general data protection regulation Ce site Web utilise des cookies
Pour assurer une meilleure expérience à ses utilisateurs, réaliser des statistiques de visites, offrir des fonctionnalités relatives aux médias sociaux, proposer des publicités ciblées.


Version pour personnes mal-voyantes ou non-voyantes
application sur Googleplay
Menu

Illustration: Le Petit Vieux des Batignolles - émile Gaboriau

Le Petit Vieux des Batignolles

(Version Intégrale)

Enregistrement : Audiocite.net
Genre: Policier / Thriller

Lu par Stanley
Livre audio de 1h55min
Fichier Mp3 de 105 Mo

5997 - Téléchargements - Dernier décompte le 16.08.19




Télécharger
(clic droit "enregistrer sous")
Lien Torrent
Peer to peer
Signaler
une erreur



Émile Gaboriau (Saujon-en-Saintonge, le 9 novembre 1832 - Paris, 28 septembre 1873) est un écrivain français, considéré comme le père du roman policier. Son personnage, l'enquêteur Lecoq, a influencé Conan Doyle pour la création de Sherlock Holmes.

Photo: Jean-Alexis AUFAUVRE
Certains droits réservés (licence Creative Commons)



Musiques Camille Saint-Saëns, Danse Macabre, Opus 40 - Kevin MacLeod - Certains droits réservés (licence Creative Commons)


Émile Gaboriau

LE PETIT VIEUX DES BATIGNOLLES

(1876)


I

Lorsque j'achevais mes études pour devenir officier de santé – c'était le bon temps, j'avais vingt-trois ans – je demeurais rue Monsieur-le-Prince, presque au coin de la rue Racine.

J'avais là, pour trente francs par mois, service compris, une chambre meublée qui en vaudrait bien cent aujourd'hui ; si vaste que je passais très aisément les manches de mon paletot sans ouvrir la fenêtre.

Sortant de bon matin pour suivre les visites de mon hôpital, rentrant fort tard parce que le café Leroy avait pour moi d'irrésistibles attraits, c'est à peine si je connaissais de vue les locataires de ma maison, gens paisibles tous, rentiers ou petits commerçants.

Il en est un, cependant, avec qui, peu à peu, je finis par me lier.

C'était un homme de taille moyenne, à physionomie insignifiante, toujours scrupuleusement rasé, et qu'on appelait, gros comme le bras, monsieur Méchinet.

Le portier le traitait avec une considération toute particulière, et ne manquait jamais, quand il passait devant sa loge, de retirer vivement sa casquette.

L'appartement de monsieur Méchinet ouvrant sur mon palier, juste en face de la porte de ma chambre, nous nous étions à diverses reprises trouvés nez à nez. En ces occasions, nous avions l'habitude de nous saluer.

Un soir, il entra chez moi me demander quelques allumettes ; une nuit, je lui empruntai du tabac ; un matin, il nous arriva de sortir en même temps et de marcher côte à côte un bout de chemin en causant…

Telles furent nos premières relations.

Sans être ni curieux ni défiant – on ne l'est pas à l'âge que j'avais alors – on aime à savoir à quoi s'en tenir sur le compte des gens avec lesquels on se lie.

J'en vins donc naturellement, non pas à observer l'existence de mon voisin, mais à m'occuper de ses faits et gestes.

Il était marié, et madame Caroline Méchinet, blonde et blanche, petite, rieuse et dodue, paraissait adorer son mari.

Mais la conduite de ce mari n'en était pas plus régulière. Fréquemment il décampait avant le jour et souvent le soleil était levé quand je l'entendais regagner son domicile. Parfois il disparaissait des semaines entières…

Que la jolie petite madame Méchinet tolérât cela, voilà ce que je ne pouvais concevoir.

Intrigué, je pensai que notre portier, bavard d'ordinaire comme une pie, me donnerait quelques éclaircissements.

Erreur !… À peine avais-je prononcé le nom de Méchinet qu'il m'envoya promener de la belle façon, me disant, en roulant de gros yeux, qu'il n'était pas dans ses habitudes de « moucharder » ses locataires.

Cet accueil redoubla si bien ma curiosité que, bannissant toute vergogne, je m'attachai à épier mon voisin.

Alors, je découvris des choses qui me parurent énormes.

Une fois, je le vis rentrer habillé à la dernière mode, la bou-tonnière endimanchée de cinq ou six décorations ; le surlende-main, je l'aperçus dans l'escalier vêtu d'une blouse sordide et coiffé d'un haillon de drap qui lui donnait une mine sinistre.

Et ce n'est pas tout. Par une belle après-midi, comme il sor-tait, je vis sa femme l'accompagner jusqu'au seuil de leur appar-tement, et là l'embrasser avec passion, en disant :

– Je t'en supplie, Méchinet, sois prudent, songe à ta petite femme !

Sois prudent !… Pourquoi ?… À quel propos ? Qu'est-ce que cela signifiait ?… La femme était donc complice !…

Ma stupeur ne devait pas tarder à redoubler.

Une nuit, je dormais profondément, quand soudain on frappa à ma porte à coups précipités.

Je me lève, j'ouvre…

Monsieur Méchinet entre, ou plutôt se précipite chez moi, les vêtements en désordre et déchirés, la cravate et le devant de sa chemise arrachés, la tête nue, le visage tout en sang…

– Qu'arrive-t-il ? m'écriai-je épouvanté.

Mais lui, me faisant signe de me taire :

– Plus bas !… dit-il, on pourrait vous entendre… Ce n'est peut-être rien quoique je souffre diablement… Je me suis dit que vous, étudiant en médecine, vous sauriez sans doute me soigner cela…

Sans mot dire, je le fis asseoir, et je me hâtai de l'examiner et de lui donner les soins nécessaires.

Encore qu'il y eût eu une grande effusion de sang, la bles-sure était légère… Ce n'était, à vrai dire, qu'une éraflure superfi-cielle partant de l'oreille gauche et s'arrêtant à la commissure des lèvres.

Le pansement terminé :

– Allons, me voilà encore sain et sauf pour cette fois, me dit monsieur Méchinet. Mille remerciements, cher monsieur Go-deuil. Surtout, de grâce, ne parlez à personne de ce petit acci-dent, et… bonne nuit.

Bonne nuit !… Je songeais bien à dormir, vraiment !

Quand je me rappelle tout ce qu'il me passa par la cervelle d'hypothèses saugrenues et d'imaginations romanesques, je ne puis m'empêcher de rire.

Monsieur Méchinet prenait dans mon esprit des propor-tions fantastiques.

Lui, le lendemain, vint tranquillement me remercier encore et m'invita à dîner.

Si j'étais tout yeux et tout oreilles en pénétrant dans l'intérieur de mes voisins, on le devine. Mais j'eus beau concen-trer toute mon attention, je ne surpris rien de nature à dissiper le mystère qui m'intriguait si fort.

À dater de ce dîner, cependant, nos relations furent plus suivies. Décidément, monsieur Méchinet me prenait en amitié. Rarement une semaine s'écoulait sans qu'il m'emmenât manger sa soupe, selon son expression, et presque tous les jours, au moment de l'absinthe, il venait me rejoindre au café Leroy, et nous faisions une partie de dominos.

C'est ainsi qu'un certain soir du mois de juillet, un vendre-di, sur les cinq heures, il était en train de me battre à plein dou-ble-six, quand un estafier, d'assez fâcheuse mine, je le confesse, entra brusquement et vint murmurer à son oreille quelques mots que je n'entendis pas.

Tout d'une pièce et le visage bouleversé, monsieur Méchi-net se dressa.

– J'y vais, fit-il ; cours dire que j'y vais.

L'homme partit à toutes jambes, et alors me tendant la main :

– Excusez-moi, ajouta mon vieux voisin, le devoir avant tout… nous reprendrons notre partie demain.

Et comme, tout brûlant de curiosité, je témoignais beau-coup de dépit, disant que je regrettais bien de ne le point ac-compagner :

– Au fait, grommela-t-il, pourquoi pas ? Voulez-vous ve-nir ? Ce sera peut-être intéressant…

Pour toute réponse, je pris mon chapeau et nous sortîmes…

II

Certes, j'étais loin de me douter que je hasardais là une de ces démarches insignifiantes, en apparence, qui ont sur la vie entière une influence décisive.

– Pour le coup, pensais-je à part moi, je tiens le mot de l'énigme !…

Et tout plein d'une sotte et puérile satisfaction, je trottais comme un chat maigre aux côtés de monsieur Méchinet.

Je dis : je trottais, parce que j'avais fort à faire pour ne pas me laisser distancer par le bonhomme.

Il allait, il allait, tout le long de la rue Racine, bousculant les passants, comme si sa fortune eût dépendu de ses jambes.

Place de l'Odéon, par bonheur, un fiacre nous croisa.

Monsieur Méchinet l'arrêta, et ouvrant la portière :

– Montez, monsieur Godeuil, me dit-il.

J'obéis, et il prit place à mes côtés après avoir crié au co-cher, d'un ton impératif :

– Rue Lécluse, 39, aux Batignolles… et, bon train !

La longueur de la course arracha au cocher un chapelet de jurons. N'importe, il étrilla ses rosses d'un maître coup de fouet et la voiture roula.

– Ah ! c'est aux Batignolles que nous allons ? demandai-je alors avec un sourire de courtisan.

Mais monsieur Méchinet ne me répondit pas ; je doute même qu'il m'entendit.

Une métamorphose complète s'opérait en lui. Il ne parais-sait pas ému, précisément, mais ses lèvres pincées et la contrac-tion de ses gros sourcils en broussaille trahissaient une poi-gnante préoccupation. Ses regards, perdus dans le vide, y sem-blaient étudier les termes de quelque problème insoluble.

Il avait tiré sa tabatière, et incessamment il y puisait d'énormes prises, qu'il pétrissait entre l'index et le pouce, qu'il massait, qu'il portait à son nez et que pourtant il n'aspirait pas.

Car c'était chez lui un tic que j'avais observé et qui me ré-jouissait beaucoup.

Ce digne homme, qui avait le tabac en horreur, était tou-jours armé d'une tabatière de financier de vaudeville.

Lui advenait-il quelque chose d'imprévu, d'agréable ou de fâcheux, crac, il la sortait de sa poche et paraissait priser avec fureur.

Souvent, la tabatière était vide, son geste restait le même.

J'ai su, plus tard, que c'était un système à lui, pour dissimuler ses impressions et détourner l'attention de ses interlocuteurs.

Nous avancions, cependant…

Le fiacre remontait non sans peine la rue de Clichy… Il tra-versa le boulevard extérieur, s'engagea dans la rue de Lécluse, et ne tarda pas à s'arrêter à quelque distance de l'adresse indiquée.

Aller plus loin était matériellement impossible, tant la rue était obstruée par une foule compacte.

Devant la maison portant le numéro 39, deux ou trois cents personnes stationnaient, le cou tendu, l'œil brillant, haletantes de curiosité, difficilement contenues par une demi-douzaine de sergents de ville, qui multipliaient en vain et de leur plus rude voix leurs : « Circulez, messieurs, circulez !… »

Descendus de voiture, nous nous approchâmes, nous faufi-lant péniblement à travers les badauds.

Déjà, nous touchions la porte du numéro 39, quand un ser-gent de ville nous repoussa rudement.

– Retirez-vous !… On ne passe pas !…

Mon compagnon le toisa et, se redressant :

– Vous ne me connaissez donc pas ? fit-il. Je suis Méchinet, et ce jeune homme – il me montrait – est avec moi.

– Pardon !… Excusez !… balbutia l'agent en portant la main à son tricorne, je ne savais pas… donnez-vous la peine d'entrer.

Nous entrâmes.

Dans le vestibule, une puissante commère, la concierge évidemment, plus rouge qu'une pivoine, pérorait et gesticulait au milieu d'un groupe de locataires de la maison.

– Où est-ce ? lui demanda brutalement monsieur Méchi-net.

– Au troisième, cher monsieur, répondit-elle ; au troisième, la porte à droite. Jésus mon Dieu ! quel malheur !… dans une maison comme la nôtre ! Un si brave homme !

Je n'en entendis pas davantage. Monsieur Méchinet s'était élancé dans les escaliers, et je le suivais, montant quatre à qua-tre, le cœur me battant à me couper la respiration.

Au troisième étage, la porte de droite était ouverte.

Nous entrons, nous traversons une antichambre, une salle à manger, un salon, et enfin nous arrivons à une chambre à cou-cher…

Je vivrais mille ans, que je n'oublierais pas le spectacle qui frappa mes yeux… Et en ce moment même où j'écris, après bien des années, je le revois jusqu'en ses moindres détails.

À la cheminée faisant face à la porte, deux hommes étaient accoudés : un commissaire de police, ceint de son écharpe, et un juge d'instruction.

À droite, assis à une table, un jeune homme, le greffier, écrivait.

Au milieu de la pièce, sur le parquet, gisait dans une mare de sang coagulé et noir le cadavre d'un vieillard à cheveux blancs… Il était étendu sur le dos, les bras en croix.

Terrifié, je demeurai cloué sur le seuil, si près de défaillir que, pour ne pas tomber, je fus obligé de m'appuyer contre l'huisserie.

Ma profession m'avait familiarisé avec la mort ; depuis longtemps déjà j'avais surmonté les répugnances de l'amphi-théâtre, mais c'était la première fois que je me trouvais en face d'un crime.

Car il était évident qu'un crime abominable avait été com-mis…

Moins impressionnable que moi, mon voisin était entré d'un pas ferme.

– Ah ! c'est vous, Méchinet, lui dit le commissaire de po-lice, je regrette bien de vous avoir fait déranger.

– Pourquoi ?

– Parce que nous n'aurons pas besoin de votre savoir-faire… Nous connaissons le coupable, j'ai donné des ordres et il doit être arrêté à l'heure qu'il est.

Chose bizarre ! Au geste de monsieur Méchinet, on eût pu croire que cette assurance le contrariait… Il tira sa tabatière, prit deux ou trois de ses prises fantastiques, et dit :

– Ah ! le coupable est connu !…

Ce fut le juge d'instruction qui répondit :

– Et connu d'une façon certaine et positive, oui, monsieur Méchinet… Le crime commis, l'assassin s'est enfui, croyant que sa victime avait cessé de vivre… il se trompait. La Providence veillait…, ce malheureux vieillard respirait encore… Rassem-blant toute son énergie, il a trempé un de ses doigts dans le sang qui s'échappait à flots de sa blessure, et là, sur le parquet, il a écrit avec son sang le nom de son meurtrier, le dénonçant ainsi à la justice humaine… Regardez plutôt.

Ainsi prévenu, j'aperçus ce que tout d'abord je n'avais pas vu.

Sur le parquet, en grosses lettres mal formées et cependant lisibles, on avait écrit avec du sang : MONIS…

– Eh bien ?… interrogea monsieur Méchinet.

– C'est là, répondit le commissaire de police, le commen-cement du nom d'un neveu du pauvre mort… un neveu qu'il af-fectionnait, et qui se nomme Monistrol…

– Diable !… fit mon voisin.

– Je ne suppose pas, reprit le juge d'instruction, que le mi-sérable essaye de nier… les cinq lettres sont contre lui une charge accablante… À qui, d'ailleurs, profite ce crime si lâche ?… À lui seul, unique héritier de ce vieillard qui laisse, dit-on, une grande fortune… Il y a plus : c'est hier soir que l'assassinat a été commis… Eh bien ! hier soir, personne n'a visité ce pauvre vieux que son neveu… La concierge l'a vu arriver vers neuf heures et ressortir un peu avant minuit…

– C'est clair, approuva monsieur Méchinet, c'est très clair, ce Monistrol n'est qu'un imbécile.

Et, haussant les épaules :

– A-t-il seulement volé quelque chose ? demanda-t-il ; a-t-il fracturé quelque meuble pour donner le change sur le mobile du crime ?…

– Rien, jusqu'ici, ne nous a paru dérangé, répondit le commissaire… Vous l'avez dit, le misérable n'est pas fort… dès qu'il se verra découvert, il avouera.

Et là-dessus, le commissaire de police et monsieur Méchi-net se retirèrent dans l'embrasure de la fenêtre et s'entretinrent à voix basse, pendant que le juge donnait quelques indications à son greffier.

III

Désormais, j'étais fixé.

J'avais voulu savoir au juste ce que faisait mon énigmati-que voisin…, je le savais.

Maintenant s'expliquaient le décousu de sa vie, ses absen-ces, ses rentrées tardives, ses soudaines disparitions, les crain-tes et la complicité de sa jeune femme, la blessure que j'avais soignée.

Mais que m'importait ma découverte !

Je m'étais remis peu à peu, la faculté de réfléchir et de dé-libérer m'était revenue, et j'examinais tout, autour de moi, avec une âpre curiosité.

D'où j'étais, accoté contre le chambranle de la porte, mon regard embrassait l'appartement entier.

Rien, absolument rien, n'y trahissait une scène de meurtre.

Tout, au contraire, décelait l'aisance et en même temps des habitudes parcimonieuses et méthodiques.

Chaque chose était en place ; il n'y avait pas un faux pli aux rideaux, et le bois des meubles étincelait, accusant des soins quotidiens.

Il paraissait évident, d'ailleurs, que les conjectures du juge d'instruction et du commissaire de police étaient exactes, et que le pauvre vieillard avait été assassiné la veille au soir, au mo-ment où il se disposait à se coucher.

En effet, le lit était ouvert, et sur la couverture étaient éta-lés une chemise et un foulard de nuit. Sur la table, à la tête du lit, j'apercevais un verre d'eau sucrée, une boîte d'allumettes chimiques et un journal du soir, la Patrie.

Sur un coin de la cheminée brillait un chandelier, un bon gros et solide chandelier de cuivre… Mais la bougie qui avait éclairé le crime était consumée, le meurtrier s'était enfui sans la souffler, et elle avait brûlé jusqu'au bout, noircissant l'albâtre d'un brûle-tout où elle était fixée.

Ces détails, je les avais constatés d'un coup, sans effort, sans pour ainsi dire que ma volonté y fût pour rien.

Mon œil remplissait le rôle d'un objectif photographique, le théâtre du meurtre s'était fixé dans mon esprit comme sur une plaque préparée, avec une telle précision que nulle circonstance n'y manquait, avec une telle solidité qu'aujourd'hui encore je pourrais dessiner l'appartement du « petit vieux des Batignol-les » sans rien oublier, sans oublier même un bouchon à demi recouvert de cire verte qu'il me semble voir encore par terre, sous la chaise du greffier.

C'était une faculté extraordinaire, qui m'a été départie, ma faculté maîtresse, que je n'avais pas encore eu l'occasion d'exer-cer, qui tout à coup se révélait en moi.

Alors, j'étais bien trop vivement ému pour analyser mes impressions.

Je n'avais qu'un désir, obstiné, brûlant, irrésistible : m'ap-procher du cadavre étendu à deux mètres de moi.

Je luttai d'abord, je me défendis contre l'obsession de cette envie. Mais la fatalité s'en mêlait… je m'approchai.

Avait-on remarqué ma présence ?… je ne le crois pas.

Personne, en tout cas, ne faisait attention à moi.

Monsieur Méchinet et le commissaire de police causaient toujours près de la fenêtre ; le greffier, à demi-voix, relisait au juge d'instruction son procès-verbal.

Ainsi, rien ne s'opposait à l'accomplissement de mon des-sein.

Et d'ailleurs, je dois le confesser, une sorte de fièvre me te-nait qui me rendait comme insensible aux circonstances exté-rieures et m'isolait absolument.

Cela est si vrai, que j'osai m'agenouiller près du cadavre, pour mieux voir et de plus près.

Loin de songer qu'on allait me crier : « Que faites-vous là ?… » j'agissais lentement et posément, en homme qui, ayant reçu une mission, l'exécute.

Ce malheureux vieillard me parut avoir de soixante-dix à soixante-quinze ans. Il était petit et très maigre, mais solide cer-tainement et bâti pour passer la centaine. Il avait beaucoup de cheveux encore, d'un blanc jaunâtre, bouclés sur la nuque.

Sa barbe grise, forte et drue, paraissait n'avoir pas été faite depuis cinq ou six jours ; elle devait avoir poussé depuis qu'il était mort. Cette circonstance que j'avais souvent remarquée chez nos sujets de l'amphithéâtre ne m'étonna pas.

Ce qui me surprit, ce fut la physionomie de l'infortuné. Elle était calme, je dirai plus, souriante. Les lèvres s'entr'ouvraient comme pour un salut amical.

La mort avait donc été terriblement prompte, qu'il conser-vait cette expression bienveillante !…

C'était la première idée qui se présentait à l'esprit.

Oui, mais comment concilier ces deux circonstances in-conciliables : une mort soudaine, et ces cinq lettres : Monis… que je voyais en traits de sang sur le parquet ?

Pour écrire cela, quels efforts n'avait-il pas fallu à un homme mourant !… L'espoir seul de la vengeance avait pu lui prêter une telle énergie… Et quelle rage n'avait pas dû être la sienne, de se sentir expirer avant d'avoir pu tracer en entier le nom de son assassin…

Et cependant le visage du cadavre semblait me sourire.

Le pauvre vieux avait été frappé à la gorge et l'arme avait traversé le cou de part en part.

L'instrument du crime devait être un poignard, ou plutôt un de ces redoutables couteaux catalans, larges comme la main, qui coupent des deux côtés et qui sont aussi pointus qu'une ai-guille…

De ma vie, je n'avais été remué par d'aussi étranges sensa-tions.

Mes tempes battaient avec une violence inouïe, et mon cœur, dans ma poitrine, se gonflait à la briser.

Qu'allais-je donc découvrir ?…

Poussé par une force mystérieuse et irrésistible, qui annihi-lait ma volonté, je pris entre mes mains, pour les examiner, les mains roides et glacées du cadavre…

La droite était nette… c'était un des doigts de la gauche, l'indicateur, qui était tout maculé de sang.

Quoi ! c'était avec la main gauche que le vieillard avait écrit !… Allons donc !…

Saisi d'une sorte de vertige, les yeux hagards, les cheveux hérissés sur la tête, et plus pâle assurément que le mort qui gi-sait à mes pieds, je me dressai en poussant un cri terrible.

– Grand Dieu !…

Tous les autres, à ce cri, bondirent, et surpris, effarés :

– Qu'est-ce ? me demandèrent-ils ensemble, qu'y a-t-il ?…

J'essayai de répondre, mais l'émotion m'étranglait, il me semblait que j'avais la bouche pleine de sable. Je ne pus que montrer les mains du mort en bégayant :

– Là !… là !…

Prompt comme l'éclair, monsieur Méchinet s'était jeté à genoux près du cadavre. Ce que j'avais vu, il le vit, et mon im-pression fut la sienne, car se relevant vivement :

– Ce n'est pas ce pauvre vieux, déclara-t-il, qui a tracé les lettres qui sont là…

Et comme le juge et le commissaire le regardaient bouche béante, il leur expliqua cette circonstance de la main gauche seule tachée de sang…

– Et dire que je n'y avais pas fait attention ! répétait le commissaire désolé…

Monsieur Méchinet prisait avec fureur.

– C'est comme cela, fit-il… les choses qui crèvent les yeux sont celles qu'on ne voit point… Mais n'importe ! voilà la situa-tion diablement changée… Du moment où ce n'est pas le vieux qui a écrit, c'est celui qui l'a tué…

– Évidemment ! approuva le commissaire.

– Or, continua mon voisin, peut-on imaginer un assassin assez stupide pour se dénoncer en écrivant son nom à côté du corps de sa victime ? Non, n'est-ce pas. Maintenant, concluez…

Le juge était devenu soucieux.

– C'est clair, fit-il, les apparences nous ont abusés… Monis-trol n'est pas le coupable… Quel est-il ?… C'est affaire à vous, monsieur Méchinet, de le découvrir.

Il s'arrêta… un agent de police entrait, qui, s'adressant au commissaire, dit :

– Vos ordres sont exécutés, monsieur… Monistrol est arrê-té et écroué au dépôt… Il a tout avoué.

IV

D'autant plus rude était le choc qu'il était plus inattendu.

Peindre notre stupeur à tous est impossible.

Quoi ! pendant que nous étions là, nous évertuant à cher-cher des preuves de l'innocence de Monistrol, lui se reconnais-sait coupable !

Ce fut monsieur Méchinet qui le premier se remit.

Vivement, cinq ou six fois, il porta les doigts de sa tabatière à son nez, et s'avançant vers l'agent :

– Tu te trompes ou tu nous trompes, lui dit-il, pas de mi-lieu.

– Je vous jure, monsieur Méchinet…

– Tais-toi ! ou tu as mal compris ce qu'a dit Monistrol, ou tu t'es grisé de l'espoir de nous étonner en nous annonçant que l'affaire est réglée…

Humble et respectueux jusqu'alors, l'agent se rebiffa.

– Faites excuse, interrompit-il, je ne suis ni un imbécile ni un menteur, et je sais ce que je dis…

La discussion tournait si bien à la dispute que le juge d'ins-truction crut devoir intervenir.

– Modérez-vous, monsieur Méchinet, prononça-t-il, et avant de porter un jugement, attendez d'être édifié.

Puis se tournant vers l'agent :

– Et vous, mon ami, poursuivit-il, dites-nous ce que vous savez et les raisons de votre assurance.

Ainsi soutenu, l'agent écrasa monsieur Méchinet d'un re-gard ironique, et avec une nuance très appréciable de fatuité :

– Pour lors, commença-t-il, voilà la chose : monsieur le juge et monsieur le commissaire ici présents nous ont chargés, l'inspecteur Goulard, mon collègue Poltin et moi, d'arrêter le nommé Monistrol, bijoutier en faux, domicilié rue Vivienne, 75, ledit Monistrol étant inculpé d'assassinat sur la personne de son oncle.

– C'est exact, approuva le commissaire à demi-voix.

– Là-dessus, poursuivit l'agent, nous prenons un fiacre et nous nous faisons conduire à l'adresse indiquée… Nous arrivons et nous trouvons le sieur Monistrol dans son arrière-boutique, sur le point de se mettre à table pour dîner avec son épouse, qui est une femme de vingt-cinq à trente ans, d'une beauté admira-ble.

» En nous apercevant tous trois en rang d'oignon, mon par-ticulier se dresse. “Qu'est-ce que vous voulez ?” nous demande-t-il. Aussitôt, le brigadier Goulard tire de sa poche le mandat d'amener et répond : “Au nom de la loi, je vous arrête !…”

Monsieur Méchinet semblait sur le gril.

– Ne pourrais-tu te hâter ! dit-il à l'agent.

Mais l'autre, comme s'il n'eût pas entendu, poursuivit du même ton calme :

– J'ai arrêté quelques particuliers en ma vie ; eh bien ! ja-mais je n'en ai vu tomber en décomposition comme celui-là. “Vous plaisantez, nous dit-il, ou vous faites erreur !” “Non, nous ne nous trompons pas.” “Mais enfin, pourquoi m'arrêtez-vous ?”

» Goulard haussait les épaules. “Ne faites donc pas l'enfant, dit-il, et votre oncle ?… Le cadavre est retrouvé et on a des preu-ves accablantes contre vous…”

» Ah ! le gredin, quelle tuile !… Il chancela et finalement se laissa tomber sur une chaise en sanglotant et en bégayant je ne sais quelle réponse qu'il n'y avait pas moyen de comprendre.

» Ce que voyant, Goulard le secoua par le collet de son ha-bit, en lui disant : “Croyez-moi, le plus court est de tout avouer.” Il nous regarda d'un air hébété et murmura : “Eh bien ! oui, j'avoue tout !”

– Bien manœuvré, Goulard ! approuva le commissaire.

L'agent triomphait.

– Il s'agissait de ne pas moisir dans la boutique, continua-t-il. On nous avait recommandé d'éviter tout esclandre, et déjà les badauds s'attroupaient… Goulard empoigna donc le prévenu par le bras, en lui criant : “Allons, en route ! on nous attend à la préfecture !” Monistrol, tant bien que mal, se dressa sur ses jambes qui flageolaient, et du ton d'un homme qui prend son courage à deux mains, dit : “Marchons !…”

» Nous pensions que le plus fort était fait ; nous comptions sans la femme.

» Jusqu'à ce moment, elle était restée comme évanouie sur un fauteuil, sans souffler mot, sans paraître seulement com-prendre ce qui se passait.

» Mais quand elle vit que bien décidément nous emme-nions son homme, elle bondit comme une lionne et se jeta en travers de la porte en criant : “Vous ne passerez pas !” Parole d'honneur, elle était superbe, mais Goulard en a vu bien d'au-tres. “Allons, allons, ma petite mère, fit-il, ne nous fâchons pas ; on vous le rendra, votre mari !”

» Cependant, bien loin de nous faire place, elle se cram-ponnait plus fortement au chambranle, jurant que son mari était innocent ; déclarant que si on le conduisait en prison, elle le suivrait, tantôt nous menaçant et nous accablant d'invectives, tantôt nous suppliant de sa voix la plus douce…

» Puis, quand elle comprit que rien ne nous empêcherait de remplir notre devoir, elle lâcha la porte, et, se jetant au cou de son mari : “Ô cher bien-aimé, gémissait-elle, est-ce possible qu'on t'accuse d'un crime, toi… toi !… Dis-leur donc, à ces hom-mes, que tu es innocent !…”

» Vrai, nous étions tous émus, mais lui, plus insensible que nous, il eut la barbarie de repousser sa pauvre femme si bruta-lement qu'elle alla tomber comme une masse dans un coin de l'arrière-boutique… C'était la fin heureusement.

» La femme étant évanouie, nous en profitâmes pour em-baller le mari dans le fiacre qui nous avait amenés.

» Emballer est bien le mot, car il était devenu comme une chose inerte, il ne tenait plus debout, il fallut le porter… Et pour ne rien oublier, je dois dire que son chien, une espèce de roquet noir, voulait absolument sauter avec nous dans la voiture, et que nous avons eu mille peines à nous en débarrasser.

» En route, comme de juste, Goulard essaya de distraire notre prisonnier et de le faire jaser… Mais impossible de lui tirer une parole du gosier. Ce n'est qu'en arrivant à la préfecture qu'il parut reprendre connaissance. Quand il fut bien et dûment ins-tallé dans une cellule des “secrets”, il se jeta sur son lit à corps perdu en répétant : “Que vous ai-je fait, ô mon Dieu, que vous ai-je fait !…”

» À ce moment Goulard s'approcha de lui, et pour la se-conde fois : “Ainsi, interrogea-t-il, vous vous avouez coupable !” De la tête, Monistrol fit : “Oui, oui !…”, puis d'une voix rauque : “Je vous en prie, laissez-moi seul !” dit-il.

» C'est ce que nous avons fait, après avoir eu soin, toute-fois, de placer un surveillant en observation au guichet de la cellule, pour le cas où le gaillard essayerait d'attenter à ses jours…

» Goulard et Poltin sont restés là-bas, et moi, me voilà !…

– C'est précis, grommela le commissaire, c'est on ne peut plus précis…

C'était aussi l'opinion du juge, car il murmura :

– Comment, après cela, douter de la culpabilité de Monis-trol ?

Moi, j'étais confondu, et cependant mes convictions étaient inébranlables. Et même, j'ouvrais la bouche pour hasarder une objection, quand monsieur Méchinet me prévint.

– Tout cela est bel et bon !… s'écria-t-il. Seulement, si nous admettons que Monistrol est l'assassin, nous sommes aussi for-cés d'admettre que c'est lui qui a écrit son nom là, par terre… et dame ! ça, c'est roide…

– Bast ! interrompit le commissaire, du moment où l'in-culpé avoue, à quoi bon se préoccuper d'une circonstance que l'instruction expliquera…

Mais l'observation de mon voisin avait réveillé toutes les perplexités du juge. Aussi, sans se prononcer :

– Je vais me rendre à la préfecture, déclara-t-il, je veux in-terroger Monistrol ce soir même.

Et après avoir recommandé au commissaire de police de bien remplir toutes les formalités et d'attendre les médecins mandés pour l'autopsie du cadavre, il s'éloigna, suivi de son greffier, et de l'agent qui était venu nous annoncer le succès de l'arrestation.

– Pourvu que ces diables de médecins ne se fassent pas trop attendre ! gronda le commissaire, qui songeait à son dîner.

Ni monsieur Méchinet ni moi ne lui répondîmes. Nous de-meurions debout, en face l'un de l'autre, obsédés évidemment par la même idée.

– Après tout, murmura mon voisin, peut-être est-ce le vieux qui a écrit…

– Avec la main gauche, alors ?… Est-ce possible !… Sans compter que la mort de ce pauvre bonhomme a dû être instan-tanée…

– En êtes-vous sûr ?…

– D'après sa blessure, j'en ferais le serment… D'ailleurs, des médecins vont venir, qui vous diront si j'ai raison ou tort…

Monsieur Méchinet tracassait son nez avec une véritable frénésie.

– Peut-être, en effet, y a-t-il là-dessous quelque mystère, dit-il… ce serait à voir…

» C'est une enquête à refaire… Soit, refaisons-la… Et pour commencer, interrogeons la portière…

Et courant à l'escalier, il se pencha sur la rampe, criant :

– La concierge !… Hé ! la concierge ! montez un peu, s'il vous plaît…

V

En attendant que montât la concierge, monsieur Méchinet procédait à un rapide et sagace examen du théâtre du crime.

Mais c'est surtout la serrure de la porte d'entrée de l'appar-tement qui attirait son attention. Elle était intacte et la clef y jouait sans difficulté. Cette circonstance écartait absolument l'idée d'un malfaiteur étranger s'introduisant de nuit à l'aide de fausses clefs.

De mon côté, machinalement, ou plutôt inspiré par l'étonnant instinct qui s'était révélé en moi, je venais de ramas-ser ce bouchon à demi recouvert de cire verte que j'avais remar-qué à terre.

Il avait servi, et du côté de la cire, gardait les traces du tire-bouchon ; mais, de l'autre bout, se voyait une sorte d'entaille assez profonde, produite évidemment par un instrument tran-chant et aigu.

Soupçonnant l'importance de ma découverte, je la commu-niquai à monsieur Méchinet, et il ne put retenir une exclama-tion de plaisir.

– Enfin ! s'écria-t-il, nous tenons donc enfin un indice !… Ce bouchon, c'est l'assassin qui l'a laissé tomber ici… Il y avait fiché la pointe fragile de l'arme dont il s'est servi. Conclusion : l'instrument du meurtre est un poignard à manche fixe, et non un de ces couteaux qui se ferment… Avec ce bouchon, je suis sûr d'arriver au coupable quel qu'il soit !…

Le commissaire de police achevait sa besogne dans la chambre, nous étions, monsieur Méchinet et moi, restés dans le salon, lorsque nous fûmes interrompus par le bruit d'une respi-ration haletante.

Presque aussitôt, se montra la puissante commère que j'avais aperçue dans le vestibule pérorant au milieu des locatai-res.

C'était la portière, plus rouge, s'il est possible, qu'à notre arrivée.

– Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur ? demanda-t-elle à monsieur Méchinet.

– Asseyez-vous, madame, répondit-il.

– Mais, monsieur, c'est que j'ai du monde en bas…

– On vous attendra… je vous dis de vous asseoir.

Interloquée par le ton de monsieur Méchinet, elle obéit. Alors lui, la fixant de ses terribles petits yeux gris :

– J'ai besoin de certains renseignements, commença-t-il, et je vais vous interroger. Dans votre intérêt, je vous conseille de répondre sans détours. Et d'abord, quel est le nom de ce pauvre bonhomme qui a été assassiné ?

– Il s'appelait Pigoreau, mon bon monsieur, mais il était surtout connu sous le nom d'Anténor, qu'il avait pris autrefois, comme étant plus en rapport avec son commerce.

– Habitait-il la maison depuis longtemps ?

– Depuis huit ans.

– Où demeurait-il avant ?

– Rue Richelieu, où il avait son magasin… car il avait été établi, il avait été coiffeur, et c'est dans cet état qu'il avait gagné sa fortune.

– Il passait donc pour riche ?

– J'ai entendu dire à sa nièce qu'il ne se laisserait pas cou-per le cou pour un million.

À cet égard, la prévention devait être fixée, puisqu'on avait inventorié les papiers du pauvre vieux.

– Maintenant, poursuivit monsieur Méchinet, quelle es-pèce d'homme était ce sieur Pigoreau, dit Anténor ?

– Oh ! la crème des hommes, cher bon monsieur, répondit la concierge… Il était bien tracassier, maniaque, grigou comme il n'est pas possible, mais il n'était pas fier… Et si drôle, avec cela !… On aurait passé ses nuits à l'écouter, quand il était en train… C'est qu'il en savait de ces histoires ! Pensez donc, un ancien coiffeur, qui avait, comme il disait, frisé les plus belles femmes de Paris…

– Comment vivait-il ?

– Comme tout le monde… Comme les gens qui ont des ren-tes, s'entend, et qui cependant tiennent à leur monnaie.

– Pouvez-vous me donner quelques détails ?

– Oh ! pour cela, je le pense, vu que c'est moi qui avais soin de son ménage… Et cela ne me donnait guère de peine, car il faisait presque tout, balayant, époussetant et frottant lui-même… C'était sa manie, quoi ! Donc, tous les jours que le bon Dieu faisait, à midi battant, je lui montais une tasse de chocolat. Il la buvait, il avalait par-dessus un grand verre d'eau, et c'était son déjeuner. Après il s'habillait, et ça le menait jusqu'à deux heures, car il était coquet et soigneux de sa personne plus qu'une mariée. Sitôt paré, il sortait pour se promener dans Pa-ris. À six heures, il s'en allait dîner dans une pension bour-geoise, chez les demoiselles Gomet, rue de la Paix. Après son dîner il courait prendre sa demi-tasse et faire sa fine partie au café Guerbois… et à onze heures il rentrait se coucher. Enfin, il n'avait qu'un défaut, le pauvre bonhomme… Il était porté sur le sexe. Même souvent, je lui disais : « À votre âge, n'avez-vous pas de honte !… » Mais on n'est pas parfait, et on comprend ça d'un ancien parfumeur, qui avait eu dans sa vie des tas de bonnes fortunes…

Un sourire obséquieux errait sur les lèvres de la puissante concierge, mais rien n'était capable de dérider monsieur Méchi-net.

– Monsieur Pigoreau recevait-il beaucoup de monde ? continua-t-il.

– Très peu… Je ne voyais guère venir chez lui que son ne-veu, monsieur Monistrol, à qui, tous les dimanches, il payait à dîner chez le père Lathuile.

– Et comment étaient-ils ensemble, l'oncle et le neveu ?

– Comme les deux doigts de la main.

– Ils n'avaient jamais de discussions ?

– Jamais !… sauf qu'ils étaient toujours à se chamailler à cause de madame Clara.

– Qui est cette madame Clara ?

– La femme de monsieur Monistrol, donc, une créature su-perbe… Défunt le père Anténor ne pouvait la souffrir. Il disait que son neveu l'aimait trop, cette femme, qu'elle le menait par le bout du nez, et qu'elle lui en faisait voir de toutes les cou-leurs… Il prétendait qu'elle n'aimait pas son mari, qu'elle avait un genre trop relevé pour sa position, et qu'elle finirait par faire des sottises… Même, madame Clara et son oncle ont été brouil-lés, à la fin de l'année dernière. Elle voulait que le bonhomme prêtât cent mille francs à monsieur Monistrol pour prendre un fonds de bijoutier au Palais-Royal. Mais il refusa, déclarant qu'on ferait de sa fortune ce qu'on voudrait, après sa mort ; mais que jusque-là, l'ayant gagnée, il prétendait la garder et en jouir…

Je croyais que monsieur Méchinet allait insister sur cette circonstance, qui me paraissait très grave… point. En vain, je multipliais les signes, il poursuivit :

– Reste à savoir par qui le crime a été découvert ?

– Par moi, mon bon monsieur, par moi ! gémit la portière. Ah ! c'est épouvantable ! Figurez-vous que ce matin, sur le coup de midi, comme à l'ordinaire, je monte au père Anténor son chocolat… Faisant le ménage, j'ai une clef de l'appartement… J'ouvre, j'entre, et qu'est-ce que je vois… Ah ! mon Dieu !…

Et elle se mit à pousser des cris perçants…

– Cette douleur prouve votre bon cœur, madame, fit gra-vement monsieur Méchinet… Seulement, comme je suis fort pressé, tâchez de la maîtriser… Qu'avez-vous pensé, en voyant votre locataire assassiné ?…

– J'ai dit à qui a voulu l'entendre : c'est son neveu, le bri-gand, qui a fait le coup pour hériter.

– D'où vous venait cette certitude ?… car, enfin, accuser un homme d'un si grand crime, c'est le pousser à l'échafaud…

– Eh ! monsieur, qui donc serait-ce ?… Monsieur Monistrol est venu voir son oncle hier soir, et quand il est sorti il était près de minuit… même, lui qui me parle toujours, il ne m'a rien dit ni en arrivant ni en s'en allant… Et depuis ce moment, jusqu'à ce-lui où j'ai tout découvert, personne, j'en suis sûre, n'est monté chez monsieur Anténor…

Je l'avoue, cette déposition me confondait.

Naïf encore, je n'aurais pas eu l'idée de poursuivre cet in-terrogatoire. Par bonheur, l'expérience de monsieur Méchinet était grande, et il possédait à fond cet art si difficile de tirer des témoins toute la vérité.

– Ainsi, madame, insista-t-il, vous êtes certaine que Monis-trol est venu hier soir ?

– Certaine.

– Vous l'avez bien vu, bien reconnu ?…

– Ah ! permettez… je ne l'ai pas dévisagé. Il a passé très vite, en tâchant de se cacher, comme un brigand qu'il est, et le corridor est mal éclairé…

Je bondis, à cette réponse d'une incalculable portée, et m'avançant vers la concierge :

– S'il en est ainsi, m'écriai-je, comment osez-vous affirmer que vous avez reconnu monsieur Monistrol ?

Elle me toisa, et avec un sourire ironique :

– Si je n'ai pas vu la figure du maître, répondit-elle, j'ai vu le museau du chien… Comme je le caresse toujours, il est entré dans ma loge, et j'allais lui donner un os de gigot quand son maître l'a sifflé.

Je regardais monsieur Méchinet, anxieux de savoir ce qu'il pensait de ces réponses, mais son visage gardait fidèlement le secret de ses impressions.

Il ajouta seulement :

– De quelle race est le chien de monsieur Monistrol ?

– C'est un loulou, comme les conducteurs en avaient autre-fois, tout noir, avec une tache blanche au-dessus de l'oreille ; on l'appelle Pluton.

Monsieur Méchinet se leva.

– Vous pouvez vous retirer, dit-il à la portière, je suis fixé.

Et, quand elle fut sortie :

– Il me paraît impossible, fit-il, que le neveu ne soit pas le coupable.

Cependant, les médecins étaient arrivés pendant ce long interrogatoire et, quand ils eurent achevé l'autopsie, leur conclusion fut :

– La mort du sieur Pigoreau a certainement été instanta-née. Donc, ce n'est pas lui qui a tracé ces cinq lettres : Monis que nous avons vues sur le parquet, près du cadavre…

Ainsi, je ne m'étais pas trompé.

– Mais si ce n'est pas lui, s'écria monsieur Méchinet, qui donc est-ce ?… Monistrol… Voilà ce qu'on ne me fera jamais entrer dans la cervelle.

Et comme le commissaire, ravi de pouvoir enfin aller dîner, le raillait de ses perplexités ; perplexités ridicules, puisque Mo-nistrol avait avoué :

– Peut-être en effet ne suis-je qu'un imbécile, dit-il, c'est ce que l'avenir décidera… Et en attendant, venez, mon cher mon-sieur Godeuil, venez avec moi à la préfecture…

VI

De même que pour venir aux Batignolles, nous prîmes un fiacre pour nous rendre à la préfecture de police.

La préoccupation de monsieur Méchinet était grande : ses doigts ne cessaient de voyager de sa tabatière vide à son nez, et je l'entendais grommeler entre ses dents :

– J'en aurai le cœur net ! Il faut que j'en aie le cœur net.

Puis il sortait de sa poche le bouchon que je lui avais remis, il le tournait et le retournait avec des mines de singe épluchant une noix et murmurait :

– C'est une pièce à conviction, cependant… il doit y avoir un parti à tirer de cette cire verte…

Moi, enfoncé dans mon coin, je ne soufflais mot.

Assurément ma situation était des plus bizarres, mais je n'y songeais pas. Tout ce que j'avais d'intelligence était absorbé par cette affaire ; j'en ruminais dans mon esprit les éléments divers et contradictoires, et je m'épuisais à pénétrer le secret du drame que je pressentais.

Lorsque notre voiture s'arrêta, il faisait nuit noire.

Le quai des Orfèvres était désert et silencieux : pas un bruit, pas un passant. Les rares boutiques des environs étaient fermées. Toute la vie du quartier s'était réfugiée dans le petit restaurant qui fait presque le coin de la rue de Jérusalem, et sur les rideaux rouges de la devanture se dessinait l'ombre des consommateurs.

– Vous laissera-t-on arriver jusqu'au prévenu ? demandai-je à monsieur Méchinet.

– Assurément, me répondit-il. Ne suis-je pas chargé de sui-vre l'affaire… Ne faut-il pas que selon les nécessités imprévues de l'enquête, je puisse, à toute heure de jour et de nuit, interro-ger le détenu !…

Et d'un pas rapide, il s'engagea sous la voûte, en me di-sant :

– Arrivez, arrivez, nous n'avons pas de temps à perdre.

Il n'était pas besoin qu'il m'encourageât. J'allais à sa suite, agité d'indéfinissables émotions et tout frémissant d'une vague curiosité.

C'était la première fois que je franchissais le seuil de la pré-fecture de police, et Dieu sait quels étaient alors mes préjugés.

– Là, me disais-je, non sans un certain effroi, là est le se-cret de Paris…

J'étais si bien abîmé dans mes réflexions, qu'oubliant de regarder à mes pieds, je faillis tomber. Le choc me ramena au sentiment de la situation. Nous longions alors un immense cou-loir aux murs humides et au pavé raboteux. Bientôt mon com-pagnon entra dans une petite pièce où deux hommes jouaient aux cartes pendant que trois ou quatre autres fumaient leur pipe, étendus sur un lit de camp. Il échangea avec eux quelques paroles qui n'arrivèrent pas jusqu'à moi qui restais dehors, puis il ressortit et nous nous remîmes en marche.

Ayant traversé une cour et nous étant engagés dans un se-cond couloir, nous ne tardâmes pas à arriver devant une grille de fer à pesants verrous et à serrure formidable.

Sur un mot de monsieur Méchinet, un surveillant nous l'ouvrit, cette grille ; nous laissâmes à droite une vaste salle où il me sembla voir des sergents de ville et des gardes de Paris, et enfin, nous gravîmes un escalier assez roide.

Au haut de cet escalier, à l'entrée d'un étroit corridor percé de quantité de petites portes, était assis un gros homme à face joviale, qui certes n'avait rien du classique geôlier.

Dès qu'il aperçut mon compagnon :

– Eh ! c'est monsieur Méchinet ! s'écria-t-il… Ma foi ! je vous attendais… Gageons que vous venez pour l'assassin du pe-tit vieux des Batignolles.

– Précisément. Y a-t-il du nouveau ?

– Non.

– Cependant le juge d'instruction doit être venu.

– Il sort d'ici.

– Eh bien ?…

– Il n'est pas resté trois minutes avec l'accusé, et en le quit-tant il avait l'air très satisfait. Au bas de l'escalier, il a rencontré monsieur le directeur, et il lui a dit : « C'est une affaire dans le sac ; l'assassin n'a même pas essayé de nier… »

Monsieur Méchinet eut un bond de trois pieds, mais le gardien ne le remarqua pas, car il reprit :

– Du reste, ça ne m'a pas surpris… Rien qu'en voyant le particulier, quand on me l'a amené, j'ai dit : « En voilà un qui ne saura pas se tenir. »

– Et que fait-il maintenant ?

– Il geint… On m'a recommandé de le surveiller, de peur qu'il ne se suicide, et comme de juste, je le surveille… mais c'est bien inutile… C'est encore un de ces gaillards qui tiennent plus à leur peau qu'à celle des autres…

– Allons le voir, interrompit monsieur Méchinet, et surtout pas de bruit…

Tous trois, aussitôt, sur la pointe des pieds, nous nous avançâmes jusqu'à une porte de chêne plein, percée à hauteur d'homme d'un guichet grillé.

Par ce guichet, on voyait tout ce qui se passait dans la cel-lule, éclairée par un chétif bec de gaz.

Le gardien donna d'abord un coup d'œil, monsieur Méchi-net regarda ensuite, puis vint mon tour…

Sur une étroite couchette de fer recouverte d'une couver-ture de laine grise à bandes jaunes, j'aperçus un homme couché à plat ventre, la tête cachée entre ses bras à demi repliés.

Il pleurait : le bruit sourd de ses sanglots arrivait jusqu'à moi, et par instants un tressaillement convulsif le secouait de la tête aux pieds.

– Ouvrez-nous, maintenant, commanda monsieur Méchi-net au gardien.

Il obéit et nous entrâmes.

Au grincement de la clef, le prisonnier s'était soulevé et as-sis sur son grabat, les jambes et les bras pendants, la tête incli-née sur la poitrine, il nous regardait d'un air hébété.

C'était un homme de trente-cinq à trente-huit ans, d'une taille un peu au-dessus de la moyenne, mais robuste, avec un cou apoplectique enfoncé entre de larges épaules. Il était laid ; la petite vérole l'avait défiguré, et son long nez droit et son front fuyant lui donnaient quelque chose de la physionomie stupide du mouton. Cependant, ses yeux bleus étaient très beaux, et il avait les dents d'une remarquable blancheur…

– Eh bien ! monsieur Monistrol, commença monsieur Mé-chinet, nous nous désolons donc !

Et l'infortuné ne répondant pas :

– Je conviens, poursuivit-il, que la situation n'est pas gaie… Cependant, si j'étais à votre place, je voudrais prouver que je suis un homme. Je me ferais une raison, et je tâcherais de démontrer mon innocence.

– Je ne suis pas innocent.

Cette fois, il n'y avait ni à équivoquer ni à suspecter l'intel-ligence d'un agent, c'était de la bouche même du prévenu que nous recueillions le terrible aveu.

– Quoi ! s'exclama monsieur Méchinet, c'est vous qui…

L'homme s'était redressé sur ses jambes titubantes, l'œil injecté, la bouche écumante, en proie à un véritable accès de rage.

– Oui, c'est moi, interrompit-il, moi seul. Combien de fois faudra-t-il donc que je le répète ?… Déjà, tout à l'heure, un juge est venu, j'ai tout avoué et signé mes aveux… Que demandez-vous de plus ? Allez, je sais ce qui m'attend, et je n'ai pas peur… J'ai tué, je dois être tué !… Coupez-moi donc le cou, le plus tôt sera le mieux…

Un peu étourdi d'abord, monsieur Méchinet s'était vite re-mis.

– Un instant, que diable ! dit-il ; on ne coupe pas le cou aux gens comme cela… D'abord, il faut qu'ils prouvent qu'ils sont coupables… Puis, la justice comprend certains égarements, cer-taines fatalités, si vous voulez, et c'est même pour cela qu'elle a inventé les circonstances atténuantes.

Un gémissement inarticulé fut la seule réponse de Monis-trol, et monsieur Méchinet continua :

– Vous lui en vouliez donc terriblement à votre oncle ?

– Oh ! non !

– Alors, pourquoi ?…

– Pour hériter. Mes affaires étaient mauvaises, allez aux in-formations… J'avais besoin d'argent, mon oncle, qui était très riche, m'en refusait…

– Je comprends, vous espériez échapper à la justice…

– Je l'espérais.

Jusqu'alors, je m'étais étonné de la façon dont monsieur Méchinet conduisait ce rapide interrogatoire, mais maintenant je me l'expliquais… Je devinais la suite, je voyais quel piège il allait tendre au prévenu.

– Autre chose, reprit-il brusquement ; où avez-vous acheté le revolver qui vous a servi à commettre le meurtre ?

Nulle surprise ne parut sur le visage de Monistrol.

– Je l'avais en ma possession depuis longtemps, répondit-il.

– Qu'en avez-vous fait après le crime ?

– Je l'ai jeté sur le boulevard extérieur.

– C'est bien, prononça gravement monsieur Méchinet, on fera des recherches et on le retrouvera certainement.

Et après un moment de silence :

– Ce que je ne m'explique pas, ajouta-t-il, c'est que vous vous soyez fait suivre de votre chien…

– Quoi ! comment !… mon chien…

– Oui, Pluton… la concierge l'a reconnu…

Les poings de Monistrol se crispèrent, il ouvrit la bouche pour répondre, mais une réflexion soudaine traversant son es-prit, il se rejeta sur son lit en disant d'un accent d'inébranlable résolution :

– C'est assez me torturer, vous ne m'arracherez plus un mot…

Il était clair qu'à insister on perdrait sa peine.

Nous nous retirâmes donc, et une fois dehors, sur le quai, saisissant le bras de monsieur Méchinet :

– Vous l'avez entendu, lui dis-je, ce malheureux ne sait seulement pas de quelle façon a péri son oncle… Est-il possible encore de douter de son innocence !…

Mais c'était un terrible sceptique, que ce vieux policier.

– Qui sait !… répondit-il… j'ai vu de fameux comédiens en ma vie… Mais en voici assez pour aujourd'hui… ce soir, je vous emmène manger ma soupe… Demain, il fera jour et nous ver-rons…

VII

Il n'était pas loin de dix heures lorsque monsieur Méchinet, que j'escortais toujours, sonna à la porte de son appartement.

– Je n'emporte jamais de passe-partout, me dit-il. Dans notre sacré métier, on ne sait jamais ce qui peut arriver… Il y a bien des gredins qui m'en veulent, et si je ne suis pas toujours prudent pour moi, je dois l'être pour ma femme.

L'explication de mon digne voisin était superflue : j'avais compris. J'avais même observé qu'il sonnait d'une façon parti-culière, qui devait être un signal convenu entre sa femme et lui.

Ce fut la gentille madame Méchinet qui vint nous ouvrir.

D'un mouvement preste et gracieux autant que celui d'une chatte, elle sauta au cou de son mari, en s'écriant :

– Te voilà donc !… je ne sais pourquoi, j'étais presque in-quiète…

Mais elle s'arrêta brusquement : elle venait de m'apercevoir. Sa gaie physionomie s'assombrit, et elle se recu-la ; et s'adressant autant à moi qu'à son mari :

– Quoi ! reprit-elle, vous sortez du café, à cette heure !… ce-la n'a pas le sens commun !

Monsieur Méchinet avait aux lèvres l'indulgent sourire de l'homme sûr d'être aimé, qui sait pouvoir apaiser d'un seul mot la querelle qu'on lui cherche.

– Ne nous gronde pas, Caroline, répondit-il, m'associant à sa cause par ce pluriel, nous ne sortons pas du café et nous n'avons pas perdu notre temps… On est venu me chercher pour une affaire, pour un assassinat commis aux Batignolles.

D'un regard soupçonneux, la jeune femme nous examina alternativement, son mari et moi, et quand elle fut persuadée qu'on ne la trompait pas, elle fit seulement :

– Ah !…

Mais il faudrait une page pour détailler tout ce que conte-nait cette brève exclamation.

Elle s'adressait à monsieur Méchinet et signifiait claire-ment :

– Quoi ! tu t'es confié à ce jeune homme, tu lui as révélé ta situation, tu l'as initié à nos secrets !

C'est ainsi que je l'interprétais, ce « ah ! » si éloquent, et mon digne voisin l'interpréta comme moi, car il répondit :

– Eh bien ! oui. Où est le mal ? Si j'ai à redouter la ven-geance des misérables que j'ai livrés à la justice, qu'ai-je à crain-dre des honnêtes gens ?… T'imaginerais-tu, par hasard, que je me cache, que j'ai honte de mon métier…

– Tu m'as mal compris, mon ami, objecta la jeune femme…

Monsieur Méchinet ne l'entendit même pas. Il venait d'en-fourcher – je connus ce détail plus tard – un dada favori qui l'emportait toujours.

– Parbleu ! poursuivit-il, tu as de singulières idées, ma-dame ma femme. Quoi ! je suis une des sentinelles perdues de la civilisation, au prix de mon repos et au risque de ma vie, j'assure la sécurité de la société et j'en rougirais !… Ce serait par trop plaisant. Tu me diras qu'il existe, contre nous autres de la police, quantité de préjugés ineptes légués par le passé… Que m'importe ! Oui, je sais qu'il y a des messieurs susceptibles qui nous regardent de très haut… Mais sacrebleu ! je voudrais bien voir leur mine si demain mes collègues et moi nous nous met-tions en grève, laissant le pavé libre à l'armée de gredins que nous tenons en respect !

Accoutumée sans doute à des sorties de ce genre, madame Méchinet ne souffla mot, et bien elle fit, car mon brave voisin ne rencontrant pas de contradiction, se calma comme par enchan-tement.

– Mais en voici assez, dit-il à sa femme. Il s'agit pour l'ins-tant d'une chose bien autrement importante… Nous n'avons pas dîné, nous mourons de faim, as-tu de quoi nous donner à sou-per ?…

Ce qui arrivait ce soir devait être arrivé trop souvent pour que madame Méchinet se laissât prendre sans vert.

– Dans cinq minutes, ces messieurs seront servis, répondit-elle avec le plus aimable sourire.

En effet, le moment d'après, nous nous mettions à table devant une belle pièce de bœuf froid, servie par madame Mé-chinet qui ne cessait de remplir nos verres d'un excellent petit vin de Mâcon.

Et moi, pendant que mon digne voisin jouait de la four-chette en conscience, considérant cet intérieur paisible qui était le sien, cette jolie petite femme prévenante qui était la sienne, je me demandais si c'était bien là un de ces « farouches » agents de la sûreté qui ont été les héros de tant de récits absurdes.

Cependant la grosse faim ne tarda pas à être apaisée, et monsieur Méchinet entreprit de raconter à sa femme notre ex-pédition.

Et il ne racontait pas à la légère, il descendait dans les plus menus détails. Elle s'était assise à côté de lui, et à la façon dont elle écoutait, d'un petit air capable, demandant des explications quand elle n'avait pas bien compris, on devinait l'Égérie bour-geoise habituée à être consultée et qui a voix délibérative.

Lorsque monsieur Méchinet eut achevé :

– Tu as fait une grande faute, lui dit-elle, une faute irrépa-rable.

– Laquelle ?…

– Ce n'est pas à la préfecture qu'il fallait aller, en quittant les Batignolles…

– Cependant, Monistrol…

– Oui, tu voulais l'interroger… Quel bénéfice en as-tu reti-ré ?

– Cela m'a servi, ma chère amie…

– À rien. C'est rue Vivienne, que tu devais courir, chez la femme… Tu la surprenais sous le coup de l'émotion qu'elle a nécessairement ressentie de l'arrestation de son mari, et si elle est complice, comme on doit le supposer, avec un peu d'adresse tu la confessais…

J'avais bondi sur ma chaise à ces mots.

– Quoi, madame, m'écriai-je, vous croyez Monistrol cou-pable !…

Après un moment d'hésitation, elle répondit :

– Oui.

Puis très vivement :

– Mais je suis sûre, entendez-vous, absolument sûre, que l'idée du meurtre vient de la femme. Sur vingt crimes commis par les hommes, quinze ont été conçus, ruminés et inspirés par des femmes… demandez à Méchinet. La déposition de la concierge eût dû vous éclairer. Qu'est-ce que cette madame Mo-nistrol ? Une personne remarquablement belle, vous a-t-on dit, coquette, ambitieuse, rongée de convoitises et qui mène son mari par le bout du nez. Or quelle était sa position ? Mesquine, étroite, précaire. Elle en souffrait, et la preuve c'est qu'elle a demandé à son oncle de lui prêter cent mille francs. Il les lui a refusés, faisant ainsi avorter ses espérances. Croyez-vous qu'elle ne lui en a pas voulu mortellement !… Allez, elle a dû se répéter bien souvent : “S'il mourait, cependant, ce vieil avare, nous se-rions riches, mon mari et moi !…” Et quand elle le voyait bien portant et solide comme un chêne, fatalement elle se disait : “Il vivra cent ans… quand il nous laissera son héritage, nous n'aurons plus de dents pour le croquer… et qui sait même s'il ne nous enterrera pas !…” De là à concevoir l'idée d'un crime, y a-t-il donc si loin ?… Et la résolution une fois arrêtée dans son es-prit, elle aura préparé son mari de longue main, elle l'aura fami-liarisé avec la pensée d'un assassinat, elle lui aura mis, comme on dit, le couteau à la main… Et lui, un jour, menacé de la fail-lite, affolé par les lamentations de sa femme, il a fait le coup…

– Tout cela est logique, approuvait monsieur Méchinet.

Très logique, sans doute, mais que devenaient les circons-tances relevées par nous ?

– Alors, madame, dis-je, vous supposez Monistrol assez bête pour s'être dénoncé en écrivant son nom…

Elle haussa légèrement les épaules, et répondit :

– Est-ce une bêtise ? Moi, je soutiens que non, puisque c'est votre argument le plus fort en faveur de son innocence.

Le raisonnement était si spécieux que j'en demeurai un moment interdit. Puis, me remettant :

– Mais il s'avoue coupable, madame, insistai-je.

– Excellent moyen pour engager la justice à démontrer son innocence…

– Oh !

– Vous en êtes la preuve, cher monsieur Godeuil.

– Eh ! madame, le malheureux ne sait pas comment son oncle a été tué !…

– Pardon, il a paru ne pas le savoir… ce qui n'est pas la même chose.

La discussion s'animait, et elle eût duré longtemps encore, si monsieur Méchinet n'y eût mis un terme.

– Allons, allons, dit-il bonnement à sa femme, tu es par trop romanesque, ce soir…

Et s'adressant à moi :

– Quant à vous, poursuivit-il, j'irai vous prendre demain, et nous irons ensemble chez madame Monistrol… Et sur ce, comme je tombe de sommeil, bonne nuit…

Il dut dormir, lui, mais moi, je ne pus fermer l'œil.

Une voix secrète s'élevait du plus profond de moi-même, qui me criait que Monistrol était innocent.

Mon imagination me représentait avec une vivacité dou-loureuse les tortures de ce malheureux, seul dans sa cellule du dépôt…

Mais pourquoi avait-il avoué ?…

VIII

Ce qui me manquait alors – cent fois, depuis, j'ai eu l'occasion de m'en rendre compte –, c'était l'expérience, la pra-tique du métier ; c'était surtout la notion exacte des moyens d'action et d'investigation de la police.

Je sentais vaguement que cette enquête avait été mal, ou plutôt légèrement conduite, mais j'aurais été bien embarrassé de dire pourquoi, de dire surtout ce qu'il eût fallu faire.

Je ne m'en intéressais pas moins passionnément à Monis-trol.

Il me semblait que sa cause était la mienne même. Et c'était bien naturel : ma jeune vanité se trouvait en jeu. N'était-ce pas une remarque de moi qui avait élevé les premiers doutes sur la culpabilité de ce malheureux ?

– Je me dois, me disais-je, de démontrer son innocence.

Malheureusement, les discussions de la soirée m'avaient tellement troublé que je ne savais plus sur quel fait précis écha-fauder mon système.

Ainsi qu'il arrive toujours quand on applique trop long-temps son esprit à la solution d'un problème, mes idées se brouillaient comme un écheveau aux mains d'un enfant. Je n'y voyais plus clair, c'était le chaos.

Enfoncé dans mon fauteuil, je me torturais la cervelle, lorsque sur les neuf heures du matin, monsieur Méchinet, fidèle à sa promesse de la veille, vint me prendre.

– Allons ! allons ! fit-il, en me secouant brusquement, car je ne l'avais pas entendu entrer ; en route !…

– Je suis à vous, dis-je en me dressant.

Nous descendîmes en hâte, et je remarquai alors que mon digne voisin était vêtu avec plus de soin que de coutume.

Il avait réussi à se donner ces apparences débonnaires et cossues qui séduisent par-dessus tout le boutiquier parisien.

Sa gaieté était celle de l'homme sûr de soi, qui marche à une victoire certaine.

Bientôt nous fûmes dans la rue, et tandis que nous chemi-nions :

– Eh bien ! me demanda-t-il, que pensez-vous de ma femme ?… Je passe pour un malin, à la préfecture, et cependant je la consulte – Molière consultait bien sa servante –, et souvent je m'en suis bien trouvé. Elle a un faible : pour elle, il n'est pas de crimes bêtes, et son imagination prête à tous les scélérats des combinaisons diaboliques… Mais comme j'ai justement le dé-faut opposé, comme je suis un peu trop positif, peut-être, il est rare que de nos consultations ne jaillisse pas la vérité…

– Quoi ! m'écriai-je, vous pensez avoir pénétré le mystère de l'affaire Monistrol !…

Il s'arrêta court, tira sa tabatière, aspira trois ou quatre de ses prises imaginaires, et d'un ton de vaniteuse discrétion :

– J'ai du moins le moyen de le pénétrer, répondit-il.

Cependant nous arrivions au haut de la rue Vivienne, non loin de l'établissement de Monistrol.

– Attention ! me dit monsieur Méchinet ; suivez-moi, et, quoi qu'il arrive, ne vous étonnez de rien.

Il fit bien de me prévenir. J'aurais été sans cela singulière-ment surpris de le voir entrer brusquement chez un marchand de parapluies.

Raide et grave comme un Anglais, il se fit montrer tout ce qu'il y avait dans la boutique, ne trouva rien à sa fantaisie et fi-nit par demander s'il ne serait pas possible de lui fabriquer un parapluie dont il fournirait le modèle.

On lui répondit que ce serait la chose la plus simple du monde, et il sortit en annonçant qu'il reviendrait le lendemain.

Et, certes, la demi-heure qu'il avait passée dans ce magasin n'avait pas été perdue.

Tout en examinant les objets qu'on lui soumettait, il avait eu l'art de tirer des marchands tout ce qu'ils savaient des époux Monistrol.

Art facile, en somme, car l'affaire du « petit vieux des Bati-gnolles », et l'arrestation du bijoutier en faux avaient profon-dément ému le quartier et faisaient le sujet de toutes les conver-sations.

– Voilà, me dit-il quand nous fûmes dehors, comment on obtient des renseignements exacts… Dès que les gens savent à qui ils ont affaire, ils posent, ils font des phrases, et alors adieu la vérité vraie…

Cette comédie, monsieur Méchinet la répéta dans sept ou huit magasins aux environs.

Et même, dans l'un d'eux, dont les patrons étaient revêches et peu causeurs, il fit une emplette de vingt francs.

Mais après deux heures de cet exercice singulier, et qui m'amusait fort, nous connaissions exactement l'opinion publi-que. Nous savions au juste ce qu'on pensait de monsieur et ma-dame Monistrol dans le quartier où ils étaient établis depuis leur mariage, c'est-à-dire depuis quatre ans.

Sur le mari, il n'y avait qu'une voix.

C'était, affirmait-on, le plus doux et le meilleur des hom-mes, serviable, honnête, intelligent et travailleur. S'il n'avait pas réussi dans son commerce, c'est que la chance ne sert pas tou-jours ceux qui le méritent le plus. Il avait eu le tort de prendre une boutique vouée à la faillite, car depuis quinze ans quatre commerçants s'y étaient coulés.

Il adorait sa femme, tout le monde le savait et le disait, mais ce grand amour n'avait pas dépassé les bornes convenues ; il n'en était rejailli sur lui aucun ridicule…

Personne ne pouvait croire à sa culpabilité.

– Son arrestation, disait-on, doit être une erreur de la po-lice.

Pour ce qui est de madame Monistrol, les avis étaient par-tagés.

Les uns la trouvaient trop élégante pour sa situation de for-tune, d'autres soutenaient qu'une toilette à la mode était une des obligations, une des nécessités du commerce de luxe qu'elle tenait.

En général, on était persuadé qu'elle aimait beaucoup son mari.

Car, par exemple, il n'y avait qu'une voix pour célébrer sa sagesse, sagesse d'autant plus méritoire qu'elle était remarqua-blement belle et qu'elle était assiégée par bien des adorateurs. Mais jamais elle n'avait fait parler d'elle, jamais le plus léger soupçon n'avait effleuré sa réputation immaculée…

Cela, je le voyais bien, déroutait singulièrement monsieur Méchinet.

– C'est prodigieux, me disait-il, pas un cancan, pas une médisance, pas une calomnie !… Ah ! ce n'est pas là ce que sup-posait Caroline… D'après elle, nous devions trouver une de ces boutiquières qui tiennent le haut du comptoir, qui étalent leur beauté encore plus que leurs marchandises, et qui relèguent à l'arrière-boutique leur mari – un aveugle imbécile ou un mal-propre complaisant… Et pas du tout !

Je ne répondis pas, n'étant guère moins déconcerté que mon voisin.

Nous étions loin, maintenant, de la déposition de la concierge de la rue Lécluse, tant il est vrai que le point de vue varie selon le quartier. Ce qui passe aux Batignolles pour une damnable coquetterie, n'est plus rue Vivienne qu'une exigence de situation.

Mais nous avions employé trop de temps déjà à notre en-quête, pour nous arrêter à échanger nos impressions et à discu-ter nos conjectures.

– Maintenant, dit monsieur Méchinet, avant de nous in-troduire dans la place, étudions-en les abords.

Et rompu à la pratique de ces investigations discrètes, au milieu du mouvement de Paris, il me fit signe de le suivre sous une porte cochère, précisément en face du magasin de Monis-trol.

C'était une boutique modeste, presque pauvre, quand on la comparait à celles qui l'entouraient. La devanture réclamait le pinceau des peintres. Au-dessus, en lettres jadis dorées, main-tenant enfumées et noircies, s'étalait le nom de Monistrol. Sur les glaces, on lisait : « Or et imitation. »

Hélas ! c'était de l'imitation, surtout, qui reluisait à l'éta-lage. Le long des tringles pendaient force chaînes en doublé, des parures de jais, des diadèmes constellés de cailloux du Rhin, puis des colliers jouant le corail, et des broches, et des bagues, et des boutons de manchettes rehaussés de pierres fausses de tou-tes les couleurs…

Pauvre étalage en somme, je le reconnus d'un coup d'œil, et qui ne devait pas tenter les voleurs à la vrille.

– Entrons !… dis-je à monsieur Méchinet.

Il était moins impatient que moi, ou savait mieux contenir son impatience, car il m'arrêta par le bras en disant :

– Un instant… Je voudrais au moins entrevoir madame Monistrol.

Mais c'est en vain que, durant plus de vingt minutes en-core, nous demeurâmes plantés à notre poste d'observation ; la boutique restait vide, madame Monistrol ne paraissait pas…

– Décidément, c'est assez faire le pied de grue, s'exclama enfin mon digne voisin : arrivez, monsieur Godeuil, risquons-nous…

IX

Pour être au magasin de Monistrol, nous n'avions qu'à tra-verser la rue…

Ce fut fait en quatre enjambées.

Au bruit de la porte qui s'ouvrait, une petite servante de quinze à seize ans, malpropre et mal peignée, sortit de l'arrière-boutique.

– Qu'y a-t-il pour le service de ces messieurs ? demanda-t-elle.

– Madame Monistrol ?

– Elle est là, messieurs, et je vais la prévenir, parce que, voyez-vous…

Monsieur Méchinet ne lui laissa pas le loisir d'achever.

D'un geste passablement brutal, je l'avoue, il l'écarta du passage et pénétra dans l'arrière-boutique en disant :

– C'est bon, puisqu'elle est là, je vais lui parler.

Moi, je marchais sur les talons de mon digne voisin, per-suadé que nous ne sortirions pas sans connaître le mot de l'énigme.

C'était une triste pièce, que cette arrière-boutique, servant tout à la fois de salon, de salle à manger et de chambre à cou-cher.

Le désordre y régnait, et plus encore cette incohérence qu'on remarque chez les pauvres qui s'efforcent de paraître ri-ches.

Au fond était un lit à rideaux de damas bleu, dont les oreil-lers étaient garnis de dentelles, et devant la cheminée se trou-vait une table tout encombrée des débris d'un déjeuner plus que modeste.

Dans un grand fauteuil, une jeune femme blonde était as-sise, ou plutôt gisait une jeune femme très blonde, tenant à la main une feuille de papier timbré…

C'était madame Monistrol…

Et certes, quand ils nous parlaient de sa beauté, tous les voisins étaient restés bien au-dessous de la réalité… je fus ébloui.

Seulement une circonstance me déplut : elle était en grand deuil, vêtue d'une robe de crêpe légèrement décolletée qui lui seyait merveilleusement…

C'était trop de présence d'esprit pour une si grande dou-leur. Il me sembla voir là l'artifice d'une comédienne revêtant d'avance le costume du rôle qu'elle doit jouer.

À notre entrée, elle se dressa, d'un mouvement de biche ef-farouchée, et d'une voix qui paraissait brisée par les larmes :

– Que voulez-vous, messieurs ? interrogea-t-elle.

Tout ce que j'avais observé, monsieur Méchinet l'avait re-marqué comme moi.

– Madame, répondit-il durement, je suis envoyé par la jus-tice, je suis un agent du service de la sûreté.

À cette déclaration, elle se laissa d'abord retomber sur son fauteuil avec un gémissement qui eût attendri un tigre…

Puis, tout à coup, saisie d'une sorte d'enthousiasme, l'œil brillant et la lèvre frémissante :

– Venez-vous donc pour m'arrêter !… s'écria-t-elle. Alors soyez béni… Tenez, je suis prête, emmenez-moi… Ainsi, j'irai rejoindre cet honnête homme, que vous avez arrêté hier soir… Quel que soit son sort, je veux le partager… Il est innocent, comme je le suis moi-même… n'importe !… S'il doit être victime d'une erreur de la justice humaine, ce me sera une dernière joie de mourir avec lui !…

Elle fut interrompue par un grognement sourd, qui partait d'un des angles de l'arrière-boutique.

Je regardai, et j'aperçus un chien noir, les poils hérissés et les yeux injectés de sang, qui nous montrait les dents prêt à sau-ter sur nous…

– Taisez-vous, Pluton ! fit madame Monistrol ; allons, allez vous coucher, ces messieurs ne me veulent pas de mal.

Lentement, et sans cesser de nous fixer d'un regard fu-rieux, le chien se réfugia sous le lit.

– Vous avez raison de dire que nous ne vous voulons pas de mal, madame, reprit monsieur Méchinet, nous ne sommes pas venus pour vous arrêter…

Si elle entendit, il n'y parut guère.

– Déjà ce matin, poursuivit-elle, j'ai reçu ce papier que je tiens, et qui me commande de me rendre ce tantôt, à trois heu-res, au Palais de Justice, dans le cabinet du juge d'instruction… Que veut-on de moi, mon Dieu !… que veut-on de moi ?…

– Obtenir des éclaircissements qui démontreront, je l'espère, l'innocence de votre mari… Ainsi, madame, ne me considérez pas comme un ennemi… ce que je veux, c'est faire éclater la vérité…

Il arbora sa tabatière, y fourra précipitamment les doigts, et d'un ton solennel, que je ne lui connaissais pas :

– C'est vous dire, madame, reprit-il, de quelle importance seront vos réponses aux questions que je vais avoir l'honneur de vous adresser… Vous convient-il de me répondre franchement ?

Elle arrêta longtemps ses grands yeux bleus noyés de lar-mes sur mon digne voisin, et d'un ton de douloureuse résigna-tion :

– Questionnez-moi, monsieur, dit-elle.

Pour la troisième fois, je le répète, j'étais absolument inex-périmenté. Et cependant, je souffrais de la façon dont monsieur Méchinet avait entamé cet interrogatoire.

Il trahissait, me paraissait-il, ses perplexités, et au lieu de poursuivre un but arrêté d'avance, portait ses coups au hasard.

Ah ! si on m'eût laissé faire :… Ah ! si j'avais osé !…

Lui, impénétrable, s'était assis en face de madame Monis-trol.

– Vous devez savoir, madame, commença-t-il, que c'est avant-hier soir, sur les onze heures, qu'a été assassiné le sieur Pigoreau, dit Anténor, l'oncle de votre mari…

– Hélas !…

– Où était à cette heure-là monsieur Monistrol ?

– Mon Dieu !… c'est une fatalité.

Monsieur Méchinet ne sourcilla pas.

– Je vous demande, madame, insista-t-il, où votre mari a passé la soirée d'avant-hier.

Il fallut à la jeune femme du temps pour répondre, parce que les sanglots semblaient l'étouffer. Enfin, se maîtrisant :

– Avant-hier, gémit-elle, mon mari a passé la soirée hors de la maison.

– Savez-vous où il était ?

– Oh ! pour cela oui… Un de nos ouvriers, qui habite Mon-trouge, avait à nous livrer une parure de perles fausses et ne la livrait pas… Nous risquions de garder la commande pour compte, ce qui eût été un désastre, car nous ne sommes pas ri-ches… C'est pourquoi, en dînant, mon mari me dit : « Je vais aller jusque chez ce gaillard-là !… » Et, en effet, sur les neuf heures, il est sorti, et même je suis allée le conduire jusqu'à l'omnibus, où il est monté devant moi, rue Richelieu…

Je respirai plus librement… Ce pouvait être un alibi, après tout.

Monsieur Méchinet eut la même pensée, et plus douce-ment :

– S'il en est ainsi, reprit-il, votre ouvrier pourra affirmer qu'il a vu monsieur Monistrol chez lui à onze heures…

– Hélas ! non…

– Comment !… Pourquoi ?…

– Parce qu'il était sorti… Mon mari ne l'a pas vu.

– En effet, c'est une fatalité… Mais il se peut que la concierge ait remarqué monsieur Monistrol…

– Notre ouvrier demeure dans une maison où il n'y a pas de concierge.

Ce pouvait être la vérité… C'était à coup sûr une terrible charge contre le malheureux prévenu.

– Et à quelle heure est rentré votre mari ? continua mon-sieur Méchinet.

– Un peu après minuit.

– Vous n'avez pas trouvé qu'il était bien longtemps ab-sent ?

– Oh ! si… et même je lui en ai fait des reproches… Il m'a répondu pour s'excuser, qu'il avait pris par le plus long, qu'il avait flâné en chemin et qu'il s'était arrêté à un café pour boire un verre de bière…

– Quelle physionomie avait-il, en rentrant ?

– Il m'a paru contrarié, mais c'était bien naturel…

– Quels vêtements avait-il ?

– Ceux qu'il portait quand on l'a arrêté.

– Vous n'avez rien observé en lui d'extraordinaire ?

– Rien.

X

Debout, un peu en arrière de monsieur Méchinet, je pou-vais à mon loisir observer le visage de madame Monistrol et y surprendre les plus fugitives manifestations de ses impressions.

Elle paraissait accablée d'une douleur immense, de grosses larmes roulaient le long de ses joues pâlies, et cependant il me semblait par moments découvrir au fond de ses grands yeux bleus, comme un éclair de joie.

– Serait-elle donc coupable !… pensais-je.

Et cette idée qui déjà m'était venue, se représentant plus obstinément à mon esprit, je m'avançai vivement, et d'un ton brusque :

– Mais vous, madame, demandai-je, vous, où étiez-vous, pendant cette soirée fatale, à l'heure où votre mari courait inuti-lement à Montrouge, à la recherche de son ouvrier ?…

Elle arrêta sur moi un long regard plein de stupeur, et dou-cement :

– J'étais ici, monsieur, répondit-elle ; des témoins vous l'affirmeront.

– Des témoins !…

– Oui, monsieur… Il faisait si chaud, ce soir-là, que j'eus envie de prendre une glace… mais la prendre seule m'ennuyait. J'envoyai donc ma bonne inviter deux de mes voisines, madame Dorstrich, la femme du bottier dont le magasin touche le nôtre, et madame Rivaille, la gantière d'en face… Ces deux dames ac-ceptèrent mon invitation, et elles sont restées ici jusqu'à onze heures et demie… Interrogez-les, elles vous le diront… Au milieu des épreuves si cruelles que je subis, cette circonstance fortuite est une faveur du bon Dieu…

Était-ce bien une circonstance fortuite ?…

Voilà ce que d'un coup d'œil plus rapide que l'éclair, nous nous demandâmes, monsieur Méchinet et moi.

Quand le hasard est si intelligent que cela, quand il sert une cause avec tant d'à-propos, il est bien difficile de ne point le soupçonner d'avoir été quelque peu préparé et provoqué.

Mais le moment était mal choisi de découvrir le fond de no-tre pensée.

– Vous n'avez jamais été soupçonnée, vous, madame, dé-clara effrontément monsieur Méchinet. Le pis qu'on puisse sup-poser c'est que votre mari vous ait dit quelque chose du crime avant de le commettre…

– Monsieur… si vous nous connaissiez…

– Attendez… Votre commerce ne va pas très bien, nous a-t-on dit, vous étiez gênés…

– Momentanément, oui, en effet…

– Votre mari devait être malheureux et inquiet de cette si-tuation précaire… Il devait en souffrir surtout pour vous, qu'il adore, pour vous, qui êtes jeune et belle… Pour vous, plus que pour lui, il devait désirer ardemment les jouissances du luxe et les satisfactions d'amour-propre que procure la fortune…

– Monsieur, encore une fois, mon mari est innocent…

D'un air réfléchi, monsieur Méchinet parut s'emplir le nez de tabac, puis tout à coup :

– Alors, sacrebleu ! comment expliquez-vous ses aveux !… Un innocent qui se déclare coupable au seul énoncé du crime dont il est soupçonné, c'est rare, cela, madame, c'est prodi-gieux !

Une fugitive rougeur monta aux joues de la jeune femme.

Pour la première fois, son regard, jusqu'alors droit et clair, se troubla et vacilla.

– Je suppose, répondit-elle d'une voix peu distincte, et avec un redoublement de larmes, je crois que mon mari, saisi d'épouvante et de stupeur, en se voyant accusé d'un si grand crime, a perdu la tête.

Monsieur Méchinet hocha la tête.

– À la grande rigueur, prononça-t-il, on pourrait admettre un délire passager… mais ce matin, après toute une longue nuit de réflexions, monsieur Monistrol persiste dans ses premiers aveux.

Était-ce vrai ? Mon digne voisin prenait-il cela sous son bonnet, ou bien, avant de venir me chercher, était-il allé pren-dre langue au dépôt ?

Quoi qu'il en soit, la jeune femme parut près de s'évanouir, et cachant sa tête entre ses mains, elle murmura :

– Seigneur Dieu !… Mon pauvre mari est devenu fou.

Ce n'était pas là, il s'en faut, mon opinion.

Persuadé, désormais, que j'assistais à une comédie et que le grand désespoir de cette jeune femme n'était que mensonge, je me demandais si, pour certaines raisons qui m'échappaient, elle n'avait pas déterminé le parti terrible pris par son mari, et si, lui innocent, elle ne connaissait pas le vrai coupable.

Mais monsieur Méchinet n'avait pas l'air d'un homme qui en cherche si long.

Après avoir adressé à la jeune femme quelques consola-tions trop banales pour l'engager en quoi que ce soit, il en était venu à lui donner à entendre qu'elle dissiperait bien des préven-tions en se prêtant de bonne grâce à une minutieuse perquisi-tion de son domicile.

Cette ouverture, elle la saisit avec un empressement qui n'était pas feint.

– Cherchez, messieurs, nous dit-elle, examinez, fouillez partout… C'est un service que vous me rendrez… Et ce ne sera pas long… Nous n'avons en nom que la boutique, l'arrière-boutique où nous sommes, la chambre de notre bonne au sixième, et une petite cave… Voici les clefs de partout.

À mon vif étonnement, monsieur Méchinet accepta, et il parut se livrer aux plus exactes comme aux plus patientes inves-tigations.

Où voulait-il en venir ?… Il ne pouvait pas n'avoir pas quel-que but secret, car ces recherches, évidemment, ne devaient aboutir à rien. Dès qu'en apparence il eut terminé :

– Reste la cave à explorer, fit-il.

– Je vais vous y conduire, monsieur, dit madame Monis-trol.

Et aussitôt, s'armant d'une bougie allumée, elle nous fit traverser une cour où l'arrière-boutique avait une seconde issue, et nous guida à travers un escalier fort glissant, jusqu'à une porte qu'elle nous ouvrit en nous disant :

– C'est là… entrez, messieurs.

Je commençais à comprendre.

D'un regard prompt et exercé, mon digne voisin avait exa-miné la cave. Elle était misérablement tenue et plus misérable-ment montée. Dans un coin était debout un petit tonneau de bière, et juste en face, assujettie sur des bûches, se trouvait une barrique de vin, munie d'une cannelle de bois pour tirer à même. À droite, sur des tringles de fer, étaient rangées une cin-quantaine de bouteilles pleines.

Ces bouteilles, monsieur Méchinet ne les perdait pas de vue, et il trouva l'occasion de les déranger une à une.

Et ce que je vis, il le remarqua : pas une d'elles n'était ca-chetée de cire verte.

Donc, le bouchon ramassé par moi, et qui avait servi à ga-rantir la pointe de l'arme du meurtrier, ne sortait pas de la cave des Monistrol.

– Décidément, fit monsieur Méchinet, en affectant un cer-tain désappointement, je ne trouve rien… nous pouvons remon-ter.

C'est ce que nous fîmes, mais non dans le même ordre qu'en descendant, car au retour je marchais le premier…

Ce fut donc moi qui ouvris la porte de l'arrière-boutique, et tout aussitôt le chien des époux Monistrol se précipita sur moi en aboyant avec tant de fureur que je me jetai en arrière.

– Diable ! il est méchant votre chien ! dit monsieur Méchi-net à la jeune femme.

Déjà, d'un geste de la main elle l'avait écarté.

– Non, certes, il n'est pas méchant, fit-elle ; seulement il est bon de garde… Nous sommes bijoutiers, plus exposés aux vo-leurs que les autres, nous l'avons dressé…

Machinalement, ainsi qu'on fait toujours quand on a été menacé par un chien, j'appelai celui-ci, par son nom, que je sa-vais :

– Pluton !… Pluton !…

Mais lui, au lieu d'approcher, reculait en grondant, mon-trant ses dents aiguës.

– Oh ! il est inutile que vous l'appeliez, fit étourdiment ma-dame Monistrol, il ne vous obéira pas.

– Tiens !… pourquoi cela ?

– Ah ! c'est qu'il est fidèle, comme tous ceux de sa race, il ne connaît que son maître et moi…

Ce n'était rien en apparence, cette phrase.

Elle fut pour moi comme un trait de lumière… Et, sans ré-fléchir, plus prompt que je ne le serais aujourd'hui :

– Où donc était-il, madame, ce chien si fidèle, le soir du crime ? demandai-je.

Tel fut l'effet que lui produisit cette question à brûle-pourpoint, qu'elle faillit lâcher le bougeoir qu'elle tenait encore.

– Je ne sais pas, balbutia-t-elle, je ne me rappelle pas…

– Peut-être avait-il suivi votre mari…

– En effet, oui, il me semble maintenant me le rappeler…

– C'est donc qu'il est dressé à suivre les voitures, car vous nous avez dit avoir conduit votre mari jusqu'à l'omnibus !

Elle se taisait, et j'allais poursuivre, quand monsieur Mé-chinet m'interrompit. Bien loin de profiter du trouble de la jeune femme, il parut prendre à tâche de la rassurer, et après lui avoir bien recommandé d'obéir à la citation du juge d'instruc-tion, il m'entraîna.

Puis, quand nous fûmes dehors :

– Perdez-vous donc la tête ? me dit-il.

Le reproche me blessa.

– Est-ce donc perdre la tête, fis-je, que de trouver la solu-tion du problème ?… Or, je l'ai, cette solution… Le chien de Mo-nistrol nous guidera jusqu'à la vérité.

Ma vivacité fit sourire mon digne voisin, et d'un ton pater-nel :

– Vous avez raison, me dit-il, et je vous ai bien compris… Seulement, si madame Monistrol a pénétré vos soupçons, avant ce soir, le chien sera mort ou aura disparu.

XI

J'avais commis une imprudence énorme, c'est vrai…

Je n'en avais pas moins trouvé le défaut de la cuirasse, ce joint par où on désarticule le plus solide système de défense.

Moi, conscrit volontaire, j'avais vu clair là où le vieux rou-tier de la sûreté s'égarait à tâtons.

Un autre peut-être eût été jaloux et m'en eût voulu. Lui, non.

Il ne songeait qu'à tirer parti de mon heureuse découverte, et comme il le disait, ce ne devait pas être la mer à boire, main-tenant que la prévention s'appuyait sur un point de départ posi-tif.

Nous entrâmes donc dans un restaurant voisin pour tenir conseil tout en déjeunant.

Et voici où en était le problème, qui, l'heure d'avant, sem-blait insoluble.

Il nous était prouvé jusqu'à l'évidence que Monistrol était innocent. Pourquoi il s'était avoué coupable ? nous pensions bien le deviner, mais la question n'était pas là pour le moment.

Nous étions également sûrs que madame Monistrol n'avait pas bougé de chez elle le soir du meurtre… Mais tout démontrait qu'elle était moralement complice du crime, qu'elle en avait eu connaissance, si même elle ne l'avait conseillé et préparé, et que par contre elle connaissait très bien l'assassin…

Qui était-il donc, cet assassin ?…

Un homme à qui le chien de Monistrol obéissait comme à ses maîtres, puisqu'il s'en était fait suivre en allant aux Batignol-les…

Donc, c'était un familier de la maison Monistrol.

Il devait haïr le mari, cependant, puisqu'il avait tout com-biné avec une infernale adresse pour que le soupçon du crime retombât sur cet infortuné.

Il fallait, d'un autre côté, qu'il fût bien cher à la femme, puisque le connaissant elle ne le livrait pas, lui sacrifiant sans hésiter son mari…

Donc…

Oh ! mon Dieu ! la conclusion était toute formulée. L'assas-sin ne pouvait être qu'un misérable hypocrite, qui avait abusé de l'affection et de la confiance du mari pour s'emparer de la femme.

Bref, madame Monistrol, mentant à sa réputation, avait certainement un amant, et cet amant, nécessairement était le coupable…

Tout plein de cette certitude, je me mettais l'esprit à la tor-ture pour imaginer quelque ruse infaillible qui nous conduisît jusqu'à ce misérable.

– Et voici, disais-je, à monsieur Méchinet, comment nous devons, je pense, opérer… Madame Monistrol et l'assassin ont dû convenir qu'après le crime ils resteraient un certain temps sans se voir ; c'est de la prudence la plus élémentaire… Mais croyez que l'impatience ne tardera pas à gagner la femme, et qu'elle voudra revoir son complice… Placez donc près d'elle un observateur qui la suivra partout, et avant deux fois quarante-huit heures l'affaire est dans le sac…

Acharné après sa tabatière vide, monsieur Méchinet de-meura un moment sans répondre, mâchonnant entre ses dents je ne sais quelles paroles inintelligibles.

Puis tout à coup, se penchant vers moi :

– Vous n'y êtes pas, me dit-il. Le génie de la profession, vous l'avez, c'est sûr, je ne vous le conteste pas, mais la pratique vous fait défaut… Je suis là, moi, par bonheur… Quoi ! une phrase à propos du crime vous met sur la piste, et vous ne pour-suivez pas…

– Comment cela ?

– Il faut l'utiliser, ce caniche fidèle.

– Je ne saisis pas bien…

– Alors sachez attendre… Madame Monistrol sortira vers deux heures, pour être à trois au Palais de Justice, la petite bonne sera seule à la boutique… vous verrez, je ne vous dis que cela !…

Et en effet, j'eus beau insister, il ne voulut rien dire de plus, se vengeant de sa défaite par cette bien innocente malice. Bon gré mal gré, je dus le suivre au café le plus proche, où il me força de jouer aux dominos.

Je jouais mal, préoccupé comme je l'étais, et il en abusait sans vergogne pour me battre, lorsque la pendule sonna deux heures.

– Debout, les hommes du poste ! me dit-il en abandonnant ses dés.

Il paya, nous sortîmes, et l'instant d'après nous étions de nouveau en faction sous la porte cochère, d'où nous avions étu-dié les abords du magasin Monistrol.

Nous n'y étions pas depuis dix minutes, quand madame Monistrol apparut sur le seuil de sa boutique, vêtue de noir, avec un grand voile de crêpe, comme une veuve.

– Jolie toilette d'instruction ! grommela monsieur Méchi-net.

Elle adressa quelques recommandations à sa petite domes-tique et ne tarda pas à s'éloigner.

Patiemment, mon compagnon attendit cinq grandes minu-tes, et quand il supposa la jeune femme déjà loin :

– Il est temps, me dit-il.

Et pour la seconde fois nous pénétrâmes dans le magasin de bijouterie.

La petite bonne y était seule, assise dans le comptoir, gri-gnotant pour se distraire quelque morceau de sucre volé à sa patronne.

Dès que nous parûmes, elle nous reconnut, et toute rouge et un peu effrayée, elle se dressa.

Mais sans lui laisser le temps d'ouvrir la bouche :

– Où est madame Monistrol ? demanda monsieur Méchi-net.

– Sortie, monsieur.

– Vous me trompez… Elle est là, dans l'arrière-boutique.

– Messieurs, je vous jure que non… Regardez-y, plutôt.

C'est de l'air le plus contrarié que monsieur Méchinet se frappait le front, en répétant :

– Comme c'est désagréable, mon Dieu !… comme cette pauvre madame Monistrol va être désolée…

Et la petite bonne le regardant bouche béante, l'œil arrondi d'étonnement :

– Mais au fait, continua-t-il, vous, ma jolie fille, vous pou-vez peut-être remplacer votre patronne… Si je reviens, c'est que j'ai perdu l'adresse du monsieur qu'elle m'avait prié de visiter…

– Quel monsieur ?…

– Vous savez bien, monsieur… Allons, bon, voici que j'ou-blie son nom, maintenant !… Monsieur… parbleu ! vous ne connaissez que lui… Ce monsieur à qui votre diable de chien obéit si bien…

– Ah ! monsieur Victor…

– C'est cela, juste… Que fait-il ce monsieur ?

– Il est ouvrier bijoutier… C'est un grand ami de mon-sieur… Ils travaillaient ensemble, quand monsieur était ouvrier bijoutier avant d'être patron, et c'est même pour cela qu'il fait tout ce qu'il veut de Pluton…

– Alors, vous pouvez me dire où il demeure ce monsieur Victor…

– Certainement. Il demeure rue du Roi-Doré, numéro 23.

Elle paraissait toute heureuse, la pauvre fille, d'être si bien informée, et moi, je souffrais, de l'entendre ainsi dénoncer, sans s'en douter, sa patronne…

Plus endurci, monsieur Méchinet n'avait pas de ces délica-tesses.

Et même, nos renseignements obtenus, c'est par une triste raillerie qu'il termina la scène…

Au moment où j'ouvrais la porte pour nous retirer :

– Merci, dit-il à la jeune fille, merci ! Vous venez de rendre un fier service à madame Monistrol, et elle sera bien contente…

XII

Aussitôt sur le trottoir, je n'eus plus qu'une idée.

Ajuster nos flûtes et courir rue du Roi-Doré, arrêter ce Vic-tor, le vrai coupable, bien évidemment.

Un mot de monsieur Méchinet tomba comme une douche sur mon enthousiasme.

– Et la justice ! me dit-il. Sans un mandat du juge d'ins-truction, je ne puis rien… C'est au Palais de Justice qu'il faut courir…

– Mais nous y rencontrerons madame Monistrol, et si elle nous voit, elle fera prévenir son complice…

– Soit, répondit monsieur Méchinet, avec une amertume mal déguisée, soit !… le coupable s'évadera et la forme sera sau-vée… Cependant, je pourrai prévenir ce danger. Marchons, mar-chons plus vite.

Et de fait, l'espoir du succès lui donnait des jambes de cerf. Arrivé au Palais, il gravit quatre à quatre le raide escalier qui conduit à la galerie des juges d'instruction, et, s'adressant au chef des huissiers, il lui demanda si le magistrat chargé de l'af-faire du petit vieux des Batignolles était dans son cabinet.

– Il y est, répondit l'huissier, avec un témoin, une jeune dame en noir.

– C'est bien elle ! me dit mon compagnon.

Puis à l'huissier :

– Vous me connaissez, poursuivit-il… Vite, donnez-moi de quoi écrire au juge un petit mot que vous lui porterez.

L'huissier partit avec le billet, traînant ses chausses sur le carreau poussiéreux, et ne tarda pas à revenir nous annoncer que le juge nous attendait au n° 9.

Pour recevoir monsieur Méchinet, le magistrat avait laissé madame Monistrol dans son cabinet, sous la garde de son gref-fier, et avait emprunté la pièce d'un de ses confrères.

– Qu'y a-t-il ? demanda-t-il d'un ton qui me permit de me-surer l'abîme qui sépare un juge d'un pauvre agent de la sûreté.

Brièvement et clairement, monsieur Méchinet exposa nos démarches, leurs résultats et nos espérances.

Faut-il le dire, le magistrat ne sembla guère partager nos convictions.

– Mais puisque Monistrol avoue !… répétait-il avec une obstination qui m'exaspérait.

Cependant, après bien des explications :

– Je vais toujours signer un mandat, dit-il.

En possession de cette pièce indispensable, monsieur Mé-chinet s'envola si lestement que je faillis tomber en me précipi-tant à sa suite dans les escaliers… Un cheval de fiacre ne nous eût pas suivis…

Je ne sais pas si nous mîmes un quart d'heure à nous ren-dre rue du Roi-Doré.

Mais une fois là :

– Attention ! me dit monsieur Méchinet.

Et c'est de l'air le plus posé qu'il s'engagea dans l'allée étroite de la maison qui porte le numéro 23.

– Monsieur Victor ? demanda-t-il au concierge.

– Au quatrième, la porte à droite dans le corridor.

– Est-il chez lui ?

– Oui.

Monsieur Méchinet fit un pas vers l'escalier, puis semblant se raviser :

– Il faut que je le régale d'une bonne bouteille, ce brave Victor, dit-il au portier… Chez quel marchand de vin va-t-il, par ici ?…

– Chez celui d'en face.

Nous y fûmes d'un saut, et d'un ton d'habitué monsieur Méchinet commanda :

– Une bouteille, s'il vous plaît, et du bon… du cachet vert.

Ah ! par ma foi ! cette idée ne me fût pas venue, en ce temps-là ! Elle était bien simple, pourtant.

La bouteille nous ayant été apportée, mon compagnon ex-hiba le bouchon trouvé chez le sieur Pigoreau, dit Anténor, et il nous fut aisé de constater l'identité de la cire.

À notre certitude morale, se joignait désormais une certi-tude matérielle, et c'est d'un doigt assuré que monsieur Méchi-net frappa à la porte de Victor.

– Entrez ! nous cria une voix bien timbrée.

La clef était sur la porte, nous entrâmes, et dans une cham-bre fort propre, j'aperçus un homme d'une trentaine d'années, fluet, pâle et blond, qui travaillait devant un établi. Notre pré-sence ne parut pas le troubler.

– Que voulez-vous ? demanda-t-il poliment.

Monsieur Méchinet s'avança jusqu'à lui, et le saisissant par le bras :

– Au nom de la loi, dit-il, je t'arrête !

L'homme devint livide, mais ne baissa pas les yeux.

– Vous moquez-vous de moi ?… dit-il d'un air insolent. Qu'est-ce que j'ai fait ?…

Monsieur Méchinet haussa les épaules.

– Ne fais donc pas l'enfant ! répondit-il, ton compte est ré-glé… On t'a vu sortir de chez le père Anténor, et j'ai dans ma poche le bouchon dont tu t'es servi pour empêcher ton poignard de s'épointer…

Ce fut comme un coup de poing sur la nuque du miséra-ble… Il s'écrasa sur sa chaise en bégayant :

– Je suis innocent…

– Tu diras cela au juge, fit bonnement monsieur Méchinet, mais je crains bien qu'il ne te croie pas… Ta complice, la femme Monistrol, a tout avoué…

Comme s'il eût été mû par un ressort, Victor se redressa.

– C'est impossible !… s'écria-t-il. Elle n'a rien su…

– Alors tu as fait le coup tout seul ?… Très bien !… C'est toujours autant de confessé.

Puis s'adressant à moi en homme sûr de son fait :

– Cherchez donc dans les tiroirs, cher monsieur Godeuil, poursuivit monsieur Méchinet, vous y trouverez probablement le poignard de ce joli garçon, et très certainement les lettres d'amour et le portrait de sa dulcinée.

Un éclair de fureur brilla dans l'œil de l'assassin et ses dents grincèrent, mais la puissante carrure et la poigne de fer de monsieur Méchinet éteignirent en lui toute velléité de résis-tance.

Je trouvai d'ailleurs dans un tiroir de la commode tout ce que mon compagnon m'avait annoncé.

Et vingt minutes plus tard, Victor, « proprement emballé » – c'est l'expression – dans un fiacre, entre monsieur Méchinet et moi, roulait vers la préfecture de police.

– Quoi, me disais-je, stupéfié de la simplicité de la scène, l'arrestation d'un assassin, d'un homme promis à l'échafaud, ce n'est que cela !…

Je devais plus tard apprendre à mes dépens qu'il est des criminels plus terribles…

Celui-ci, dès qu'il se vit dans la cellule du dépôt, se sentant perdu, s'abandonna et nous dit son crime par le menu.

Il connaissait, nous déclara-t-il, de longue date le père Pi-goreau et en était connu. Son but, en l'assassinant, était surtout de faire retomber sur Monistrol le châtiment du crime. Voilà pourquoi il s'était habillé comme Monistrol et s'était fait suivre de Pluton. Et une fois le vieillard assassiné, il avait eu l'horrible courage de tremper dans le sang le doigt du cadavre pour tracer ces cinq lettres : Monis, qui avaient failli perdre un innocent.

– Et c'était joliment combiné, allez, nous disait-il avec une cynique forfanterie… Si j'avais réussi, je faisais d'une pierre deux coups : je me débarrassais de mon ami Monistrol que je hais et dont je suis jaloux, et j'enrichissais la femme que j'aime…

C'était simple et terrible, en effet.

– Malheureusement, mon garçon, objecta monsieur Mé-chinet, tu as perdu la tête au dernier moment… Que veux-tu ! on n'est jamais complet !… Et c'est la main gauche du cadavre que tu as trempée dans le sang…

D'un bond, Victor se dressa.

– Quoi ! s'écria-t-il, c'est là ce qui m'a perdu !…

– Juste !

Du geste du génie méconnu, le misérable leva le bras vers le ciel.

– Soyez donc artiste ! s'écria-t-il.

Et nous toisant d'un air de pitié, il ajouta :

– Le père Pigoreau était gaucher !

Ainsi, c'est à une faute de l'enquête qu'était due la décou-verte si prompte du coupable.

Cette leçon ne devait pas être perdue pour moi. Je me la rappelai, par bonheur, dans des circonstances bien autrement dramatiques, que je dirai plus tard.

Le lendemain, Monistrol fut mis en liberté.

Et comme le juge d'instruction lui reprochait ses aveux mensongers qui avaient exposé la justice à une erreur terrible, il n'en put tirer que ceci :

– J'aime ma femme, je voulais me sacrifier pour elle, je la croyais coupable…

L'était-elle, coupable ? Je le jurerais.

On l'arrêta, mais elle fut acquittée par le jugement qui condamna Victor aux travaux forcés à perpétuité.

Monsieur et madame Monistrol tiennent aujourd'hui un débit de vins mal famé sur le cours de Vincennes… L'héritage de leur oncle est loin ; ils sont dans une affreuse misère.



À propos de cette édition électronique

Texte libre de droits.

Corrections, édition, conversion informatique et publication par le groupe :

Ebooks libres et gratuits http://fr.groups.yahoo.com/group/ebooksgratuits

Adresse du site web du groupe : http://www.ebooksgratuits.com



Avril 2007



– Élaboration de ce livre électronique :

Les membres de Ebooks libres et gratuits qui ont participé à l'élaboration de ce livre, sont : Fred, Patrick2 et Coolmicro.

– Dispositions :

Les livres que nous mettons à votre disposition, sont des textes li-bres de droits, que vous pouvez utiliser librement, à une fin non commerciale et non professionnelle. Tout lien vers notre site est bienvenu…

– Qualité :

Les textes sont livrés tels quels sans garantie de leur intégrité par-faite par rapport à l'original. Nous rappelons que c'est un travail d'amateurs non rétribués et que nous essayons de promouvoir la culture littéraire avec de maigres moyens.

Votre aide est la bienvenue !

VOUS POUVEZ NOUS AIDER À FAIRE CONNAÎTRE CES CLASSIQUES LITTÉRAIRES.

Disponible sur Google Play

Nouveautés


Les Auteurs les plus lus