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Illustration: Avis de grand froid pour les sardines - licam

Avis de grand froid pour les sardines

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Li-Cam, auteure de littérature SF et Fantastique, est née à Lyon en 1970, ville dans laquelle elle réside toujours aujourd'hui.
Passionnée de littérature fantastique et SF, ses écrits traduisent ses questionnements sur la différence, la tolérance et la quête d'identité. Elle considère cette forme d'expression comme un pont entre son univers intérieur et la réalité de ce monde. Elle dit souvent que l'écriture représente pour elle « une planche de salut » à laquelle elle se cramponne, un instrument de compréhension qui lui permet de mieux appréhender les sentiments ambivalents et les paradoxes qui l'animent.


Li-Cam
Avis de grand froid pour les sardines

Le réseau principal de communication parisien avait annoncé que la température atteindrait les moins 15 degrés Celsius cette nuit-là. Pour se donner bonne conscience, l'ensemble des journalistes accrédités réseau avait passé la journée à prononcer des discours de soutien aux millions de sans-abri parisiens. « Tenez bon, l'hiver est bientôt fini », avait cru bon d'ajouter le maire de la ville, comme s'il n'y avait rien eu d'autre à faire.
À l'annonce de la vague de froid, Zgié qui vivait dans la rue depuis presque dix ans, avait senti sa tête s'enfoncer dans ses épaules dans un réflexe de lutte anticipée. « Encore une longue nuit en perspective » pensa-t-il, mais il chassa cette idée très vite de son esprit en se concentrant sur son synchronisateur d'ondes magnétiques.
Comme la moitié des sans-abri, Zgié travaillait. Il était régleur d'écran vid, un métier à bon niveau de qualification, qui l'obligeait à arpenter la ville de long en large pour régler ici le contraste, ici la couleur, là les canaux de réception appartenant aux grands réseaux de communication. Zgié ne s'était jamais vraiment plaint de sa situation ; il lui arrivait comme tout le monde d'avoir des moments d'abattement, mais il ne se laissait jamais aller à l'apitoiement. Après tout, il mangeait à sa faim, il portait des vêtements chauds, il possédait un petit vid qui lui permettait de communiquer et d'acheter par le biais des réseaux. Il disposait d'une boite postale virtuelle, d'une tente qu'il trimbalait sur son dos comme une tortue sa maison et d'un compte en banque sur lequel il versait ses maigres économies – pour, qui sait, un jour, quand il serait trop fatigué, louer une chambre et y passer ses vieux jours. Une perspective comme une autre. Une perspective commune à beaucoup d'autres jeunes gens de son âge.
Zgié, du haut de ses vingt-deux ans, n'avait jamais vraiment connu la sensation réconfortante que procure un toit. Avant la mort de sa mère, il avait connu les taudis minables sans eau, ni chauffage ni électricité, les mobile-homes et les nuits fastueuses à l'hôtel en début de mois.
Il s'était retrouvé dans la rue à l'âge de treize ans et s'était présenté sur les conseils de l'assistance publique au centre d'aide pour les orphelins où il avait trouvé une formation immédiatement. Le Réseau Européen de Communication (R.E.C.) recrutait des jeunes orphelins pour la maintenance des écrans géants de Paris. Il suffisait de ne pas craindre de travailler dehors par tous les temps et de ne pas être sujet au vertige. Il avait passé les tests. Il avait appris à lire, à écrire et à compter. Après trois ans de formation, Zgié avait signé un premier contrat de deux ans, jusqu'à sa majorité. Son secteur d'intervention à cette époque couvrait le 17ème, le 8ème et le 9ème arrondissement de Paris et représentait la maintenance de 45 écrans géants. À dix-huit ans, il s'était vu offrir un contrat de travail à durée indéterminée, un compte en banque géré par le REC et la responsabilité de trois arrondissements supplémentaires dont le 7ème qui abritait le plus grand écran Com d'Europe, celui de la Tour Eiffel. Ces dimensions extraordinaires (48 mètres par 36 mètres) faisaient la fierté des Parisiens.
Pendu dans le vide, son harnais lui ruinant l'entrejambe, et le vent froid lui cinglant les joues, Zgié avait fait glisser son synchronisateur de champs magnétiques sur toute la surface de l'écran « Eiffel ». En bas, le Champ-de-Mars commençait à se remplir comme tous les soirs. Il baissa les yeux et sourit en voyant les milliers de sans-abri investir la pelouse givrée afin de planter leur tente pour la nuit. Il aurait peut-être froid, mais il ne serait pas seul, il serait entouré de ses amis. Il rangea son synchronisateur de champs magnétiques et entama sa descente. La faim le taraudait et il espérait que Manuel et sa mère lui auraient préparé un repas chaud et bien roboratif.

O

Une fois sur la terre ferme, Zgié se dirigea vers la petite cabine technique, au pied de la tour Eiffel, pour y prendre son sac à dos. Il se fraya un chemin parmi les milliers de tentes, de mobile-homes et autres caravanes qui jonchaient le Champ-de-Mars créant une ville improbable pour déshérités : des milliers d'hommes, des femmes et des enfants dont certains vivaient ici à demeure et d'autres comme lui quelques jours par semaine.
Il se dirigea vers son emplacement qu'il avait dû négocier âprement avec le conseil d'occupation du campement, des représentants élus par les résidants et qui étaient chargés d'attribuer les parcelles de terrain. Zgié, parce qu'il travaillait pour un grand groupe et parce que son activité ne lui permettait pas de vivre ici en permanence, n'avait pas été considéré comme « prioritaire ». Il ne s'était pas laissé évincer, si bien qu'un conseil extraordinaire avait été réuni pour l'occasion. Tous les chefs de famille avaient été conviés et Zgié avait dû plaider sa cause devant des centaines de personnes plus nécessiteuses que lui. Face à tous ces vieillards malades, il avait réalisé combien sa requête était déplacée. Au royaume des aveugles, les borgnes sont rois. Au Champ-de-Mars, ceux qui travaillent, même s'ils n'ont pas de quoi se loger, sont considérés comme des privilégiés. Voulant à tout prix rester à proximité du plus grand écran de Paris, et peut-être aussi lutter contre sa solitude, il avait proposé de prendre en charge des « sans ressources ». C'est ainsi qu'il s'était retrouvé chef d'une famille adoptive à seulement dix-neuf ans. On lui avait confié Manuel, un jeune garçon de deux ans son cadet, et Rosetta, sa mère. Quatre jours par semaine, il venait planter sa tente sur leur vingt mètres carrés de terrain et, en échange, Zgié subvenait à leurs besoins. Il leur donnait de quoi faire les courses, soit deux cent Euros par semaine. Sur le coup, il avait regretté sa décision. Huit cents Euros par mois, plus d'un tiers de son salaire, c'était beaucoup pour quatre nuits par semaine. Mais avec le temps, Manuel et Rosetta étaient devenus sa famille. Ils se mettaient en quatre pour lui. Rosetta lui lavait son linge, lui préparait ses repas et lui faisait des sandwichs aux sardines en boîte pour midi. Manuel faisait les courses, gardait ses effets personnels, s'occupait de faire renouveler sa carte d'abonnement RER et venait même l'aider à régler les écrans quand sa charge de travail était trop importante.
Du coup, il passait tous ses week-ends au Champ-de-Mars. Il y avait trouvé une famille et s'y était construit une véritable tribu d'amis. Il avait gagné la sympathie du conseil d'occupation et de tous les autres chefs de famille. Et finalement, en plus d'une simple place pour planter sa tente, il avait trouvé sa place dans un monde hostile et sans pitié.

O

Zgié marchait au milieu des habitations de fortune, placées de façon anarchique et serrées les unes contre les autres. Il devait être vigilant pour ne pas se prendre les pieds dans les piquets et les cordes râpées qui tendaient des tentes sales et rapiécées, ou pour ne pas marcher par mégarde sur un sac de couchage occupé. Il aperçut Manuel qui venait à sa rencontre comme tous les vendredis soir, un grand sourire aux lèvres. En le voyant approcher, le pas léger, une fierté teintée de sérénité le gagna et il se dit qu'un père devait ressentir la même chose en découvrant le visage joyeux de son fils se hâtant pour l'accueillir. Manuel se proposa de porter son sac à dos et Zgié le laissa faire. Cette servitude l'avait mis mal à l'aise au début, jusqu'à ce qu'il comprenne qu'en acceptant l'aide de Manuel, il acceptait aussi sa reconnaissance.
– Ma mère nous a préparé du ragoût de mouton. J'ai acheté de la bière, lui dit Manuel.
– Ça tombe bien, j'ai très faim. Il fait froid là-haut. Bonne idée, la bière nous aidera à dormir.
– C'est ce que j'ai pensé. Le REC a annoncé que ce serait la nuit la plus froide de l'hiver.
– Alors toutes les autres nuits seront plus chaudes que celle-ci, conclut Zgié en passant son bras autour des épaules de son grand fils adoptif.
Rosetta les attendait devant sa tente, emmitouflée dans une grande couverture de survie argentée. Zgié savait qu'elle n'avait pas plus de cinquante ans, or elle en paraissait vingt de plus, une particularité commune à beaucoup de sans-abri. Son propre visage était buriné alors qu'il sortait à peine de l'enfance. Rien à voir avec les faciès lisses et sans âge des animateurs com dont les sourires artificiels s'affichaient à longueur de journée sur tous les écrans de la ville. Il aimait les rides de Rosetta , des marques laissées par la vie, qui contaient son histoire. Les visages lisses n'ont pas d'histoire, pensa-t-il en serrant Rosetta dans ses bras.
– J'espère que tu n'as pas eu trop froid là-haut, murmura-t-elle en lui mettant un bol de café bouillant dans les mains.
Zgié s'en empara et le porta immédiatement à ses lèvres. Il avait beaucoup de mal à lui mentir et préféra se taire. Elle comprit et n'insista pas.
Manuel raviva le petit feu qui crépitait dans un demi bidon, devant la tente de sa mère.
– Viens t'asseoir, lui dit Zgié en prenant place devant le feu.
– Je boirai un coup avec toi quand j'en aurai fini avec ta tente.
Manuel s'affaira à monter la petite « Canadienne » en téflon bleu foncé de son père adoptif.
Zgié le regarda faire en sirotant son café. Le liquide chaud et réconfortant ranima un peu son esprit fatigué. Ce monde n'a pas de sens, pensa-t-il tout à coup. Manuel est un garçon honnête et fort. Ne pourrait-il pas faire autre chose que passer ses journées à m'attendre dans l'espoir de se rendre utile ? Qu'est ce que ce monde où les pauvres comme moi sont encore assez riches pour acheter d'autres hommes ? Une plaisanterie de mauvais goût !
Il respira profondément pour se détendre. La colère montait en lui sans raison, comme de plus en plus souvent ces derniers temps. Des questions et des constats accablants d'absurdité se faisaient plus précis dans son esprit. Il gagnait presque 2300 € par mois, trois fois plus que le salaire minimum social, et presque 5000 € au mois de décembre, il payait des impôts et … ne pouvait pas se loger. Son salaire lui permettait de nourrir deux autres personnes, mais pas d'avoir un toit. Il avait la chance de savoir lire et écrire, ce qui était plutôt rare désormais. Il savait que son entreprise le garderait tant que sa santé lui permettrait de faire son boulot. Il pouvait même imaginer gagner de l'avancement et doubler ses revenus dans les dix années à venir, MAIS IL NE GAGNERAIT TOUJOURS PAS ASSEZ POUR SE LOGER À PARIS. Il avait pensé quelquefois émigrer en Asie. Il avait même appris l'anglais dans ce but. Là-bas, il aurait pu vivre décemment, avoir UN chez soi, et peut-être trouver une femme pour l'aimer. Mais maintenant qu'il avait Manuel et Rosetta, il ne se sentait pas de les abandonner. Les contingences de la pauvreté et son travail lui demandant trop d'énergie, Zgié s'était toujours arrangé pour mettre de côté un certain nombre de questions. Il avait toujours cantonné sa réflexion à des terrains pratiques, notamment où passer la nuit suivante. Or, maintenant que sa situation personnelle s'était un peu améliorée, un malaise de plus en plus insistant le gagnait.
Rosetta vint s'asseoir près du feu, à ses côtés.
– Ça ne va pas ? demanda-t-elle en le dévisageant de son regard brillant. Tu fronces les sourcils. Tu as mal à la tête ?
– Non, je réfléchis.
Rosetta porta son attention sur Manuel qui, armé d'un maillet, s'évertuait à planter un piquet dans la terre gelée.
– Il est heureux de pouvoir t'aider. Après une journée de travail, tu as besoin de te reposer, dit-elle doucement.
– Comment se fait-il, Rosetta, qu'un orphelin comme moi soit mieux loti que ton fils ? pensa Zgié à voix haute.
Le cœur de Rosetta s'emballa. Elle attendait ce jour depuis longtemps. Elle décida d'entrer délicatement dans la brèche. Elle nourrissait une profonde affection pour son bienfaiteur, mais avait du mal à comprendre son apathie. Il ne se plaignait pas, n'émettait jamais le moindre agacement. Il semblait imperméable à la misère ambiante et aux contradictions évidentes de sa situation.
– Les pupilles de la nation vont à l'école et reçoivent des formations. Souvent, je me dis que j'aurais dû abandonner Manuel. Il aurait un métier aujourd'hui. Il travaillerait. Il ne vivrait pas aux crochets d'un homme de son âge.
Zgié se tourna vers Rosetta, les muscles de sa mâchoire palpitaient de colère.
– Je préférerais que ma mère soit en vie.
Rosetta réalisa la maladresse de son intervention. Elle ne voulait surtout pas faire de mal à Zgié. Elle le connaissait depuis suffisamment longtemps pour savoir qu'il n'était pas insensible, en dépit des apparences. Il avait seulement occulté sa colère et ses souffrances pour pouvoir survivre dans ce monde insensé. Elle savait que l'armure qu'il s'était forgée abritait un écorché vif.
Cette entrée en matière était délicate, mais c'était la seule qu'il lui ait jamais offerte. Elle devait s'y accrocher, beaucoup de choses en dépendaient.
– C'est ce que tu penses. J'aurais dû abandonner Manuel, il aurait un avenir aujourd'hui.
Les mains calleuses de Zgié se mirent à trembler.
– Parce que j'ai un avenir, moi ! Si c'est que tu crois, tu te trompes.
Zgié avait élevé la voix. Manuel l'avait entendu. Son maillet lui échappa des mains. Il resta l'esprit vide pendant une bonne minute puis se redressa discrètement. Il lança un regard furtif vers sa mère et comprit immédiatement que le grand jour était enfin arrivé. Il partit en courant dans la nuit. Une angoisse sourde lui agitait les entrailles. Ils n'avaient pas le droit à l'erreur.
– Tu as un avenir, Zgié, dit Rosetta en regardant Manuel s'éclipser.
– Ah bon, lequel ? Je vais travailler toute ma vie. Si j'ai de la chance, je pourrai mourir seul dans un 8 mètres carrés sous les toits. Quel avenir !
Rosetta sentit les larmes lui monter aux yeux. Il fallait qu'elle tienne le coup. Elle allait devoir insister et sans aucun doute faire du mal à un être qui lui était cher et qui avait accepté de les prendre en charge, elle et son fils. Cracher sur la main qui se tend, pensa-t-elle. Zgié était courageux. Il ne se plaignait jamais. Il avait appris très jeune à ne pas poser certaines questions. Le malheur et la fatalité l'avaient cassé au point de lui ôter tout espoir. Il avait appris à survivre dans un monde qui broie les individus jusqu'au dernier râle. Il était fort. Il fallait qu'il ouvre les yeux. Ils avaient besoin d'hommes comme lui.
– Tu es en colère Zgié. Cette colère, tu la diriges contre moi, mais je n'en suis pas l'objet. Tu es furieux parce qu'au fond de toi, tu sais que ta mère s'est suicidée pour te donner une chance. Seuls les orphelins peuvent prétendre à l'aide des pouvoirs publics. Ils vivent dans la rue comme nous tous, mais ils ont la chance de pouvoir aller à l'école. Ils apprennent un métier. Ta mère le savait. Elle a fait un choix courageux.
– NON ! J'étais seul dans la rue. J'ai failli mourir. J'ai pensé à la mort. Ma mère s'est suicidée parce qu'elle ne supportait plus cette vie.
– Je t'aime Zgié, comme mon propre fils. Écoute-moi ! Ce monde est hypocrite au point d'aider les orphelins pour se donner bonne conscience et de laisser crever tous les autres.
Le regard de Zgié se voila. Rosetta sut à cet instant qu'elle avait élargi la brèche de quelques coudées.
– Tu cherches à me faire du mal ? demanda Zgié sans conviction.
– Non, Rosetta te montre la voie de la conscience politique, dit une voix grave dans le dos de Zgié.
Il se tourna brutalement. Son regard luisait de colère.
Un homme de grande taille se tenait derrière lui. Son visage était dans l'ombre. Il portait un corbeau sur l'épaule. L'oiseau semblait frigorifié et se tenait blotti contre son cou.
– Je ne vous connais pas, lui dit Zgié sur un ton qui signifiait : vous n'avez rien à faire chez moi, je ne vous ai pas invité.
L'inconnu avança et vint s'asseoir près du feu. Sa peau pâle contrastait de façon saisissante avec son regard perçant, animé d'une force intérieure si vivace qu'elle en était effrayante. Il portait des vêtements simples mais de bonne qualité. La colère de Zgié monta encore d'un cran. Il ne s'était jamais senti aussi furieux de sa vie.
– On me surnomme l'Ancien, lui dit l'homme. Manuel est venu me chercher. Je suis là pour toi.
Zgié dévisagea Manuel qui vint s'asseoir à son tour près du feu, les yeux baissés.
– Je n'ai rien à te dire. Je ne te connais pas, répondit Zgié en décapsulant une bière avec les dents.
Il faisait très froid. Une bise glaciale soufflait. Zgié, qui était pourtant accoutumé à la rigueur hivernale, frissonnait alors que l'homme en face de lui ne semblait pas être affecté. Cette étrangeté capta son intérêt. Il but une gorgée de bière en silence.
Rosetta sortit des assiettes et commença à servir le ragoût de mouton qui attendait sur le feu. Elle offrit la première part à l'Ancien, ce qui finit d'enrager Zgié qui vida d'une traite sa bouteille.
Il avait conscience que quelque chose se tramait autour de ce feu. Il n'avait jamais vu Manuel et Rosetta si sérieux. Il dévisagea à nouveau l'Ancien qui se tenait en face de lui et qui contemplait avec un dégoût manifeste son repas. Les flammes généraient des ombres inquiétantes sur sa peau blanche et fine comme du papier à cigarette. Son visage était inexpressif. Des mèches de cheveux noirs s'échappaient de son chapeau, soulignant les os saillants de ses pommettes. Il clignait à peine des paupières en dépit du vent glacial et ses longues mains élégantes se mouvaient avec une lenteur et une sûreté rendues suspectes par le froid polaire de la nuit. Il paraissait âgé, mais en le regardant mieux, Zgié réalisa qu'il émanait de lui une jeunesse incongrue. Ce constat finit d'aiguiser sa curiosité.
– Qui es-tu ? demanda-t-il en enfournant une grosse pomme de terre imbibée de jus dans sa bouche.
– Mon vrai nom ne te dirait rien de plus sur moi. Tout le monde m'appelle l'Ancien.
– Que fais-tu ici ? Visiblement, tu n'habites pas le Champ-de-Mars.
– Je viens souvent ici.
– Je ne t'ai jamais vu.
– Je suis un homme discret.
– Un corbeau sur l'épaule, ce n'est pas très discret !
– Oh, lui, il s'appelle Révolution. D'habitude, il est libre et ne fait pas grand cas de moi. Mais cette nuit, il fait trop froid même pour un corbeau.
– Tu connais Manuel ?
– Pas vraiment.
Zgié baissa les yeux au sol. La colère qui l'avait saisi, commençait à s'apaiser. Il ne savait pas qui était l'Ancien mais sa physionomie lui rappelait vaguement quelque chose. Son visage était semblable au masque sans âme des hauts dirigeants qui s'animaient parfois sur les écrans com pour vanter les mérites de telle ou telle option politique ou pour adresser des messages rassurants à la population. Zgié ne les regardait jamais vraiment car il avait qu'ils ne s'adressaient pas à lui. Ces hommes et ces femmes étaient d'un autre monde. Que faisait celui-ci sur le Champ-de-Mars ?
La plupart des « Sardines », comme ceux de la rue les nommaient, travaillaient chez eux et ne sortaient pour ainsi dire jamais. Ils étaient employés par les grands réseaux de communication ou par l'Etat et constituaient la classe dirigeante. Ils pouvaient s'offrir tout ce dont ils rêvaient. Certains d'entre eux possédaient des immeubles entiers, et y faisaient construire des jardins et des lacs pour leur plaisir personnel. Ils ne se déplaçaient jamais – tout venait à eux. Que faisait celui-ci sur la parcelle de Zgié par une nuit si froide ?
– J'ai mal compris toute à l'heure. Tu as parlé de conscience politique, dit Zgié d'un ton dédaigneux.
– Je sais ce que tu penses. Tu te demandes ce que vient faire cette sardine parmi les miséreux ? Je ne suis pas à la recherche d'un partenaire sexuel, rassure-toi !
Zgié ne put réprimer un sourire.
– Qu'est-ce que tu me veux, alors ?
– Tu travailles pour le REC, n'est-ce pas ?
– Oui, je suis chargé de la maintenance des grands écrans commerciaux.
– Pirater le réseau, ça te tente ?
Zgié sentit son cœur vaciller dans sa poitrine. Il posa son assiette de ragoût sur le sol.
– Je ne veux pas perdre mon travail. C'est tout ce que j'ai.
– Tu ne perdras pas ton emploi, je m'en assurerai. Voici un lecteur vid ; tu n'auras qu'à l'installer près de l'écran « Eiffel » et le régler sur la même fréquence, dit l'Ancien en sortant une petite boîte de son manteau.
– C'est quoi cette émission ?
– Un documentaire.
Zgié prit la boite dorée dans ses mains. Il n'avait pas l'impression d'avoir pris une décision, mais n'avait pas non plus envie de rendre cet objet à son propriétaire. L'idée de pirater le réseau faisait son chemin dans sa tête. Il réalisa qu'il avait peut-être l'opportunité de calmer un peu la colère qui l'habitait depuis plusieurs mois. Les mots « conscience politique » prirent possession de son esprit. Il réalisa tout à coup combien le monde dans lequel il vivait l'écœurait. Il contempla la petite boîte, si inoffensive en apparence.
– Ce programme s'adresse à tous ceux qui, comme toi, vivent dans la rue, ajouta l'Ancien. C'est le résultat d'une enquête menée sur plusieurs décennies. Il raconte comment depuis les guerres pétrolières, les grands réseaux de communication sont devenus l'unique source de profit du système, comment les classes dirigeantes du monde entier ont préféré laisser tomber plusieurs milliards d'individus plutôt que d'accepter la métamorphose et perdre leur privilège. C'est le témoignage d'une infamie.
Zgié fronça les sourcils et fourra le boîtier dans son anorak.
– Pourquoi fais-tu cela ? Tu as tout à perdre, dit Zgié en plantant un regard interrogateur dans celui de l'Ancien.
– Tu survis dans la rue. Je me morfonds reclus dans un bunker de luxe. Que faut-il préférer ? Une cage aux barreaux dorés ? Une tente ? Sarah Pertuis a dit un jour : « les opprimés ne sont pas ceux qui crient le plus fort. » Elle avait raison. J'en ai assez d'avoir peur de perdre ce que j'ai, de ne pas pouvoir penser ce que je veux et de craindre de ne plus avoir l'argent pour payer mes traitements de Jouvence. À mon âge, je devrais être mort. Cette vie m'offre encore assez de plaisir pour que je m'y accroche, mais je suis rongé par la culpabilité et l'idée de la mort me terrifie. Ce système a fait de moi un esclave, pire, un mort-vivant. Je veux retrouver ma liberté.
Zgié tendit la main en direction de l'Ancien qui fit de même. Au contact des doigts lisses et chauds, Zgié serra les dents. Ce monde est une prison pour tous les hommes, pensa-t-il.
– Marché conclu ? lui dit l'Ancien.
– C'est d'accord, lui répondit Zgié.

Écran noir
Une femme entre dans un hôpital public. Elle tient un enfant par la main. Elle rejoint lentement le poste d'accueil comme si elle avait fait une longue marche et qu'elle était à bout de force. Son fils, qui n'a pas plus de cinq ans, regarde autour de lui avec des yeux émerveillés. On devine à son regard que c'est la première fois qu'il entre dans un aussi grand bâtiment.
La femme arrive enfin à destination. Elle ouvre la bouche pour parler, mais aucun son n'en sort.
– Je sais pourquoi vous êtes là, madame, lui dit l'infirmière.
La femme s'accroche au guichet pour ne pas vaciller. Elle se tourne vers l'enfant qui lui tient la main.
– Comment s'appelle-t-il ? lui demande la jeune fonctionnaire.
– Rome, lui répond la femme, un sanglot dans la voix.
– Je vous remercie pour ce don, ajoute l'infirmière d'une voix neutre en lui tendant un formulaire à remplir.
La femme lui lance un regard affolé.
– Vous n'avez qu'à indiquer votre numéro de sécurité sociale et signer. Je complèterai le reste grâce à la base de données. Voici votre règlement. La femme prend la carte magnétique qui lui est tendue à travers l'ouverture du poste d'accueil.
– 45 000 €, décrète la fonctionnaire.
Une porte s'ouvre sur le côté et deux hommes en blanc apparaissent. Ils ont des friandises dans les mains.
L'enfant regarde sa maman puis les bonbons.
– Tu peux y aller, lui dit-elle.
Fondu enchaîné.

La pauvre femme marche lentement, sans se retourner, jusqu'au grand escalier qui descend vers la rue. Elle franchit quelques marches et s'assoit.
Elle se met à crier.
Fondu enchaîné.

Le petit Rome est nu, couché sur une table dans une pièce qui ressemble à un bloc opératoire. Il suce un bonbon.
Un homme, vêtu de latex vert de la tête aux pieds, entre accompagné de deux infirmières.
– Tu veux une autre sucrerie, mon petit, demande le chirurgien.
– Où est ma maman ?
– Ne t'inquiète pas, elle t'attend. Nous n'en avons pas pour longtemps. Encore des friandises ?
– Oui.
Le médecin extrait un autre bonbon de sa poche et le tend à l'enfant qui l'enfourne aussitôt dans sa bouche. Très vite, ses paupières se mettent à cligner. Il s'endort.
Le chirurgien vérifie son pouls. Les infirmières sortent les instruments chirurgicaux et les installent sur une petite table à roulettes.
L'homme en vert prend un scalpel et l'approche du ventre de l'enfant.
Fondu enchaîné.

Des mains gantées de latex sortent un petit cœur qui bat d'une cage thoracique et le plongent dans une bassine emplie de carbo glace.
En commentaire, la voix du chirurgien énonce : « deux poumons, 4 mètres d'intestins, deux reins, un estomac, un pancréas, un foie, une vésicule biliaire, deux yeux, trois litres de sang et un cœur. »
Écran noir

Deux médecins entrent dans un appartement aussi vaste qu'un hangar. Des arbres centenaires se dressent de part et d'autre d'un bassin éclairé de façon féerique. Une immense verrière fait office de plafond. La lumière apaisante du soir baigne les lieux.
Un homme nu est assis sur une chaise de chirurgie. Son regard noir et brillant est fixé sur la boîte de carbo glace que transporte l'un des médecins.
– Vous êtes prêt pour les greffes, Monsieur Oncario, demande le médecin en chef en se déshabillant complètement. Son assistant sort un générateur d'ultraviolet et le fait passer sur le corps nu de leur client. Il renouvelle l'opération sur son collègue.
Ensuite le chirurgien se munit d'un scalpel sur l'accoudoir du siège et l'approche du flanc d'Oncario.
– Vous prenez bien vos traitements inhibiteurs de douleur ? demande-t-il avant d'inciser.
– Bien sûr. Sans eux, je ne pourrais même pas me tenir debout, lui répond Oncario d'une voix lasse.
Le scalpel s'enfonce dans la chair tendre et ouvre une large incision qui court le long du tracé de la dernière côte dans le dos du futur greffé. Une main fouille dans les viscères et en sort un rein complètement nécrosé.
– Ça va ? demande le chirurgien en se tournant vers son assistant qui lui tend l'organe de rechange.
– Je n'ai pas mal, si c'est ce que vous voulez savoir, répond Oncario.
– Même pas une petite gêne ? insiste le chirurgien en implantant le rein de rechange.
– Non, juste du dégoût.
Fondu enchaîné.

Monsieur Oncario, vêtu d'un costume noir, est assis sur un grand canapé de cuir rouge. Il regarde droit devant lui. Son visage lisse et pâle n'a aucune expression. Un corbeau se dandine en silence sur son épaule. Il se met à parler :
« Maladie. Consommation. Violence. Cruauté. Pédophilie. Torture. Meurtre. Barbarie. Cannibalisme. Ces mots sont mon quotidien, ma vie. Les traitements contre la douleur morale et physique que j'ingurgite à longueur d'années me permettent parfois d'en oublier le sens. Ils anesthésient ma conscience. J'aimerais pouvoir oublier davantage, jusqu'à qui je suis. Le monstre que je suis devenu. J'ai subi plus d'une cinquantaine de greffes. Mon sang est entièrement renouvelé tous les mois. J'ai cent quarante deux ans. Je sais que des dizaines d'enfants sont morts pour prolonger ma vie misérable. Je suis comme toutes les autres « sardines ». Or, un jour ou l'autre, il faut faire les comptes. Il faut payer. »
Monsieur Oncario sort une vieille boîte de sardines de sa poche et l'ouvre lentement. Gros plan sur des filets de poissons qui baignent dans un jus graisseux de couleur jaune.
Oncario reprend la parole, les yeux baissés sur la boîte en fer.
« Les membres des gouvernements européens, les hauts-fonctionnaires, les dirigeants des grandes entreprises : tous comptent sur moi pour vendre leurs marchandises.
Vous, les sans-abri, vous n'achetez pas ce que proposent les grands réseaux Com. Vous mangez en revanche beaucoup de sardines en boîte. Elles ont un goût écœurant. Il est amusant que vous appeliez vos hauts-dirigeants des « sardines ». En nous donnant ce nom, vous avez scellé votre destin.
Je suis une sardine qui vit dans sa boîte et ne connaît rien d'autre que l'odeur écœurante du poisson avarié. C'est la mort qui rôde qui me détruit. C'est le temps qui passe qui me pourrit. Et c'est le cœur étranger qui scande les secondes de ma vie dans ma poitrine, qui me fait tant souffrir.
N'ouvrez plus de boîtes de sardines ! L'odeur pestilentielle qui s'en dégage est celle de la mort. Je vous en conjure, n'ouvrez plus de boîtes de sardines, sinon ce sont-elles qui vous mangeront ! Je sais de quoi je parle. Je suis un très gros poisson.
Gros plan sur la boîte de sardines que tient Oncario au creux de sa longue main.
La voix d'Oncario en back off : « il n'y a rien de plus affreux que de se découvrir à la place du bourreau sans l'avoir choisi, ni anticipé. Au début, on essaye de minimiser, on se ment, puis, avec le temps, la culpabilité prend le dessus et on se sent comme dans un carcan d'acier. Ne vous méprenez pas ; je ne fais pas cela pour vous. Je me dis qu'en soulageant ma conscience, je pourrais peut-être respirer plus librement… Chasser cette odeur âcre de sardines en boîte qui m'accompagne partout comme un linceul d'immondices. »
Écran noir

O

Zgié porta la main à sa bouche pour contrer la nausée qui montait en lui. Le grand écran venait de s'éteindre. Une rumeur de protestation enflait autour de lui, sur l'intégralité du Champ-de-Mars.
– Tu as bien fait, lui dit Manuel en lui tapant amicalement sur l'épaule.
Les visages lisses n'ont pas d'âme, ils ne peuvent donc pas avoir d'histoire, pensa Zgié.
À cet instant, son vid vibra dans sa poche. En réponse, son cœur s'emballa.
– C'est foutu. Je vais perdre mon boulot, dit-il en appuyant sur le bouton « afficher message ». Seuls ses employeurs avaient les moyens de le contacter par ce biais.
Le message s'afficha sur l'écran à cristaux liquides.
« L'oisiveté, la lâcheté, l'indifférence et le manque de compassion sont notre pain quotidien. Nous en verrons la fin. Les dés sont jetés.
Avis de grand froid sur les « sardines ».
Ne t'inquiète pas pour ton boulot. J'ai d'autres émissions du même type en préparation.

Sofian Esteban Oncario – Président Directeur Général du REC Global. »


FIN

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