au dédain de leurs inestimables valeurs : leur vertu est alors furieuse d'être prise au mot. Dans cette situation, qui est le fond de la langue de tout mariage, et sur laquelle homme et femme doivent compter, aucun mari n'ose dire que le pâté d'anguille l'ennuie ; mais son appétit a certainement besoin des condiments de la toilette, des pensées de l'absence, des irritations d'une rivalité supposée. Enfin, vous vous promenez alors très-bien avec votre femme sous le bras, sans serrer le sien contre vos flancs avec la craintive et soigneuse cohésion de l'avare tenant son trésor. Vous regardez, à droite et à gauche, les curiosités sur les Boulevards, en gardant votre femme d'un bras lâche et distrait, comme si vous étiez le remorqueur d'un gros bateau normand. Allons, soyez francs, mes amis ! si, derrière votre femme, un admirateur la pressait par mégarde ou avec intention, vous n'avez aucune envie de vérifier les motifs du passant ; d'ailleurs, nulle femme ne s'amuse à faire naître une querelle pour si peu de chose. Ce peu de chose, avouez-nous encore ceci, n'est-il pas excessivement flatteur pour l'un comme pour l'autre ? Vous en êtes là, mais vous n'êtes pas allé plus loin. Cependant vous enterrez, au fond de votre coeur et de votre conscience, une horrible pensée : Caroline n'a pas répondu à votre attente. Caroline a des défauts qui, par la haute mer de la lune de miel, restaient sous l'eau, et que la marée basse de la lune rousse a découverts. Vous vous êtes heurté souvent à ces écueils, vos espérances y ont échoué plusieurs fois, plusieurs fois vos désirs de jeune homme à marier (où est ce temps !) y ont vu se briser leurs embarcations pleines de richesses fantastiques : la fleur des marchandises a péri, le lest du mariage est resté. Enfin, pour se servir d'une locution de la langue parlée, en vous entretenant de votre mariage avec vous-même, vous vous dites, en regardant Caroline : Ce n'est pas ce que je croyais ! Un soir, au bal, dans le monde, chez un ami, n'importe où, vous rencontrez une sublime jeune fille, belle, spirituelle et bonne ; une âme, oh ! une âme céleste ! une beauté merveilleuse ! Voilà bien cette coupe inaltérable de figure ovale, ces traits qui doivent résister long-temps à l'action de la vie, ce front gracieux et rêveur. L'inconnue est riche, elle est instruite, elle appartient à une grande famille ; partout elle sera bien ce qu'elle doit être, elle saura briller ou s'éclipser ; elle offre enfin, dans toute sa gloire et dans toute sa puissance, l'être rêvé, votre femme, celle que vous vous sentez le pouvoir d'aimer toujours : elle flattera toujours vos vanités, elle entendrait et servirait admirablement vos intérêts. Enfin, elle est tendre et gaie, cette jeune fille qui réveille toutes vos passions nobles ! qui allume des désirs éteints ! Vous regardez Caroline avec un sombre désespoir, et voici les fantômes de pensées qui frappent, de leurs ailes de chauve-souris, de leur bec de vautour, de leur corps de phalène, les parois du palais où, comme une lampe d'or, brille votre cervelle, allumée par le Désir. PREMIERE STROPHE. Ah ! pourquoi me suis-je marié ? ah ! quelle fatale idée ! je me suis laissé prendre à quelques écus ! Comment ? c'est fini, je ne puis avoir qu'une femme. Ah ! les Turcs ont bien de l'esprit ! On voit que l'auteur du Coran a vécu dans le désert ! IIe STROPHE. Ma femme est malade, elle tousse quelquefois le matin. Mon Dieu, s'il est dans les décrets de votre sagesse de retirer Caroline du monde, faites-le promptement pour son bonheur et pour le mien. Cet ange a fait son temps. IIIe STROPHE. Mais je suis un monstre ! Caroline est la mère de mes enfants ! Votre femme revient avec vous en voiture, et vous la trouvez horrible ; elle vous parle, vous lui répondez par monosyllabes. Elle vous dit : " Qu'as-tu donc ? " Vous lui répondez : " Rien. " Elle tousse, vous l'engagez à voir, dès demain, le docteur. La médecine a ses hasards. IVe STROPHE. On m'a dit qu'un médecin, maigrement payé par des héritiers, s'écria très-imprudemment : " Ils me rognent mille écus, et me doivent quarante mille livres de rentes ! " Oh ! je ne regarderais pas aux honoraires, moi ! — Caroline, lui dites-vous à haute voix, il faut prendre garde à toi ; croise ton châle, soigne-toi, mon ange aimé. PREMIERE STROPHE. Votre femme est enchantée de vous, vous paraissez vous intéresser énormément à elle. Pendant le déshabiller de votre femme, vous restez étendu sur la causeuse. Quand tombe la robe, vous contemplez la divine apparition qui vous ouvre la porte d'ivoire des châteaux en Espagne. Extase ravissante ! vous voyez la sublime jeune fille !... Elle est blanche comme la voile du galion qui entre à Cadix chargé de trésors, elle en a les merveilleux bossoirs qui fascinent le négociant avide. Votre femme, heureuse d'être admirée, s'explique alors votre air taciturne. Cette jeune fille sublime ! vous la voyez les yeux fermés ; elle domine votre pensée, et vous dites alors : Ve ET DERNIERE STROPHE. Divine ! adorable ! Existe-t-il deux femmes pareilles ? Rose des nuits ! Tour d'ivoire ! Vierge céleste ! Etoile du soir et du matin ! Chacun a ses petites litanies, vous en avez dit quatre. Le lendemain, votre femme est ravissante, elle ne tousse plus, elle n'a pas besoin de docteur ; si elle crève, elle crèvera de santé ; vous l'avez maudite quatre fois au nom de la jeune fille, et quatre fois elle vous a béni. Caroline ne sait pas qu'il frétillait, au fond de votre coeur, un petit poisson rouge de la nature des crocodiles, enfermé dans l'amour conjugal comme l'autre dans un bocal, mais sans coquillages. Quelques jours auparavant, votre femme avait parlé de vous, en termes assez équivoques, à madame de Fischtaminel ; votre belle amie vient la voir, et Caroline vous compromet alors par des regards mouillés et long-temps arrêtés ; elle vous vante, elle se trouve heureuse. Vous sortez furieux, vous enragez, et vous êtes heureux de rencontrer un ami sur le Boulevard, pour y exhaler votre bile. — Mon ami, ne te marie jamais ! Il vaut mieux voir tes héritiers emportant tes meubles pendant que tu râles, il vaut mieux rester deux heures sans boire, à l'agonie, assassiné de paroles testamentaires par une garde-malade comme celle que Henri Monnier met si cruellement en scène dans sa terrible peinture des derniers moments d'un célibataire ! Ne te marie sous aucun prétexte ! Heureusement vous ne revoyez plus la sublime jeune fille ! Vous êtes sauvé de l'enfer où vous conduisaient de criminelles pensées, vous retombez dans le purgatoire de votre bonheur conjugal ; mais vous commencez à faire attention à madame de Fischtaminel, que vous avez adorée sans pouvoir arriver jusqu'à elle quand vous étiez garçon. OBSERVATION. Arrivé à cette hauteur dans la latitude ou la longitude de l'océan conjugal, il se déclare un petit mal chronique, intermittent, assez semblable à des rages de dents... Vous m'arrêtez, je le vois, pour me dire : — " Comment relève-t-on la hauteur dans cette mer ? Quand un mari peut-il se savoir à ce point nautique ; et peut-on en éviter les écueils ? " On se trouve là, comprenez-vous ? aussi bien après dix mois de mariage qu'après dix ans : c'est selon la marche du vaisseau, selon sa voilure, selon la mousson, la force des courants, et surtout selon la composition de l'équipage. Eh ! bien, il y a cet avantage que les marins n'ont qu'une manière de prendre le point, tandis que les maris en ont mille de trouver le leur. EXEMPLES. Caroline, votre ex-biche, votre ex-trésor, devenue tout bonnement votre femme, s'appuie beaucoup trop sur votre bras en se promenant sur le Boulevard, ou trouve beaucoup plus distingué de ne plus vous donner le bras ; Ou elle voit des hommes plus ou moins jeunes, plus ou moins bien mis, quand autrefois elle ne voyait personne, même quand le Boulevard était noir de chapeaux et battu par plus de bottes que de bottines ; Ou, quand vous rentrez, elle dit : " — Ce n'est rien, c'est Monsieur ! " au lieu de : " — Ah ! c'est Adolphe ! " qu'elle disait avec un geste, un regard, un accent qui faisaient penser à ceux qui l'admiraient : Enfin, en voilà une heureuse ! (Cette exclamation d'une femme implique deux temps : celui pendant lequel elle est sincère, celui pendant lequel elle est hypocrite avec : " Ah ! c'est Adolphe. " Quand elle s'écrie : " — Ce n'est rien, c'est Monsieur ! " elle ne daigne plus jouer la comédie.) Ou, si vous revenez un peu tard (onze heures, minuit), elle... ronfle ! ! odieux indice ! Ou, elle met ses bas devant vous... (Dans le mariage anglais, ceci n'arrive qu'une seule fois dans la vie conjugale d'une lady ; le lendemain, elle part pour le continent avec un captain quelconque, et ne pense plus à mettre ses bas.) Ou... mais restons-en là. Ceci s'adresse à des marins ou maris familiarisés avec LA CONNAISSANCE DES TEMPS. LE TAON CONJUGAL. Eh bien ! sous cette ligne voisine d'un signe tropical sur le nom duquel le bon goût interdit de faire une plaisanterie vulgaire et indigne de ce spirituel ouvrage, il se déclare une horrible petite misère ingénieusement appelée le Taon Conjugal, de tous les cousins, moustiques, taracanes, puces et scorpions, le plus impatientant, en ce qu'aucune moustiquière n'a pu être inventée pour s'en préserver. Le Taon ne pique pas sur-le-champ : il commence à tintinnuler à vos oreilles, et vous ne savez pas encore ce que c'est. Ainsi, à propos de rien, de l'air le plus naturel du monde, Caroline dit : — Madame Deschars avait une bien belle robe, hier... — Elle a du goût, répond Adolphe sans en penser un mot. — C'est son mari qui la lui a donnée, réplique Caroline en haussant les épaules. — Ah ! — Oui, une robe de quatre cents francs ! Elle a tout ce qui se fait de plus beau en velours... — Quatre cents francs ! s'écrie Adolphe en prenant la pose de l'apôtre Thomas. — Mais il y a deux lés de rechange et un corsage... — Il fait bien les choses, monsieur Deschars ! reprend Adolphe en se réfugiant dans la plaisanterie. — Tous les hommes n'ont pas de ces attentions-là, dit Caroline sèchement. — Quelles attentions ?... — Mais, Adolphe... penser aux lés de rechange et à un corsage pour faire encore servir la robe quand elle ne sera plus de mise, décolletée... Adolphe se dit en lui-même : — Caroline veut une robe. Le pauvre homme !... !... ! Quelque temps après, monsieur Deschars a renouvelé la chambre de sa femme. Puis monsieur Deschars a fait remonter à la nouvelle mode les diamants de sa femme. Monsieur Deschars ne sort jamais sans sa femme, ou ne laisse sa femme aller nulle part sans lui donner le bras. Si vous apportez quoi que ce soit à Caroline, ce n'est jamais aussi bien que ce qu'a fait monsieur Deschars. Si vous vous permettez le moindre geste, la moindre parole un peu trop vifs ; si vous parlez un peu haut, vous entendez cette phrase sibilante et vipérine : — Ce n'est pas monsieur Deschars qui se conduirait ainsi ! Prends donc monsieur Deschars pour modèle. Enfin, l'imbécile monsieur Deschars apparaît dans votre ménage à tout moment et à propos de tout. Ce mot : " — Vois donc un peu si monsieur Deschars se permet jamais... " est une épée de Damoclès, ou ce qui est pis, une épingle ; et votre amour-propre est la pelote où votre femme la fourre continuellement, la retire et la refourre, sous une foule de prétextes inattendus et variés, en se servant d'ailleurs des termes d'amitié les plus câlins ou avec des façons assez gentilles. Adolphe, taonné jusqu'à se voir tatoué de piqûres, finit par faire ce qui se fait en bonne police, en gouvernement, en stratégie. ( Voyez l'ouvrage de Vauban sur l'attaque et la défense des places fortes.) Il avise madame de Fischtaminel, femme encore jeune, élégante, un peu coquette, et il la pose (le scélérat se proposait ceci depuis long-temps) comme un moxa sur l'épiderme excessivement chatouilleux de Caroline. O vous qui vous écriez souvent : " — Je ne sais pas ce qu'a ma femme !... " vous baiserez cette page de philosophie transcendante, car vous allez y trouver la clef du caractère de toutes les femmes !... Mais les connaître aussi bien que je les connais, ce ne sera pas les connaître beaucoup : elles ne se connaissent pas elles-mêmes ! Enfin, Dieu, vous le savez, s'est trompé sur le compte de la seule qu'il ait eue à gouverner et qu'il avait pris le soin de faire. Caroline veut bien piquer Adolphe à toute heure, mais cette faculté de lâcher de temps en temps une guêpe au conjoint (terme judiciaire) est un droit exclusivement réservé à l'épouse. Adolphe devient un monstre s'il détache sur sa femme une seule mouche. De Caroline, c'est de charmantes plaisanteries, un badinage pour égayer la vie à deux, et dicté surtout par les intentions les plus pures ; tandis que, d'Adolphe, c'est une cruauté de Caraïbe, une méconnaissance du coeur de sa femme et un plan arrêté de lui causer du chagrin. Ceci n'est rien. — Vous aimez donc bien madame de Fischtaminel ? demande Caroline. Qu'a-t-elle donc dans l'esprit ou dans les manières de si séduisant, cette araignée-là ? — Mais, Caroline... — Oh ! ne prenez pas la peine de nier ce goût bizarre, dit-elle en arrêtant une négation sur les lèvres d'Adolphe, il y a long-temps que je m'aperçois que vous me préférez cet échalas (madame de Fischtaminel est maigre). Eh ! bien, allez... vous aurez bientôt reconnu la différence. Comprenez-vous ? Vous ne pouvez pas soupçonner Caroline d'avoir le moindre goût pour monsieur Deschars (un gros homme commun, rougeaud, un ancien notaire), tandis que vous aimez madame de Fischtaminel ! Et alors Caroline, cette Caroline dont l'innocence vous a tant fait souffrir, Caroline qui s'est familiarisée avec le monde, Caroline devient spirituelle : vous avez deux Taons au lieu d'un. Le lendemain elle vous demande, en prenant un petit air bon-enfant : — Où en êtes-vous avec madame de Fischtaminel ?... Quand vous sortez, elle vous dit : — Va, mon ami, va prendre les eaux ! Car, dans leur colère contre une rivale, toutes les femmes, même les duchesses, emploient l'invective, et s'avancent jusque dans les tropes de la Halle ; elles font alors arme de tout. Vouloir convaincre Caroline d'erreur et lui prouver que madame de Fischtaminel vous est indifférente, vous coûterait trop cher. C'est une sottise qu'un homme d'esprit ne commet pas dans son ménage : il y perd son pouvoir et il s'y ébrèche. Oh ! Adolphe, tu es arrivé malheureusement à cette saison si ingénieusement nommée l'été de la saint Martin du mariage. Hélas ! il faut, chose délicieuse ! reconquérir ta femme, ta Caroline, la reprendre par la taille, et devenir le meilleur des maris en tâchant de deviner ce qui lui plaît, afin de faire à son plaisir au lieu de faire à ta volonté ! Toute la question est là désormais. Admettons ceci, qui, selon nous, est une vérité remise à neuf : La plupart des hommes ont toujours un peu de l'esprit qu'exige une situation difficile, quand ils n'ont pas tout l'esprit de cette situation. Quant aux maris qui sont au-dessous de leur position, il est impossible de s'en occuper : il n'y a pas de lutte, ils entrent dans la classe nombreuse des Résignés. Adolphe se dit donc : — Les femmes sont des enfants : présentez-leur un morceau de sucre, vous leur faites danser très-bien toutes les contredanses que dansent les enfants gourmands ; mais il faut toujours avoir une dragée, la leur tenir haut, et... que le goût des dragées ne leur passe point. Les Parisiennes (Caroline est de Paris) sont excessivement vaines, elles sont gourmandes !... On ne gouverne les hommes, on ne se fait des amis, qu'en les prenant tous par leurs vices, en flattant leurs passions : ma femme est à moi ! Quelques jours après, pendant lesquels Adolphe a redoublé d'attention pour sa femme, il lui tient ce langage : — Tiens, Caroline, amusons-nous ! il faut bien que tu mettes ta nouvelle robe (la pareille à celle de madame Deschars), et... ma foi, nous irons voir quelque bêtise aux Variétés. Ces sortes de propositions rendent toujours les femmes légitimes de la plus belle humeur. Et d'aller ! Adolphe a commandé pour deux, chez Borrel, au Rocher de Cancale, un joli petit dîner fin. — Puisque nous allons aux Variétés, dînons au cabaret ! s'écrie Adolphe sur les Boulevards en ayant l'air de se livrer à une improvisation généreuse. Caroline, heureuse de cette apparence de bonne fortune, s'engage alors dans un petit salon où elle trouve la nappe mise et le petit service coquet offert par Borrel aux gens assez riches pour payer le local destiné aux grands de la terre qui se font petits pour un moment. Les femmes, dans un dîner prié, mangent peu : leur secret harnais les gêne, elles ont le corset de parade, elles sont en présence de femmes dont les yeux et la langue sont également redoutables. Elles aiment, non pas la bonne, mais la jolie chère : sucer des écrevisses, gober des cailles au gratin, tortiller l'aile d'un coq de bruyère, et commencer par un morceau de poisson bien frais relevé par une de ces sauces qui font la gloire de la cuisine française. La France règne par le goût en tout : le dessin, les modes, etc. La sauce est le triomphe du goût, en cuisine. Donc, grisettes, bourgeoises et duchesses sont enchantées d'un bon petit dîner arrosé de vins exquis, pris en petite quantité, terminé par des fruits comme il n'en vient qu'à Paris, surtout quand on va digérer ce petit dîner au spectacle, dans une bonne loge, en écoutant des bêtises, celles de la scène, et celles qu'on leur dit à l'oreille pour expliquer celles de la scène. Seulement l'addition du restaurant est de cent francs, la loge en coûte trente, et les voitures, la toilette (gants frais, bouquet, etc.) autant. Cette galanterie monte à un total de cent soixante francs, quelque chose comme quatre mille francs par mois, si l'on va souvent à l'Opéra-Comique, aux Italiens et au grand Opéra. Quatre mille francs par mois valent aujourd'hui deux millions de capital. Mais tout honneur conjugal vaut cela. Caroline dit à ses amies des choses qu'elle croit excessivement flatteuses, mais qui font faire la moue à un mari spirituel. — Depuis quelque tempe, Adolphe est charmant. Je ne sais pas ce que j'ai fait pour mériter tant de gracieusetés, mais il me comble. Il ajoute du prix à tout par ces délicatesses qui nous impressionnent tant, nous autres femmes... Après m'avoir menée lundi au Rocher de Cancale, il m'a soutenu que Véry faisait aussi bien la cuisine que Borrel, et il a recommencé la partie dont je vous ai parlé, mais en m'offrant au dessert un coupon de loge à l'Opéra. L'on donnait GUILLAUME TELL, qui, vous le savez, est ma passion. — Vous êtes bien heureuse, répond madame Deschars sèchement, et avec une évidente jalousie. — Mais une femme qui remplit bien ses devoirs mérite, il me semble, ce bonheur... Quand cette phrase atroce se promène sur les lèvres d'une femme mariée, il est clair qu'elle fait son devoir, à la façon des écoliers, pour la récompense qu'elle attend. Au collége, on veut gagner des exemptions ; en mariage, on espère un châle, un bijou. Donc, plus d'amour ! — Moi, ma chère (madame Deschars est piquée), moi, je suis raisonnable. Deschars faisait de ces folies-là[Mensonge à triple péché mortel (mensonge, orgueil, envie) que se permettent les dévotes, car madame Deschars est une dévote atrabilaire ; elle ne manque pas un office à Saint-Roch depuis qu'elle a quêté avec la reine. N.d.A.] ..., j'y ai mis bon ordre. Ecoutez donc, ma petite, nous avons deux enfants, et j'avoue que cent ou deux cents francs sont une considération pour moi, mère de famille. — Eh ! madame, dit madame de Fischtaminel, il vaut mieux que nos maris aillent en partie fine avec nous que... — Deschars ?... dit brusquement madame Deschars en se levant et saluant. Le sieur Deschars (homme annulé par sa femme) n'entend pas alors la fin de cette phrase, par laquelle il apprendrait qu'on peut manger son bien avec des femmes excentriques. Caroline, flattée dans toutes ses vanités, se rue alors dans toutes les douceurs de l'orgueil et de la gourmandise, deux délicieux péchés capitaux. Adolphe regagne du terrain ; mais, hélas ! (cette réflexion vaut un sermon de Petit Carême) le péché, comme toute volupté, contient son aiguillon. De même qu'un Autocrate, le Vice ne tient pas compte de mille délicieuses flatteries devant un seul pli de rose qui l'irrite. Avec lui, l'homme doit aller crescendo !... et toujours. Le Vice, le Courtisan, le Malheur et l'Amour ne connaissent que le présent. Au bout d'un temps difficile à déterminer, Caroline se regarde dans la glace, au dessert, et voit des rubis fleurissant sur ses pommettes et sur les ailes si pures de son nez. Elle est de mauvaise humeur au spectacle, et vous ne savez pas pourquoi, vous, Adolphe, si fièrement posé dans votre cravate ! vous qui tendez votre torse en homme satisfait. Quelques jours après, la couturière arrive, elle essaie une robe, elle rassemble ses forces, elle ne parvient pas à l'agrafer... On appelle la femme de chambre. Après un tirage de la force de deux chevaux, un vrai treizième travail d'Hercule, il se déclare un hiatus de deux pouces. L'inexorable couturière ne peut cacher à Caroline que sa taille a changé. Caroline, l'aérienne Caroline, menace d'être pareille à madame Deschars. En terme vulgaire, elle épaissit. On laisse Caroline atterrée. — Comment avoir, comme cette grosse madame Deschars, des cascades de chairs à la Rubens ? Et c'est vrai... se dit-elle, Adolphe est un profond scélérat. Je le vois, il veut faire de moi une mère Gigogne ! et m'ôter mes moyens de séduction ! Caroline veut bien désormais aller aux Italiens, elle y accepte un tiers de loge, mais elle trouve très-distingué de peu manger, et refuse les parties fines de son mari. — Mon ami, dit-elle, une femme comme il faut ne saurait aller là souvent... On entre une fois, par plaisanterie, dans ces boutiques ; mais s'y montrer habituellement ?... fi donc ! Borrel et Véry, ces illustrations du Fourneau, perdent chaque jour mille francs de recette à ne pas avoir une entrée spéciale pour les voitures. Si une voiture pouvait se glisser sous une porte cochère, et sortir par une autre en jetant une femme au péristyle d'un escalier élégant, combien de clientes leur amèneraient de bons, gros, riches clients !... AXIOME. La coquetterie tue la gourmandise. Caroline en a bientôt assez du théâtre, et le diable seul peut savoir la cause de ce dégoût. Excusez Adolphe ! un mari n'est pas le diable. Un bon tiers des Parisiennes s'ennuie au spectacle, à part quelques escapades, comment aller rire et mordre au fruit d'une indécence, — aller respirer le poivre long d'un gros mélodrame, — s'extasier à des décorations, etc. Beaucoup d'entre elles ont les oreilles rassasiées de musique, et ne vont aux Italiens que pour les chanteurs, ou, si vous voulez, pour remarquer des différences dans l'exécution. Voici ce qui soutient les théâtres : les femmes y sont un spectacle avant et après la pièce. La vanité seule paie du prix exorbitant de quarante francs trois heures d'un plaisir contestable, pris en mauvais air et à grands frais, sans compter les rhumes attrapés en sortant. Mais se montrer, se faire voir, recueillir les regards de cinq cents hommes !... quelle franche lippée ! dirait Rabelais. Pour cette précieuse récolte, engrangée par l'amour-propre, il faut être remarquée. Or, une femme et son mari sont peu regardés. Caroline a le chagrin de voir la salle toujours préoccupée des femmes qui ne sont pas avec leurs maris, des femmes excentriques. Or, le faible loyer qu'elle touche de ses efforts, de ses toilettes et de ses poses, ne compensant guère à ses yeux la fatigue, la dépense et l'ennui, bientôt il en est du spectacle comme de la bonne chère : la bonne cuisine la faisait engraisser, le théâtre la fait jaunir. Ici Adolphe (ou tout homme à la place d'Adolphe) ressemble à ce paysan du Languedoc qui souffrait horriblement d'un agacin (en français, cor ; mais le mot de la langue d'Oc n'est-il pas plus joli ?). Ce paysan enfonçait son pied de deux pouces dans les cailloux les plus aigus du chemin, en AXIOME. 79 Petites Misères de la vie conjugale - I disant à son agacin : — Troun de Diou ! de bagasse ! si tu mé fais souffrir, jé té le rends bien. — En vérité, dit Adolphe profondément désappointé le jour où il reçoit de sa femme un refus non motivé, je voudrais bien savoir ce qui peut vous plaire... Caroline regarde son mari du haut de sa grandeur, et lui dit, après un temps digne d'une actrice : — Je ne suis ni une oie de Strasbourg, ni une girafe. — On peut, en effet, mieux employer quatre mille francs par mois, répond Adolphe. — Que veux-tu dire ? — Avec le quart de cette somme, offert à d'estimables forçats, à de jeunes libérés, à d'honnêtes criminels, on devient un personnage, un Petit-Manteau-Bleu ! reprend Adolphe, et une jeune femme est alors fière de son mari. Cette phrase est le cercueil de l'amour ! aussi Caroline la prend-elle en très-mauvaise part. Il s'ensuit une explication. Ceci rentre dans les milles facéties du chapitre suivant, dont le titre doit faire sourire les amants aussi bien que les époux. S'il y a des rayons jaunes, pourquoi n'y aurait-il pas des jours de cette couleur excessivement conjugale ? AXIOME. 80 DES RISETTES JAUNES. Arrivé dans ces eaux, vous jouissez alors de ces petites scènes qui, dans le grand opéra du mariage, représentent les intermèdes, et dont voici le type. Vous êtes un soir seuls, après dîner, et vous vous êtes déjà tant de fois trouvés seuls que vous éprouvez le besoin de vous dire de petits mots piquants, comme ceci, donné pour exemple. — Prends garde à toi, Caroline, dit Adolphe, qui a sur le coeur tant d'efforts inutiles, il me semble que ton nez a l'impertinence de rougir à domicile tout aussi bien qu'au restaurant. — Tu n'es pas dans tes jours d'amabilité !... DES RISETTES JAUNES. REGLE GENERALE. Aucun homme n'a pu découvrir le moyen de donner un conseil d'ami à aucune femme, pas même à la sienne. — Que veux-tu, ma chère ! peut-être es-tu trop serrée dans ton corset, et l'on se donne ainsi des maladies... Aussitôt qu'un homme a dit cette phrase n'importe à quelle femme, cette femme (elle sait que les buscs sont souples) saisit son busc par le bout qui regarde en contre-bas, et le soulève en disant, comme Caroline : — Vois, on peut y mettre la main ! jamais je ne me serre. — Ce sera donc l'estomac... — Qu'est-ce que l'estomac a de commun avec le nez ? — L'estomac est un centre qui communique avec tous nos organes ? — Le nez est donc un organe ? — Oui. — Ton organe te sert bien mal en ce moment... (Elle lève les yeux et hausse les épaules.) Voyons ! que t'ai-je fait, Adolphe ? — Mais rien, je plaisante, et j'ai le malheur de ne pas te plaire, répond Adolphe en souriant. — Mon malheur, à moi, c'est d'être ta femme. Oh ! que ne suis-je celle d'un autre ! REGLE GENERALE. Petites Misères de la vie conjugale - I — Nous sommes d'accord ! — Si, me nommant autrement, j'avais la naïveté de dire, comme les coquettes qui veulent savoir où elles en sont avec un homme : " Mon nez est d'un rouge inquiétant ! " en me regardant à la glace avec des minauderies de singe, tu me répondrais : " Oh ! madame, vous vous calomniez ! D'abord, cela ne se voit pas ; puis c'est en harmonie avec la couleur de votre teint... Nous sommes d'ailleurs tous ainsi après dîner ! " et tu partirais de là pour me faire des compliments... Est-ce que je dis, moi, que tu engraisses, que tu prends des couleurs de maçon, et que j'aime les hommes pâles et maigres ?... On dit à Londres : Ne touchez pas à la hache ! En France, il faut dire : Ne touchez pas au nez de la femme... — Et tout cela pour un peu trop de cinabre naturel ! s'écrie Adolphe. Prends-t'en au bon Dieu, qui se mêle d'étendre de la couleur plus dans un endroit que dans un autre, non à moi... qui t'aime... qui te veux parfaite, et qui te crie : Gare ! — Tu m'aimes trop, alors, car depuis quelque temps tu t'étudies à me dire des choses désagréables, tu cherches à me dénigrer sous prétexte de me perfectionner... J'ai été trouvée parfaite, il y a cinq ans... — Moi, je te trouve mieux que parfaite, tu es charmante !... — Avec trop de cinabre ? Adolphe, qui voit sur la figure de sa femme un air hyperboréen, s'approche, se met sur une chaise à côté d'elle. Caroline, ne pouvant pas décemment s'en aller, donne un coup de côté sur sa robe comme pour opérer une séparation. Ce mouvement-là, certaines femmes l'accomplissent avec une impertinence provocante ; mais il a deux significations : c'est, en terme de whist, ou une invite au roi, ou une renonce. En ce moment, Caroline REGLE GENERALE. Petites Misères de la vie conjugale - I renonce. — Qu'as-tu ? dit Adolphe. — Voulez-vous un verre d'eau et de sucre ? demande Caroline en s'occupant de votre hygiène et prenant (en charge) son rôle de servante. — Pourquoi ? — Mais vous n'avez pas la digestion aimable, vous devez souffrir beaucoup. Peut-être faut-il mettre une goutte d'eau-de-vie dans le verre d'eau sucrée ? Le docteur a parlé de cela comme d'un remède excellent... — Comme tu t'occupes de mon estomac ! — C'est un centre, il communique à tous les organes, il agira sur le coeur, et de là peut-être sur la langue. Adolphe se lève et se promène sans rien dire, mais il pense à tout l'esprit que sa femme acquiert ; il la voit grandissant chaque jour en force, en acrimonie ; elle devient d'une intelligence dans le taquinage et d'une puissance militaire dans la dispute qui lui rappelle Charles XII et les Russes. Caroline, en ce moment, se livre à une mimique inquiétante : elle a l'air de se trouver mal. — Souffrez-vous ? dit Adolphe pris par où les femmes nous prennent toujours, par la générosité. — Ca fait mal au coeur, après le dîner, de voir un homme allant et venant comme un balancier de pendule. Mais vous voilà bien : il faut toujours que vous vous agitiez... Etes-vous drôles... Les hommes sont plus ou moins fous... Adolphe s'assied au coin de la cheminée opposé à celui que sa femme occupe, et il y reste pensif : le mariage lui apparaît avec ses steppes REGLE GENERALE. Petites Misères de la vie conjugale - I meublés d'orties. — Eh bien ! tu boudes ?... dit Caroline après un demi-quart d'heure donné à l'observation de la figure maritale. — Non, j'étudie, répond Adolphe. — Oh ! quel caractère infernal tu as !... dit-elle en haussant les épaules. Est-ce à cause de ce que je t'ai dit sur ton ventre, sur ta taille et sur ta digestion ? Tu ne vois donc pas que je voulais te rendre la monnaie de ton cinabre ? Tu prouves que les hommes sont aussi coquets que les femmes... (Adolphe reste froid.) Sais-tu que cela me semble très-gentil à vous de prendre nos qualités... (Profond silence.) On plaisante, et tu te fâches... (elle regarde Adolphe), car tu es fâché... Je ne suis pas comme toi, moi : je ne peux pas supporter l'idée de t'avoir fait un peu de peine ! Et c'est pourtant une idée qu'un homme n'aurait jamais eue, que d'attribuer ton impertinence à quelque embarras dans ta digestion. Ce n'est plus mon Dodofe ! c'est son ventre qui s'est trouvé assez grand pour parler... Je ne te savais pas ventriloque, voilà tout... Caroline regarde Adolphe en souriant : Adolphe se tient comme gommé. — Non, il ne rira pas... Et vous appelez cela, dans votre jargon, avoir du caractère... Oh ! comme nous sommes bien meilleures ! Elle vient s'asseoir sur les genoux d'Adolphe, qui ne peut s'empêcher de sourire. Ce sourire, extrait à l'aide de la machine à vapeur, elle le guettait pour s'en faire une arme. — Allons, mon bon homme, avoue tes torts ! dit-elle alors. Pourquoi bouder ? Je t'aime, moi, comme tu es ! Je te vois tout aussi mince que quand je t'ai épousé... plus mince même. — Caroline, quand on en arrive à se tromper sur ces petites choses-là... quand on se fait des concessions et qu'on ne reste pas fâché, tout rouge... sais-tu ce qui en est ?... REGLE GENERALE. Petites Misères de la vie conjugale - I — Eh bien ? dit Caroline inquiète de la pose dramatique que prend Adolphe. — On s'aime moins. — Oh ! gros monstre, je te comprends : tu restes fâché pour me faire croire que tu m'aimes. Hélas ! avouons-le ! Adolphe dit la vérité de la seule manière de la dire : en riant. — Pourquoi m'as-tu fait de la peine ? dit-elle. Ai-je un tort ? ne vaut-il pas mieux me l'expliquer gentiment plutôt que de me dire grossièrement (elle enfle sa voix) : " Votre nez rougit ! " Non, ce n'est pas bien ! Pour te plaire, je vais employer une expression de ta belle Fischtaminel : " Ce n'est pas d'un gentleman ! " Adolphe se met à rire et paye les frais du raccommodement ; mais au lieu d'y découvrir ce qui peut plaire à Caroline et le moyen de se l'attacher, il reconnaît par où Caroline l'attache à elle. REGLE GENERALE. NOSOGRAPHIE DE LA VILLA. Est-ce un agrément de ne pas savoir ce qui plaît à sa femme, quand on est marié ?... Certaines femmes (cela se rencontre encore en province) sont assez naïves pour dire assez promptement ce qu'elles veulent ou ce qui leur plaît. Mais, à Paris, presque toutes les femmes éprouvent une certaine jouissance à voir un homme aux écoutes de leur coeur, de leurs caprices, de leurs désirs, trois expressions d'une même chose ! et tournant, virant, allant, se démenant, se désespérant, comme un chien qui cherche un maître. Elles nomment cela être aimées, les malheureuses !... Et bon nombre se disent en elles-mêmes, comme Caroline : — Comment s'en tirera-t-il ? Adolphe en est là. Dans ces circonstances, le digne et excellent Deschars, ce modèle du mari bourgeois, invite le ménage Adolphe et Caroline à inaugurer une charmante maison de campagne. C'est une occasion que les Deschars ont saisie par son feuillage, une folie d'homme de lettres, une délicieuse villa où l'artiste a enfoui cent mille francs, et vendue à la criée onze mille francs. Caroline a quelque jolie toilette à essayer, un chapeau à plumes en saule pleureur : c'est ravissant à monter en tilbury. On laisse le petit Charles à sa grand'mère. On donne congé aux domestiques. On part avec le sourire d'un ciel bleu, lacté de nuages, uniquement pour en rehausser l'effet. On respire le bon air, on le fend par le trot du gros cheval normand sur qui le printemps agit. Enfin l'on arrive à Marnes, au-dessus de Ville-d'Avray, où les Deschars se pavanent dans une villa copiée sur une villa de Florence, et entourée de prairies suisses, sans tous les inconvénients des Alpes. — Mon Dieu ! quelles délices qu'une semblable maison de campagne ! s'écrie Caroline en se promenant dans les bois admirables qui bordent Marnes et Ville-d'Avray. NOSOGRAPHIE DE LA VILLA. Petites Misères de la vie conjugale - I On est heureux par les yeux comme si l'on y avait un coeur ! Caroline, ne pouvant prendre qu'Adolphe, prend alors Adolphe, qui redevient son Adolphe. Et de courir comme une biche, et de redevenir la jolie, naïve, petite, adorable pensionnaire qu'elle était !... Ses nattes tombent ! elle ôte son chapeau, le tient par ses brides. La voilà re jeune, blanche et rose. Ses yeux sourient, sa bouche est une grenade douée de sensibilité, d'une sensibilité qui paraît neuve. — Ca te plairait donc bien, ma chérie, une campagne !... dit Adolphe en tenant Caroline par la taille, et la sentant qui s'appuie comme pour en montrer la flexibilité. — Oh ! tu serais assez gentil pour m'en acheter une ?... Mais, pas de folies !... Saisis une occasion comme celle des Deschars. — Te plaire, savoir bien ce qui peut te faire plaisir, voilà l'étude de ton Adolphe. Ils sont seuls, ils peuvent se dire leurs petits mots d'amitié, défiler le chapelet de leurs mignardises secrètes. — On veut donc plaire à sa petite fille ?... dit Caroline en mettant sa tête sur l'épaule d'Adolphe, qui la baise au front en pensant : — Dieu merci, je la tiens ! NOSOGRAPHIE DE LA VILLA. AXIOME. Quand un mari et une femme se tiennent, le diable seul sait celui qui tient l'autre. Le jeune ménage est charmant, et la grosse madame Deschars se permet une remarque assez décolletée pour elle, si sévère, si prude, si dévote. — La campagne a la propriété de rendre les maris très-aimables. Monsieur Deschars indique une occasion à saisir. On veut vendre une maison à Ville-d'Avray, toujours pour rien. Or, la maison de campagne est une maladie particulière à l'habitant de Paris. Cette maladie a sa durée et sa guérison. Adolphe est un mari, ce n'est pas un médecin. Il achète la campagne, et il s'y installe avec Caroline redevenue sa Caroline, sa Carola, sa biche blanche, son gros trésor, sa petite fille, etc. Voici quels symptômes alarmants se déclarent avec une effrayante rapidité : On paye une tasse de lait vingt-cinq centimes quand il est baptisé, cinquante centimes quand il est anhydre, disent les chimistes. La viande est moins chère à Paris qu'à Sèvres, expérience faite des qualités. Les fruits sont hors de prix. Une belle poire coûte plus prise à la campagne que dans le jardin (anhydre !) qui fleurit à l'étalage de Chevet. Avant de pouvoir récolter des fruits chez soi, où il n'y a qu'une prairie suisse de deux centiares, environnée de quelques arbres verts qui ont l'air d'être empruntés à une décoration de vaudeville, les autorités les plus AXIOME. 89 Petites Misères de la vie conjugale - I rurales consultées déclarent qu'il faudra dépenser beaucoup d'argent, et — attendre cinq années !... Les légumes s'élancent de chez les maraîchers pour rebondir à la Halle. Madame Deschars, qui jouit d'un jardinier-concierge, avoue que les légumes venus dans son terrain, sous ses bâches, à force de terreau, lui coûtent deux fois plus cher que ceux achetés à Paris chez une fruitière qui a boutique, qui paie patente, et dont l'époux est électeur. Malgré les efforts et les promesses du jardinier-concierge, les primeurs ont toujours à Paris une avance d'un mois sur celles de la campagne. De huit heures du soir à onze heures, les époux ne savent que faire, vu l'insipidité des voisins, leur petitesse et les questions d'amour-propre soulevées à propos de rien. Monsieur Deschars remarque, avec la profonde science de calcul qui distingue un ancien notaire, que le prix de ses voyages à Paris cumulé avec les intérêts du prix de la campagne, avec les impositions, les réparations, les gages du concierge et de sa femme, etc., équivalent à un loyer de mille écus ! Il ne sait pas comment lui, ancien notaire, s'est laissé prendre à cela !... CAR il a maintes fois fait des baux de châteaux avec parcs et dépendances pour mille écus de loyer. On convient à la ronde, dans les salons de madame Deschars, qu'une maison de campagne, loin d'être un plaisir, est une plaie vive... — Je ne sais pas comment on ne vend que cinq centimes, à la Halle, un chou qui doit être arrosé tous les jours, depuis sa naissance jusqu'au jour où on le coupe, dit Caroline. — Mais, répond un petit épicier retiré, le moyen de se tirer de la campagne, c'est d'y rester, d'y demeurer, de se faire campagnard, et alors tout change... Caroline, en revenant, dit à son pauvre Adolphe : — Quelle idée as-tu donc eue là, d'avoir une maison de campagne ? Ce qu'il y a de mieux, en fait de AXIOME. 90 Petites Misères de la vie conjugale - I campagne, est d'y aller chez les autres... Adolphe se rappelle un proverbe anglais qui dit : " N'ayez jamais de journal, de maîtresse, ni de campagne ; il y a toujours des imbéciles qui se chargent d'en avoir pour vous... " — Bah ! répond Adolphe, que le Taon Conjugal a définitivement éclairé sur la logique des femmes, tu as raison ; mais aussi, que veux-tu ?... l'enfant s'y porte à ravir. Quoique Adolphe soit devenu prudent, cette réponse éveille les susceptibilités de Caroline. Une mère veut bien penser exclusivement à son enfant, mais elle ne veut pas se le voir préférer. Madame se tait ; le lendemain, elle s'ennuie à la mort. Adolphe étant parti pour ses affaires, elle l'attend depuis cinq heures jusqu'à sept, et va seule avec le petit Charles jusqu'à la voiture. Elle parle pendant trois quarts d'heure de ses inquiétudes. Elle a eu peur en allant de chez elle au bureau des voitures. Est-il convenable qu'une jeune femme soit là, seule ? Elle ne supportera pas cette existence-là. La villa crée alors une phase assez singulière, et qui mérite un chapitre à part. AXIOME. 91 LA MISERE DANS LA MISERE. LA MISERE DANS LA MISERE. AXIOME. La misère fait des parenthèses. AXIOME. 93 EXEMPLE. On a diversement parlé, toujours en mal, du point de côté ; mais ce mal n'est rien, comparé au point dont il s'agit ici, et que les plaisirs du regain conjugal font dresser à tout propos, comme le marteau de la touche d'un piano. Ceci constitue une misère picotante, qui ne fleurit qu'au moment où la timidité de la jeune épouse a fait place à cette fatale égalité de droits qui dévore également le ménage et la France. A chaque saison ses misères !... Caroline, après une semaine où elle a noté les absences de monsieur, s'aperçoit qu'il passe sept heures par jour loin d'elle. Un jour, Adolphe, qui revient gai comme un acteur applaudi, trouve sur le visage de Caroline une légère couche de gelée blanche. Après avoir vu que la froideur de sa mine est remarquée, Caroline prend un faux air amical dont l'expression bien connue a le don de faire intérieurement pester un homme, et dit : — Tu as donc eu beaucoup d'affaires, aujourd'hui, mon ami ? — Oui, beaucoup ! — Tu as pris des cabriolets ? — J'en ai eu pour sept francs... — As-tu trouvé tout ton monde ?... — Oui, ceux à qui j'avais donné rendez-vous... — Quand leur as-tu donc écrit ? L'encre est desséchée dans ton encrier : c'est comme de la laque ; j'ai eu à écrire, et j'ai passé une grande heure à l'humecter avant d'en faire une bourbe compacte avec laquelle on aurait pu marquer des paquets destinés aux Indes. Ici, tout mari jette sur sa moitié des regards sournois. EXEMPLE. Petites Misères de la vie conjugale - I — Je leur ai vraisemblablement écrit à Paris... — Quelles affaires donc, Adolphe ?... — Ne les connais-tu pas ?... Veux-tu que je te les dise ?... Il y a d'abord l'Affaire Chaumontel... — Je croyais monsieur Chaumontel en Suisse... — Mais n'a-t-il pas ses représentants, son avoué ?... — Tu n'as fait que des affaires ?... dit Caroline en interrompant Adolphe. Elle jette alors un regard clair, direct, par lequel elle plonge à l'improviste dans les yeux de son mari : une épée dans un coeur. — Que veux-tu que j'aie fait ?... De la fausse monnaie, des dettes, de la tapisserie ?... — Mais, je ne sais pas. Je ne peux rien deviner, d'abord ! Tu me l'as dit cent fois : je suis trop bête. — Bon ! voilà que tu prends en mauvaise part un mot caressant. Va, ceci est bien femme. — As-tu conclu quelque chose ? dit-elle en prenant un air d'intérêt pour les affaires. — Non, rien... — Combien de personnes as-tu vues ? — Onze, sans compter celles qui se promenaient sur les Boulevards. EXEMPLE. Petites Misères de la vie conjugale - I — Comme tu me réponds ! — Mais aussi tu m'interroges comme si tu avais fait pendant dix ans le métier de juge d'instruction... — Eh bien ! raconte-moi toute ta journée, ça m'amusera. Tu devrais bien penser ici à mes plaisirs ! Je m'ennuie assez quand tu me laisses là, seule, pendant des journées entières. — Tu veux que je t'amuse en te racontant des affaires ?... — Autrefois, tu me disais tout... Ce petit reproche amical déguise une espèce de certitude que veut avoir Caroline touchant les choses graves dissimulées par Adolphe. Adolphe entreprend alors de raconter sa journée. Caroline affecte une espèce de distraction assez bien jouée pour faire croire qu'elle n'écoute pas. — Mais tu me disais tout à l'heure, s'écrie-t-elle au moment où notre Adolphe s'entortille, que tu as pris pour sept francs de cabriolets, et tu parles maintenant d'un fiacre ? Il était sans doute à l'heure ? Tu as donc fait tes affaires en fiacre ? dit-elle d'un petit ton goguenard. — Pourquoi les fiacres me seraient-ils interdits ? demande Adolphe en reprenant son récit. — Tu n'es pas allé chez madame de Fischtaminel ? dit-elle au milieu d'une explication excessivement embrouillée où elle vous coupe insolemment la parole. — Pourquoi y serais-je allé ?... — Ca m'aurait fait plaisir ; j'aurais voulu savoir si son salon est fini... — Il l'est ! — Ah ! tu y es donc allé ?... EXEMPLE. Petites Misères de la vie conjugale - I — Non, son tapissier me l'a dit. — Tu connais son tapissier ?... — Oui. — Qui est-ce ? — Braschon. — Tu l'as donc rencontré, le tapissier ?... — Oui. — Mais tu m'as dit n'être allé qu'en voiture ?... — Mais, mon enfant, pour prendre des voitures, on va les cherc... — Bah ! tu l'auras trouvé dans le fiacre... — Qui ? — Mais, le salon — ou — Braschon ! Va, l'un comme l'autre est aussi probable. — Mais tu ne veux donc pas m'écouter ? s'écrie Adolphe en pensant qu'avec une longue narration il endormira les soupçons de Caroline. — Je t'ai trop écouté. Tiens : tu mens depuis une heure, comme un commis-voyageur. — Je ne dirai plus rien. — J'en sais assez, je sais tout ce que je voulais savoir. Oui, tu me dis que tu as vu des avoués, des notaires, des banquiers : tu n'as vu personne de ces EXEMPLE. Petites Misères de la vie conjugale - I gens-là ! Si j'allais faire une visite demain à madame de Fischtaminel, sais-tu ce qu'elle me dirait ? Ici, Caroline observe Adolphe ; mais Adolphe affecte un calme trompeur, au beau milieu duquel Caroline jette la ligne afin de pêcher un indice. — Eh bien ! elle me dirait qu'elle a eu le plaisir de te voir... Mon Dieu ! sommes-nous malheureuses ! Nous ne pouvons jamais savoir ce que vous faites... Nous sommes clouées là, dans nos ménages, pendant que vous êtes à vos affaires ! Belles affaires !... Dans ce cas-là, je te raconterais, moi, des affaires un peu mieux machinées que les tiennes !... Ah ! vous nous apprenez de belles choses !... On dit que les femmes sont perverses... Mais qui les a perverties ?... Ici, Adolphe essaie, en arrêtant un regard fixe sur Caroline, d'arrêter ce flux de paroles. Caroline, comme un cheval qui reçoit un coup de fouet, reprend de plus belle et avec l'animation d'une coda rossinienne. — Ah ! c'est une jolie combinaison ! mettre sa femme à la campagne pour être libre de passer la journée à Paris comme on l'entend. Voilà donc la raison de votre passion pour une maison de campagne ! Et moi, pauvre bécasse, qui donne dans le panneau !... Mais vous avez raison, monsieur : c'est très-commode, une campagne ! elle peut avoir deux fins. Madame s'en arrangera tout aussi bien que monsieur. A vous Paris et ses fiacres !... à moi les bois et leurs ombrages !... Tiens, décidément, Adolphe, cela me va, ne nous fâchons plus... Adolphe s'entend dire des sarcasmes pendant une heure. — As-tu fini, ma chère ?... demande-t-il en saisissant un moment où elle hoche la tête sur une interrogation à effet. Caroline termine alors en s'écriant : — J'en ai bien assez de la campagne, et je n'y remets plus les pieds !... Mais je sais ce qui m'arrivera : vous la garderez, sans doute, et vous me laisserez à Paris. Eh bien ! à Paris, je pourrai du moins m'amuser pendant que vous mènerez madame de Fischtaminel dans les bois. Qu'est-ce qu'une villa Adolphini où l'on a mal EXEMPLE. Petites Misères de la vie conjugale - I au coeur quand on s'est promené six fois autour de la prairie ? où l'on vous a planté des bâtons de chaise et des manches à balai, sous prétexte de vous procurer de l'ombrage ?... On y est comme dans un four : les murs ont six pouces d'épaisseur ! Et monsieur est absent sept heures sur les douze de la journée ! Voilà le fin mot de la villa ! — Ecoute, Caroline... — Encore, dit-elle, si tu voulais m'avouer ce que tu as fait aujourd'hui ?... Tiens, tu ne me connais pas : je serai bonne-enfant, dis-le moi !... Je te pardonne à l'avance tout ce que tu auras fait. Adolphe a eu des relations avant son mariage ; il connaît trop bien le résultat d'un aveu pour en faire à sa femme, et alors il répond : — Je vais tout te dire... — Eh bien ! tu seras gentil... je t'en aimerai mieux ! — Je suis resté trois heures... — J'en étais sûre... chez madame de Fischtaminel ?... — Non, chez notre notaire, qui m'avait trouvé un acquéreur ; mais nous n'avons jamais pu nous entendre : il voulait notre maison de campagne toute meublée, et, en sortant, je suis allé chez Braschon pour savoir ce que nous lui devions... — Tu viens d'arranger ce roman-là pendant que je te parlais ! ... Voyons, regarde-moi !... J'irai voir Braschon demain. Adolphe ne peut retenir une contraction nerveuse. — Tu ne peux pas t'empêcher de rire, vois-tu ! vieux monstre ! — Je ris de ton entêtement. EXEMPLE. Petites Misères de la vie conjugale - I — J'irai demain chez madame de Fischtaminel. — Hé ! va où tu voudras !... — Quelle brutalité ! dit Caroline en se levant et s'en allant son mouchoir sur les yeux. La maison de campagne, si ardemment désirée par Caroline, est devenue une invention diabolique d'Adolphe, un piége où s'est prise la biche. Depuis qu'Adolphe a reconnu qu'il est impossible de raisonner avec Caroline, il lui laisse dire tout ce qu'elle veut. Deux mois après, il vend sept mille francs une villa qui lui coûte vingt-deux mille francs ! Mais il y gagne de savoir que la campagne n'est pas encore ce qui plaît à Caroline. La question devient grave : orgueil, gourmandise, deux péchés de moine y ont passé ! La nature avec ses bois, ses forêts, ses vallées, la Suisse des environs de Paris, les rivières factices ont à peine amusé Caroline pendant six mois. Adolphe est tenté d'abdiquer, et de prendre le rôle de Caroline. EXEMPLE. 100 LE DIX-HUIT BRUMAIRE DES MENAGES. Un matin, Adolphe est définitivement saisi par la triomphante idée de laisser Caroline maîtresse de trouver elle-même ce qui lui plaît. Il lui remet le gouvernement de la maison en lui disant : " Fais ce que tu voudras. " Il substitue le système constitutionnel au système autocratique, un ministère responsable au lieu d'un pouvoir conjugal absolu. Cette preuve de confiance, objet d'une secrète envie, est le bâton de maréchal des femmes. Les femmes sont alors, selon l'expression vulgaire, maîtresses à la maison. Dès lors, rien, pas même les souvenirs de la lune de miel, ne peut se comparer au bonheur d'Adolphe pendant quelques jours. Une femme est alors tout sucre, elle est trop sucre ! Elle inventerait les petits soins, les petits mots, les petites attentions, les chatteries et la tendresse, si toute cette confiturerie conjugale n'existait pas depuis le Paradis Terrestre. Au bout d'un mois, l'état d'Adolphe a quelque similitude avec celui des enfants vers la fin de la première semaine de l'année. Aussi Caroline commence-t-elle à dire, non pas en paroles, mais en action, en mines, en expressions mimiques : — On ne sait que faire pour plaire à un homme !... Laisser à sa femme le gouvernail de la barque est une idée excessivement ordinaire, qui mériterait peu l'expression de triomphante, décernée en tête de ce chapitre, si elle n'était pas doublée de l'idée de destituer Caroline. Adolphe a été séduit par cette pensée, qui s'empare et s'emparera de tous les gens en proie à un malheur quelconque, savoir jusqu'où peut aller le mal ! expérimenter ce que le feu fait de dégât quand on le laisse à lui-même, en se sentant ou en se croyant le pouvoir de l'arrêter. Cette curiosité nous suit de l'enfance à la tombe. Or, après sa pléthore de félicité conjugale, Adolphe, qui se donne la comédie chez lui, passe par les phases suivantes. LE DIX-HUIT BRUMAIRE DES MENAGES. PREMIERE EPOQUE. Tout va trop bien. Caroline achète de jolis petits registres pour écrire ses dépenses, elle achète un joli petit meuble pour serrer l'argent, elle fait vivre admirablement bien Adolphe, elle est heureuse de son approbation, elle découvre une foule de choses qui manquent dans la maison, elle met sa gloire à être une maîtresse de maison incomparable. Adolphe, qui s'érige lui-même en censeur, ne trouve pas la plus petite observation à formuler. S'il s'habille, il ne lui manque rien. On n'a jamais, même chez Armide, déployé de tendresse plus ingénieuse que celle de Caroline. On renouvelle, à ce phénix des maris, le caustique sur son cuir à repasser ses rasoirs. Des bretelles fraîches sont substituées aux vieilles. Une boutonnière n'est jamais veuve. Son linge est soigné comme celui du confesseur d'une dévote à péchés véniels. Les chaussettes sont sans trous. A table, tous ses goûts, ses caprices même sont étudiés, consultés : il engraisse ! Il a de l'encre dans son écritoire, et l'éponge en est toujours humide. Il ne peut rien dire, pas même, comme Louis XIV : " J'ai failli attendre ! " Enfin, il est à tout propos qualifié d' un amour d'homme. Il est obligé de gronder Caroline de ce qu'elle s'oublie : elle ne pense pas assez à elle. Caroline enregistre ce doux reproche. PREMIERE EPOQUE. DEUXIEME EPOQUE. La scène change, à table. Tout est bien cher. Les légumes sont hors de prix. Le bois se vend comme s'il venait de Campêche. Les fruits, oh ! quant aux fruits, les princes, les banquiers, les grands seigneurs seuls peuvent en manger. Le dessert est une cause de ruine. Adolphe entend souvent Caroline disant à madame Deschars : " Mais comment faites-vous ?... " On tient alors devant vous des conférences sur la manière de régir les cuisinières. Une cuisinière, entrée chez vous sans nippes, sans linge, sans talent, est venue demander son compte en robe de mérinos bleu, ornée d'un fichu brodé, les oreilles embellies d'une paire de boucles d'oreilles enrichies de petites perles, chaussée en bons souliers de peau qui laissaient voir des bas de coton assez jolis. Elle a deux malles d'effets et son livret à la Caisse d'Epargne. Caroline se plaint alors du peu de moralité du peuple ; elle se plaint de l'instruction et de la science de calcul qui distingue les domestiques. Elle lance de temps en temps de petits axiomes comme ceux-ci : — Il y a des écoles qu'il faut faire ! — Il n'y a que ceux qui ne font rien qui font tout bien. — Elle a les soucis du pouvoir. Ah ! les hommes sont bien heureux de ne pas avoir à mener un ménage. — Les femmes ont le fardeau des détails. Caroline a des dettes. Mais, comme elle ne veut pas avoir tort, elle commence par établir que l'expérience est une si belle chose, qu'on ne saurait l'acheter trop cher. Adolphe rit, dans sa barbe, en prévoyant une catastrophe qui lui rendra le pouvoir. DEUXIEME EPOQUE. TROISIEME EPOQUE. Caroline, pénétrée de cette vérité qu'il faut manger uniquement pour vivre, fait jouir Adolphe des agréments d'une table cénobitique. Adolphe a des chaussettes lézardées ou grosses du lichen des raccommodages faits à la hâte, car sa femme n'a pas assez de la journée pour ce qu'elle veut faire. Il porte des bretelles noircies par l'usage. Le linge est vieux et bâille comme un portier ou comme la porte cochère. Au moment où Adolphe est pressé de conclure une affaire, il met une heure à s'habiller en cherchant ses affaires une à une, en dépliant beaucoup de choses avant d'en trouver une qui soit irréprochable. Mais Caroline est très-bien mise. Madame a de jolis chapeaux, des bottines en velours, des mantilles. Elle a pris son parti, elle administre en vertu de ce principe : Charité bien ordonnée commence par elle-même. Quand Adolphe se plaint du contraste entre son dénûment et la splendeur de Caroline, Caroline lui dit : — Mais tu m'as grondée de ne rien m'acheter !... Un échange de plaisanteries plus ou moins aigres commence à s'établir alors entre les époux. Caroline, un soir, se fait charmante, afin de glisser l'aveu d'un déficit assez considérable, absolument comme quand le Ministère se livre à l'éloge des contribuables, et se met à vanter la grandeur du pays en accouchant d'un petit projet de loi qui demande des crédits supplémentaires. Il y a cette similitude que tout cela se fait dans la Chambre, en gouvernement comme en ménage. Il en ressort cette vérité profonde que le système constitutionnel est infiniment plus coûteux que le système monarchique. Pour une nation comme pour un ménage, c'est le gouvernement du juste-milieu, de la médiocrité, des chipoteries, etc. Adolphe, éclairé par ses misères passées, attend une occasion d'éclater, et Caroline s'endort dans une trompeuse sécurité. TROISIEME EPOQUE. Petites Misères de la vie conjugale - I Comment arrive la querelle ? sait-on jamais quel courant électrique a décidé l'avalanche ou la révolution ? elle arrive à propos de tout et à propos de rien. Mais enfin, Adolphe, après un certain temps qui reste à déterminer par le bilan de chaque ménage, au milieu d'une discussion, lâche ce mot fatal : — Quand j'étais garçon !... Le temps de garçon est, relativement à la femme, ce qu'est le : " Mon pauvre défunt ! " relativement au nouveau mari d'une veuve. Ces deux coups de langue font des blessures qui ne se cicatrisent jamais complétement. Et alors Adolphe de continuer comme le général Bonaparte parlant aux Cinq-Cents : — Nous sommes sur un volcan ! — Le ménage n'a plus de gouvernement, — l'heure de prendre un parti est arrivée. — Tu parles de bonheur, Caroline, tu l'as compromis, — tu l'as mis en question par tes exigences, tu as violé le Code civil en t'immisçant dans la discussion des affaires,- tu as attenté au pouvoir conjugal. — Il faut réformer notre intérieur. Caroline ne crie pas, comme les Cinq-Cents : A bas le dictateur ! car on ne crie jamais quand on est sûr de l'abattre. — Quand j'étais garçon, je n'avais que des chaussures neuves ! je trouvais des serviettes blanches à mon couvert tous les jours ! Je n'étais volé par le restaurateur que d'une somme déterminée ! Je vous ai donné ma liberté chérie !... qu'en avez-vous fait ? — Suis-je donc si coupable, Adolphe, d'avoir voulu t'éviter des soucis ? dit Caroline en se posant devant son mari. Reprends la clef de la caisse... mais qu'arrivera-t-il ?... j'en suis honteuse, tu me forceras à jouer la comédie pour avoir les choses les plus nécessaires. Est-ce là ce que tu veux ? avilir ta femme, ou mettre en présence deux intérêts contraires, ennemis... Et voilà, pour les trois quarts des Français, le mariage parfaitement défini. — Sois tranquille, mon ami, reprend Caroline, en s'asseyant dans sa chauffeuse comme Marius sur les ruines de Carthage ! je ne te demanderai jamais rien, je ne suis pas une mendiante ! Je sais bien ce que je ferai... tu ne me connais pas. — Eh bien ! quoi ?... dit Adolphe, on ne peut donc, avec vous autres, ni plaisanter, ni s'expliquer ? Que feras-tu ?... — Cela ne vous regarde pas !... — Pardon, madame, au contraire. La dignité, l'honneur... — Oh !... soyez tranquille à cet égard, monsieur... Pour vous, plus que pour moi, je saurai garder le secret le plus profond. — Eh bien ! dites ? voyons Caroline, ma Caroline, que feras-tu ?... Caroline jette un regard de vipère à Adolphe, qui recule et va se promener. — Voyons, que comptes-tu faire ? demande-t-il après un silence infiniment trop prolongé. — Je travaillerai, monsieur ! Sur ce mot sublime, Adolphe exécute un mouvement de retraite, en s'apercevant d'une exaspération enfiellée, en sentant un mistral dont l'âpreté n'avait pas encore soufflé dans la chambre conjugale. TROISIEME EPOQUE. L'ART D'ETRE VICTIME. A compter du Dix-Huit Brumaire, Caroline vaincue adopte un système infernal, et qui a pour effet de vous faire regretter à toute heure la victoire. Elle devient l'Opposition !... Encore un triomphe de ce genre, et Adolphe irait en cour d'assises accusé d'avoir étouffé sa femme entre deux matelas, comme l'Othello de Shakspeare. Caroline se compose un air de martyr, elle est d'une soumission assommante. A tout propos elle assassine Adolphe par un : " Comme vous voudrez ! " accompagné d'une épouvantable douceur. Aucun poète élégiaque ne pourrait lutter avec Caroline, qui lance élégie sur élégie : élégie en actions, élégie en paroles, élégie à sourire, élégie muette, élégie à ressort, élégie en gestes, dont voici quelques exemples où tous les ménages retrouveront leurs impressions. L'ART D'ETRE VICTIME. APRES DEJEUNER. — Caroline, nous allons ce soir chez les Deschars, une grande soirée, tu sais... — Oui, mon ami. APRES DEJEUNER. APRES DINER. — Eh bien ! Caroline, tu n'es pas encore habillée ?... dit Adolphe, qui sort de chez lui magnifiquement mis. Il aperçoit Caroline vêtue d'une robe de vieille plaideuse, une moire noire à corsage croisé. Des fleurs, plus artificieuses qu'artificielles, attristent une chevelure mal arrangée par la femme de chambre. Caroline a des gants déjà portés. — Je suis prête, mon ami... — Et voilà ta toilette ?... — Je n'en ai pas d'autre. Une toilette fraîche aurait coûté cent écus. — Pourquoi ne pas me le dire ? — Moi, vous tendre la main !... après ce qui s'est passé !... — J'irai seul, dit Adolphe, ne voulant pas être humilié dans sa femme. — Je sais bien que cela vous arrange, dit Caroline d'un petit ton aigre, et cela se voit assez à la manière dont vous êtes mis. Onze personnes sont dans le salon, toutes priées à dîner par Adolphe ; Caroline est là comme si son mari l'avait invitée : elle attend que le dîner soit servi. — Monsieur, dit le valet de chambre à voix basse à son maître, la cuisinière ne sait où donner de la tête. APRES DINER. Petites Misères de la vie conjugale - I — Pourquoi ? — Monsieur ne lui a rien dit ; elle n'a que deux entrées, le boeuf, un poulet, une salade et des légumes. — Caroline, vous n'avez donc rien commandé ?... — Savais-je que vous aviez du monde, et puis-je d'ailleurs prendre sur moi de commander ici ?... Vous m'avez délivrée de tout souci à cet égard, et j'en remercie Dieu tous les jours. Madame Fischtaminel vient rendre une visite à madame Caroline : elle la trouve toussotant et travaillant le dos courbé sur un métier à tapisserie. — Vous brodez ces pantoufles-là pour votre cher Adolphe ? Adolphe est posé devant la cheminée en homme qui fait la roue. — Non, madame, c'est pour un marchand qui me les paye ; et, comme les forçats du bagne, mon travail me permet de me donner de petites douceurs. Adolphe rougit ; il ne peut pas battre sa femme, et madame de Fischtaminel le regarde en ayant l'air de lui dire : — Qu'est-ce que cela signifie ? — Vous toussez beaucoup, ma chère petite !... dit madame de Fischtaminel. — Oh ! répond Caroline, que me fait la vie !... Caroline est là, sur sa causeuse, avec une femme de vos amies à la bonne opinion de laquelle vous tenez excessivement. Du fond de l'embrasure où vous causez entre hommes, vous entendez, au seul mouvement des lèvres, ces mots : Monsieur l'a voulu !... dits d'un air de jeune Romaine allant au cirque. Profondément humilié dans toutes vos vanités, vous voulez être à cette conversation tout en écoutant vos hôtes ; vous faites alors des APRES DINER. Petites Misères de la vie conjugale - I répliques qui vous valent des : " A quoi pensez-vous ? " car vous perdez le fil de la conversation, et vous piétinez sur place en pensant : " Que lui dit-elle de moi ?..." Adolphe est à table chez les Deschars, un dîner de douze personnes, et Caroline est placée à côté d'un joli jeune homme appelé Ferdinand, cousin d'Adolphe. Entre le premier et le second service, on parle du bonheur conjugal. — Il n'y a rien de plus facile à une femme que d'être heureuse, dit Caroline en répondant à une femme qui se plaint. — Donnez-nous votre secret, madame, dit agréablement monsieur de Fischtaminel. — Une femme n'a qu'à ne se mêler de rien, se regarder comme la première domestique de la maison ou comme une esclave dont le maître a soin, n'avoir aucune volonté, ne pas faire une observation : tout va bien. Ceci, lancé sur des tons amers et avec des larmes dans la voix, épouvante Adolphe, qui regarde fixement sa femme. — Vous oubliez, madame, le bonheur d'expliquer son bonheur, réplique-t-il en lançant un éclair digne d'un tyran de mélodrame. Satisfaite de s'être montrée assassinée ou sur le point de l'être, Caroline détourne la tête, essuie furtivement une larme, et dit : — On n'explique pas le bonheur. L'incident, comme on dit à la Chambre, n'a pas de suites, mais Ferdinand a regardé sa cousine comme un ange sacrifié. On parle du nombre effrayant de gastrites, de maladies innommées dont meurent les jeunes femmes. — Elles sont trop heureuses ! dit Caroline en ayant l'air de donner le programme de sa mort. APRES DINER. Petites Misères de la vie conjugale - I La belle-mère d'Adolphe vient voir sa fille. Caroline dit : " Le salon de monsieur ! — la chambre de monsieur ! " Tout, chez elle, est à monsieur. — Ah çà ! qu'y a-t-il donc, mes enfants ? demande la belle-mère ; on dirait que vous êtes tous les deux à couteaux tirés ? — Eh ! mon Dieu, dit Adolphe, il y a que Caroline a eu le gouvernement de la maison et n'a pas su s'en tirer. — Elle a fait des dettes ?... — Oui, ma chère maman. — Ecoutez, Adolphe, dit la belle-mère après avoir attendu que sa fille l'ait laissée seule avec son gendre, aimeriez-vous mieux que ma fille fût admirablement bien mise, que tout allât à merveille chez vous, et qu'il ne vous en coûtât rien ?... Essayez de vous représenter la physionomie d'Adolphe en entendant cette déclaration des droits de la femme ! Caroline passe d'une toilette misérable à une toilette splendide. Elle est chez les Deschars : tout le monde la félicite sur son goût, sur la richesse de ses étoffes, sur ses dentelles, sur ses bijoux. — Ah ! vous avez un mari charmant !... dit madame Deschars. Adolphe se rengorge et regarde Caroline. — Mon mari, madame !... je ne coûte, Dieu merci, rien à monsieur ! Tout cela me vient de ma mère. Adolphe se retourne brusquement, et va causer avec madame de Fischtaminel. APRES DINER. Petites Misères de la vie conjugale - I Après un an de gouvernement absolu, Caroline adoucie dit un matin : — Mon ami, combien as-tu dépensé cette année ?... — Je ne sais pas. — Fais tes comptes. Adolphe trouve un tiers de plus que dans la plus mauvaise année de Caroline. — Et je ne t'ai rien coûté pour ma toilette, dit-elle. Caroline joue les mélodies de Schubert. Adolphe éprouve une jouissance en entendant cette musique admirablement exécutée ; il se lève et va pour féliciter Caroline : elle fond en larmes. — Qu'as-tu ?... — Rien ; je suis nerveuse. — Mais je ne te connaissais pas ce vice-là. — Oh ! Adolphe, tu ne veux rien voir... Tiens, regarde : mes bagues ne me tiennent plus aux doigts, tu ne m'aimes plus, je te suis à charge... Elle pleure, elle n'écoute rien, elle repleure à chaque mot d'Adolphe. — Veux-tu reprendre le gouvernement de la maison ? — Ah ! s'écrie-t-elle en se dressant en pieds comme une surprise, maintenant que tu as assez de tes expériences ?... Merci ! Est-ce de l'argent que je veux ? Singulière manière de panser un coeur blessé... Non, laissez-moi... — Eh bien ! comme tu voudras, Caroline. APRES DINER. Petites Misères de la vie conjugale - I Ce : " Comme tu voudras ! " est le premier mot de l'indifférence en matière de femme légitime ; et Caroline aperçoit un abîme vers lequel elle a marché d'elle-même. APRES DINER. LA CAMPAGNE DE FRANCE. Les malheurs de 1814 affligent toutes les existences. Après les brillantes journées, les conquêtes, les jours où les obstacles se changeaient en triomphes, où le moindre achoppement devenait un bonheur, il arrive un moment où les plus heureuses idées tournent en sottises, où le courage mène à la perte, où la fortification fait trébucher. L'amour conjugal, qui, selon les auteurs, est un cas particulier d'amour, a, plus que toute autre chose humaine, sa Campagne de France, son funeste 1814. Le diable aime surtout à mettre sa queue dans les affaires des pauvres femmes délaissées, et Caroline en est là. Caroline en est à rêver aux moyens de ramener son mari ! Caroline passe à la maison beaucoup d'heures solitaires, pendant lesquelles son imagination travaille. Elle va, vient, se lève, et souvent elle reste songeuse à sa fenêtre, regardant la rue sans y rien voir, la figure collée aux vitres, et se trouvant comme dans un désert au milieu de ses Petits-Dunkerques, de ses appartements meublés avec luxe. Or, à Paris, à moins d'habiter un hôtel à soi, sis entre cour et jardin, toutes les existences sont accouplées. A chaque étage d'une maison, un ménage trouve dans la maison située en face un autre ménage. Chacun plonge à volonté ses regards chez le voisin. Il existe une servitude d'observation mutuelle, un droit de visite commun auxquels nul ne peut se soustraire. Dans un temps donné, le matin, vous vous levez de bonne heure, la servante du voisin fait l'appartement, laisse les fenêtres ouvertes et les tapis sur les appuis : vous devinez alors une infinité de choses, et réciproquement. Aussi, dans un temps donné, connaissez-vous les habitudes de la jolie, de la vieille, de la jeune, de la coquette, de la vertueuse femme d'en face, ou les caprices du fat, les inventions du vieux garçon, la couleur des meubles, le chat du second ou du troisième. LA CAMPAGNE DE FRANCE. Petites Misères de la vie conjugale - I Tout est indice et matière à divination. Au quatrième étage, une grisette surprise se voit, toujours trop tard, comme la chaste Suzanne, en proie aux jumelles ravies d'un vieil employé à dix-huit cents francs, qui devient criminel gratis. Par compensation, un beau surnuméraire, jeune de ses fringants dix-neuf ans, apparaît à une dévote dans le simple appareil d'un homme qui se barbifie. L'observation ne s'endort jamais, tandis que la prudence a ses moments d'oubli. Les rideaux ne sont pas toujours détachés à temps. Une femme, avant la chute du jour, s'approche de la fenêtre pour enfiler une aiguille, et le mari d'en face admire alors une tête digne de Raphaël, qu'il trouve digne de lui garde national imposant sous les armes. Passez place Saint-Georges, et vous pouvez y surprendre les secrets de trois jolies femmes, si vous avez de l'esprit dans le regard. Oh ! la sainte vie privée, où est-elle ? Paris est une ville qui se montre quasi nue à toute heure, une ville essentiellement courtisane et sans chasteté. Pour qu'une existence y ait de la pudeur, elle doit posséder cent mille francs de rente. Les vertus y sont plus chères que les vices. Caroline, dont le regard glisse parfois entre les mousselines protectrices qui cachent son intérieur aux cinq étages de la maison d'en face, finit par observer un jeune ménage plongé dans les joies de la lune de miel, et venu nouvellement au premier devant ses fenêtres. Elle se livre aux observations les plus irritantes. On ferme les persiennes de bonne heure, on les ouvre tard. Un jour Caroline levée à huit heures, toujours par hasard, voit la femme de chambre apprêtant un bain ou quelque toilette du matin, un délicieux déshabillé. Caroline soupire. Elle se met à l'affût comme un chasseur : elle surprend la jeune femme la figure illuminée par le bonheur. Enfin, à force d'épier ce charmant ménage, elle voit monsieur et madame ouvrant la fenêtre, et légèrement pressés l'un contre l'autre, accoudés au balcon, y respirant l'air du soir. Caroline se donne des maux de nerfs en étudiant sur les rideaux, un soir que l'on oublie de fermer les persiennes, les ombres de ces deux enfants se combattant, dessinant des fantasmagories explicables ou inexplicables. Souvent la jeune femme, assise, mélancolique et rêveuse, attend l'époux absent, elle entend le pas d'un cheval, le bruit d'un cabriolet au bout de la rue, elle s'élance de son divan, et, d'après son mouvement, il LA CAMPAGNE DE FRANCE. Petites Misères de la vie conjugale - I est facile de voir qu'elle s'écrie : — C'est lui !... — Comme ils s'aiment ! se dit Caroline. A force de maux de nerfs, Caroline arrive à concevoir un plan excessivement ingénieux : elle invente de se servir de ce bonheur conjugal comme d'un topique pour stimuler Adolphe. C'est une idée assez dépravée, une idée de vieillard voulant séduire une petite fille avec des gravures ou des gravelures ; mais l'intention de Caroline sanctifie tout ! — Adolphe, dit-elle enfin, nous avons pour voisine en face une femme charmante, une petite brune... — Oui, réplique Adolphe, je la connais. C'est une amie de madame Fischtaminel ; madame Foullepointe, la femme d'un agent de change, un homme charmant, un bon enfant, et qui aime sa femme : il en est fou ! Tiens ?... il a son cabinet, ses bureaux, sa caisse dans la cour, et l'appartement sur le devant est celui de madame. Je ne connais pas de ménage plus heureux. Foullepointe parle de son bonheur partout, même à la Bourse : il en est ennuyeux. — Eh bien ! fais-moi donc le plaisir de me présenter monsieur et madame Foullepointe ! Ma foi, je serais enchantée de savoir comment elle s'y prend pour se faire si bien aimer de son mari... Y a-t-il longtemps qu'ils sont mariés ? — Absolument comme nous, depuis cinq ans... — Adolphe, mon ami, j'en meurs d'envie ! Oh ! lie-nous toutes les deux. Suis-je aussi bien qu'elle ? — Ma foi !... je vous rencontrerais au bal de l'Opéra, tu ne serais pas ma femme, eh bien ! j'hésiterais... LA CAMPAGNE DE FRANCE. Petites Misères de la vie conjugale - I — Tu es gentil aujourd'hui. N'oublie pas de les inviter à dîner pour samedi prochain. — Ce sera fait ce soir. Foullepointe et moi, nous nous voyons souvent à la Bourse. — Enfin, se dit Caroline, cette femme me dira sans doute quels sont ses moyens d'action. Caroline se remet en observation. A trois heures environ, à travers les fleurs d'une jardinière qui fait comme un bocage à la fenêtre, elle regarde et s'écrie : — Deux vrais tourtereaux !... Pour ce samedi, Caroline invite monsieur et madame Deschars, le digne monsieur Fischtaminel, enfin les plus vertueux ménages de sa société. Tout est sous les armes chez Caroline : elle a commandé le plus délicat dîner, elle a sorti ses splendeurs des armoires ; elle tient à fêter le modèle des femmes. — Vous allez voir, ma chère, dit-elle à madame Deschars au moment où toutes les femmes se regardent en silence, vous allez voir le plus adorable ménage du monde, nos voisins d'en face : un jeune homme blond d'une grâce infinie, et des manières... une tête à la lord Byron, et un vrai don Juan, mais fidèle ! il est fou de sa femme. La femme est charmante et a trouvé des secrets pour perpétuer l'amour, aussi peut-être devrai-je un regain de bonheur à cet exemple ; Adolphe, en les voyant, rougira de sa conduite, il... On annonce : — Monsieur et madame Foullepointe. Madame Foullepointe, jolie brune, la vraie Parisienne, une femme cambrée, mince, au regard brillant étouffé par de longs cils, mise délicieusement, s'assied sur le canapé. Caroline salue un gros monsieur à cheveux gris assez rares, qui suit péniblement cette Andalouse de Paris, et qui montre une figure et un ventre siléniques, un crâne beurre frais, un sourire papelard et libertin sur de bonnes grosses lèvres, un philosophe LA CAMPAGNE DE FRANCE. Petites Misères de la vie conjugale - I enfin ! Caroline regarde ce monsieur d'un air étonné. — Monsieur Foullepointe, ma bonne, dit Adolphe en lui présentant ce digne quinquagénaire. — Je suis enchantée, madame, dit Caroline en prenant un air aimable, que vous soyez venue avec votre beau-père (profonde sensation) ; mais nous aurons, j'espère, votre mari... — Madame... Tout le monde écoute et se regarde. Adolphe devient le point de mire de tous les yeux ; il est hébété d'étonnement ; il voudrait faire disparaître Caroline par une trappe, comme au théâtre. — Voici monsieur Foullepointe, mon mari, dit madame Foullepointe. Caroline devient alors d'un rouge écarlate en comprenant l'école qu'elle a faite, et Adolphe la foudroie d'un regard à trente-six becs de gaz. — Vous le disiez jeune, blond... dit à voix basse madame Deschars. Madame Foullepointe, en femme spirituelle, regarde audacieusement la corniche. Un mois après, madame Foullepointe et Caroline deviennent intimes. Adolphe, très-occupé de madame Fischtaminel, ne fait aucune attention à cette dangereuse amitié, qui doit porter ses fruits ; car, sachez-le ! LA CAMPAGNE DE FRANCE. AXIOME. Les femmes ont corrompu plus de femmes que les hommes n'en ont aimé. AXIOME. 120 LE SOLO DE CORBILLARD. Après un temps dont la durée dépend de la solidité des principes de Caroline, elle paraît languissante ; et quand, en la voyant étendue sur les divans comme un serpent au soleil, Adolphe, inquiet par décorum, lui dit : — Qu'as-tu, ma bonne ? que veux-tu ? — Je voudrais être morte ! — Un souhait assez agréable et d'une gaieté folle... — Ce n'est pas la mort qui m'effraie, moi, c'est la souffrance... — Cela signifie que je ne te rends pas la vie heureuse !... Et voilà bien les femmes ! Adolphe arpente le salon en déblatérant ; mais il est arrêté net en voyant Caroline étanchant de son mouchoir brodé des larmes qui coulent assez artistement. — Te sens-tu malade ? — Je ne me sens pas bien. (Silence.) Tout ce que je désire, ce serait de savoir si je puis vivre assez pour voir ma petite mariée, car je sais maintenant ce que signifie ce mot si peu compris des jeunes personnes : le choix d'un époux ! Va, cours à tes plaisirs : une femme qui songe à l'avenir, une femme qui souffre, n'est pas amusante ; va te divertir... — Où souffres-tu ? — Mon ami, je ne souffre pas ; je me porte à merveille, et n'ai besoin de rien ! Vraiment, je me sens mieux... — Allez, laissez-moi. LE SOLO DE CORBILLARD. Petites Misères de la vie conjugale - I Cette première fois, Adolphe s'en va presque triste. Huit jours se passent pendant lesquels Caroline ordonne à tous ses domestiques de cacher à monsieur l'état déplorable où elle se trouve : elle languit, elle sonne quand elle est près de défaillir, elle consomme beaucoup d'éther. Les gens apprennent enfin à monsieur l'héroïsme conjugal de madame, et Adolphe reste un soir après dîner et voit sa femme embrassant à outrance sa petite Marie. — Pauvre enfant ! il n'y a que toi qui me fais regretter mon avenir ! Oh ! mon Dieu, qu'est-ce que la vie ? — Allons, mon enfant, dit Adolphe, pourquoi se chagriner ?... — Oh ! je ne me chagrine pas !... la mort n'a rien qui m'effraie... je voyais ce matin un enterrement, et je trouvais le mort bien heureux ! Comment se fait-il que je ne pense qu'à mourir ?... Est-ce une maladie ?... Il me semble que je mourrai de ma main. Plus Adolphe tente d'égayer Caroline, plus Caroline s'enveloppe dans les crêpes d'un deuil à larmes continues. Cette seconde fois, Adolphe reste et s'ennuie. Puis à la troisième attaque à larmes forcées, il sort sans aucune tristesse. Enfin, il se blase sur ces plaintes éternelles, sur ces attitudes de mourant, sur ces larmes de crocodile. Et il finit par dire : — Si tu es malade, Caroline, il faut voir un médecin... — Comme tu voudras ! cela finira plus promptement ainsi, cela me va... Mais alors, amène un fameux médecin. Au bout d'un mois, Adolphe, fatigué d'entendre l'air funèbre que Caroline lui joue sur tous les tons, amène un grand médecin. A Paris, les médecins sont tous des gens d'esprit, et ils se connaissent admirablement en Nosographie conjugale. — Eh bien ! madame, dit le grand médecin, comment une si jolie femme s'avise-t-elle d'être malade ? LE SOLO DE CORBILLARD. Petites Misères de la vie conjugale - I — Oui, monsieur, de même que le nez du père Aubry, j'aspire à la tombe... Caroline, par égard pour Adolphe, essaie de sourire. — Bon ! cependant vous avez les yeux vifs : ils souhaitent peu nos infernales drogues... — Regardez-y bien, docteur, la fièvre me dévore, une petite fièvre imperceptible, lente... Et elle arrête le plus malicieux de ses regards sur l'illustre docteur, qui se dit en lui-même : Quels yeux !... — Bien, voyons la langue ? dit-il tout haut. Caroline montre sa langue de chat entre deux rangées de dents blanches comme celles d'un chien. — Elle est un peu chargée, au fond ; mais vous avez déjeuné... fait observer le grand médecin, qui se tourne vers Adolphe. — Rien, répond Caroline, deux tasses de thé... Adolphe et l'illustre docteur se regardent, car le docteur se demande qui, de madame ou de monsieur, se moque de lui. — Que sentez-vous ? demande gravement le docteur à Caroline. — Je ne dors pas. — Bon ! — Je n'ai pas d'appétit... — Bien ! LE SOLO DE CORBILLARD. Petites Misères de la vie conjugale - I — J'ai des douleurs, là... Le médecin regarde l'endroit indiqué par Caroline. — Très-bien, nous verrons cela tout à l'heure... Après ?... — Il me passe des frissons par moments... — Bon ! — J'ai des tristesses, je pense toujours à la mort, j'ai des idées de suicide. — Ah ! vraiment ? — Il me monte des feux à la figure, tenez, j'ai constamment des tressaillements dans la paupière... — Très-bien : nous nommons cela un trismus. Le docteur explique pendant un quart d'heure, en employant les termes les plus scientifiques, la nature du trismus, d'où il résulte que le trismus est le trismus mais il fait observer avec la plus grande modestie que, si la science sait que le trismus est le trismus, elle ignore entièrement la cause de ce mouvement nerveux, qui va, vient, passe, reparaît... — Et, dit-il, nous avons reconnu que c'était purement nerveux. — Est-ce bien dangereux ? demande Caroline inquiète. — Nullement. Comment vous couchez-vous ? — En rond. — Bien ; sur quel côté ? LE SOLO DE CORBILLARD. Petites Misères de la vie conjugale - I — A gauche. — Bien ; combien avez-vous de matelas à votre lit ? — Trois. — Bien ; y a-t-il un sommier ? — Mais, oui... — Quelle est la substance du sommier ? — Le crin. — Bon. Marchez un peu devant moi !... Oh ! mais naturellement, et comme si nous ne vous regardions pas... Caroline marche à la Elssler, en agitant sa tournure de la façon la plus andalouse. — Vous ne sentez pas un peu de pesanteur dans les genoux ? — Mais... non... (Elle revient à sa place.) Mon Dieu, quand on s'examine... il me semble maintenant que oui... — Bon. Vous êtes restée à la maison depuis quelque temps ? — Oh ! oui, monsieur, beaucoup trop... et seule. — Bien, c'est cela. Comment vous coiffez-vous pour la nuit ? — Un bonnet brodé, puis quelquefois par-dessus un foulard... — Vous n'y sentez pas des chaleurs... une petite sueur ?... — En dormant, cela me semble difficile. LE SOLO DE CORBILLARD. Petites Misères de la vie conjugale - I — Vous pourriez trouver votre linge humide à l'endroit du front en vous réveillant ? — Quelquefois. — Bon. Donnez-moi votre main. Le docteur tire sa montre. — Vous ai-je dit que j'ai des vertiges ? dit Caroline. — Chut !... fait le docteur qui compte les pulsations. Est-ce le soir ?... — Non, le matin. — Ah ! diantre, des vertiges le matin, dit-il en regardant Adolphe. — Eh bien ! que dites-vous de l'état de madame ? demande Adolphe. — Le duc de G... n'est pas allé à Londres, dit le grand médecin en étudiant la peau de Caroline, et l'on en cause beaucoup au faubourg Saint-Germain. — Vous y avez des malades ? demande Caroline. — Presque tous les miens y sont... Eh ! mon Dieu ! j'en ai sept à voir ce matin, dont quelques-uns sont en danger... Le docteur se lève. — Que pensez-vous de moi, monsieur ? dit Caroline. — Madame, il faut des soins, beaucoup de soins, prendre des adoucissants, de l'eau de guimauve, un régime doux, viandes blanches, faire beaucoup d'exercice. LE SOLO DE CORBILLARD. Petites Misères de la vie conjugale - I — En voilà pour vingt francs, se dit en lui-même Adolphe en souriant. Le grand médecin prend Adolphe par le bras, et l'emmène en se faisant reconduire ; Caroline les suit sur la pointe du pied. — Mon cher, dit le grand médecin, je viens de traiter fort légèrement madame, il ne fallait pas l'effrayer, ceci vous regarde plus que vous ne pensez... Ne négligez pas trop madame ; elle est d'un tempérament puissant, d'une santé féroce. Tout cela réagit sur elle. La nature a ses lois, qui, méconnues, se font obéir. Madame peut arriver à un état morbide qui vous ferait cruellement repentir de l'avoir négligée... Si vous l'aimez, aimez-la ; si vous ne l'aimez plus, et que vous teniez à conserver la mère de vos enfants, la décision à prendre est un cas d'hygiène, mais elle ne peut venir que de vous !... — Comme il m'a compris(e) !... se dit Caroline. Elle ouvre la porte et dit : — Docteur, vous ne m'avez pas écrit les doses !... Le grand médecin sourit, salue et glisse dans sa poche une pièce de vingt francs en laissant Adolphe entre les mains de sa femme, qui le prend, et lui dit : — Quelle est la vérité sur mon état ?... faut-il me résigner à mourir ?... — Eh ! il m'a dit que tu as trop de santé ! s'écrie Adolphe impatienté. Caroline s'en va pleurer sur son divan. — Qu'as-tu ? — J'en ai pour long-temps... Je te gêne, tu ne m'aimes plus... Je ne veux plus consulter ce médecin-là... Je ne sais pas pourquoi madame Foullepointe m'a conseillé de le voir, il ne m'a dit que des sottises !... et je sais mieux que lui ce qu'il me faut... — Que te faut-il ?... — Ingrat, tu le demandes ? dit-elle en posant sa tête sur l'épaule d'Adolphe. LE SOLO DE CORBILLARD. Petites Misères de la vie conjugale - I Adolphe, effrayé, se dit : — Il a raison, le docteur, elle peut devenir d'une exigence maladive, et que deviendrai-je, moi ?... Me voilà forcé d'opter entre la folie physique de Caroline ou quelque petit cousin. Caroline chante alors une mélodie de Schubert avec l'exaltation d'une hypocondriaque. LE SOLO DE CORBILLARD. PDF version Ebook ILV 1.4 (mars 2014)



Commentaires :


Message de anonyme

Excellent, merci


Message de Anonyme

Quel élegance. Trop super.


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