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Illustration: Melmoth ou l'homme errant-Cinquième partie - Charles robert Maturin

Melmoth ou l'homme errant-Cinquième partie

(Version Intégrale)

Enregistrement : Audiocite.net
Publication : 2011-03-05

Lu par Eric
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Illustration: John Milton’s “Paradise Lost“ de Gustave Doré - Domaine public

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Partie: 1, 2, 3, 4, 5.


Melmoth ou l’Homme errant
Melmoth the Wanderer

Charles Robert Maturin
Trad. : Jean Cohen - 1820

XXVI
Le manuscrit que le Juif Adonias m’avait chargé de copier, continua Monçada, offrait, en cet endroit, plusieurs pages illisibles. Adonias lui-même ne fut pas en état de les suppléer. J’en distinguai néanmoins qu’Isidora permit imprudemment à son mystérieux amant de continuer à fréquenter le jardin la nuit, et qu’elle causait avec lui par la fenêtre. En attendant, elle ne put obtenir qu’il se déclarât à sa famille ; peut-être craignait-elle elle-même que sa demande ne fût mal reçue.
Connaissant la contrainte sévère et l’extrême régularité qui régnait dans la maison, elle éprouvait intérieurement quelque surprise de la facilité avec laquelle Melmoth paraissait les défier l’une et l’autre, et se trouvait ainsi en état de visiter le jardin tous les soirs. Mais telle était l’influence que conservait sur elle son existence romantique, que la présence de son amant, malgré les circonstances extraordinaires dont elle était accompagnée, ne lui inspira jamais le désir de faire une seule question sur les moyens qu’il paraissait avoir de vaincre des difficultés insurmontables à tout autre.
Deux circonstances étaient surtout frappantes dans leur réunion. Après s’être séparés dans une île de la mer des Indes, ils se revoyaient, au bout de trois ans, en Espagne, et ni l’un ni l’autre n’avait songé à s’informer des aventures qui avaient précédé une rencontre si singulière et si inattendue. Il était facile d’expliquer ce défaut de curiosité de la part d’Isidora. Sa première existence avait eu un caractère si fabuleux et si fantastique, que les choses les moins probables lui étaient devenues familières, tandis que les choses les plus simples lui paraissaient seules sans probabilité. Des merveilles formaient son élément naturel, et elle était moins surprise de revoir Melmoth en Espagne, qu’elle ne l’avait été la première fois qu’elle l’avait rencontré dans cette île.
Un motif tout à fait opposé faisait, sur Melmoth, un effet semblable. Sa destinée lui défendait également la curiosité et la surprise. Le monde ne pouvait lui offrir de merveille plus étonnante que sa propre existence ; et la facilité avec laquelle il passait de région en région, se mêlant aux hommes sans avoir rien de commun avec eux, semblable à un spectateur fatigué et accablé d’ennuis, qui erre de place en place dans une vaste salle de spectacle où il ne connaît personne, cette facilité eût prévenu en lui l’étonnement, quand il eût rencontré Isidora sur le sommet des Cordillères.
Pendant un mois entier elle ne cessa de permettre des visites nocturnes, quoique, pour dire la vérité, à une distance qui aurait empêché, même à la jalousie espagnole, de s’en formaliser : car le balcon de sa fenêtre était à près de quatorze pieds au-dessus du niveau du jardin où Melmoth se tenait. Durant le cours de ce mois, Isidora passa rapidement, mais imperceptiblement par toutes les phases du sentiment que ceux qui ont aimé ont tous connues, soit que leur passion ait eu un cours tranquille, soit qu’il ait été semé d’obstacles. Au commencement, elle était pleine du désir à la fois d’écouter et de se faire entendre. Elle brûlait de raconter toutes les merveilles de sa nouvelle existence ; elle éprouvait, sans s’en rendre compte, ce désir vague et dépourvu de tout sentiment d’amour-propre qui porte cependant à déployer, en présence de l’objet que nous aimons, toute l’éloquence, tous les talents, tous les attraits que nous possédons, dans l’espoir seul d’augmenter notre prix à ses yeux. Nous nous glorifions alors de l’hommage que la société nous accorde, dans l’espoir de sacrifier ces hommages à notre bien-aimé. Il nous semble que les éloges que nous recevons, nous rendent plus dignes des siens.
Quant à Isidora, même dans cette île où Melmoth avait assisté, pour ainsi dire, à l’aurore de son intelligence, elle avait senti en elle-même le germe des talents dont elle ne s’enorgueillissait point. Son estime pour elle-même augmenta avec son attachement pour lui. Sa passion devint son orgueil, et quand son esprit commença à s’étendre, elle s’imagina qu’en voyant l’admiration qu’elle inspirait par son amabilité, ses talents et ses richesses, cet homme si fier, si bizarre finirait par s’humilier devant elle, ou du moins par reconnaître le pouvoir de ces talents qu’elle avait eu tant de peine à acquérir depuis son entrée involontaire au sein de la société européenne.
Elle avait entretenu cet espoir dans le commencement de ses visites, mais quelque innocent et quelque flatteur qu’il fût pour l’objet auquel il s’adressait, cet espoir fut déçu. Pour Melmoth, il n’y avait réellement rien de nouveau sous le soleil. Les connaissances étaient pour lui un fardeau, il n’avait rien à apprendre de personne. Les talents étaient des bagatelles sans valeur, la beauté était une fleur qu’il contemplait avec mépris, et qui se flétrissait par son attouchement. Quant aux richesses et aux honneurs, il les appréciait ainsi qu’ils le méritaient, mais non avec ce tranquille dédain du philosophe ou ce pieux oubli du saint, mais avec cette indignation et ce désir avide de voir exécuter l’arrêt auquel il ne doutait pas que leurs possesseurs ne fussent condamnés. Mû par de pareils sentiments et par d’autres qu’il est impossible de décrire, Melmoth éprouvait un soulagement extraordinaire des flammes éternelles qui brûlaient déjà dans son sein, dans la fraîcheur parfaite et sans tache du cœur d’Immalie, car elle était toujours Immalie pour lui. Elle était comme l’Oasis de son désert, la fontaine limpide à laquelle il s’abreuvait, et qui lui faisait oublier les sables brûlants par lesquels il venait de passer, et ceux plus brûlants encore vers lesquels sa course se dirigeait.
Au bout de huit jours, Isidora avait déjà renoncé à l’espoir de l’éblouir ou de lui inspirer de l’intérêt, à cet espoir qui, dans le cœur de la femme la moins coquette, naît en même temps que l’amour. Tous ses vœux, tout son cœur se concentrèrent, non plus dans l’ambition d’être aimée, mais dans le seul désir d’aimer. Elle ne parlait plus avec un orgueil innocent et naïf des talents qu’elle avait acquis, de son goût qu’elle avait cultivé. Elle ouvrait à peine la bouche et se contentait d’écouter. Elle le voyait longtemps avant qu’il parût ; elle l’entendait quoiqu’il ne parlât pas. Souvent ils passaient la nuit entière, Isidora fixant ses yeux alternativement sur la lune et sur son mystérieux amant, tandis que Melmoth, sans prononcer un mot, s’appuyait contre les colonnes de son balcon, ou contre le myrte touffu, qui couvrait, d’une ombre qu’il recherchait même la nuit, l’expression effrayante de sa physionomie. Ce silence mutuel se prolongeait jusqu’à ce qu’à la vue de l’aurore, Isidora donnât de la main le signal muet de leur séparation.
Telles sont les gradations marquées d’un sentiment profond. Le langage n’est plus nécessaire à ceux dont les cœurs palpitants savent se faire entendre, dont les yeux se parlent plus clairement, même à la lumière affaiblie de la lune, que la physionomie ouverte au grand jour ; à ceux qui, éprouvant une joie exquise au renversement de tous les sentiments et de toutes les habitudes de la terre, trouvent la lumière dans les ténèbres et l’éloquence dans le silence.
Pendant leurs dernières entrevues, Isidora parlait parfois ; mais c’était seulement pour rappeler à son amant, du ton le plus doux, la promesse qu’il lui avait faite de se faire connaître à ses parents et de la demander en mariage. Elle murmurait aussi pour lors quelques mots de sa santé qui dépérissait, de son courage qui l’abandonnait, de son espérance qui ne se réalisait point, de leurs entrevues mystérieuses qu’elle se reprochait. En parlant ainsi elle pleurait ; mais elle lui cachait ses larmes.
C’est ainsi, mon Dieu, que nous sommes justement condamnés, quand nous nous attachons à tout autre qu’à vous, à voir notre cœur repoussé comme la colombe qui parcourait l’Océan sans rivage, et ne trouvait pas un endroit où poser le pied, par une branche de verdure à rapporter dans son bec. Puisse l’arche de la miséricorde s’ouvrir pour de telles âmes, et leur accorder un asile contre ce monde orageux et ce déluge de courroux contre lequel elles ne peuvent combattre, et où elles ne trouvent aucun lieu de repos ! Isidora était enfin arrivée au dernier période de ce pénible pèlerinage où elle avait été conduite à regret par un guide cruel. Durant le premier, elle avait essayé, avec l’innocent artifice d’une femme, à l’attacher en déployant devant lui tous ses nouveaux dons, sans se douter qu’ils n’étaient pas nouveaux pour lui. Dans le second, elle s’était contentée de le voir ; mais maintenant, elle commençait à sentir que pour un amour si vif, un attachement si profond, elle méritait au moins un honorable aveu de la part de son amant, et que ce mystérieux délai, dans lequel son existence se dissipait, pouvait rendre cet aveu trop tardif, quant à la fin, il s’y déciderait. Elle lui fit part de ses pensées ; mais à toutes ses prières, dont les moins touchantes n’étaient pas celles où elle n’employait que les regards, il ne répondait que par un silence profond et inquiet ou par des discours frivoles, que leurs sauvages et terribles saillies rendaient plus effrayants encore.
Parfois, il paraissait même insulter au cœur dont il avait triomphé, en affectant de douter de sa conquête, de l’air d’un homme qui s’en glorifie et qui raille son captif en lui demandant s’il est réellement enchaîné.
— Vous ne m’aimez pas, disait-il alors. Vous ne pouvez pas m’aimer. L’amour dans votre patrie chrétienne doit être le résultat d’un goût cultivé, d’habitudes semblables, d’une heureuse ressemblance de travaux, de pensées, d’espérances et de sentiments. Il est donc impossible que vous aimiez un être d’un extérieur repoussant, bizarre dans ses manières, sauvage et impénétrable dans ses sentiments, inaccessible enfin dans le but arrêté de son existence effrayante et sans crainte.
« Non, ajoutait-il d’un ton mélancolique, mais ferme, vous ne pouvez m’aimer dans la position où vous a placée votre nouvelle vie. Jadis… mais ces temps sont passés… Maintenant vous êtes un enfant baptisé de l’Église catholique… un membre de la société civilisée… l’enfant d’une famille qui ne connaît point l’étranger. Qu’y a-t-il donc entre vous et moi, Isidora ?
— Je vous ai aimé, répondit la vierge espagnole, d’une voix aussi pure, aussi ferme et aussi tendre que du temps où elle était la seule divinité de son île enchantée[1] et fleurie. Je vous ai aimé avant d’être chrétienne ; j’ai changé de croyance, mais mon cœur n’a point changé. Je vous aime encore ; je serai à vous pour toujours. Vous m’insultez en paraissant douter de ce sentiment que vous ne cherchez à analyser que parce que vous ne le sentez pas ou ne pouvez pas le comprendre. Dite-moi[2] ce que c’est qu’aimer. Je vous défie, avec toute votre éloquence et vos sophismes, de répondre à cette question avec autant de justesse que moi. Si vous voulez savoir ce que c’est que l’amour, ne le demandez pas à la bouche d’un homme, mais au cœur d’une femme
— En me priant de vous expliquez l’amour, dit Melmoth avec un sourire amer, vous m’imposez une tâche qui m’est si agréable, que je ne doute pas de la remplir à votre entière satisfaction. Aimer, belle Isidora, c’est vivre dans un monde que nous avons créé nous-mêmes, et dans lequel les formes et les couleurs des objets sont aussi brillantes que fausses et décevantes. Pour ceux qui aiment, il n’y a ni jour ni nuit, ni été ni hiver, ni société ni solitude. Leur délicieuse mais illusoire existence n’offre que deux époques, la présence et l’absence. Elles tiennent lieu de toutes les distinctions de la nature et de la société. Le monde pour eux ne renferme qu’un individu, et cet individu est pour eux le monde lui-même. L’atmosphère de sa présence est le seul air dans lequel ils puissent vivre, et la lumière de ses yeux est le seul soleil de leur création.
— J’aime ! se dit intérieurement Isidora.
— Aimer, continua Melmoth, c’est vivre dans une existence remplie de contradictions perpétuelles ; sentir que l’absence est insupportable ; souffrir presque autant dans la présence de l’objet aimé ; être rempli de dix mille pensées quand nous sommes loin de lui ; songer au bonheur que nous éprouverons à lui en faire part en le voyant : et quand le moment de notre réunion arrive, nous sentir, par une timidité également oppressive et insupportable, hors d’état d’exprimer une seule de ces pensées ; être éloquent en son absence et muet en sa présence[3] ; attendre le moment de son retour comme l’aurore d’une nouvelle existence : et quand il arrive être privé tout à coup de ces moyens auxquels il devait donner une nouvelle énergie ; guetter la lumière de ses yeux, comme le voyageur du désert guette le lever du soleil : et quand l’astre a paru, succomber sous le poids accablant de ses rayons, et regretter presque la nuit.
— Ah ! s’il en est ainsi, je crois bien que j’aime, dit à demi-voix Isidora.
— Aimer, poursuivit Melmoth, avec une énergie toujours croissante, c’est sentir que notre existence est tellement absorbée dans celle de l’objet aimé, que nous n’avons plus de sentiment que celui de sa présence ; de jouissances que les siennes ; de maux que ceux qu’il souffre ; aimer, c’est n’être que par ce qu’il est, n’user de la vie que pour la lui conserver, tandis que notre humilité croît en proportion de notre attachement. Plus nous nous abaissons, moins notre abaissement nous paraît suffire pour exprimer notre amour ; la femme qui aime ne doit plus se rappeler son existence individuelle ; elle ne doit considérer ses parents, sa patrie, la nature, la société, la religion elle-même… Vous tremblez ! Immalie ; je veux dire Isidora… que comme des grains d’encens qu’elle jette sur l’autel du cœur.
— Oui, j’aime en effet, s’écria Isidora, et elle pleurait et tremblait en faisant cette terrible confession. J’aime, car j’ai oublié tous les biens que l’on m’a dit être ceux de la nature, et le pays dans lequel on m’a dit que j’étais née. Je renoncerais, s’il le faut, à mes parents, à ma patrie, aux habitudes que j’ai prises, aux pensées que l’on m’a enseignées, à la religion que je… Oh non ! mon Dieu ! mon Sauveur ! ajouta-t-elle en quittant précipitamment la fenêtre, pour se jeter aux pieds du crucifix et l’embrasser, non, je ne vous renoncerai jamais ! vous ne m’abandonnerez point à l’heure de la mort ! vous ne me déserterez point à l’heure des épreuves ! vous ne me délaisserez point aujourd’hui même !
À la lumière des bougies qui brûlaient dans sa chambre, Melmoth put la voir prosternée aux pieds de l’image sacrée. Il distingua cette dévotion du cœur, qui le faisait palpiter d’une manière presque visible dans son sein d’albâtre ; ses mains jointes qui paraissaient implorer des secours contre les mouvements de son cœur qu’elle cherchait vainement à réprimer, et qui ensuite se levaient vers le ciel, comme pour lui demander pardon de l’inutilité de leurs efforts. Il frémit en voyant la sincérité avec laquelle elle embrassait le crucifix. Il ne regardait jamais ce symbole sans détourner les yeux ; mais cette fois, il ne put les détacher d’Immalie, agenouillée devant la croix. Il parut oublier pour un moment l’instinct infernal qui gouvernait son existence, et ne la regarder que pour le seul plaisir de la voir. Sa personne entière prosternée, ses riches vêtements, qui flottaient autour d’elle comme la draperie qui orne un autel inviolable ; ses beaux cheveux qui couvraient seuls ses épaules nues ; ses belles mains blanches unies pour prier, la pureté d’expression qui semblait l’identifier avec ce qu’elle faisait ; tout cela lui donnait l’air, non d’une mortelle suppliante, mais du génie même de la prière. On ne pouvait s’empêcher de penser que deux lèvres pareilles ne pouvaient converser qu’avec les habitants des cieux. Melmoth, qui éprouvait ce que je viens de décrire, sentait en même temps qu’il lui était à jamais impossible d’y participer ; il détourna la tête, avec une douleur morne et triste, et le rayon de lune qui vint éclairer son œil brûlant, n’y rencontra point de larme.
S’il avait regardé un instant de plus, il aurait vu sur la figure d’Isidora une expression trop flatteuse, sinon pour son cœur, du moins pour sa vanité ; il y aurait remarqué cette profonde et dangereuse méditation de l’âme, déterminée à scruter les mystères de l’amour et de la religion, afin de se décider pour l’un ou pour l’autre, cette pause sur le bord d’un abîme, cette pause qui fait trembler la balance entre Dieu et l’homme.
Au bout de quelques instants Isidora se releva. Il y avait plus de calme, plus d’élévation dans son air. On voyait aussi cette décision qu’un appel sans réserve au Sondeur des reins ne manque jamais de communiquer, même aux plus faibles d’entre ses créatures.
Melmoth retournant à sa place sous la fenêtre, la regarda pendant quelque temps avec un mélange de surprise et de compassion ; mais se hâtant de repousser ces sentiments, il lui demanda quel gage elle était prête à lui donner de cet amour qu’il avait décrit, et qui était le seul qui en méritât le nom.
— Tous les gages que les enfants des hommes peuvent donner, mon cœur et ma main ; ma résolution d’être à vous au sein du mystère et de la douleur ; de vous suivre s’il le faut dans l’exil et dans la solitude.
Tandis qu’elle parlait, il régnait dans ses yeux, et sur toute sa physionomie, une sublimité radieuse qui lui donnait l’apparence d’un être céleste, réunissant à la fois la passion et la pureté. Il s’y joignait aussi quelque chose qui annonçait l’orgueil de la vertu, la confiance dans une faiblesse apparente et dans une énergie intérieure. Elle était là comme une femme aimante, mais que son amour n’humilie pas, unissant à la tendresse la magnanimité, prête à tout sacrifier à son amant, excepté ce qui doit diminuer, à ses yeux, le prix du sacrifice ; prête à être la victime, mais se sentant digne d’être la prêtresse.
Melmoth la regardait fixement. Un sentiment généreux et humain fit battre momentanément son cœur. Il voyait sa beauté, son attachement, sa pure et parfaite innocence, son sentiment unique pour un homme qui, à cause de la puissance effrayante de son existence surnaturelle, ne pouvait rien éprouver pour aucun être mortel ! Il en détourna les yeux, mais il ne pleura pas.
— Eh bien ! Isidora, dit-il, vous ne voulez donc point me donner de gage de votre amour ? Est-ce là ce que vous voulez me faire comprendre ?
— Demandez un gage qu’une femme puisse donner. Plus serait hors de mon pouvoir, moins rendrait le gage sans valeur.
Ces mots firent une si vive impression sur Melmoth, dont le cœur, quoique plongé dans des crimes impossibles à décrire, n’avait jamais été souillé par la sensualité, qu’il quitta soudain le lieu où il était, la contempla un moment, et s’écria ensuite :
— Oui, vous m’avez donné des preuves incontestables de votre amour. Il me reste à vous en donner un de cet amour que j’ai décrit, de cet amour que vous seule pouviez inspirer, de cet amour que, dans des circonstances plus heureuses, j’aurais pu… mais n’importe ; il ne s’agit pas ici d’analyser le sentiment, mais d’en donner la preuve. Consentiriez-vous donc à unir votre destinée à la mienne ? Voudriez-vous réellement être à moi au sein du mystère et de la douleur ? Me suivriez-vous alternativement de la terre à la mer et de la mer à la terre, vous dévouant à moi sans connaître de repos, sans avoir de foyers, avec la marque sur le front et la malédiction sur votre nom même ? Voudriez-vous vraiment à ces conditions, être à moi ? être ma chère, mon unique Immalie ?
— Je le voudrais ; je le veux !
— Eh bien ! répondit Melmoth, recevez dans ce lieu la preuve de mon éternelle reconnaissance. Dans ce lieu, je renonce à votre vue ! je romps mon engagement ! je vous fuis pour jamais !
En disant ces mots, il disparut.

   1. ? WS : echantée -> enchantée
   2. ? WS : Ditez-moi -> Dite-moi
   3. ? WS : présenve -> présence

XXVII
Isidora était si accoutumée aux exclamations bizarres et aux inintelligibles allusions de son mystérieux amant, qu’elle n’éprouva pas une inquiétude très vive à son singulier langage et à son brusque départ. Il n’y avait rien là de plus menaçant ou de plus formidable que ce qu’elle avait déjà vu plus d’une fois, et elle se rappela qu’après ces accès, elle le retrouvait dans une humeur plus calme. Elle se sentit donc consolée par cette réflexion, et peut-être aussi par la conviction inexplicable, puisée dans les cœurs de tous ceux qui aiment, que l’amour ne peut jamais exister sans la souffrance.
Elle fut donc moins surprise de la disparition de Melmoth, que d’un message que sa mère lui fit parvenir dans le cours de la matinée, pour lui faire dire qu’elle l’attendait dans le salon à tapisserie, afin de lui communiquer la nouvelle qu’un exprès venait de lui apporter.
Dans les temps ordinaires, dona Clara se partageait entre les soins de sa cuisine et ceux de son oratoire, entre ses prières aux Saints et ses querelles avec ses domestiques, entre sa dévotion et sa colère. Par ces aimables alternatives, dona Clara trouvait moyen de se tenir, elle et toute sa maison, dans une occupation continuelle et intéressante, dans un état de légère irritation qui ne manquait pas de douceur.
Ce n’était pas que, durant cette matinée, Isidora n’eût remarqué un tumulte extraordinaire et qui aurait pu lui inspirer quelque soupçon, mais elle y avait prêté peu d’attention ; et son étonnement fut grand, lorsque, en entrant chez sa mère, elle la trouva assise à son secrétaire, ayant devant elle une lettre déjà achevée, et lorsqu’elle s’entendit adresser ces paroles :
— Ma fille, je vous ai envoyé chercher, afin que vous pussiez prendre part au plaisir que ces lignes doivent causer à toutes deux. C’est pourquoi je vous prie de vous asseoir et d’écouter attentivement, pendant qu’on vous en fera la lecture.
En prononçant ce discours, dona Clara était placée sur un fauteuil dont le dos était d’une hauteur énorme et dont elle semblait elle-même faire partie, tant sa figure était raide et immobile, ses yeux ternes et sans expression.
Isidora fit une révérence et s’assit sur un des carreaux de velours dont la chambre était remplie. Pendant ce temps, une vieille duègne en lunettes, placée sur un autre carreau, à la droite de dona Clara, lut, avec de nombreuses pauses, et non sans difficulté, la lettre suivante que sa maîtresse venait de recevoir de son époux, débarqué depuis peu dans un port de mer, et qui était en route pour rejoindre sa famille.

Madame et chère Épouse,
Il y a à peu près un an que j’ai reçu la lettre par laquelle vous m’annonçâtes que votre fille était retrouvée, celle que je croyais perdue, avec la négresse sa nourrice, pendant un de mes voyages aux Indes. J’aurais répondu plus tôt à votre épître, si différentes occupations ne m’en avaient empêché.
Je vous prie de croire que je me réjouis moins d’avoir recouvré une fille, que d’avoir regagné, pour le ciel, une âme et une sujette. Je m’attends, à mon arrivée, grâce aux leçons du père Jozé, de trouver en elle une parfaite chrétienne. Je me flatte aussi qu’elle possédera toutes les qualités et vertus propres aux jeunes filles de l’Espagne, c’est-à-dire surtout la dévotion et la réserve. J’ai toujours reconnu en vous ces qualités, et j’espère que vous vous serez efforcée de les lui communiquer, puisque, par cette communication, elle avait tout à gagner et vous rien à perdre.
Finalement, comme il est juste que les jeunes filles soient récompensées de leurs vertus et de leur modestie par leur union avec un digne époux, de même le devoir d’un père tendre est d’en chercher un pour sa fille. Mû par ce désir, j’amènerai avec moi don Gregorio Montillo, à qui je compte la donner en mariage. Je n’ai pas le temps de m’étendre ici sur ses qualités ; mais je compte qu’elle le recevra comme il convient à une fille obéissante, et vous comme l’ami de
Votre affectionné mari,
Francisco de Aliaga.

— Vous venez d’entendre la lettre de votre père, ma fille, dit dona Clara en se mettant en devoir de parler, et vous vous attendez sans doute à recevoir de moi une instruction sur les devoirs de l’état dans lequel vous allez entrer. Ces devoirs sont, selon moi, au nombre de trois, savoir : l’obéissance, le silence et l’économie. Quant au premier…
— Sainte Vierge, s’écria tout à coup la duègne, comme dona Isidora pâlit !
— Quant au premier…, continua dona Clara, sans écouter ce qu’on lui disait.
Mais elle fut interrompue par un léger bruit, qui n’eût pourtant pas détourné son attention, si la duègne ne se fût écriée de nouveau :
— Mais, madame, voyez ! dona Isidora se trouve mal.
Dona Clara, qui sortait rarement de son sang-froid, se contenta de baisser ses lunettes, et, jetant un regard sur sa fille, qui avait glissé de son carreau par terre, où elle était couchée sans mouvement, elle dit, après une courte pause :
— Elle se trouve mal en effet. Soulevez-la. Appelez du secours et donnez-lui de l’eau froide, ou, ce qui vaudra mieux, conduisez-la au grand air.
Quand on eut emmené sa fille, dona Clara s’écria :
— Voilà la suite de toutes ces folies d’amour et de mariage ! Grâce au ciel, je n’ai jamais aimé de ma vie ; et quand au mariage, il s’agit seulement de suivre la volonté de Dieu et de nos parents.
Isidora, ayant repris ses sens, envoya faire ses excuses à sa mère de son indisposition soudaine, et pria ses femmes de la laisser seule. Seule ! c’est là un mot auquel ceux qui aiment n’attachent qu’une idée, celle de se trouver dans la société de l’objet qui est pour eux le monde entier. Isidora désirait, dans cette terrible circonstance, demander des conseils à celui dont l’image était toujours présente à son cœur, et dont elle entendait sans cesse la voix, même quand il n’était pas avec elle.
La crise où elle se trouvait était vraiment faite pour mettre à l’épreuve le cœur d’une femme, et celui de dona Isidora, plein de sensibilité, mais privé de jugement et d’expérience, accoutumé, d’une part, à une liberté parfaite, et, de l’autre, à une timidité et à une confiance qui devenait presque du désespoir, la rendit victime d’émotions diverses qui parurent même un moment menacer sa raison.
Sa première existence, si indépendante et toute d’instinct, se ranimait par intervalles et lui suggérait des résolutions imprudentes et désespérées, telles qu’on en a vu prendre et même exécuter aux femmes les plus timides en des dangers extraordinaires. Puis tout à coup, la contrainte de ses nouvelles habitudes, la sévérité de son existence factice, et surtout la rigide puissance de sa religion nouvelle, mais qu’elle n’en chérissait pas moins ardemment, la firent renoncer à toute pensée de résistance ou d’opposition, qu’elle eût regardée comme offensante pour le ciel.
Ce jour fut terrible pour elle. Ce n’était pas que le temps de la réflexion lui manquât, mais elle se sentait intérieurement convaincue que toute réflexion serait inutile ; que les circonstances, dans lesquelles elle se trouvait placée, devaient décider de sa conduite et non ses propres pensées ; enfin, que dans sa position, les forces morales ne suffisaient point pour s’opposer aux forces physiques.
Des esprits, plus portés à observer les variétés du cœur humain qu’à compatir à sa peine, auraient pu trouver de l’intérêt à examiner la douleur inquiète d’Isidora, contrastée avec la froide et tranquille satisfaction de sa mère, qui passa toute cette journée à composer avec le père Jozé, une superbe lettre en réponse à celle de son mari.
L’indisposition d’Isidora lui servit d’excuse pour ne point reparaître chez sa mère. La nuit arriva enfin, cette nuit qui, en lui cachant les objets et les mœurs artificielles qui l’entouraient, lui rendait en quelque sorte le sentiment de son ancienne existence et celui d’une indépendance qu’elle n’éprouvait jamais pendant le jour. L’absence de Melmoth augmentait son inquiétude. Elle commençait à craindre qu’il n’eût réellement eu l’intention de la quitter pour toujours, et à cette pensée, elle sentit défaillir son cœur.
Les lecteurs, accoutumés aux aventures d’un roman, trouvent peut-être incroyable qu’une femme, aussi tendre, et, en même temps, aussi courageuse que l’était Isidora, pût éprouver de l’inquiétude ou de l’effroi dans une position si naturelle à une héroïne ; mais, ni les lecteurs, ni les écrivains ne paraissent avoir songé à cette foule de petites causes extérieures qui agissent sur la volonté humaine avec une force bien plus puissante que ce mobile intérieur qui joue un si grand rôle dans les romans et un rôle si rare et si frivole dans la vie ordinaire.
Isidora serait morte pour l’homme qu’elle aimait. Sur l’échafaud ou sur le bûcher, elle aurait hautement avoué sa passion et se serait glorifiée de périr sa victime. L’esprit prend facilement le courage qu’il faut pour un grand effort ; il s’épuise par la nécessité toujours renaissante des conflits domestiques. La demeure d’Isidora était pour elle une prison ; elle ne pouvait sortir librement même pour un instant[1] des portes de la maison. Tout espoir de fuite lui était par conséquent enlevé ; mais quand même toutes les issues auraient été libres, elle n’aurait pas voulu en profiter ; elle se serait sentie comme un oiseau sortant de sa cage et qui ne trouve pas une branche sur laquelle il ose se reposer. Tel était l’avenir qui se présentait à elle, si elle parvenait à s’échapper : il était encore plus cruel à la maison.
Le ton d’autorité sévère et froid, dont la lettre de son père était écrite, ne lui laissait guère d’espoir de trouver en lui un ami. À cela se joignait la faible et impérieuse médiocrité de sa mère, le caractère personnel et arrogant de don Fernand, la puissante influence et les sermons perpétuels du père Jozé, dont la bonté cédait à son amour du pouvoir. Elle était continuellement obligée d’écouter les mêmes répétitions d’exhortations, de reproches et de menaces, ou de chercher un asile dans sa chambre, où elle passait des heures entières dans la solitude et dans les larmes. Les combats sans fin d’une personne, courageuse à la vérité, mais sans aucun pouvoir, contre tant d’individus, tous résolus de parvenir à leurs fins : ce conflit perpétuel contre des maux légers en particulier, mais insupportables en somme, abattit les forces d’Isidora, et elle versait des larmes amères en songeant aux concessions que l’on exigerait d’elle, quand elle aurait enfin perdu tout pouvoir de résistance.
— Oh ! s’écria-t-elle, en joignant les mains, et réduite aux dernières extrémités de la détresse. Oh ! que n’est-il ici pour me diriger, me conseiller ! quand je ne devrais plus le voir comme amant, mais seulement comme ami.
On dit qu’il existe un certain génie toujours prêt à exaucer les vœux que l’on fait pour son malheur. À peine Isidora eût-elle prononcé ces mots qu’elle aperçut l’ombre de Melmoth dans le jardin, et l’instant d’après il se trouva sous sa fenêtre. En le voyant approcher, elle jeta un cri mêlé de joie et de frayeur, mais il lui imposa silence par un signe de la main, après quoi il lui dit à voix basse :
— Je sais tout.
Isidora garda le silence ; elle n’avait eu rien à lui dire, si ce n’est à lui faire part de ses derniers malheurs, et il en paraissait déjà instruit. Elle attendait donc, dans une muette inquiétude, qu’il lui offrît quelques paroles de conseil ou de consolation.
— Je sais tout, continua Melmoth, votre père a débarqué en Espagne ; il amène avec lui votre futur époux. Il vous sera inutile de résister à la résolution arrêtée de toute votre famille, qui est aussi opiniâtre qu’elle est faible, et d’aujourd’hui en quinze vous serez la femme de Montillo.
— Je descendrai auparavant au tombeau, dit Isidora avec un ton calme et effrayant.
À ces mots, Melmoth s’approcha pour la considérer de plus près. Tout ce qui indiquait une résolution forte et terrible, était en harmonie avec les cordes sonores mais désordonnées de son âme. Il la pria de répéter ce qu’elle venait de dire, ce qu’elle fit d’une bouche tremblante mais d’une voix assurée. Il approcha de plus près encore pour la contempler pendant qu’elle parlait. Son aspect était beau et terrible en même temps. Pâle et immobile, on eût dit qu’elle venait de parler sans savoir quelles étaient les paroles que sa bouche avait prononcées. Elle avait l’air d’une statue ; Melmoth lui-même se sentit confondu. Il se retira de quelques pas, puis revenant, il lui dit :
— Est-ce bien là votre résolution, Isidora, et avez-vous vraiment le courage de…
— De mourir, répondit Isidora avec le même accent, avec la physionomie aussi calme et paraissant capable d’exécuter tout ce qu’elle disait.
Cette union de l’énergie et de la faiblesse, de la beauté et de la mort, fit palpiter le cœur de Melmoth d’un sentiment jusqu’alors inconnu. Il ajouta en détournant la tête et d’un ton qui semblait se reprocher sa douceur :
— Pourriez-vous donc mourir pour celui pour qui vous ne voulez pas vivre ?
— J’ai dit, repartit Isidora, que j’aimais mieux mourir que d’être l’épouse de Montillo. Je ne sais ce que c’est que la mort ; je connais peu la vie ; mais je périrai plutôt que de commettre un parjure en devenant l’épouse d’un homme que je ne puis aimer.
— Et pourquoi ne pouvez-vous pas l’aimer ? dit Melmoth en jouant avec le cœur de son amante, comme un enfant joue avec un oiseau qu’il tient attaché par un fil.
— Parce que je n’en puis aimer qu’un seul. Vous fûtes le premier être humain qui m’apprîtes à sentir ; votre image est toujours devant mes yeux, présent ou absent, dans le sommeil comme dans la veille. J’ai vu des formes plus séduisantes, j’ai entendu des voix plus mélodieuses, j’aurais pu trouver peut-être des cœurs plus doux ; mais la première image, l’image ineffaçable est gravée dans mon cœur et elle y restera tant que je vivrai. Je ne vous ai point aimé pour votre beauté, ni pour votre humeur gaie, ni pour votre langage tendre, ni pour rien de ce qui plaît, dit-on, aux femmes, je vous ai aimé parce que vous fûtes le premier, le seul lien qui unît mon cœur avec le monde, l’être qui m’apprit à connaître cet instrument merveilleux que je possède en moi, la raison ; parce que votre image s’unit dans ma pensée à tout ce qu’il y a de beau dans la nature ; parce que votre voix, la première fois que je l’entendis, me sembla d’accord avec le murmure des flots, et la musique des étoiles ; aujourd’hui encore, elle me rappelle le bonheur inimaginable dont je jouissais autrefois. Je l’écoute encore comme un exilé qui entend dans un pays lointain les chants de sa patrie ; j’ai aimé une fois et c’est pour toujours !
Tout à coup, tremblante aux paroles qu’elle venait de prononcer, elle ajouta avec un doux mélange d’orgueil et de pureté virginale :
— Les sentiments que je viens de vous confier peuvent me nuire, si vous en abusez, mais ils ne s’effaceront jamais.
— Ce sont donc là vos vrais sentiments ? dit Melmoth, après une longue pause, et en s’agitant comme un homme rempli de pensées profondes et inquiètes.
— Mes vrais sentiments ! s’écria Isidora en rougissant ; est-il donc possible de prononcer des paroles qui ne soient pas vraies ? Pourrais-je oublier si tôt mon ancienne existence ?
— Si telle est donc votre résolution, si tels sont vraiment vos sentiments…
— Oui, oui, dit Isidora en versant des larmes.
— Réfléchissez pour lors à l’alternative qui vous attend, dit Melmoth lentement, et paraissant prononcer avec difficulté, comme s’il eût éprouvé de la compassion pour sa victime : Une union avec un homme que vous ne pouvez aimer, ou un combat continuel, une persécution sans fin de la part de votre famille. Songez aux jours que…
— Oh ! je ne puis songer à rien : dites-moi ce qu’il faut que je fasse pour m’y dérober.
— Pour vous dire la vérité, répondit Melmoth en fronçant le sourcil de manière à rendre impossible de découvrir si l’expression de sa physionomie était l’estime, ou bien un sentiment profond et sincère, je ne sais quelle ressource peut vous rester, si ce n’est de m’épouser.
— Vous épouser ! s’écria Isidora en posant sa main sur son front ; vous épouser ! comment cela est-il possible ?
— Tout est possible quand on aime, reprit Melmoth avec un rire sardonique que l’ombre de la nuit ne permettait pas de distinguer.
— Vous m’épouserez donc selon les rites de l’Église à laquelle j’appartiens ?
— De celle-là, ou de toute autre.
— Oh ! ne parlez pas si vaguement. Ne dites pas oui d’un ton si horrible. Voulez-vous m’épouser comme une vierge chrétienne doit l’être ? M’aimez-vous comme on doit aimer une épouse chrétienne ? Mon existence passée n’a été qu’un songe ; mais à présent je veille. Si j’unis ma destinée à la vôtre, si j’abandonne ma famille, mon pays, mon…
— Eh bien ! qu’est-ce que vous y perdriez ? Votre famille vous tourmente et vous renferme ; votre pays applaudirait s’il vous voyait monter sur le bûcher pour expier quelques opinions hérétiques, et quant au reste…
— Mon Dieu, dit la jeune victime joignant les mains et regardant le ciel ; mon Dieu, secourez-moi dans cette extrémité !
— S’il faut que j’attende ici que vous ayez achevé vos dévotions, dit Melmoth avec dureté, je ne tarderai pas à m’impatienter.
— Vous ne m’abandonnerez pas pour lutter seule contre la crainte et la perplexité ! Comment pourrais-je me sauver quand même… ?
— Vous pourrez effectuer votre fuite par les mêmes moyens que je possède d’entrer en ce lieu et d’en sortir sans que l’on me voie. Si vous avez du courage, l’effort ne vous coûtera pas beaucoup ; si vous aimez, il ne vous coûtera rien. Parlez ; voulez-vous que je me trouve ici, à pareille heure, demain soir, pour vous conduire où vous jouirez de la liberté et de…?
Il voulait ajouter le mot de sûreté, mais la voix lui manqua. Après une longue pause, Isidora lui répondit, si bas qu’on pouvait à peine l’entendre :
— Demain soir !
Elle ferma ensuite sa fenêtre, et Melmoth se retira à pas lents.

   1. ? WS : pour un même instant ->même pour un instant

XXVIII
La journée suivante se passa tout entière, de la part de dona Clara, pour qui l’écriture était une tâche rare, pénible et insupportable, se passa, dis-je, à relire et à corriger la réponse qu’elle avait faite à l’épître de son époux. Après l’avoir bien examinée, elle y trouva tant à changer, à interligner, à modifier et à raturer, que finalement cette réponse ressembla beaucoup à la tapisserie à laquelle elle travaillait, et qui avait jadis été commencée par sa grand-mère.
Dans cette lettre, dona Clara rendait compte à son époux de tout ce qui avait rapport à leur fille, et après avoir donné des éloges à son esprit, à ses talents et à ses agréments personnels, elle exprimait de vives craintes sur sa raison. La pauvre femme regardait comme une preuve d’aliénation mentale, l’étonnement que les usages et les mœurs européennes causaient à sa fille. Après avoir cité plusieurs traits à l’appui de son opinion, elle termina sa lettre par les phrases d’usage, la plia, la cacheta, et l’expédia par la ville que don Francisco lui avait indiquée.
Les habitudes et les mouvements de don Francisco étaient, comme ceux de la plupart de ses compatriotes, si lents et si compassés ; sa répugnance à écrire toutes autres lettres que celles qui avaient rapport au commerce, était si bien connue, que dona Clara fut sérieusement alarmée en recevant, le soir même du jour où elle avait expédié son épître, une seconde lettre de son époux.
On jugera sans peine combien son contenu devait être singulier, quand on saura qu’après en avoir pris connaissance, dona Clara et le père Jozé passèrent la nuit presque entière en consultation, pleins d’inquiétudes et d’effroi. Ils relurent plusieurs fois cette lettre extraordinaire, et à chaque lecture, leurs pensées devenaient plus sombres, leurs conseils plus embarrassés, leurs regards plus tristes. Ils ne cessaient d’y jeter les yeux ; puis, se levant tout à coup en sursaut, ils se demandaient, tantôt par des paroles, tantôt par un langage muet, s’ils n’avaient pas entendu d’étranges bruits dans la maison ? La lettre tout entière aurait peu d’intérêt pour le lecteur ; il suffira d’en extraire le passage suivant :
« Dans mon voyage du lieu où j’ai débarqué jusqu’à celui d’où je vous écris, je me trouvai un jour par hasard dans la société d’étrangers de qui j’entendis des choses qui m’intéressaient directement, et cela sous le point le plus délicat qui puisse blesser le cœur d’un père chrétien. Ces choses, que les étrangers disaient entre eux sans savoir toute l’importance qu’elles pouvaient avoir pour moi, formeront le sujet d’une de nos premières conversations à mon retour ; elles sont d’une nature si effrayante, que nous aurons peut-être besoin des conseils d’un savant ecclésiastique pour bien les comprendre et les sentir. Quoi qu’il en soit, après avoir entendu cette étrange conversation, dont je n’ose vous communiquer les détails par écrit, je me retirai dans ma chambre, rempli des plus tristes pensées, et m’étant assis dans mon fauteuil, je pris un livre, afin de chasser, s’il était possible, ces pensées avant de me coucher ; mais je n’y réussis point. Je ne tardai pas à sentir que je n’étais nullement disposé à la lecture ; et quoique oppressé par le sommeil, j’avais moins de désir encore de me mettre au lit. J’ouvris donc le pupitre où j’avais serré vos lettres ; j’y pris celle que vous m’écrivîtes pour m’annoncer l’arrivée de notre fille, et dans laquelle vous me faisiez la description de sa personne. J’avais déjà si souvent lu et relu cette description, que, vous pouvez m’en croire, le peintre le plus habile ne réussirait pas mieux à la peindre que je ne le fais en imagination. Je la relus cependant pour la centième fois, et je songeai que je ne tarderais pas à serrer cette chère enfant dans mes bras. Dans cette douce occupation, mes yeux se fermèrent, et je m’endormis sur mon siège. Dans mon sommeil je crus voir une créature angélique, telle que je me figure ma fille, assise à mes côtés et me demandant ma bénédiction. Comme je me baissais pour la lui donner, ma tête se pencha et je me réveillai. Je me réveillai, dis-je, car ce que je vis ensuite était aussi palpable que les meubles de ma chambre ou tout autre objet. En face de moi était assise une femme vêtue à l’espagnole, et couverte d’un voile qui lui descendait jusqu’aux pieds. Elle paraissait attendre que je lui adressasse le premier la parole. – Venez donc, lui dis-je, que cherchez-vous, et pourquoi êtes-vous ici ? L’inconnue ne souleva point son voile et ne fit aucun mouvement ni de la main ni des lèvres. Ma tête était remplie de ce que j’avais entendu, et après avoir fait le signe de la croix et prononcé quelques prières, je m’approchai d’elle et j’ajoutai : – Jeune dame, que désirez-vous ? – Un père, répondit-elle en levant son voile et en montrant à mes yeux étonnés les traits de ma fille Isidora, absolument tels que vous les avez décrits dans vos dernières lettres. Vous pouvez sans peine vous faire une idée de ma consternation ; j’oserais presque dire de ma frayeur, à la vue et aux discours de cette belle, mais étrange et terrible apparition. Mon embarras et mon trouble augmentèrent au lieu de diminuer, quand cette apparition se levant et montrant du doigt la porte, s’y dirigea avec promptitude et avec une certaine grâce mystérieuse ; elle prononça, en sortant de la chambre, à peu près les mots suivants : – Sauvez-moi ! sauvez-moi ! Ne perdez pas un moment, ou je suis perdue ! Tant que cette figure avait été dans l’appartement, je n’avais entendu ni le frôlement de sa robe, ni le bruit de ses pas ; seulement quand elle sortit, je distinguai comme un souffle de vent qui traversait la chambre. Une espèce de brouillard obscurcissait tous les objets ; il se dissipa peu à peu, et je poussai un profond soupir, comme si un poids énorme fût ôté de dessus mon sein. Je restai pendant plus d’une heure réfléchissant à ce que je venais de voir, et ne sachant si c’était une réalité ou une illusion. Je suis un homme mortel, et par conséquent sensible à la crainte et sujet à l’erreur ; mais je suis aussi un chrétien, et comme tel, je méprise tous les contes de spectres et d’apparitions dont on nous berce. Mes réflexions n’amenant aucune conclusion raisonnable, je me jetai sur mon lit, où je restai longtemps sans pouvoir reposer, et ce ne fut que vers le matin que je m’endormis à la fin d’un profond sommeil. Tout à coup je fus réveillé par un bruit semblable à celui du vent qui agitait mes rideaux. Je me mis sur mon séant, et les ayant ouverts, je regardai autour de moi. Le jour commençait à paraître, mais il n’aurait pas suffi pour me faire distinguer les objets, sans la lampe qui brûlait dans la chambre, et dont la lumière, quoique faible, était cependant fort nette. À cette lumière, je découvris près de la porte, une figure dans laquelle mon œil, rendu plus perçant par mon effroi, reconnut la même femme qui s’était déjà offerte à moi, et qui, secouant le bras avec un geste mélancolique, prononça ces mots du ton le plus triste : – Il est trop tard ! et disparut sur-le-champ. Accablé d’horreur à cette seconde vision, je retombai sur mon oreiller presque sans connaissance, et dans l’instant, j’entendis l’horloge sonner quatre heures. »
Comme dona Clara et l’ecclésiastique achevaient, pour la dixième fois, la lecture de cette lettre, l’horloge du château sonna effectivement quatre heures.
— Voilà une singulière coïncidence, dit le père Jozé.
— N’y trouvez-vous que cela, mon père ? dit dona Clara en pâlissant.
— Je ne sais, reprit l’ecclésiastique ; j’ai souvent entendu parler d’avertissements que nos Anges gardiens nous donnaient, même par le ministère des objets inanimés. Mais à quoi sert de nous avertir, quand nous ne savons pas quel est le danger que nous devons éviter ?
— Chut ! écoutez, dit dona Clara ; n’avez-vous pas entendu du bruit ?
— Non, répondit le père Jozé, en écoutant, mais avec émotion ; non, ajouta-t-il, après un silence, et d’une voix plus tranquille et plus assurée, le bruit que j’ai effectivement entendu, il y a près de deux heures, a duré peu de temps et ne s’est pas renouvelé.
— Que la lumière de ces bougies est incertaine ; dit dona Clara en les regardant avec frayeur.
— Les volets sont ouverts, observa l’ecclésiastique.
— Ils l’ont toujours été, reprit dona Clara ; mais juste ciel ! voyez ce vent qui tout à coup fait vaciller les lumières. On dirait qu’elles vont s’éteindre.
Le père regarda les bougies, et vit qu’en effet dona Clara avait dit la vérité. Il remarqua en même temps que la tapisserie près de la porte était fort agitée.
— Il y a une porte ouverte quelque part, dit-il en se levant.
— Vous n’allez sans doute pas me quitter, mon père, dit dona Clara, que la terreur avait clouée sur son fauteuil, et qui osait à peine le suivre des yeux.
Le père Jozé ne répondit rien. Il était déjà dans le vestibule où une circonstance qu’il venait d’observer avait attiré toute son attention. La porte de la chambre de dona Isidora était ouverte, et des bougies y brûlaient. Il y entra doucement et jeta un regard autour de la pièce ; il n’y avait personne. Il examina le lit ; tout indiquait qu’il n’avait point servi cette nuit. La fenêtre attira ensuite son attention. Elle donnait sur le jardin et était ouverte. Frappé d’horreur à ce qu’il venait de voir, le bon père ne put s’empêcher de pousser un cri qui parvint jusqu’aux oreilles de dona Clara. Tremblante elle voulut le suivre à l’appartement de sa fille ; mais elle n’en eut pas la force et tomba sans mouvement dans le vestibule. L’ecclésiastique la souleva et la ramena dans sa chambre. Replacée dans son fauteuil, la malheureuse mère ne versa point de larmes ; elle conservait toute sa connaissance, mais ne pouvant parler elle indiquait de la main, par un mouvement convulsif, la chambre de sa fille, comme si elle avait désiré qu’on l’y transportât.
— Il est trop tard ! dit le père en se servant sans y penser des mots de la lettre de don Francisco.

XXIX
Cette nuit avait été celle fixée pour l’union d’Isidora et de Melmoth. Elle s’était retirée de bonne heure dans sa chambre, et placée devant sa fenêtre, elle commença à guetter son arrivée longtemps avant l’heure où elle pouvait s’attendre à le voir. On pourrait croire que, dans cette crise terrible de sa destinée, elle se sentirait agitée de mille émotions, et qu’une âme, aussi susceptible que la sienne, serait déchirée par la lutte : mais on serait dans l’erreur. Quand une âme naturellement forte, et qui n’a été affaiblie que par des circonstances particulières, est poussée à faire un seul et grand effort pour se délivrer, elle ne se donne pas le temps de calculer la force des obstacles ou la largeur du précipice. Encombrée de chaînes, elle ne songe qu’à l’essor qui doit la livrer ou…
Pendant qu’Isidora attendait l’approche de ce mystérieux fiancé, elle n’avait d’autre sentiment que celui de cette approche et de l’événement qui devait en être la suite. Elle restait à sa fenêtre pâle, mais décidée, et se fiant à l’assurance extraordinaire de Melmoth, qui lui avait dit que les mêmes moyens dont il se servait pour arriver jusqu’à elle, faciliteraient aussi sa fuite en dépit des argus qui veillaient sur tous ses pas.
Il était près d’une heure du matin : c’était précisément l’instant où le père Jozé crut entendre le bruit dont il a été question ci-dessus, quand Melmoth, ayant paru sous la fenêtre d’Isidora, lui jeta une échelle de cordes ; il lui enseigna à voix basse le moyen de l’attacher ; après quoi il l’aida à descendre. Ils s’empressèrent de traverser le jardin, et au milieu des nouveaux sentiments que lui inspirait sa position, Isidora ne put s’empêcher de témoigner sa surprise de la facilité avec laquelle ils passèrent par la grille, d’ordinaire si bien fermée.
En sortant du jardin, ils se trouvèrent dans une campagne bien plus sauvage, aux yeux d’Isidora, que les sentiers fleuris de cette île inhabitée, où, du moins, elle n’avait pas d’ennemis. Maintenant, dans chaque zéphyr, il lui semblait entendre des voix menaçantes ; le retentissement de ses propres pas lui offrait en imagination le bruit de gens qui les poursuivaient.
La nuit était très obscure ; bien différente de ce qu’elles sont d’ordinaire au cœur de l’été dans ce délicieux climat. Un vent tantôt froid, tantôt étouffant, indiquait qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire dans l’atmosphère. Cette sensation d’hiver, dans une nuit d’été, est effrayante. Elle marque une espèce d’analogie avec la vie humaine dont le printemps orageux accorde peu de jouissance à la jeunesse, tandis que son hiver glaçant n’offre plus d’espoir à l’âge avancé.
L’aspect sombre et troublé du ciel parut à Isidora d’un présage funeste. Plus d’une fois elle s’arrêta en tremblant, et jeta à Melmoth des regards de doute et d’effroi que l’obscurité ne permit pas à celui-ci de distinguer, ou, peut-être, feignait-il de ne pas s’en apercevoir. À mesure qu’ils avançaient, les forces et le courage d’Isidora diminuaient. Elle sentait qu’elle était entraînée avec une sorte de vélocité surnaturelle : la respiration lui manqua ; ses pieds tremblèrent ; elle crut être livrée à un songe pénible.
— Arrêtez ! s’écria-t-elle accablée de fatigue ; arrêtez ! Où vais-je ? où me conduisez-vous ?
— À la cérémonie nuptiale, répondit Melmoth d’une voix basse et à peine articulée. Isidora ne put cependant découvrir si elle était rendue telle par l’émotion ou par la promptitude de leur marche.
Au bout de quelques instants, elle fut obligée de déclarer qu’il lui était impossible d’aller plus loin. Elle s’appuya sur son bras, épuisée et hors d’haleine.
— Laissez-moi me reposer, au nom de Dieu ! dit-elle.
Melmoth ne répondit pas ; il s’arrêta cependant, et la soutint, sinon avec tendresse, du moins avec un air d’inquiétude.
Pendant cet intervalle, elle regarda autour d’elle, et s’efforça de distinguer les objets les plus proches ; mais l’extrême obscurité de la nuit le lui rendait presque impossible. Le peu qu’elle put découvrir n’était pas fait pour dissiper ses alarmes. Elle parcourait un sentier étroit sur le bord d’un précipice, au fond duquel roulait un torrent dont elle distinguait le bruit. De l’autre côté, il y avait quelques arbres rabougris dont les branches étaient violemment agitées par le vent. Tout parut également triste et inconnu à Isidora, qui, depuis son arrivée au château, était à peine sortie de l’enceinte du parc.
Elle se dit à elle-même que la nuit était bien sombre, et elle répéta ensuite les mêmes mots à demi-voix, dans l’espoir de recevoir une réponse consolante. Melmoth garda le silence. Le courage d’Isidora cédant à sa fatigue et à son émotion, elle pleura.
— Regrettez-vous déjà la démarche que vous avez faite ? dit Melmoth, en mettant un accent particulier sur le mot déjà.
— Non, mon ami, non, répondit Isidora en essuyant ses larmes. Il est impossible que jamais je la regrette ; mais cette solitude, cette obscurité, ce silence, la rapidité de notre marche, tout cela a quelque chose d’effrayant. Il me semble que je traverse une région inconnue. Est-ce vraiment le vent que j’entends ? Comme ses gémissements sont lugubres ? Sont-ce vraiment des arbres que je vois ? Ils ressemblent à des spectres. Cette nuit est-elle faite pour des noces ?
À ces mots, Melmoth parut troublé, et voulut l’entraîner ; mais elle continua :
— Je n’ai ni père, ni frère pour me soutenir… Ma mère n’est point auprès de moi. Il n’y a point ici de parents qui m’embrassent, d’amis qui m’offrent leurs félicitations.
Sa frayeur augmentant toujours, elle finit par s’écrier :
— Où est le prêtre qui doit bénir notre union ? où est l’église qui doit nous recevoir ?
Comme elle parlait, Melmoth, lui prenant le bras, s’efforça doucement de la faire avancer.
— Il y a, dit-il, non loin d’ici un monastère ruiné. Vous l’avez peut-être observé de votre fenêtre.
— Non, je ne l’ai jamais vu. Pourquoi est-il ruiné ?
— Je ne sais. Il a couru bien des bruits sur son compte. On a dit que le supérieur, le prieur, ou je ne sais qui, avait parcouru certains livres dont la lecture n’était pas précisément permise par les règles de son Ordre. C’étaient, je crois, des livres de magie. On en a fait beaucoup de tapage ; on a même parlé dans le temps de l’Inquisition. Quoi qu’il en soit, je me rappelle que le prieur disparut. Les uns disent qu’il fut renfermé dans les cachots du Saint-Office, d’autres prétendent que l’on en disposa plus sûrement encore, ce qui me paraît bien difficile. Les frères furent dispersés en d’autres communautés, et ce couvent fut déserté. On s’efforça de le vendre ; mais les bruits fâcheux, qui avaient couru à son sujet, empêchèrent qu’on ne l’habitât, et peu à peu il tomba en ruine. Il conserve encore tout ce qui peut le sanctifier aux yeux des fidèles. Il y a des crucifix et des tombeaux, et par-ci par-là quelques croix érigées dans les endroits où des meurtres ont été commis : car, par un hasard assez singulier, des bandits y ont présentement fixé leur demeure.
À ces mots, Melmoth sentit que sa victime, moitié par ses efforts, moitié par ses frémissements involontaires, avait retiré son bras de dessous le sien.
— Mais là, ajouta-t-il, au milieu de ces mêmes ruines, habite un saint ermite. Il nous unira dans la chapelle, selon les rites de votre Église. Il prononcera sur nous la bénédiction, et l’un de nous au moins sera heureux !
— Arrêtez, s’écria Isidora, en s’éloignant de lui autant qu’il lui fut possible et en prenant un air aussi majestueux qu’elle put. Arrêtez ; ne m’approchez pas ! ne m’adressez pas une autre parole jusqu’à ce que vous m’ayez dit où nous serons unis, où je deviendrai votre épouse légitime ! J’ai souffert des terreurs et des doutes ; des soupçons et de la persécution ; mais…
— Écoutez-moi, Isidora, dit Melmoth étonné de cet accès soudain de courage.
— Écoutez-moi vous-même, répondit la jeune fille timide, mais héroïque, en s’élançant avec son agilité naturelle sur un rocher qui avançait au-dessous de leur route, et s’attachant à un frêne qui croissait entre les fentes. Écoutez-moi : vous arracherez plutôt cet arbre de son lit de pierres que vous ne me détacherez de son tronc. Je me précipiterai plutôt dans ce torrent qui mugit sous mes pieds, que de me mettre dans vos bras jusqu’à ce que vous juriez qu’ils me guideront vers l’honneur et la sûreté. J’ai renoncé pour vous à tout ce que mes nouveaux devoirs me disent être sacré ; à tout ce que depuis longtemps mon cœur me disait d’aimer ! Jugez par le sacrifice que j’ai fait, de ceux que je pourrai faire, et ne doutez pas que je n’aimasse dix mille fois mieux être ma propre victime que la vôtre.
— Par tout ce qu’il y a de sacré à vos yeux, s’écria Melmoth en s’humiliant jusqu’à se mettre à genoux devant elle, mes intentions sont aussi pures que votre âme ; l’ermitage n’est qu’à cent pas de nous. Venez, et par ces craintes fantastiques et sans cause, ne rendez pas vaines toute la tendresse et toute la magnanimité que vous avez montrées jusqu’ici et qui vous ont élevée, selon moi, non seulement au-dessus de votre sexe, mais encore au-dessus de toute l’espèce humaine. Si vous n’aviez pas été ce que vous êtes et ce que vous seule pouviez être, vous ne seriez pas l’épouse de Melmoth. Avec quelle femme chercha-t-il jamais à unir sa sombre et impénétrable destinée ?
Voyant qu’elle hésitait toujours et qu’elle ne voulait point quitter l’arbre qu’elle tenait embrassé, il ajouta d’un ton plus solennel :
— Isidora ! que cette conduite est faible et indigne de vous ! Vous êtes en ma puissance ; vous l’êtes irrévocablement et sans espoir d’en sortir. Aucun œil humain ne saurait me voir, aucun bras humain ne saurait vous secourir. Vous n’avez contre moi pas plus de pouvoir qu’un enfant. Ce noir torrent ne redirait point votre sort, et le vent qui mugit autour de vous ne porterait point vos gémissements vers une oreille compatissante.
Vous êtes en ma puissance ; et je ne cherche point à en abuser. Je vous offre ma main pour vous conduire vers une demeure consacrée où nous serons unis conformément aux usages de votre pays… Persistez-vous encore dans cette inutile opiniâtreté ?
Tandis qu’il parlait, Isidora regardait autour d’elle avec des yeux désarmés ; tous les objets qu’elle voyait servaient à confirmer ses discours. Elle frémit ; mais elle se soumit ; toutefois en continuant sa route silencieuse, elle ne put s’empêcher d’exprimer de temps à autre les nombreuses inquiétudes qui agitaient son cœur.
— Vous parlez, dit-elle d’un ton suppliant, vous parlez de la religion en des mots qui me font trembler ; vous en parlez comme d’un usage, d’une chose de forme, d’accident, d’habitude. Quelle est donc votre croyance ? Quelle église fréquentez-vous ? À quels rites sacrés participez-vous ?
— Je respecte toutes les croyances… également ; toutes les cérémonies religieuses… me sont à peu près égales, dit Melmoth avec sa légèreté habituelle, à laquelle paraissait cependant se mêler un sentiment d’horreur involontaire.
— Et croyez-vous donc vraiment aux choses sacrées ? demanda Isidora. Y croyez-vous vraiment ? ajouta-t-elle avec inquiétude.
— Je crois en Dieu ! dit Melmoth, d’une voix qui glaça son sang. Vous avez entendu parler de ceux qui croient en tremblant. Je suis de ceux-là.
— Mais, reprit Isidora, le christianisme est quelque chose de plus que la croyance en Dieu. Croyez-vous à tout ce que l’Église catholique dit être indispensable au salut ?
— Je crois à tout cela, je sais tout cela, dit Melmoth à regret. Quoique je vous paraisse un infidèle et un blasphémateur, sachez qu’il n’y a jamais eu de martyr qui ait rendu un plus grand témoignage de sa foi que je n’en rendrai un jour. Il n’y aura qu’une différence entre nous : ils ont brûlé quelques instants pour les vérités qu’ils confessaient ; j’attesterai la vérité de l’Évangile au milieu de flammes qui ne s’éteindront jamais. Quelle glorieuse destinée que la vôtre ! Vous allez être unie à un martyr dont le sacrifice durera éternellement.
Melmoth continuait à parler, mais Isidora ne l’entendait plus. Elle avait perdu connaissance, et quoique en tenant toujours son bras, elle se laissa glisser sans mouvement par terre. Melmoth, à cette vue, montra plus de sensibilité qu’on ne devait s’y attendre. Il la plaça dans une position commode, l’arrosa d’eau froide et la tourna du côté d’où venait le vent. Isidora ne tarda pas à revenir à elle ; et son évanouissement avait été plutôt causé par la fatigue que par la frayeur. La tendresse momentanée de son amant se dissipa avec son rétablissement. Dès qu’elle fut en état de parler, il la pressa de poursuivre sa route, et comme elle s’efforçait faiblement d’obéir, il l’assura que ses forces étaient tout à fait revenues, et qu’ils n’avaient plus d’ailleurs que quelques pas à faire. Isidora se traîna comme elle put. Le chemin s’élevait le long d’une montagne escarpée. Ils avaient laissé derrière eux le bruit du torrent et le gémissement du vent dans les arbres. Le vent, du reste, était baissé ; mais la nuit était toujours profondément obscure. Le silence complet qui régnait ajoutait aux horreurs du lieu. Isidora aurait voulu entendre quelque autre son que celui de sa respiration et des battements de son cœur.
Tout à coup une nouvelle inquiétude vint s’emparer d’elle, et elle devina au pas accéléré de Melmoth et aux mouvements d’impatience avec lesquels il retournait souvent la tête, qu’il partageait son effroi. L’un et l’autre écoutaient depuis quelques temps avec attention, mais sans se communiquer leurs sentiments mutuels, un bruit qui de moment en moment devenait plus distinct. C’était celui d’un pas d’homme, et à sa rapidité ainsi qu’à une espèce de décision dans la marche, il était évident qu’on les poursuivait. Melmoth s’arrêta tout à coup. Isidora tremblante restait suspendue à son bras : aucun d’eux ne disait un mot ; mais l’œil d’Isidora suivit machinalement la main de Melmoth qui se dirigeait vers une figure que, dans l’ombre de la nuit, on distinguait à peine ; elle disparut ensuite à la descente de la montagne, et se rencontra bientôt après offrant, autant du moins que l’obscurité permettait de s’en rendre compte, l’apparence d’un homme. Elle continua d’avancer ; ses pas et sa forme devinrent de plus en plus distincts. Melmoth quitta soudain le bras d’Isidora qui, frissonnant de terreur, mais hors d’état de prononcer un mot, ne put le prier de rester ; elle se trouva seule, plus morte que vive, et ses pieds lui semblaient cloués au terrain : elle écouta cependant, mais sans pouvoir se rendre compte de ce qui se passait. Elle entrevit dans l’obscurité une courte lutte entre deux figures humaines. Pendant ce temps, elle crut reconnaître la voix d’un ancien domestique qui lui était très attaché. Il lui adressa d’abord des reproches respectueux, et s’écria ensuite, à plusieurs reprises et d’une voix presque étouffée :
— Au secours ! au secours ! au secours !
Bientôt après, elle entendit un corps pesant tomber dans l’eau qui murmurait au bas de la route. Le flot gémit, la montagne répondit au gémissement, comme deux assassins nocturnes qui échangent des mots entrecoupés : puis tout fut tranquille. Isidora couvrit ses yeux de ses mains glacées, et resta dans cette position jusqu’à ce que Melmoth même lui dît :
— Hâtons-nous, mon amie.
— Où allons-nous ? dit Isidora sans savoir ce qu’elle disait.
— Au monastère ruiné, ma bonne amie… à l’ermitage, où le saint homme, l’homme de votre foi nous unira.
— Que sont devenus les gens qui nous poursuivaient ? dit Isidora, à qui la mémoire était tout à coup revenue.
— Ils ne nous poursuivront plus.
— J’ai vu une figure humaine.
— Vous ne la verrez plus.
— J’ai entendu quelque chose de pesant tomber dans le torrent.
— C’était une pierre qui a roulé du précipice : les eaux ont tourbillonné un moment ; mais elles l’ont engloutie et ne la rendront pas.
Elle continua sa course dans le silence et l’horreur, jusqu’à ce que Melmoth, montrant du doigt une masse noire et informe, que selon le jeu de l’imagination, on pouvait prendre pendant la nuit pour un rocher, une touffe d’arbres ou quelque grand bâtiment, lui dît à l’oreille :
— Voilà la ruine, et près d’elle est l’ermitage. Encore un moment d’effort, un peu de force et de courage, et nous y sommes.
Excitée par ces paroles, mais plus encore par un désir indéfinissable de mettre un terme à ce voyage ténébreux et à ces craintes mystérieuses, au risque même de les voir plus que vérifiées, Isidora rassembla toutes ses forces et soutenue par Melmoth, elle commença à monter la colline sur laquelle la ruine était placée. Il y avait eu autrefois un sentier : mais il était obstrué de pierres et des racines entrelacées des arbres qui en avaient fait jadis l’ornement.
À mesure qu’ils approchaient, l’édifice prenait une forme plus distincte et plus caractéristique : le cœur d’Isidora palpita moins vivement quand elle fut en état de distinguer le clocher, la flèche, les fenêtres en ogive et surtout les croix qui, s’élevant au milieu des ruines, semblaient offrir l’image de la religion triomphante au sein de la douleur et de la désolation. Un sentier étroit, qui paraissait faire le tour du monastère, les conduisit à la principale entrée, au-devant de laquelle s’étendait un vaste cimetière. Melmoth montra du doigt un objet situé à l’extrémité, disant que c’était l’ermitage et qu’il allait prier l’ermite, qui était prêtre, de venir les unir.
— Ne m’est-il pas permis de vous accompagner ? dit Isidora, en jetant un regard d’inquiétude sur les tombeaux au milieu desquels elle allait passer seule le temps de son absence.
— Son vœu ne lui permet pas d’admettre des femmes en sa présence, répondit Melmoth, à moins que son devoir ne l’y oblige.
En disant ces mots, il partit précipitamment et Isidora s’asseyant sur un tombeau s’enveloppa dans son voile, comme si ses plis avaient pu lui cacher ses pensées. Quelques instants après, ayant besoin d’air, elle l’écarta de nouveau ; mais ne distinguant que des tombeaux, des croix et les plantes lugubres qui aiment à croître parmi les morts, elle s’empressa de le baisser encore et resta seule et tremblante. Tout à coup un faible son semblable à celui du zéphir frappa son oreille, elle leva la tête ; mais le vent était baissé et la nuit parfaitement calme. Le même son s’étant répété, elle dirigea ses yeux vers le côté d’où il semblait partir, et elle crut voir une figure humaine se mouvoir lentement autour de la haie qui servait à enclore le cimetière. Quoique cette figure ne parût pas s’approcher d’elle, elle jugea que ce devait être Melmoth et se leva, en doutant pas qu’il ne vînt à sa rencontre. Dans ce moment la figure se tournant et ralentissant son pas, parut étendre le bras vers elle et fit un mouvement soit pour la repousser ou pour lui donner un avertissement : car elle ne put distinguer lequel des deux. La figure continua ensuite sa marche silencieuse et l’instant d’après les ruines la cachèrent à sa vue.
Elle n’eut pas le temps de réfléchir à cette singulière apparition, car déjà Melmoth était à ses côtés et la pressait d’avancer. Il lui dit qu’auprès des ruines il y avait une chapelle, mais qui n’était pas aussi délabrée qu’elles, que l’office s’y célébrait même et que le prêtre avait promis de venir les y trouver.
— Il y est déjà, dit Isidora, ne doutant pas que la figure qu’elle avait vue ne fût celle de l’ecclésiastique. Je crois l’avoir vu.
— Vu, qui ? dit Melmoth, en tressaillant et en restant immobile jusqu’à ce qu’il eût reçu la réponse à sa question.
— J’ai vu une figure… répondit Isidora en tremblant. J’ai cru du moins voir une figure, s’approchant des ruines.
— Vous êtes dans l’erreur, dit Melmoth Mais un moment après il ajouta :
— Nous aurions dû y être avant lui.
Il hâta sa marche avec Isidora. Tout à coup cependant il la ralentit et lui demanda, d’une voix étouffée et indistincte, si elle avait jamais entendu de la musique ou des sons dans les airs précéder les visites qu’il lui faisait.
— Jamais, répondit-elle.
— Vous en êtes sûre ?
— Parfaitement sûre.
Dans ce moment ils montaient les degrés rudes et brisés qui conduisaient à la chapelle. Malgré l’obscurité, Isidora crut s’apercevoir qu’elle se trouvait dans l’état le plus déplorable.
— Il n’est pas encore arrivé, dit Melmoth d’une voix émue. Attendez un moment ici.
Isidora était si fort affaiblie par sa terreur qu’elle le laissa partir sans faire le moindre effort pour le retenir. Elle sentait du reste que tout effort eût été inutile. Restée seule, elle jeta en tremblant un regard autour d’elle. Un rayon de la lune perçant les nuages lui permit de distinguer les objets qui l’environnaient. Il y avait une fenêtre ; mais les vitraux peints étaient presque tous cassés. Le lierre et la mousse obscurcissaient ceux qui restaient et s’élevaient autour des colonnes flûtées. Au-dessus se voyaient les restes d’un autel et d’une croix, mais d’un travail si grossier qu’ils paraissaient être du temps de l’enfance de l’art. Il y avait aussi un bénitier en marbre, mais il était vide. Isidora s’assit sur un banc de pierre, sans néanmoins espérer d’y goûter du repos. Une ou deux fois, elle jeta les yeux sur la fenêtre qui donnait passage aux rayons de la lune et se rappela sa première existence. Bientôt une figure passa lentement mais distinctement entre les colonnes et lui fit voir les traits de ce vieux domestique qu’elle reconnut parfaitement. Il parut la regarder d’abord avec une profonde attention, puis avec une compassion sincère. Il se retira ensuite et quand il disparut un cri plaintif retentit dans l’oreille d’Isidora.
Au moment même la lune qui éclairait faiblement la chapelle, se cacha derrière un nuage, et l’obscurité devint si profonde qu’Isidora ne reconnut Melmoth que quand elle sentit sa main dans la sienne et quand il lui dit:
— Le voici : il est prêt à nous unir.
Les terreurs prolongées qu’elle avait souffertes durant cette nuit, ne lui avaient pas laissé la force de prononcer un mot. Elle s’appuya donc
sur son bras ; non avec un sentiment de confiance, mais par le besoin de soutien. Le lieu, l’heure, les objets, tout était caché dans une obscurité profonde. Elle entendit un léger bruit comme celui qu’aurait causé l’approche d’une troisième personne. Elle s’efforça de distinguer certaines paroles ; mais elle ne put les comprendre. Elle voulut aussi parler ; mais elle ne savait ce qu’elle disait. Tout lui semblait plongé dans les ténèbres et dans un épais brouillard. Elle ne sentit point la main de Melmoth qui saisit la sienne, mais elle sentit fort bien celle qui les unit : elle était froide comme celle de la mort !

XXX
Il faut maintenant que nous retournions sur nos pas et que nous revenions à la nuit de laquelle don Francisco d’Aliaga rendait compte dans la lettre qu’il écrivit à sa femme. On se rappelle sans doute la société avec laquelle il se trouva et dont la conversation fit sur lui un effet si extraordinaire.
Il poursuivait son voyage, se repaissant du bonheur qu’il se promettait dans la jouissance des richesses qu’il avait acquises par de longs travaux et de l’importance qu’elles lui donneraient dans sa famille et parmi ses connaissances. Un soir il se vit forcé de s’arrêter dans une misérable auberge, dont il fut si mécontent et où la chaleur, concentrée dans des chambres petites et basses, lui parut si accablante, qu’il préféra prendre son souper sur un banc de pierre devant la porte. Ce souper, très mauvais par lui-même, était arrosé d’un vin plus mauvais encore, et don Francisco le consommait à regret, quand il aperçut une personne à cheval, qui s’arrêta en passant et parut avoir le dessein de descendre dans cette auberge. Il ne resta cependant pas assez longtemps pour que le seigneur Aliaga pût observer particulièrement sa figure, et d’autant moins que son apparence n’offrait rien de remarquable. Il fit en passant un signe à l’hôte, qui s’approcha de lui d’un pas lent et à contre-cœur ; celui-ci répondit à ses questions avec brusquerie et par des refus, et quand l’étranger se fut remis en route, il rentra chez lui faisant de fréquents signes de croix et avec toutes les marques d’une profonde terreur.
Il y avait dans sa conduite quelque chose de plus que l’arrogance naturelle d’un aubergiste espagnol. La curiosité de don Francisco fut excitée par ce qu’il avait vu, et il lui demanda si l’étranger avait eu l’intention de passer la nuit à son auberge, vu que le temps paraissait menacé d’un orage.
— Je ne sais quelle a été son intention, répondit l’aubergiste, mais je sais fort bien que je ne lui permettrais pas de passer une heure sous mon toit pour toutes les richesses de l’archevêché de Tolède. J’ignore si un orage se prépare, mais qu’importe ? ceux qui les font naître peuvent s’y exposer sans crainte.
Don Francisco demanda la cause de ces expressions extraordinaires d’aversion et de terreur ; mais l’aubergiste secoua la tête et garda le silence avec cette espèce de crainte circonspecte d’un homme renfermé dans le cercle tracé par un sorcier et qui tremble d’en franchir la circonférence de peur de devenir la proie des esprits qui l’attendent pour profiter de sa première imprudence.
Répondant à la fin aux instances réitérées de don Francisco, il dit :
— Votre seigneurie est sans doute étrangère à cette partie de l’Espagne, puisqu’elle n’a pas entendu parler de Melmoth, l’homme errant.
— Je n’ai jamais entendu prononcer son nom, répondit don Francisco ; et je vous conjure de me dire tout ce que vous savez au sujet de cet homme dont le caractère doit avoir quelque chose de bien extraordinaire, d’après la manière dont vous en parlez.
— Seigneur, reprit l’aubergiste, si je vous disais tout ce que l’on rapporte sur le compte de cette personne, je ne pourrais pas fermer l’œil de la nuit, ou du moins ce ne serait que pour faire des rêves si affreux que j’aimerais mieux ne dormir de ma vie ; mais si je ne me trompe, il y a quelqu’un dans la maison qui pourra satisfaire votre curiosité : c’est un gentilhomme qui voudrait faire imprimer une relation de divers faits concernant cet individu, mais qui, jusqu’à présent, n’a pas pu en obtenir la permission du gouvernement.
Pendant que l’aubergiste parlait, et qu’il mettait dans son discours cette importance, preuve certaine qu’il était du moins convaincu de la vérité de ce qu’il disait lui-même, la personne qui en faisait le sujet survint et se plaça à côté du seigneur Aliaga. Il paraissait avoir entendu la fin de leur conversation et se montrait assez disposé à la continuer.
C’était un homme d’un aspect grave, composé et si éloigné de toute apparence de charlatanisme, que don Francisco, quoique prudent et soupçonneux, comme tout négociant espagnol, ne put s’empêcher dès la première vue de lui accorder une pleine confiance : il s’abstint cependant de le faire paraître.
— Seigneur, dit l’étranger, notre hôte vous a dit vrai ; la personne que vous avez vue passer à cheval est un de ces êtres, au sujet desquels la curiosité humaine cherche vainement à se satisfaire et de qui l’histoire sera rapportée dans ces ouvrages incroyables qui moisissent dans les bibliothèques des curieux, sans que ceux mêmes qui ont dépensé des sommes énormes pour les recueillir veuillent ajouter foi à leur contenu. En attendant, je crois qu’il offre seul l’exemple d’un homme encore vivant, et remplissant en apparence toutes les fonctions humaines, qui soit déjà devenu l’objet de mémoires écrits et qui soit pour ainsi dire soumis à la tradition. Diverses circonstances de la vie de cet être extraordinaire sont maintenant le sujet des travaux d’écrivains curieux et avides. Moi-même j’ai acquis la connaissance d’une ou deux particularités qui ne sont pas au nombre des moins extraordinaires. La longueur merveilleuse de la vie qui lui a été accordée et la facilité avec laquelle on l’a vu passer d’un pays à l’autre, connaissant tout le monde et n’étant connu de personne, ont été la principale cause des aventures nombreuses et à peu près semblables dans lesquelles il a joué un rôle.
Comme l’étranger finissait de parler, la soirée avançait et quelques grosses gouttes de pluie commençaient à tomber.
— Nous sommes menacés d’un orage, continua-t-il en regardant le ciel avec inquiétude, nous ferions mieux de rentrer dans la maison, et si votre seigneurie n’a pas d’autre occupation, je passerai volontiers quelques heures à lui faire part de certaines circonstances relatives à l’Homme errant, et dont j’ai acquis la certitude.
Don Francisco consentit à cette proposition, autant par curiosité que par l’ennui qu’il éprouvait d’être seul, ennui qui n’est jamais plus insupportable que dans une auberge et par un temps orageux. D’ailleurs le seigneur Montillo l’avait quitté pour aller voir son père qui était souffrant et ne devait le rejoindre que dans les environs de Madrid. Il se rendit donc à son appartement et invita sa nouvelle connaissance à l’y suivre.
Les voilà donc placés dans la misérable salle d’une auberge espagnole, dont l’apparence, quoique triste et solitaire, convenait assez à l’histoire étrange et merveilleuse que l’un des deux interlocuteurs allait raconter à l’autre. Les murs étaient dépouillés, des poutres régnaient le long du plafond, et pour tout ameublement il y avait une table, auprès de laquelle don Francisco occupait un énorme fauteuil, et son compagnon un tabouret si bas, qu’il paraissait être assis à ses pieds. Sur la table était posée une lampe dont la lumière vacillant au vent qui gémissait à travers les nombreuses fentes de la porte, tombait alternativement sur la physionomie du lecteur qui ne pouvait s’empêcher de frissonner en lisant, et sur celle de son auditeur qui pâlissait en fixant son attention sur la relation qu’il écoutait. La tempête, qui s’élevait, ajoutait une nouvelle horreur à ses sensations. À chaque pause que faisait le lecteur par l’émotion ou par la fatigue, on entendait la pluie qui tombait par torrents, les soupirs du vent, et, de temps à autre, le roulement triste et lointain du tonnerre.
— On dirait, observa l’étranger, que les esprits s’irritent de ce qu’on dévoile leurs secrets.

Source: http://fr.wikisource.org/wiki/Melmoth_ou_l%E2%80%99Homme_errant

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