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Illustration: Elle a dit Non - Gabriel Maurière

Elle a dit Non

(Version Intégrale)

Enregistrement : Audiocite.net

Lu par Sabine
Livre audio de 07min
Fichier mp3 de 6,7 Mo

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Musique :  
Gouttelettes d'eau sur la rivière http://incompetech.com/music/royalty-free/
 
Illustration: https://fr.wikisource.org/wiki/Elle_a_dit_:_Non_!
 




Gabriel Maurièrede son vrai nom Henri Legrand, est un écrivain et pédagogue français (1873 – 1930)
 

Elle a dit : Non !
« Floréal » N°3 du 21 janvier 1922.
 

Elle a dit : Non ! ce soir-là, dans un parc où la brume argentait les masses étagées des verdures, pareilles à de beaux décors tendus pour une solennité d’amour. Le silence reposait sur les eaux calmes. La barque s’en allait doucement sur la pente insensible du fleuve comme vers une mystérieuse destinée… Une attente immense régnait : l’âme de Jacques lui semblait s’élargir, se diluer dans le crépuscule, emplir la vallée… La jeune fille était brune et pâle comme dans un poème romantique. Un oui, un non, flottaient dans l’air. C’est le non qui s’est posé. Pourquoi ? Parce que son regard a suivi un éphémère sur les herbes ? parce que le remous de la barque l’a distraite ? pour rien, peut-être parce qu’elle pensait : oui ?  

Elle a dit : Non ! et ce n’est pas même à une demande d’aveu qu’elle répondait. C’était à une de ces questions banales auxquelles celui qui interroge attache parfois un sens beaucoup plus grand que les mots. Il disait simplement :
— Viendrez-vous demain, comme ce soir ?
Elle laissa tomber un non, négligemment, en caressant du doigt l’eau fuyante.  

Il soupira, assez fort pour que sa désillusion fut manifeste. Déjà, tout à l’heure, elle avait répondu avec la même indifférence à une question où il avait mis tant de volonté, tant de désir, ramassé tant de lui-même qu’elle aurait dû comprendre… C’était une étape sur la pente de l’aveu : il attendait un encouragement, un sourire, une inflexion tendre de la voix. Elle ne s’apercevait de rien ; elle jouissait nonchalamment de la paix du soir. L’instant d’après, elle eût été surprise sans doute, s’il lui eût rappelé sa réponse… Mais voilà ! il ne le savait pas ! Tout ce qu’il pouvait faire, c’était construire autour d’elle un merveilleux décor de bonheur où elle passait, parée des fraîches couleurs des amours de vingt ans.  

Il poussa nerveusement son aviron : elle le regarda. Il répéta ses paroles avec un accent de dépit dont elle s’aperçut :
— Alors, vous ne viendrez pas ?
Elle hocha la tête et ce fut tout. Il ramena la barque. La nuit tombait comme une loque sombre devant les beaux feux du soir…  

Il y avait trente ans de cela. Depuis lors, il s’était, par dépit, jeté dans les bras d’une femme qui le guettait, qu’il n’aimait pas et qu’il perdit tôt. Sa jeunesse chavira dans la vie médiocre et difficile. 

Maintenant, pour lui, chaque jour entassait ses heures comme un vieux buveur abruti ses soucoupes dans le fond d’un estaminet. Ce n’est pas que son amour passé fut tel qu’un chagrin sans trêve rongeât sa vie. Mais il était sans racines et à la merci des courants. Son existence devint veule et poisseuse, comme une épave gluante qui glisse le long des estacades, avec des hauts et des bas, coulant dans les bas-fonds, revenant à la lumière au gré des lames. À cinquante ans, il est là, sur une banquette de café borgne, le poil piquant et raide, des pellicules sur son veston, un nez qui s’allonge en grosse goutte de chair vineuse, la paupière sanglante et une larme qui renaît sans cesse au coin de l’œil.  

Cependant, dans ses yeux qui s’ouvrent au niveau de son verre, un lumineux spectacle revient chaque soir, quand l’alcool excite les dernières cellules vivantes de son cerveau… Une barque glisse sur les eaux ; le soir de province est vaporeux et bleu : la ceinture des vieux remparts enserre les vieilles maisons comme une gerbe paisible… La jeune fille est brune et pâle… comme dans les poèmes romantiques. Elle a dit oui, et ils passent tous deux dans la vie comme passeraient des anges sur des nuées. Tout ce qu’il a recueilli de visions heureuses s’agrège à ce tableau. Voici la villa des rêves, où les fleurs sont amoureuses du jour, le jardin pareil à une brassée de joies, la vie unie et régulière où les heures défilent comme dans un jeu où à tout coup l’on gagne…  

Ce soir-là, soir de mai, il est entré dans ce petit café du quartier de Javel, étroit et sombre. Comme il est là depuis un moment et qu’il n’a rien commandé, une voix de femme l’interpelle :
— Qu’est-ce qu’il faut vous servir, monsieur ?
Il a levé la tête lentement — ne sachant si c’est son rêve qui se poursuit et s’il a bien entendu. Cette voix ne retentissait-elle pas tout à l’heure sur le chemin de ses souvenirs ?… Il se lève à demi, se trouble et ne répond rien. Aussi, tout en lui tournant le dos, la femme répète la question, puis elle le regarde…
Étonné, il balbutie :
— Un amer-citron.
Il fixe les yeux sur elle, la bouche entr’ouverte, la main tremblante sur le pied de son verre… Serait-ce elle ? Peu à peu, il retrouve les traits connus, qui apparaissent tour à tour comme les choses familières qu’on découvre dans une demi-obscurité… Non ! ce serait elle, cette femme épaisse et lourde, aux cheveux grisonnants et rares ?  

Elle l’a servi… Il ne doute plus maintenant : au coin de la lèvre, ce grain touffu, ce fut autrefois la mouche friponne qu’il adora ; ces yeux fatigués, cette misère, cette déchéance pareille à la sienne, c’est tout ce qui reste de ce qu’il chérit. Allons, buvons ! Et il jette dans son gosier… Machinalement, pourtant, il met la main à son col où s’affaisse un nœud de cravate qu’il tente de rajeunir, à ses cheveux rares qu’il ramène de ses tempes vers son front. Mais elle ne l’a pas reconnu — et c’est tant mieux. Laissant son argent sur le marbre, sans la rappeler, il s’en va, il s’enfuit, rasant les murs, comme s’il craignait d’être vu ; puis, il tombe sur un banc, ses derniers ressorts brisés. Marmonnant tout bas, il tente de reconstruire son rêve, d’évoquer devant sa route grise et boueuse, les belles scènes colorées et vivantes d’autrefois, la villa heureuse, les allées rectilignes de la vie paisible et honorée… Mais, hélas ! rien, rien ne revient plus : et, dans la dernière étape de sa déchéance, le pauvre homme a perdu le talisman qui lui ouvrait de loin, en un éblouissement d’un instant, les portes de l’Éden.

 
 
Source: https://fr.wikisource.org/wiki/Elle_a_dit_:_Non_!

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