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Illustration: Perle - guy de maupassant

Perle

(Version Intégrale)

Enregistrement : Audiocite.net

Lu par Alain Bernard
Livre audio de 37min
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Photo: Guy de Maupassant, Portrait de Nadar.

Domaine public Musique : Tomes ALBINONI allegro manontropo, licence musopen



Guy de Maupassant
MADEMOISELLE
PERLE



 



Licence : Domaine public




Quelle singulière idée j'ai eue, vraiment, ce soir-là, de choisir pour reine
Mlle Perle.
Je vais tous les ans faire les Rois chez mon vieil ami Chantal. Mon père,
dont il était le plus intime camarade, m'y conduisait quand j'étais enfant.
J'ai continué, et je continuerai sans doute tant que je vivrai, et tant qu'il y
aura un Chantal en ce monde.
Les Chantal, d'ailleurs, ont une existence singulière ; ils vivent à Paris
comme s'ils habitaient Grasse, Yvetot ou Pont-à-Mousson.
Ils possèdent, auprès de l'Observatoire, une maison dans un petit jardin. Ils
sont chez eux, là, comme en province. De Paris, du vrai Paris, ils ne
connaissent rien, ils ne soupçonnent rien ; ils sont si loin, si loin ! Parfois,
cependant, ils y font un voyage, un long voyage. Mme Chantal va aux
grandes provisions, comme on dit dans la famille. Voici comment on va
aux grandes provisions.
Mlle Perle, qui a les clefs des armoires de cuisine (car les armoires au linge
sont administrées par la maîtresse elle-même), Mlle Perle prévient que le
sucre touche à sa fin, que les conserves sont épuisées ; qu'il ne reste plus
grand'chose au fond du sac à café.
Ainsi mise en garde contre la famine, Mme Chantal passe l'inspection des
restes, en prenant des notes sur un calepin. Puis, quand elle a inscrit
beaucoup de chiffres, elle se livre d'abord à de longs calculs et ensuite à de
longues discussions avec Mlle Perle. On finit cependant par se mettre
d'accord et par fixer les quantités de chaque chose dont on se pourvoira
pour trois mois : sucre, riz, pruneaux, café, confitures, boîtes de petits pois,
de haricots, de homard, poissons salés ou fumés, etc., etc.
Après quoi, on arrête le jour des achats et on s'en va, en fiacre, dans un
fiacre à galerie, chez un épicier considérable qui habite au delà des ponts,
dans les quartiers neufs.
Mme Chantal et Mlle Perle font ce voyage ensemble, mystérieusement, et
reviennent à l'heure du dîner, exténuées, bien qu'émues encore, et cahotées



I2





MADEMOISELLE PERLE




dans le coupé, dont le toit est couvert de paquets et de sacs, comme une
voiture de déménagement.
Pour les Chantal, toute la partie de Paris située de l'autre côté de la Seine
constitue les quartiers neufs, quartiers habités par une population
singulière, bruyante, peu honorable, qui passe les jours en dissipations, les
nuits en fêtes, et qui jette l'argent par les fenêtres. De temps en temps
cependant, on mène les jeunes filles au théâtre, à l'Opéra-Comique ou au
Français, quand la pièce est recommandée par le journal que lit M.
Chantal.
Les jeunes filles ont aujourd'hui dix-neuf et dix-sept ans ; ce sont deux
belles filles, grandes et fraîches, très bien élevées, trop bien élevées, si bien
élevées qu'elles passent inaperçues comme deux jolies poupées. Jamais
l'idée ne me viendrait de faire attention ou de faire la cour aux demoiselles
Chantal ; c'est à peine si on ose leur parler, tant on les sent immaculées ; on
a presque peur d'être inconvenant en les saluant.
Quant au père, c'est un charmant homme, très instruit, très ouvert, très
cordial, mais qui aime avant tout le repos, le calme, la tranquillité, et qui a
fortement contribué à momifier ainsi sa famille pour vivre à son gré, dans
une stagnante immobilité. Il lit beaucoup, cause volontiers, et s'attendrit
facilement. L'absence de contacts, de coudoiements et de heurts a rendu
très sensible et délicat son épiderme, son épiderme moral. La moindre
chose l'émeut, l'agite et le fait souffrir.
Les Chantal ont des relations cependant, mais des relations restreintes,
choisies avec soin dans le voisinage. Ils échangent aussi deux ou trois
visites par an avec des parents qui habitent au loin.
Quant à moi, je vais dîner chez eux le 15 août et le jour des Rois. Cela fait
partie de mes devoirs comme la communion de Pâques pour les
catholiques.
Le 15 août, on invite quelques amis, mais aux Rois, je suis le seul convive
étranger.



I3





Donc, cette année, comme les autres années, j'ai été dîner chez les Chantal
pour fêter l'Épiphanie.
Selon la coutume, j'embrassai M. Chantal, Mme Chantal et Mlle Perle, et
je fis un grand salut à Mlles Louise et Pauline. On m'interrogea sur mille
choses, sur les événements du boulevard, sur la politique, sur ce qu'on
pensait dans le public des affaires du Tonkin, et sur nos représentants.
Mme Chantal, une grosse dame, dont toutes les idées me font l'effet d'être
carrées à la façon des pierres de taille, avait coutume d'émettre cette phrase
comme conclusion à toute discussion politique : «Tout cela est de la
mauvaise graine pour plus tard». Pourquoi me suis-je toujours imaginé que
les idées de Mme Chantal sont carrées ? Je n'en sais rien ; mais tout ce
qu'elle dit prend cette forme dans mon esprit : un carré, un gros carré avec
quatre angles symétriques. Il y a d'autres personnes dont les idées me
semblent toujours rondes et roulantes comme des cerceaux. Dès qu'elles
ont commencé une phrase sur quelque chose, ça roule, ça va, ça sort par
dix, vingt, cinquante idées rondes, des grandes et des petites que je vois
courir l'une derrière l'autre, jusqu'au bout de l'horizon. D'autres personnes
aussi ont des idées pointues... Enfin, cela importe peu.
On se mit à table comme toujours, et le dîner s'acheva sans qu'on eût dit
rien à retenir.
Au dessert, on apporta le gâteau des Rois. Or, chaque année, M. Chantal
était roi. Était-ce l'effet d'un hasard continu ou d'une convention familiale,
je n'en sais rien, mais il trouvait infailliblement la fève dans sa part de
pâtisserie, et il proclamait reine Mme Chantal. Aussi, fus-je stupéfait en
sentant dans une bouchée de brioche quelque chose de très dur qui faillit
me casser une dent. J'ôtai doucement cet objet de ma bouche et j'aperçus
une petite poupée de porcelaine, pas plus grosse qu'un haricot. La surprise
me fit dire : «Ah !» On me regarda, et Chantal s'écria en battant des
mains : «C'est Gaston. C'est Gaston. Vive le roi ! vive le roi !»
Tout le monde reprit en choeur : «Vive le roi !» Et je rougis jusqu'aux



II 4





MADEMOISELLE PERLE




oreilles, comme on rougit souvent, sans raison, dans les situations un peu
sottes. Je demeurais les yeux baissés, tenant entre deux doigts ce grain de
faïence, m'efforçant de rire et ne sachant que faire ni que dire, lorsque
Chantal reprit : «Maintenant, il faut choisir une reine.»
Alors je fus atterré. En une seconde, mille pensées, mille suppositions me
traversèrent l'esprit. Voulait-on me faire désigner une des demoiselles
Chantal ? Était-ce là un moyen de me faire dire celle que je préférais ?
Était-ce une douce, légère, insensible poussée des parents vers un mariage
possible ? L'idée de mariage rôde sans cesse dans toutes les maisons à
grandes filles et prend toutes les formes, tous les déguisements, tous les
moyens. Une peur atroce de me compromettre m'envahit, et aussi une
extrême timidité, devant l'attitude si obstinément correcte et fermée de
Mlles Louise et Pauline. Élire l'une d'elles au détriment de l'autre, me
sembla aussi difficile que de choisir entre deux gouttes d'eau ; et puis, la
crainte de m'aventurer dans une histoire où je serais conduit au mariage
malgré moi, tout doucement, par des procédés aussi discrets, aussi
inaperçus et aussi calmes que cette royauté insignifiante, me troublait
horriblement.
Mais tout à coup, j'eus une inspiration, et je tendis à Mlle Perle la poupée
symbolique. Tout le monde fut d'abord surpris, puis on apprécia sans doute
ma délicatesse et ma discrétion, car on applaudit avec furie. On criait :
«Vive la reine ! vive la reine !»
Quant à elle, la pauvre vieille fille, elle avait perdu toute contenance ; elle
tremblait, effarée, et balbutiait : «Mais non... mais non... mais non... pas
moi... je vous en prie... pas moi... je vous en prie...»
Alors, pour la première fois de ma vie, je regardai Mlle Perle, et je me
demandai ce qu'elle était.
J'étais habitué à la voir dans cette maison, comme on voit les vieux
fauteuils de tapisserie sur lesquels on s'assied depuis son enfance sans y
avoir jamais pris garde. Un jour, on ne sait pourquoi, parce qu'un rayon de
soleil tombe sur le siège, on se dit tout à coup : «Tiens, mais il est fort
curieux, ce meuble» ; et on découvre que le bois a été travaillé par un
artiste, et que l'étoffe est remarquable. Jamais je n'avais pris garde à Mlle
Perle.
Elle faisait partie de la famille Chantal, voilà tout ; mais comment ? A quel



II 5





MADEMOISELLE PERLE




titre ?-C'était une grande personne maigre qui s'efforçait de rester
inaperçue, mais qui n'était pas insignifiante. On la traitait amicalement,
mieux qu'une femme de charge, moins bien qu'une parente. Je saisissais
tout à coup, maintenant, une quantité de nuances dont je ne m'étais point
soucié jusqu'ici ! Mme Chantal disait : «Perle». Les jeunes filles : «Mlle
Perle», et Chantal ne l'appelait que Mademoiselle, d'un air plus révérend
peut-être.
Je me mis à la regarder.-Quel âge avait-elle ? Quarante ans ? Oui, quarante
ans.-Elle n'était pas vieille, cette fille, elle se vieillissait. Je fus soudain
frappé par cette remarque. Elle se coiffait, s'habillait, se parait
ridiculement, et, malgré tout, elle n'était point ridicule, tant elle portait en
elle de grâce simple, naturelle, de grâce voilée, cachée avec soin. Quelle
drôle de créature, vraiment ! Comment ne l'avais-je jamais mieux
observée ? Elle se coiffait d'une façon grotesque, avec de petits frisons
vieillots tout à fait farces ; et, sous cette chevelure à la Vierge conservée,
on voyait un grand front calme, coupé par deux rides profondes, deux rides
de longues tristesses, puis deux yeux bleus, larges et doux, si timides, si
craintifs, si humbles, deux beaux yeux restés si naïfs, pleins d'étonnements
de fillette, de sensations jeunes et aussi de chagrins qui avaient passé
dedans, en les attendrissant, sans les troubler.
Tout le visage était fin et discret, un de ces visages qui se sont éteints sans
avoir été usés, ou fanés par les fatigues ou les grandes émotions de la vie.
Quelle jolie bouche ! et quelles jolies dents ! Mais on eût dit qu'elle n'osait
pas sourire !
Et, brusquement, je la comparai à Mme Chantal ! Certes, Mlle Perle était
mieux, cent fois mieux, plus fine, plus noble, plus fière.
J'étais stupéfait de mes observations. On versait du champagne. Je tendis
mon verre à la reine, en portant sa santé avec un compliment bien tourné.
Elle eut envie, je m'en aperçus, de se cacher la figure dans sa serviette ;
puis, comme elle trempait ses lèvres dans le vin clair, tout le monde cria :
«La reine boit ! la reine boit !» Elle devint alors toute rouge et s'étrangla.
On riait ; mais je vis bien qu'on l'aimait beaucoup dans la maison.



II 6





Dès que le dîner fût fini, Chantal me prit par le bras. C'était l'heure de son
cigare, heure sacrée. Quand il était seul, il allait le fumer dans la rue ;
quand il avait quelqu'un à dîner, on montait au billard, et il jouait en
fumant. Ce soir-là, on avait même fait du feu dans le billard, à cause des
Rois ; et mon vieil ami prit sa queue, une queue très fine qu'il frotta de
blanc avec grand soin, puis il dit :
-A toi, mon garçon !
Car il me tutoyait, bien que j'eusse vingt-cinq ans, mais il m'avait vu tout
enfant.
Je commençai donc la partie ; je fis quelques carambolages ; j'en manquai
quelques autres ; mais comme la pensée de Mlle Perle me rôdait dans la
tête, je demandai tout à coup :
-Dites donc, monsieur Chantal, est-ce que Mlle Perle est votre parente ?
Il cessa de jouer, très étonné, et me regarda.
-Comment, tu ne sais pas ? tu ne connais pas l'histoire de Mlle Perle ?
-Mais non.
-Ton père ne te l'a jamais racontée ?
-Mais non.
-Tiens, tiens, que c'est drôle ! ah ! par exemple, que c'est drôle ! Oh ! mais,
c'est toute une aventure !
Il se tut, puis reprit :
-Et si tu savais comme c'est singulier que tu me demandes ça aujourd'hui,
un jour des Rois !
-Pourquoi ?
-Ah ! pourquoi ! Écoute. Voilà de cela quarante et un ans, quarante et un
ans aujourd'hui même, jour de l'Épiphanie. Nous habitions alors
Roüy-le-Tors, sur les remparts ; mais il faut d'abord t'expliquer la maison
pour que tu comprennes bien. Roüy est bâti sur une côte, ou plutôt sur un
mamelon qui domine un grand pays de prairies. Nous avions là une maison
avec un beau jardin suspendu, soutenu en l'air par les vieux murs de




III 7





MADEMOISELLE PERLE




défense. Donc la maison était dans la ville, dans la rue, tandis que le jardin
dominait la plaine. Il y avait aussi une porte de sortie de ce jardin sur la
campagne, au bout d'un escalier secret qui descendait dans l'épaisseur des
murs, comme on en trouve dans les romans. Une route passait devant cette
porte qui était munie d'une grosse cloche, car les paysans, pour éviter le
grand tour, apportaient par là leurs provisions.
Tu vois bien les lieux, n'est-ce pas ? Or, cette année-là, aux Rois, il
neigeait depuis une semaine. On eût dit la fin du monde. Quand nous
allions aux remparts regarder la plaine, ça nous faisait froid dans l'âme, cet
immense pays blanc, tout blanc, glacé, et qui luisait comme du vernis. On
eût dit que le bon Dieu avait empaqueté la terre pour l'envoyer au grenier
des vieux mondes. Je t'assure que c'était bien triste.
Nous demeurions en famille à ce moment-là, et nombreux, très nombreux :
mon père, ma mère, mon oncle et ma tante, mes deux frères et mes quatre
cousines ; c'étaient de jolies fillettes ; j'ai épousé la dernière. De tout ce
monde-là, nous ne sommes plus que trois survivants : ma femme, moi et
ma belle-soeur qui habite Marseille. Sacristi, comme ça s'égrène, une
famille ! ça me fait trembler quand j'y pense ! Moi, j'avais quinze ans,
puisque j'en ai cinquante-six.
Donc, nous allions fêter les Rois, et nous étions très gais, très gais ! Tout le
monde attendait le dîner dans le salon, quand mon frère aîné, Jacques, se
mit à dire : «Il y a un chien qui hurle dans la plaine depuis dix minutes ; ça
doit être une pauvre bête perdue.»
Il n'avait pas fini de parler, que la cloche du jardin tinta. Elle avait un gros
son de cloche d'église qui faisait penser aux morts. Tout le monde en
frissonna. Mon père appela le domestique et lui dit d'aller voir. On attendit
en grand silence ; nous pensions à la neige qui couvrait toute la terre.
Quand l'homme revint, il affirma qu'il n'avait rien vu. Le chien hurlait
toujours, sans cesse, et sa voix ne changeait point de place.
On se mit à table ; mais nous étions un peu émus, surtout les jeunes. Ça
alla bien jusqu'au rôti, puis voilà que la cloche se remet à sonner, trois fois
de suite, trois grands coups, longs, qui ont vibré jusqu'au bout de nos
doigts et qui nous ont coupé le souffle, tout net. Nous restions à nous
regarder, la fourchette en l'air, écoutant toujours, et saisis d'une espèce de
peur surnaturelle.



III 8





MADEMOISELLE PERLE




Ma mère enfin parla : «C'est étonnant qu'on ait attendu si longtemps pour
revenir ; n'allez pas seul, Baptiste ; un de ces messieurs va vous
accompagner».
Mon oncle François se leva. C'était une espèce d'hercule, très fier de sa
force et qui ne craignait rien au monde. Mon père lui dit : «Prends un fusil.
On ne sait pas ce que ça peut-être».
Mais mon oncle ne prit qu'une canne et sortit aussitôt avec le domestique.
Nous autres, nous demeurâmes frémissants de terreur et d'angoisse, sans
manger, sans parler. Mon père essaya de nous rassurer : «Vous allez voir,
dit-il, que ce sera quelque mendiant ou quelque passant perdu dans la
neige. Après avoir sonné une première fois, voyant qu'on n'ouvrait pas tout
de suite, il a tenté de retrouver son chemin, puis, n'ayant pu y parvenir, il
est revenu à notre porte.»
L'absence de mon oncle nous parut durer une heure. Il revint enfin,
furieux, jurant : «Rien, nom de nom, c'est un farceur ! Rien que ce maudit
chien qui hurle à cent mètres des murs. Si j'avais pris un fusil, je l'aurais
tué pour le faire taire».
On se remit à dîner, mais tout le monde demeurait anxieux ; on sentait bien
que ce n'était pas fini, qu'il allait se passer quelque chose, que la cloche,
tout à l'heure, sonnerait encore !
Et elle sonna, juste au moment où l'on coupait le gâteau des Rois. Tous les
hommes se levèrent ensemble. Mon oncle François, qui avait bu du
champagne, affirma qu'il allait Le massacrer, avec tant de fureur, que ma
mère et ma tante se jetèrent sur lui pour l'empêcher. Mon père, bien que
très calme et un peu impotent (il traînait la jambe depuis qu'il se l'était
cassée en tombant de cheval), déclara à son tour qu'il voulait savoir ce que
c'était, et qu'il irait. Mes frères, âgés de dix-huit et de vingt ans, coururent
chercher leurs fusils ; et comme on ne faisait guère attention à moi, je
m'emparai d'une carabine de jardin et je me disposai aussi à accompagner
l'expédition.
Elle partit aussitôt. Mon père et mon oncle marchaient devant, avec
Baptiste, qui portait une lanterne. Mes frères Jacques et Paul suivaient, et
je venais derrière, malgré les supplications de ma mère, qui demeurait avec
sa soeur et mes cousines sur le seuil de la maison.
La neige s'était remis à tomber depuis une heure ; et les arbres en étaient



III 9





MADEMOISELLE PERLE




chargés. Les sapins pliaient sous ce lourd vêtement livide, pareils à des
pyramides blanches, à d'énormes pains de sucre ; et on apercevait à peine,
à travers le rideau gris des flocons menus et pressés, les arbustes plus
légers, tout pâles dans l'ombre. Elle tombait si épaisse, la neige, qu'on y
voyait tout juste à dix pas. Mais la lanterne jetait une grande clarté devant
nous. Quand on commença à descendre par l'escalier tournant creusé dans
la muraille, j'eus peur, vraiment. Il me sembla qu'on marchait derrière
moi ; qu'on allait me saisir par les épaules et m'emporter ; et j'eus envie de
retourner ; mais comme il fallait retraverser tout le jardin, je n'osai pas.
J'entendis qu'on ouvrait la porte sur la plaine ; puis mon oncle se remit à
jurer : «Nom d'un nom, il est reparti ! Si j'aperçois seulement son ombre, je
ne le rate pas, ce c...-là.»
C'était sinistre de voir la plaine, ou, plutôt, de la sentir devant soi, car on ne
la voyait pas ; on ne voyait qu'un voile de neige sans fin, en haut, en bas,
en face, à droite, à gauche, partout.
Mon oncle reprit : «Tiens, revoilà le chien qui hurle ; je vas lui apprendre
comment je tire, moi. Ça sera toujours ça de gagné.»
Mais mon père, qui était bon, reprit :
«Il vaut mieux l'aller chercher, ce pauvre animal qui crie la faim. Il aboie
au secours, ce misérable ; il appelle comme un homme en détresse.
Allons-y».
Et on se mit en route à travers ce rideau, à travers cette tombée épaisse,
continue, à travers cette mousse qui emplissait la nuit et l'air, qui remuait,
flottait, tombait et glaçait la chair en fondant, la glaçait comme elle l'aurait
brûlée, par une douleur vive et rapide sur la peau, à chaque toucher des
petits flocons blancs.
Nous enfoncions jusqu'aux genoux dans cette pâte molle et froide ; et il
fallait lever très haut la jambe pour marcher. A mesure que nous
avancions, la voix du chien devenait plus claire, plus forte. Mon oncle
cria : «Le voici !» On s'arrêta pour l'observer, comme on doit faire en face
d'un ennemi qu'on rencontre dans la nuit.
Je ne voyais rien, moi ; alors, je rejoignis les autres, et je l'aperçus ; il était
effrayant et fantastique à voir, ce chien, un gros chien noir, un chien de
berger à grands poils et à tête de loup, dressé sur ses quatre pattes, tout au
bout de la longue traînée de lumière que faisait la lanterne sur la neige. Il



III 10





MADEMOISELLE PERLE




ne bougeait pas ; il s'était tu ; et il nous regardait.
Mon oncle dit : «C'est singulier, il n'avance ni ne recule. J'ai bien envie de
lui flanquer un coup de fusil».
Mon père reprit d'une voix ferme : «Non, il faut le prendre».
Alors mon frère Jacques ajouta : «Mais il n'est pas seul. Il y a quelque
chose à côté de lui.»
Il y avait quelque chose derrière lui, en effet, quelque chose de gris,
d'impossible à distinguer. On se remit en marche avec précaution.
En nous voyant approcher, le chien s'assit sur son derrière. Il n'avait pas
l'air méchant. Il semblait plutôt content d'avoir réussi à attirer des gens.
Mon père alla droit à lui et le caressa. Le chien lui lécha les mains ; et on
reconnut qu'il était attaché à la roue d'une petite voiture, d'une sorte de
voiture joujou enveloppée tout entière dans trois ou quatre couvertures de
laine. On enleva ces linges avec soin, et comme Baptiste approchait sa
lanterne de la porte de cette carriole qui ressemblait à une niche roulante,
on aperçut dedans un petit enfant qui dormait.
Nous fûmes tellement stupéfaits que nous ne pouvions dire un mot. Mon
père se remit le premier, et comme il était de grand coeur, et d'âme un peu
exaltée, il étendit la main sur le toit de la voiture et il dit : «Pauvre
abandonné, tu seras des nôtres !» Et il ordonna à mon frère Jacques de
rouler devant nous notre trouvaille.
Mon père reprit, pensant tout haut :
Quelque enfant d'amour dont la pauvre mère est venue sonner à ma porte
en cette nuit de l'Épiphanie, en souvenir de l'Enfant-Dieu».
Il s'arrêta de nouveau, et, de toute sa force, il cria quatre fois à travers la
nuit vers les quatre coins du ciel : «Nous l'avons recueilli !» Puis, posant la
main sur l'épaule de son frère, il murmura : «Si tu avais tiré sur le chien,
François ?...»
Mon oncle ne répondit pas, mais il fit, dans l'ombre, un grand signe de
croix, car il était très religieux, malgré ses airs fanfarons.
On avait détaché le chien, qui nous suivait.
Ah ! par exemple, ce qui fut gentil à voir, c'est la rentrée à la maison. On
eut d'abord beaucoup de mal à monter la voiture par l'escalier des
remparts ; on y parvint cependant et on la roula jusque dans le vestibule.
Comme maman était drôle, contente et effarée ! Et mes quatre petites



III 11





MADEMOISELLE PERLE




cousines (la plus jeune avait six ans), elles ressemblaient à quatre poules
autour d'un nid. On retira enfin de sa voiture l'enfant qui dormait toujours.
C'était une fille, âgée de six semaines environ. Et on trouva dans ses langes
dix mille francs en or, oui, dix mille francs ! que papa plaça pour lui faire
une dot. Ce n'était donc pas une enfant de pauvres... mais peut-être l'enfant
de quelque noble avec une petite bourgeoise de la ville... ou encore... nous
avons fait mille suppositions et on n'a jamais rien su... mais là, jamais
rien... jamais rien... Le chien lui-même ne fut reconnu par personne.
Il était étranger au pays. Dans tous les cas, celui ou celle qui était venu
sonner trois fois à notre porte connaissait bien mes parents, pour les avoir
choisis ainsi.
Voilà donc comment Mlle Perle entra, à l'âge de six semaines, dans la
maison Chantal.
On ne la nomma que plus tard, Mlle Perle, d'ailleurs. On la fit baptiser
d'abord : «Marie, Simonne, Claire,» Claire devant lui servir de nom de
famille.
Je vous assure que ce fut une drôle de rentrée dans la salle à manger avec
cette mioche réveillée qui regardait autour d'elle ces gens et ces lumières,
de ses yeux vagues, bleus et troubles.
On se remit à table et le gâteau fut partagé. J'étais roi ; et je pris pour reine
Mlle Perle, comme vous, tout à l'heure. Elle ne se douta guère, ce jour-là,
de l'honneur qu'on lui faisait.
Donc, l'enfant fut adoptée, et élevée dans la famille. Elle grandit ; des
années passèrent. Elle était gentille, douce, obéissante. Tout le monde
l'aimait et on l'aurait abominablement gâtée si ma mère ne l'eût empêché.
Ma mère était une femme d'ordre et de hiérarchie. Elle consentait à traiter
la petite Claire comme ses propres fils, mais elle tenait cependant à ce que
la distance qui nous séparait fût bien marquée, et la situation bien établie.
Aussi, dès que l'enfant put comprendre, elle lui fit connaître son histoire et
fit pénétrer tout doucement, même tendrement dans l'esprit de la petite,
qu'elle était pour les Chantal une fille adoptive, recueillie, mais en somme
une étrangère.
Claire comprit cette situation avec une singulière intelligence, avec un
instinct surprenant ; et elle sut prendre et garder la place qui lui était
laissée, avec tant de tact, de grâce et de gentillesse, qu'elle touchait mon



III 12





MADEMOISELLE PERLE




père à le faire pleurer.
Ma mère elle-même fut tellement émue par la reconnaissance passionnée
et le dévouement un peu craintif de cette mignonne et tendre créature,
qu'elle se mit à l'appeler : «Ma fille». Parfois, quand la petite avait fait
quelque chose de bon, de délicat, ma mère relevait ses lunettes sur son
front, ce qui indiquait toujours une émotion chez elle et elle répétait :
«Mais c'est une perle, une vraie perle, cette enfant !»-Ce nom en resta à la
petite Claire qui devint et demeura pour nous Mlle Perle.




III 13





M. Chantal se tut. Il était assis sur le billard, les pieds ballants, et il maniait
une boule de la main gauche, tandis que de la droite il tripotait un linge qui
servait à effacer les points sur le tableau d'ardoise et que nous appelions
«le linge à craie.» Un peu rouge, la voix sourde, il parlait pour lui
maintenant, parti dans ses souvenirs, allant doucement, à travers les choses
anciennes et les vieux événements qui se réveillaient dans sa pensée,
comme on va, en se promenant, dans les vieux jardins de famille où l'on fut
élevé, et où chaque arbre, chaque chemin, chaque plante, les houx pointus,
les lauriers qui sentent bon, les ifs dont la graine rouge et grasse s'écrase
entre les doigts, font surgir, à chaque pas, un petit fait de notre vie passée,
un de ces petits faits insignifiants et délicieux qui forment le fond même, la
trame de l'existence.
Moi, je restais en face de lui, adossé à la muraille, les mains appuyées sur
ma queue de billard inutile.
Il reprit, au bout d'une minute : «Cristi, qu'elle était jolie à dix-huit ans... et
gracieuse... et parfaite... Ah ! la jolie... jolie... jolie... et bonne... et brave...
et charmante fille !... Elle avait des yeux... des yeux bleus... transparents,...
clairs... comme je n'en ai jamais vu de pareils... jamais !
Il se tut encore. Je demandai : «Pourquoi ne s'est-elle pas mariée ?»
Il répondit, non pas à moi, mais à ce mot qui passait «mariée».
-«Pourquoi ? pourquoi ? Elle n'a pas voulu... pas voulu. Elle avait pourtant
trente mille francs de dot, et elle fut demandée plusieurs fois... elle n'a pas
voulu ! Elle semblait triste à cette époque-là. C'est quand j'épousai ma
cousine, la petite Charlotte, ma femme, avec qui j'étais fiancé depuis six
ans.»
Je regardais M. Chantal et il me semblait que je pénétrais dans son esprit,
que je pénétrais tout à coup dans un de ces humbles et cruels drames des
coeurs honnêtes, des coeurs droits, des coeurs sans reproches, dans un de
ces coeurs inavoués, inexplorés, que personne n'a connu, pas même ceux
qui en sont les muettes et résignées victimes.
IV 14





MADEMOISELLE PERLE




Et, une curiosité hardie me poussant tout à coup, je prononçai.
-C'est vous qui auriez dû l'épouser, Monsieur Chantal ?
Il tressaillit, me regarda, et dit :
-Moi ? épouser qui ?
-Mlle Perle.
-Pourquoi ça ?
-Parce que vous l'aimiez plus que votre cousine.
Il me regarda avec des yeux étranges, ronds, effarés, puis il balbutia :
-«Je l'ai aimée... moi ?... comment ? qu'est-ce qui t'a dit ça ?...
-«Parbleu, ça se voit... et c'est même à cause d'elle que vous avez tardé si
longtemps à épouser votre cousine qui vous attendait depuis six ans.»
Il lâcha la bille qu'il tenait de la main gauche, saisit à deux mains le linge à
craie, et, s'en couvrant le visage, se mit à sangloter dedans. Il pleurait d'une
façon désolante et ridicule, comme pleure une éponge qu'on presse, par les
yeux, le nez et la bouche en même temps. Et il toussait, crachait, se
mouchait dans le linge à craie, s'essuyait les yeux, éternuait, recommençait
à couler par toutes les fentes de son visage, avec un bruit de gorge qui
faisait penser aux gargarismes.
Moi, effaré, honteux, j'avais envie de me sauver et je ne savais plus que
dire, que faire, que tenter.




Et soudain, la voix de Mme Chantal résonna dans l'escalier : «Est-ce
bientôt fini, votre fumerie ?»
J'ouvris la porte et je criai : «Oui, madame, nous descendons.»
Puis, je me précipitai vers son mari, et, le saisissant par les coudes :
«Monsieur Chantal, mon ami Chantal, écoutez-moi ; votre femme vous
appelle, remettez-vous, remettez-vous vite, il faut descendre ;
remettez-vous.»
Il bégaya : «Oui... oui... je viens... pauvre fille !... je viens... dites-lui que
j'arrive.»
Et il commença à s'essuyer consciencieusement la figure avec le linge qui,
depuis deux ou trois ans, essuyait toutes les marques de l'ardoise, puis il
apparut, moitié blanc et moitié rouge, le front, le nez, les joues et le
menton barbouillés de craie, et les yeux gonflés, encore pleins de larmes.
Je le pris par les mains et l'entraînai dans sa chambre en murmurant : «Je




IV 15





MADEMOISELLE PERLE




vous demande pardon, je vous demande bien pardon, Monsieur Chantal, de
vous avoir fait de la peine... mais... je ne savais pas... vous... vous
comprenez...»
Il me serra la main : «Oui... oui... il y a des moments difficiles...»
Puis il se plongea la figure dans sa cuvette. Quand il en sortit, il ne me
parut pas encore présentable ; mais j'eus l'idée d'une petite ruse. Comme il
s'inquiétait, en se regardant dans la glace, je lui dis : «Il suffira de raconter
que vous avez un grain de poussière dans l'oeil, et vous pourrez pleurer
devant tout le monde autant qu'il vous plaira.»
Il descendit en effet, en se frottant les yeux avec son mouchoir. On
s'inquiéta ; chacun voulut chercher le grain de poussière qu'on ne trouva
point, et on raconta des cas semblables où il était devenu nécessaire d'aller
chercher le médecin.
Moi, j'avais rejoint Mlle Perle et je la regardais, tourmenté par une
curiosité ardente, une curiosité qui devenait une souffrance. Elle avait dû
être bien jolie en effet, avec ses yeux doux, si grands, si calmes, si larges
qu'elle avait l'air de ne les jamais fermer, comme font les autres humains.
Sa toilette était un peu ridicule, une vraie toilette de vielle fille, et la
déparait sans la rendre gauche.
Il me semblait que je voyais en elle, comme j'avais vu tout à l'heure dans
l'âme de M. Chantal, que j'apercevais, d'un bout à l'autre, cette vie humble,
simple et dévouée ; mais un besoin me venait aux lèvres, un besoin
harcelant de l'interroger, de savoir si, elle aussi, l'avait aimé, lui ; si elle
avait souffert comme lui de cette longue souffrance secrète, aiguë, qu'on ne
voit pas, qu'on ne sait pas, qu'on ne devine pas, mais qui s'échappe, la nuit,
dans la solitude de la chambre noire. Je la regardais, je voyais battre son
coeur sous son corsage à guimpe, et je me demandais si cette douce figure
candide avait gémi chaque soir, dans l'épaisseur moite de l'oreiller, et
sangloté, le corps secoué de sursauts, dans la fièvre du lit brûlant.
Et je lui dis tout bas, comme font les enfants qui cassent un bijou pour voir
dedans : «Si vous aviez vu pleurer M. Chantal tout à l'heure, il vous aurait
fait pitié.»
Elle tressaillit : «Comment, il pleurait ?
-Oh ! oui, il pleurait !
-Et pourquoi ça ?



IV 16





MADEMOISELLE PERLE




Elle semblait très émue. Je répondis :
-A votre sujet.
-A mon sujet ?
-Oui. Il me racontait combien il vous avait aimée autrefois ; et combien il
lui en avait coûté d'épouser sa femme au lieu de vous...»
Sa figure pâle me parut s'allonger un peu ; ses yeux toujours ouverts, ses
yeux calmes se fermèrent tout à coup, si vite qu'ils semblaient s'être clos
pour toujours. Elle glissa de sa chaise sur le plancher et s'y affaissa
doucement, lentement, comme aurait fait une écharpe tombée.
Je criai : «Au secours ! au secours ! Mlle Perle se trouve mal.»
Mme Chantal et ses filles se précipitèrent, et comme on cherchait de l'eau,
une serviette et du vinaigre, je pris mon chapeau et je me sauvai.
Je m'en allai à grands pas, le coeur secoué, l'esprit plein de remords et de
regrets. Et parfois aussi j'étais content ; il me semblait que j'avais fait une
chose louable et nécessaire.
Je me demandais : «Ai-je eu tort ? Ai-je eu raison ?» Ils avaient cela dans
l'âme comme on garde du plomb dans une plaie fermée. Maintenant ne
seront-ils pas plus heureux ? Il était trop tard pour que recommençât leur
torture et assez tôt pour qu'ils s'en souvinssent avec attendrissement.
Et peut-être qu'un soir du prochain printemps, émus par un rayon de lune
tombé sur l'herbe, à leurs pieds, à travers les branches, ils se prendront et
se serreront la main en souvenir de toute cette souffrance étouffée et
cruelle ; et peut-être aussi que cette courte étreinte fera passer dans leurs
veines un peu de ce frisson qu'ils n'auront point connu, et leur jettera, à ces
morts ressuscités en une seconde, la rapide et divine sensation de cette
ivresse, de cette folie qui donne aux amoureux plus de bonheur en un
tressaillement, que n'en peuvent cueillir, en toute leur vie, les autres
hommes !



1845



 


Source: http://www.inlibroveritas

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Commentaires :


Message de Anonyme

Bien lu mais dommage que la fin soit très mal fini mais autrement très bonne lecture!


Message de Miraboue

Très bonne lecture, dommage que la fin ne soit entrecoupée de coups de téléphone et que le montage soit mauvais... Penser à également bien articuler ;)


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