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Illustration: Maurin des Maures-Chap40-44 - Jean Aicard

Maurin des Maures-Chap40-44


Enregistrement : Audiocite.net
Publication : 2010-05-19

Lu par Alain Bernard
Livre audio de 1h38min
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Maurin des Maures
Jean Aicard
1908


CHAPITRE XL. De la mémorable conversation qu'eurent ensemble Maurin des Maures et son ami Caboufigue, ex-roi des nègres, berger de crocodiles, conservateur radical et candidat à la députation.

Le premier magistrat de Gonfaron fit envoyer à qui de droit son procès-verbal qui suivit le cours ordinaire.

« Insulte à un agent de la force publique et à un magistrat dans l'exercice de ses fonctions ! » En France, rien n'est plus grave ; dans ce pays de liberté, l'insulte à un honnête citoyen ne se paie pas ou coûte vingt sous à peine, tandis que le juste reproche à un policier indigne s'expie dans les fers des sombres cachots, ce qui a fait dire à un illustre républicain de Venise voyageant en France : « Vive le roi d'Italie ! »

Le procès-verbal Gonfaronnais réveilla contre Maurin plusieurs griefs endormis. Les journaux du département, chacun selon sa couleur politique, avaient raconté l'histoire de saint Martin avec des commentaires aggravants. Les uns dans l'intention d'exagérer la faute de Maurin, les autres pour exalter sa gloire dénaturèrent si bien les faits que l'aventure fut connue en haut lieu ; et, à cette occasion, les coupures des journaux constituèrent au ministère de l'Intérieur, malgré les explications favorables du préfet du Var, un dossier ambigu concernant Maurin, dit le roi des Maures ou le don Juan des Maures, « personnage à surveiller ».

« Qu'on nous amène, une fois pour toutes, ce diable d'homme qui fait trop parler de lui ! » déclara le parquet.

Toutes les brigades furent avisées et Alessandri trouva des prétextes pour faire sur les routes des Maures de plus fréquentes incursions.

Maurin fut prévenu par M. Rinal, qu'avait prévenu M. Cabissol. Rendez-vous fut pris chez M. Rinal entre ces trois personnages.

« Vous êtes incorrigible, Maurin, dit Cabissol, mais vous suivez votre nature et il serait un peu ridicule d'insister. Cependant, tâchez, nous vous en prions, de vous résister un peu à vous-même. Surtout, évitez plus que jamais la rencontre des gendarmes. Ne faites pas quelque sottise qui achèverait de vous mettre à dos les pouvoirs constitués. Cette alerte passera comme le reste. En attendant, les élections approchent et je suis chargé de vous prier : premièrement de préparer çà et là, au hasard de vos promenades, la candidature Vérignon ; deuxièmement de combattre celle du comte de Siblas qui peut nous gêner beaucoup ; troisièmement d'empêcher, s'il se peut, celle de votre ami Caboufigue.

– Caboufigue se présente ! dit Maurin suffoqué d'étonnement. Ah ! par exemple, celle-là elle empoisse !

– Il en a parlé ; il n'est pas sans influence. Il est énormément riche ; il a doté telle commune d'une fontaine Wallace, telle autre d'un buste de la République en fonte bronzée. Donc, il peut nous gêner beaucoup.

– Caboufigue se présente ! murmurait Maurin stupéfait. Ah ! ben, ce n'est donc pas à Gonfaron seulement que les ânes veulent voler ! Vous pouvez compter que je parlerai à Caboufigue.

« Nous avons été pauvres ensemble quand j'avais huit ans et qu'il en avait seize. Nous fûmes alors mousses sur le même bateau de pêche. Il bedonnait déjà, le porc ! Nous nous roulions ensemble, à moitié nus, sur les plages de Cavalaire et du Lavandou. Depuis, il a fait fortune dans les mers lointaines, au diable ; on dit qu'il a été roi chez les nègres ; il s'est enrichi, je crois, dans les dents d'éléphants et dans les peaux humaines… Vous pouvez compter que je le verrai et que je lui dirai ce qu'il faut ! Caboufigue député ! Ah ! non, je ne verrai pas ça ! j'en ferais une maladie, misère de moi ! »

Il ajouta avec un accent d'ironie impayable :

« Qu'on le décore, passe ! mais député, représentant du peuple ! ah ! non, pas ça ! et j'en fais mon affaire ! »

Le lendemain matin, Maurin emprunta l'embarcation d'un de ses amis, pêcheur au Lavandou, pour se rendre à Porquerolles, l'une des îles d'Hyères. Il emportait son fusil et il avait Hercule avec lui.

Le vent était favorable. Il hissa la voile et se mit à la barre. L'embarcation, inclinée, la quille presque hors de l'eau, filait comme une mouette.

Jamais les chevaux des gendarmes ne pourraient suivre Maurin par ce chemin-là !

Maurin allait rendre visite à son vieux collègue Caboufigue.

Caboufigue était, comme Maurin, un enfant de Saint-Tropez. Mais Caboufigue, neveu d'un oncle propriétaire de chênes-lièges, ayant hérité, vers l'âge de vingt ans, d'une honnête aisance, s'était lancé dans les affaires. Il s'était fait armateur. Il n'avait qu'une instruction sommaire, mais il se trouva qu'il avait le génie du négoce et de la finance. Il avait entrepris plus d'un voyage d'où il était vraiment revenu cousu d'or et chargé d'or.

Ce personnage bizarre avait été roi quelque temps d'une peuplade de nègres chasseurs, tributaires du négus Ménélik. Plus tard, il avait été, durant trois années, un peu médecin du shah de Perse qui, disait-on, l'avait payé d'une cargaison de pierres précieuses.

Caboufigue était trente fois millionnaire et il était en passe de doubler sa fortune, grâce à une opération extraordinaire qu'il dirigeait en Amérique. Au fond, c'était une manière d'homme de génie. Le génie des affaires n'exige pas l'élévation des idées et des sentiments. C'est même souvent le contraire. Caboufigue, sous sa redingote établie par l'un des meilleurs faiseurs parisiens, avait l'air d'un roulier normand plutôt que d'un parvenu provençal. Il continuait à s'exprimer dans un français canaille semé de locutions triviales. Il parlait, si l'on veut, la langue de Maurin. Mais Maurin la parlait en homme de la nature et Caboufigue en homme des rues. Cependant Caboufigue avait trois secrétaires, tous trois licenciés en droit.

Caboufigue, qui avait quarante-deux ans, avait épousé dans sa jeunesse la fille d'une épicière de Sainte-Maxime, Amélie, qu'il appelait Mélia et qui savait à peine lire, mais qui prenait encore aujourd'hui, à quarante ans, des leçons de grammaire, d'orthographe, de piano, de mandoline et de danse.

Sa femme et lui avaient, comme beaucoup d'autres parvenus, le goût le plus vif pour la noblesse ; mais pourtant, on doit le dire, ils ne reniaient ni leurs origines ni leurs anciens amis. Cela les eût réduits à une quasi-solitude.

Caboufigue avait un fils à Paris, gommeux d'importance, qui venait de temps en temps chasser à Porquerolles avec quelques désœuvrés. Caboufigue possédait l'île de Porquerolles. Il avait fait construire là un magnifique château, d'où l'on apercevait toute la côte avec ses golfes et ses caps, d'un côté jusqu'à Camara, de l'autre jusqu'à Saint-Mandrier et à la rade de Toulon.

Or, Maurin, deux heures après son départ du Lavandou, tranquillement assis sur la terrasse du château de l'île d'or, disait à Caboufigue :

« Pas possible ! alors, tu l'as reconnue ?… à Paris ? C'est bien elle ?

– Voui, c'est bien elle, la mère de Césariot ! Je ne l'avais, d'ailleurs, jamais perdue de vue.

– Et qui a-t-elle épousé ?

– Je ne peux pas te le dire, fit Caboufigue d'un air important… Tu comprends, j'ai de grandes affaires, là-bas, à Paris, avec les plus gros messieurs… je ne veux pas compromettre mes intérêts. Il y a des choses que je ne dois pas dire. Et puis, à quoi ça te servirait-il, hé ?

– Bougre ! fit Maurin, comme ça elle a épousé un si gros monsieur !… quelque préfet peut-être ?

– Mieux que ça !

– Oï ! un général ?

– Mieux que ça !

– Le fils du président de la République ?

– Mieux que ça !

– Noum dé pas Dioù, fit Maurin, si par malheur il y avait encore des rois, je dirais : le roi ? »

Et il ajouta philosophiquement :

« Je crois que je leur porte bonheur à mes femmes. Après m'avoir eu, elles réussissent toutes… Du reste rien ne m'étonne. Tu as bien été roi quelque part, toi.

– Oh ! des nègres », dit modestement Caboufigue.

– Mon Dieu ! tu n'es pas très blanc toi-même », dit finement Maurin en clignant de l'œil vers Caboufigue, comme pour lui faire avouer la noirceur de son âme.

Ils devisaient de la sorte, Maurin « laissant venir » et attendant l'occasion propice pour attaquer la question électorale qu'il était venu régler. Après un moment de silence :

« Tant mieux pour elle, dit Maurin, si elle est devenue une princesse. Qui elle est ou qui elle n'est pas, je n'ai rien à en faire pour le présent, quoique, si je le savais, je n'irais pas trahir « la cause » en mal parlant de la dame d'un de nos seigneurs de la République. Du reste, elle ne m'a fait aucun mal, au contraire.

– En ne pas te révélant son nom, insista Caboufigue, je crois que j'ai raison. J'ai, s'il faut te le dire, de gros interêts communs avec son mari rapport à mon affaire d'Amérique. Il y a là des millions à gagner. Avant dix ans, j'aurai doublé ma fortune.

– Les porcs sont faits pour faire du gras-double, dit sentencieusement Maurin… Il est naturel que tu veuilles doubler ta couenne ! »

Caboufigue enchanté se mit à rire lourdement d'un air d'intelligence.

« Et, lui dit Maurin, est-ce que c'est un secret, ton affaire d'Amérique ?

– Non, dit Caboufigue. Ce n'est pas un secret, vu que mon établissement est fondé. J'ai, à ce jour, un troupeau de cinq mille têtes qui est en plein rendement dans la Floride.

– Des têtes de quoi ? interrogea Maurin.

– D'alligators, dit Caboufigue.

– C'est, je crois, une sorte de bœuf ? demanda Maurin.

– Non, dit Caboufigue, c'est une manière de crocodile.

– Berger de crocodiles, dit Maurin sans s'étonner, ça devait t'arriver, ça, gros goulu ! Et qu'est-ce qu'ils rendent, tes crocodiles ?

– Ils rendent des bottes pour les gentlemen et des bottines pour les ladies. Le prince de Galles m'en a déjà commandé douze paires.

– Et c'est pour arriver à être cordonnier que tu te donnes tant de peines, mon pauvre Caboufigue !

– Cordonnier ! se récria le démocrate Caboufigue indigné.

– Quand tu ferais des savates avec la peau des anges, dit Maurin méprisant, la qualité de la peau ne te changerait pas ton métier…

– C'est une affaire qui étonnera le monde, mon affaire d'alligators, dit Caboufigue. Une affaire d'or. Tout l'hiver, mes bêtes dorment. Donc, elles n'ont pas besoin de nourriture pendant ce temps-là. Et le reste du temps, comme elles n'aiment que la viande gâtée, je les nourris gratis en débarrassant les marchés publics et les fabriques de conserves de toutes leurs pourritures.

– Alors, dit Maurin, que leur restera-t-il, à celles-là ?

– Ce qui m'embête, dit Caboufigue, c'est que les grands alligators ont l'habitude de dévorer les petits.

– Ça ne devrait pas t'étonner, dit Maurin.

– Ça ne m'étonne pas du tout, mais ça me porte préjudice. Il faut que je protège les jeunes. Cela demande, pour la surveillance, un grand personnel, car chaque femelle me donne une soixantaine d'œufs que le mâle guette pour les dévorer ; dès qu'elle les a pondus, la femelle ne s'en occupe plus.

– Aussi, dit Maurin, soixante enfants à la fois ! autant qu'il y a de minutes dans une heure ! Té ! ajouta-t-il, je commence à croire que je suis, comme toi, un homme d'importance, puisque je pourrais gâter de si grosses affaires. Quant à Césariot, sa mère aurait mieux fait de me le confier tout petit, au lieu de me le cacher. Je ne suis pas un de tes alligators, moi !

– Comme ça, dit Caboufigue, tu t'es fait connaître de Césariot ? et tu me disais tout à l'heure que sa manière de se comporter t'inquiète ?

– C'est embêtant pour un chêne, dit Maurin, de voir sortir de sa graine une ortie bonne à pas grand-chose. Quand une fille est devenue mère, on devrait l'estimer pour ça, au lieu qu'on l'encourage à cacher le petit ; et les enfants qu'on abandonne, ça fait des hommes qui s'enragent. J'ai connu trop tard celui-ci. J'étais trop jeune quand je l'ai eu ; ça n'est pas ma faute… S'il tourne bien, il sera de mes héritiers, mais il n'en prend pas la route !

– Il est jeune, il peut changer », dit Caboufigue. Puis, avec un ton de pitié bête parce qu'elle était dédaigneuse :

« Tu aurais dû être riche de naissance. Tu aurais été plus heureux en femmes, car ce n'est pas le nombre qui fait le bonheur.

– Sur cette question, dit Maurin, j'ai mes idées. L'amour et la fortune ne vont pas toujours par la même route. Un pauvre est souvent plus heureux qu'un roi.

– Quand j'étais roi chez les nègres, dit Caboufigue – en assurant sur sa tête son grand chapeau de feutre posé en couronne, un peu en arrière – , j'ai pensé bien souvent qu'il y a une destinée pour chacun de nous, et qu'on ne peut pas la changer. La mienne est dans la richesse et les grandeurs. La tienne, mon brave Maurin, est de transpercer des perdrix, des lièvres et des cœurs de femmes.

– Et des sangliers ! compléta Maurin. J'ai trente-quatre queues de porcs à la maison… une vraie fortune, comme tu vois ! Est-ce que tu ne pourrais pas monter une affaire avec mes queues de cochon ? Je te les donnerais de bon cœur !… Tiens, mon pauvre Caboufigue, apprends que je ne changerais pas avec toi ! J'ai beau te regarder, tu ne sembles pas heureux, Caboufigue. Et tu ne devais pas l'être, même quand tu étais roi…

– Je suis heureux, dit Caboufigue, qui mentait par orgueil : je suis heureux.

– Je suis curieux de ton bonheur, dit Maurin, explique-le-moi.

– Depuis les princes et les ministres, en passant par les préfets et les notaires, pour arriver à mes enfants et à mes domestiques, tout le monde, dit fastueusement Caboufigue, me parle de mon argent, m'en emprunte ou m'en vole !

– Tu as le bonheur facile, dit Maurin. S'il ne faut que te demander ta bourse pour te rendre heureux, passe-la-moi, je te la rendrai.

– Tu me comprends mal ou tu fais semblant, Maurin. J'ai voulu dire que l'or me rend heureux parce qu'il met le monde à mes pieds.

– Le monde ? fit Maurin. Alors, je ne suis pas du monde, car je ne suis pas à tes pieds.

– C'est vrai, fit Caboufigue, tu ne m'as jamais jusqu'ici demandé d'argent. Voilà pourquoi je t'ai toujours aimé.

– Et, dit Maurin, en riant de l'enflure et de la franchise du financier, tu ne m'en as jamais offert !

– En veux-tu ?… un peu ? » dit Caboufigue.

– Ça me coûterait trop cher.

– Et quoi ?

– Un rien de ma liberté.

– Sacré Maurin ! s'écria Caboufigue, sais-tu que tu es un phénomène ! Depuis que j'ai beaucoup d'argent, tu es le seul homme avec qui j'aie pu causer deux heures de file sans qu'il m'ait soutiré cinq francs ou cinq cent mille.

– Et, dit Maurin, je ne t'en soutirerai jamais. L'argent brouille les amis.

– Tu as raison », dit Caboufigue d'un ton de conviction inimitable.

Et il ajouta, en serrant la main de son vieux collègue :

« Pas d'argent entre nous ! »

Là-dessus, pour bien prouver qu'il était heureux, il fit visiter ses nouvelles plantations de végétaux rares et l'aménagement de son château et des dépendances à son hôte, qu'il croyait émerveiller.

« Mon fils et ma femme sont allés à Toulon avec mon yacht. Ils ont profité du beau temps ; tu les verras ; si tu restes jusqu'à demain.

– Non, dit Maurin, si le vent s'y prête, je partirai tout à l'heure ; j'ai plus d'une affaire.

– Je connais la phrase, canaille ! fit gaiement le Crésus de l'île d'or. Ça signifie qu'une petite femme t'attend quelque part, qué ? Tu es donc toujours le même ? un don Juan, le don Juan des Maures, comme s'exprime le percepteur de Collobrières !

– Je mourrai le fusil au poing, déclara Maurin.

– Et la main sur le cœur, conclut Caboufigue. Té ! admire un peu mes cygnes sur mon bassin… J'ai de l'eau à volonté, maintenant, avec des citernes qui me coûtent les yeux de la tête.

– C'est cher, dit Maurin, j'aime mieux avoir mes yeux que posséder tes citernes.

– Et regarde-moi ce port que j'ai creusé à la dynamite.

– Je pensais bien, répliqua Maurin agacé, que tu ne l'as pas creusé avec les dents.

– Et ces faisans sauvages, vé ! là-bas, à qui je fais distribuer des œufs de fourmis trois fois par semaine, au temps des amours !

– Peuh ! dit Maurin, des faisans ! des faisans, ça n'est jamais que des volailles qui font des embarras !

– Quel animal ! dit Caboufigue en frappant sur le ventre de Maurin, rien ne l'étonne !

– Ce qui m'étonnerait, dit Maurin de plus en plus agacé, ce serait de voir un riche ne pas vanter bêtement sa fortune devant un pauvre ! Mais ça, je ne l'ai jamais vu. Sur cette question-là, le plus malin d'entre vous devient tout à coup aussi sot qu'un autre.

– T'aurais-je fâché ? » dit Caboufigue avec un accent d'inquiétude sincère.

– Pas beaucoup, milord ! riposta Maurin. Quand on me fâche, on n'a pas à me le demander, parce qu'on le sait tout de suite. Seulement, je n'aime pas qu'on me frappe sur le ventre, à moins d'être mon égal en fortune. Et toi, Caboufigue, tu es trop riche pour avoir le droit de le faire, comment ne le comprends-tu pas ? Je ne pourrais, vois-tu, te rendre la pareille qu'en te frappant sur la tête, pourquoi ta tête… elle pense comme mon ventre ! Voilà ce que j'avais à te dire. »

Caboufigue avait de brusques retours à des simplicités de cœur vraiment touchantes ; il avoua tout à coup ses misères :

« Tu claques sec, Maurin ! dit-il. C'est pour ça aussi que je t'aime… Tous les autres me caressent, je te dis, et lèchent mes bottes… Ah ! si tu savais !… Quand je me dis si heureux, c'est un peu pour faire le fendant, mais j'en vois de dures, va ! Quand un journal me flatte, c'est pour avoir de l'argent. Quand il m'attaque, c'est pour avoir de l'argent. Les banquiers me menacent, les députés me menacent, les rois même me menacent… Il y a des moments où j'enverrais la fortune au diable…

– Oui, dit Maurin, seulement ces moments-là passent vite ; il en vient d'autres à la suite…

– Tiens, mon fils a voulu être baron. Il l'est. Il a acheté ce titre au pape. Une bagatelle : trente mille cinq cents francs, mais je n'ai jamais vu les reçus ; et je crois que mon fils a pris le titre en empochant les trente mille cinq cents…

– Il a bougrement bien fait, dit Maurin, de ne pas payer ce qu'on peut avoir pour rien, sans faire de tort à personne.

– Puisque tu as assez vu mes richesses, viens voir mon agachon, un petit cabanon que je me suis fait construire pour moi tout seul, au bord de la mer. » Ils y allèrent. C'était une étroite cabane de maçonnerie, toute pareille à celles où, le dimanche, les pauvres gens de Provence vont manger la bouillabaisse, quand ils ont le bonheur d'avoir quelques centaines de francs pour faire bâtir.

À l'intérieur, deux chaises de paille, une table de bois blanc, un pot ébréché, quelques bouteilles de vin et des instruments de pêche.

« Je viens ici, des fois – dit Caboufigue, grand comme l'antique –, pour m'amuser à oublier que je suis riche.

– Ça doit être un gros travail, ce jeu-là ! répliqua Maurin ; tu dois être en nage le soir !

– Le gros travail, c'est d'administrer tant d'argent, dit Caboufigue en soupirant.

– Gros travail pour peu de chose, dit Maurin, puisque ça ne te rend pas meilleur un bon œuf à la coque. Mais pourquoi, poursuivit-il, as-tu choisi une île pour y faire construire ton habitation principale ?

– Parce que, expliqua Caboufigue, j'y suis moins dérangé par les uns et les autres, par tous les affamés qui veulent manger dans ma main.

– Pauvre homme ! s'exclama Maurin. Si j'ai bien compris ton affaire, tu es comme qui dirait le prisonnier de ton or, tandis que moi, Maurin, j'ai les ailes de la misère ! »

Ces derniers mots, dits en français avec l'accent de Provence, eurent une saveur inexprimable et Caboufigue soupira de nouveau.

« Si le bonheur, reprit Maurin, c'était la fortune, il y aurait vraiment trop de malheureux ; et, de désespoir, le monde finirait. »

La profondeur de cette parole échappa à Caboufigue.

Maurin reprit :

« Le bon valet d'un maître riche a moins de peine, au fond, que son maître… Et dire qu'il y a des gens qui auraient peur d'être domestiques ! Comme si tout le monde n'était pas le domestique de quelqu'un !

« Chacun de nous sert en ce monde. Tiens, moi qui suis un enfant de la nature, j'ai des clients pour mon gibier et je les sers à l'heure et à la minute !

– Moi, dit Caboufigue fièrement, je ne sers personne.

– Quand ça ne serait que tes « ligators », que tu nourris de pourriture ! dit Maurin, et tes actionnaires qui vivent de tes ligators !… et puis… »

Ici, jugeant qu'il était temps d'attaquer la question pour laquelle il était venu, il s'arrêta et, clignant de l'œil :

« Et puis… quand tu seras député, car tu veux l'être… Au fait, pourquoi me parles-tu de tout excepté de ton ambition ? Je t'attendais.

– Ah ! tu sais ça ? fit l'autre étonné, avec une nuance d'embarras ; et comment le sais-tu ? Je n'en ai encore parlé qu'au préfet, dans son bureau à la préfecture.

– Il devait y avoir des murs, dit Maurin.

– Alors, insinua Caboufigue, tu m'aideras un peu, j'espère ?

– Enfin, nous y voilà… Eh bien, je suis venu ici pour te dire que je te connais trop pour t'aider, dit Maurin, qui touchait enfin au point précis où il voulait en venir. Tu serais trop malheureux.

– Et en quoi ? dit Caboufigue. Je ferais un bon ministre tout comme un autre.

– Pas comme un autre ! dit Maurin. Et beaucoup moins bon que beaucoup d'autres.

– Pourquoi ça, Maurin ? J'ai l'habitude des affaires.

– Des tiennes, Caboufigue. Et c'est ce que je veux dire. Ce sont les tiennes que tu ferais. Je voudrais, bien volontiers, que nos députés sortent tous, comme toi, de la terre du pays. Mais encore faut-il qu'ils aient une autre figure. Regarde-toi, Caboufigue, avec tes vingt mentons, tu sues ton égoïsme ! Et si tu veux m'en croire, tu n'essaieras pas d'être député. Tu ne peux l'être qu'à coups d'argent. Tes électeurs te demanderont la lune, et il faudra bien la leur promettre. Bien des pauvres gens parleront, si tu le veux, en ta faveur, et pour toi se feront canailles, et pour cent sous te vendront leur voix, autant dire qu'ils essaieront de te vendre la pauvre France. Des candidatures comme la tienne, ça vous détruit un pays.

« Fais ta fortune, Caboufigue, mais ne te mêle pas de faire la nôtre ; que le grand saint Martin, quand il aura remplacé Dieu, nous en garde ! Nous y perdrions les plumes qui nous restent. Ton argent nous coûterait trop cher. C'est avec des bons diables comme toi, avec des bergers de crocodiles sans grande méchanceté au fond, mais gonflés d'eux-mêmes comme tes faisans, qu'on fait la bassesse d'un peuple. J'aime mieux être, quoiqu'un peu maigre, un vieux coq de montagne, qui vit d'un gland et qui a la pépie !

– Comme ça, dit Caboufigue, tu seras contre moi.

– Et avec moi, tout mon pays des Maures, comme un seul homme, foi de Maurin !

– Alors, dit Caboufigue, je suis…

– F… ichu ! dit Maurin.

– Et si je me fâchais ? dit Caboufigue.

– Toi ? tout cochon que tu es, tu n'es pas bête. Et tu sais bien que j'ai raison… Té ! s'exclama-t-il, tout à coup illuminé d'une idée subite… J'ai mieux pour toi que la candidature. Si tu ne te présentes pas, je te ferai décorer !… Ça, voui, c'est fait pour toi. Ça t'ira comme des manchettes.

– Tu ferais ça ? » s'écria Caboufigue ébloui.

– Je sais bien que la croix, dit Maurin, ça ne s'achète pas toujours. Mais, à moins qu'il soit de ceux qui la donnent aux autres, je n'ai jamais vu un homme un peu vraiment riche qui ne soit pas décoré, excepté toi. Comment as-tu fait ? Ça me paraît plus difficile que tout le reste… Alors, rien que parce que tu ne l'as pas, moi, Maurin, je te la donne.

– Et comment feras-tu pour me la faire avoir ? interrogea l'anxieux et alléché Caboufigue.

– Tu me diras, un jour ou l'autre, lequel de nos grands hommes de la République elle a épousé, dit Maurin, et alors, de sûr, je te ferai décorer. Elle ne pourra pas me refuser ça.

– Allons, déclara Caboufigue, je vois bien que tu n'abuseras pas du secret… C'est un secret d'État ! »

Et il se pencha vers l'oreille de Maurin. Maurin écouta sans broncher la révélation surprenante qui lui était faite et dit seulement :

« C'est en effet le nom d'un des maîtres de la République. Et à présent, pourvu que tu t'engages à ne pas te présenter à la députation, je m'engage, moi, à faire pour toi ce que j'ai dit. »

Ainsi le Roi des Maures disposait des plus hautes récompenses nationales. Il se sentait fort de l'appui du préfet et de M. Cabissol. Il avait conscience de remplir en ce moment une mission diplomatique.

« Alors, dit Caboufigue convaincu, c'est dit, je m'y engage : je ne serai pas candidat… Tu pars ?

– Oui, dit Maurin, je vais à tes affaires ; à te revoir. »

Tout en devisant, ils étaient revenus vers la petite baie où Maurin avait amarré sa barque. Il sauta dedans, suivi d'Hercule, s'éloigna en quelques coups d'aviron, et hissa sa voile latine.

Le vent, qui avait tourné juste à point pour le servir, le conduisit à Port-Cros où il comptait tuer, dans la chasse gardée de M. de Siblas, deux faisans qui lui avaient été « commandés » pour une noce au Lavandou.

CHAPITRE XLI. Comment un gentilhomme de l'Ancien Régime contracta très naturellement un traité d'alliance avec le populaire Roi des Maures. HAPITRE XL. De la mémorable conversation qu'eurent ensemble Maurin des Maures et son ami Caboufigue, ex-roi des nègres, berger de crocodiles, conservateur radical et candidat à la députation.

Maurin ne s'attendait guère à ce qu'il devait trouver à Port-cros. Il n'imaginait pas que, si vite, le procès-verbal de Gonfaron eût fait son effet. De plus, les gendarmes de Bormes, commune dont le Lavandou est une section, avaient appris que les gens de la noce avaient commandé à Maurin deux faisans, et, sachant que le braconnier se rendait toujours, quand il voulait un faisan, dans l'île de Port-cros, ils avaient averti, à la grande joie de Sandri, les gendarmes d'Hyères, – les Îles d'or faisant partie intégrante de la commune d'Hyères. Sandri allait donc agir, cette fois, sur son territoire. Il fut enchanté.

Maurin avait coutume d'accoster au sud de l'île, dans une petite baie, à Port-Mui. Il y alla tout droit. La baie était déserte. Il poussa jusqu'au bord, sauta à terre, tira à demi sa barque sur le sable, et, suivi d'Hercule, se mit en chasse aussitôt.

Cette crique est assez éloignée de l'habitation du comte de Siblas qui se trouve à l'ouest de Port-cros.

Devant Maurin s'ouvrait une ravissante petite vallée. Sur le mamelon de gauche, des genêts épineux.

Au fond de la mignonne vallée, quelques vignes.

Des figuiers sur la pente de droite, et, partout, des pins d'Alep ou pins blancs.

Les Îles d'or sont des fragments des Maures, séparées par un large bras de mer du massif auquel elles appartiennent.

Il regarda attentivement son terrain de chasse, et, de son œil de braconnier, autant dire d'aigle, il aperçut deux choses.

Premièrement, à trente pas, à sa droite, sous la dernière vigne de la rangée, un faisan surpris par le bruit de son arrivée, à demi rasé, le cou tendu, se dérobait vivement, à longues enjambées. Deuxièmement, à sa gauche, au-dessus des genêts, dans un massif où ils se croyaient bien cachés, veillaient deux gendarmes. Le fin sommet de leurs chapeaux faisait tache brune sur la verdure des pins qui s'étageaient derrière eux. Maurin allait entrer dans une souricière ! Il se mit à rire tout bas.

Qu'il n'eût pas vu les gendarmes, et il était arrêté. Il devinait très bien leur plan qui était de le laisser s'engager dans l'île et de lui couper ensuite toute retraite vers son embarcation. Son parti fut pris sur-le-champ. Il donna, d'un geste large et silencieux, l'ordre à Hercule de décrire une courbe qui, selon toute probabilité, devait mettre le faisan entre son chien et lui, et il attendit, sans perdre de vue, du coin de l'œil, la double petite tache sombre que faisait, au milieu des genêts clairs, le chapeau des gendarmes à l'affût.

Chasseur chassé, Maurin observait à la fois ses chasseurs et son chien. Il perdait de vue à tout moment, puis retrouvait, entre deux troncs de pins, la queue expressive d'Hercule. Tout à coup le chien pointa. Il y eut comme deux faux arrêts, puis un arrêt ferme. C'était le moment. Comme Maurin l'avait espéré, le faisan n'était pas très loin de l'endroit où il l'avait aperçu. L'oiseau à peine entré sous le couvert n'avait plus bougé. Il allait s'enlever à bonne portée. « Bourre ! » Maurin tira. Le faisan, qui montait en chandelle, retomba aussitôt sur le nez d'Hercule qui, le gibier aux dents, bondit vers son maître. Les gendarmes accouraient. Ils dévalaient bon train, faisant rouler sous leurs pieds ferrés les pierres sonores…

Maurin repartait dans sa barque, et son chien déjà y était entré. Les gendarmes firent une petite halte :

« Arrêtez, Maurin !

– Pas tant bête ! leur cria-t-il.

– Au nom de la loi, arrêtez ! dit l'un.

– Avez-vous la permission de chasser dans l'île ? dit l'autre.

– La permission je l'ai sous ma semelle, quand j'y suis, dans l'île ! Et au bout de mes avirons, quand je la quitte. »

Les deux gendarmes reprirent leur course. Maurin, de l'aviron manœuvré comme une gaffe, repoussait le fond de sable et de cailloux. La barque se dégageait, flottait, s'éloignait un peu.

À ce moment, devant les gendarmes stupéfaits, deux faisans s'enlevaient à grand bruit, montant verticalement d'abord, puis, prenant un parti, s'envolaient pour décrire au-dessus de la mer une grande courbe qui devait les ramener sur un autre point de l'île. Et il arriva qu'ils passèrent à bonne portée du fusil de Maurin… Coup double… Ils tombèrent tous deux… La barque filait… Le braconnier s'inclina par-dessus bord et les ayant cueillis sur l'eau, il les jeta au fond du bateau où gisait le premier sous la garde d'Hercule. Alors, il cria aux gendarmes, debout là-bas sur la colline, véritables statues de l'autorité impuissante :

« Pour ceux-là, vous n'avez rien à dire ; la mer n'a pas de propriétaire : zibier d'eau ! »

Sandri et son compagnon ne disaient rien en effet. Le désespoir entrait dans l'âme du beau gendarme. Mais Sandri et son compagnon avaient une chance de revanche. Le comte de Siblas, averti par eux, et très curieux de connaître le fameux braconnier des Maures, avait annoncé qu'avec son yacht il surveillerait les points abordables de l'île.

La barque s'éloignait doucement ; Maurin faisait mouvoir avec lenteur ses avirons dans l'eau calme. Il s'arrêta, mit ses mains en porte-voix et cria encore :

« Sandri ! c'est toi qui les as levés, ceux-là. Comme gendarme, je me f… iche un peu de toi, mais comme rabatteur je t'estime. »

Une envie vague de braquer son revolver sur Maurin prit au cœur le Corse vindicatif. Mais son compagnon lui toucha le bras :

« Notre homme est pincé, Sandri. Voici le bateau du comte qui lui coupe la retraite. »

En effet, le yacht à vapeur, svelte, coquet, blanc et or, avec ses deux petits joujoux de canons qui reluisaient au soleil, se mettait en travers de l'embarcation du chasseur. Maurin, l'œil sur les gendarmes dont la vue le réjouissait au-delà de toute idée, n'avait pas aperçu le yacht auquel il tournait le dos. Le bruit léger des vaguelettes sur la grève couvrait le bruit de la marche du petit navire, l'Ondine.

« Oh ! du canot ! »

Maurin sursauta. On entendit le rire des deux gendarmes qui domina le clapotis de la mer.

« Ils m'ont pris ! » se dit Maurin tout haut, en examinant le yacht.

Le comte en personne, souriant, était accoudé au couronnement de son joli navire. Maurin, debout, tenait ses avirons immobiles.

« Eh bé, que me voulez-vous ? » cria-t-il.

Il se rapprocha du yacht. Les gendarmes n'entendirent plus les paroles qui s'échangeaient.

« Est-ce vous qu'on nomme Maurin des Maures ? » interrogea le comte de Siblas.

– C est moi. Et c'est vous le comte, apparemment ?

– Lui-même. Vous n'avez que deux faisans ?

– Pourquoi deux seulement ? Par un bonheur j'en ai trois.

– Voulez-vous me les vendre ? J'ai du monde à dîner et mon garde est une mazette.

– Je vous les offre en ce cas, bien volontiers, monsieur le Comte ; d'autant plus que, il n'y a pas dix minutes, ils étaient encore à vous !

– Voulez-vous avoir l'obligeance de me les apporter, Maurin ? »

Maurin prit son parti en homme d'esprit qu'il était. « Si vous êtes bien sûr qu'on me laissera ensuite me retirer librement ?…

– C'est vous qui devez en être sûr.

– Alors, ça va ! » fit Maurin joyeusement.

Il accosta l'échelle qu'on développait pour lui, il y amarra son embarcation et, leste, monta à bord de l'Ondine.

« Je désirais vous voir, dit le comte.

– Payez-vous-en ! fit Maurin en repoussant d'un revers de main son chapeau sur sa nuque… J'en vaux la peine. Tel que vous me voyez, il n'en existe pas deux comme moi, dans le pays du moins.

– On parle de vous, même à Paris !

– On est bien bon, monsieur le comte. En dit-on du bien, au moinsse ?

– Du bien et du mal, comme de tout homme.

– Allons, ça me fait plaisir. Comme ça, vous me reprenez les petites bêtes ? »

Il élevait les faisans à bout de bras d'un air de regret.

« Non, Maurin, je vous les offre, car je sais qu'ils vous sont commandés. Je voulais voir si vous étiez l'homme qu'on m'a dit, et capable de croire à une parole qu'on vous donne.

– Eh bien, vous avez vu ! Mais, puisque vous êtes si aimable vous en accepterez au moins un… je l'ai en trope !

– Merci. Je l'accepte. Je suis content que vous ayez confiance en moi. Celui qui se fie à la parole des autres sait, à coup sûr, tenir la sienne.

– Oh ! dit Maurin, rien qu'à votre figure, j'ai compris que je pouvais…

– Et si je vous demandais de ne plus tuer de mes faisans ?

– Je n'aimerais pas beaucoup vous promettre ça, dit Maurin… Bah !… voyez-vous, monsieur le comte, je viens si rarement que ce n'est pas la peine d'en parler. Je n'abuse pas !

– Je l'espère bien. Voyons, Maurin, combien en voulez-vous par an, de mes beaux faisans ?

– Ne fissons (fixons) rien, que vous y perdriez. Les commandes sont rares ; et puis, tenez, à l'avenir, je viendrai moins souvent…

– Pourquoi cela, maître Maurin ?

– Parce que vous êtes aimable… J'épargne les amis. Et même, à ce point de vue, j'aimerais mieux ne pas vous connaître.

– Vous êtes républicain, monsieur Maurin ?

– À votre service, monsieur le comte, au banquet de la misère (sic).

– Sacrebleu, ça serait fâcheux pour nous, s'il y en avait beaucoup de votre espèce.

– J'ose le croire, monsieur ! confirma Maurin, avec le geste d'arranger son chapeau en auréole.

– Voulez-vous accepter la place de mon garde, maître Maurin ? J'augmenterai les appointements.

– Cette fois, par exemple, vous faites fausse route. Ça m'étonne de votre part ; regardez-moi bien.

– Allons, prends les faisans et cette bourse.

– Je prends les faisans, que je les ai mérités en tirant droit. Et puis, ces deux-là, je les ai tués au-dessus de l'eau de la mer, qui est à moi autant qu'à vous.

– Pourquoi laisses-tu la bourse ?

– Par la raison que vous voudriez bien que je la prenne !

– Explique-moi ça ?

– Si je la prends vous marquerez, sans devenir plus pauvre, votre supériorité sur moi, puisque je ne serai pas fier.

– Tu es un fameux homme, et je te jure que tu me plais. »

Et familièrement, affectueux même, le jeune comte, qui était homme de haute stature, prit Maurin par l'oreille et la lui pinça comme à un enfant ; c'était pure gentillesse, mais Maurin cessa de sourire.

« À quoi penses-tu ?

– À deux choses à la fois.

– Quelle est la première ?

– D'abord que vous ne me prendriez pas comme ça par l'oreille si, au lieu de m'avoir fait venir sur votre bateau, vous m'aviez rencontré dans votre bois.

– Et tu en conclus ?

– Que sur votre bateau vous vous sentez mieux chez vous.

– Et à quelle autre chose as-tu pensé, quand je t'ai pris par l'oreille ?

– À mon ami Caboufigue, qui, pas plus tard que ce matin, m'a un peu tapé sur le ventre.

– Eh bien ? interrogea le jeune comte charmé.

– Eh bien, dit Maurin froidement, sur le ventre c'était, monsieur le comte, l'impertinence d'un bourgeois… Je le lui ai dit, ou du moins j'ai tâché de lui faire entendre.

– Maître Maurin, dit le comte, touchez là. Vous êtes un homme ; et tout ce que j'ai fait n'était que pour vous éprouver. Pardonnez-moi. Et quand vous voudrez un faisan qui vous aura été commandé, venez le tuer dans mon île. Je vous donne ma parole que vous avez un ami.

– Monsieur le comte, dit Maurin avec noblesse, j'accète (j'accepte) et je vous donne ma parole que vous ne vous repentirez pas de votre bonté… Au lieu de manger du faisan les gens de noce à l'avenir mangeront du lièvre… Je suis fier d'être votre ami, pourquoi vous êtes un brave homme… C'est drôle, vous m'avez remué le sang. »

Il secoua la main que lui tendait le gentilhomme, en ajoutant :

« Les opinions ne doivent pas empêcher les sentiments. »

Il prit le plus beau des trois faisans, le déposa sur le pont et dit : « En vous remerciant ! »

Et comme il avait déjà le pied sur l'échelle, il revint sur ses pas, secouant la tête :

« Puisque nous sommes une paire d'amis, monsieur le comte, j'aurais tout de suite quelque chose à vous dire… Il faut saisir les occasions.

– Dites, Maurin.

– Vous permettez ? véritablement ?

– De tout mon cœur.

– Eh bien, pourquoi est-ce que vous vous présentez aux élections qui viennent ?… C'est une bêtise !

– Je veux faire plaisir à mes amis.

– Ça vous regarde. Mais, à votre place, j'aimerais mieux me faire aimer dans le pays que m'y faire dire… ce qu'on vous dira. Moi le premier, vous savez, je serai contre vous, et ça me fera de la peine.

– Je suis sûr d'un bel appoint. J'aurai tout Hyères pour moi.

– Possible, mais, vous savez, vous y resterez quand même. À quoi est-ce que ça vous avancera, dites un peu ? Et si je touche cette question, c'est bien par amitié, à cause de vos gentillesses, vu que votre candidature nous sera plutôt utile.

– Oh ! oh ! comment cela ? »

En profond politique Maurin s'expliqua. Des deux candidats républicains qui, selon lui, avaient le plus de chances, un était douteux, tellement douteux que si le comte retirait sa candidature, les voix « réactionnaires » iraient au moins bon des deux, compromettant ainsi l'élection du meilleur. Le comte de Siblas ne souriait plus.

« Monsieur Maurin, dit-il, vous êtes sûr de votre homme ? de celui que vous appelez le bon ?

– Sûr, répliqua Maurin qui, parlant d'après l'intègre M. Rinal, aurait donné sa tête à couper pour répondre de M. Vérignon.

– Comment s'appelle-t-il ?

– Vous devez le connaître : il a fait des histoires dans les livres ; c'est Vérignon. »

Il disait : « C'est Vérignon » d'un ton qui signifiait : le grand Vérignon, que tout le monde connaît en France, Vérignon enfin, l'ami Vérignon !

« Ah ! dit le comte, c'est en effet un esprit vigoureux et fin, et c'est un caractère d'honnête homme. C'est un vrai savant et un désintéressé, l'espèce d'hommes la plus rare qui soit. Si vous êtes pour Vérignon, je maintiendrai ma candidature à seule fin de retirer à son rival les voix qui vous font peur. Ce qu'il nous faut, à la Chambre, puisque nos opinions ne peuvent pas y triompher, ce sont des adversaires intelligents et honnêtes, des caractères. Votre Vérignon est de ceux-là. Vous pouvez compter que ce que je vous dis, je le ferai. »

Maurin, cette fois, regardait M. de Siblas avec une admiration sourde, béate. Il demeura longtemps pensif, immobile, éprouvant une émotion telle que seul M. Rinal lui avait donné la pareille.

« Eh bien, Maurin, qu'y a-t-il ? dit doucement le comte, qui comprenait fort bien à quelle nature il avait affaire.

– Noum dé pas Dioù, moussa lou Comté ! fit Maurin, sioù aqui qué mi songi qué se i'avié qué dé noblé coumo vous et dé couyoun coumo ioù, ti foutrian une Franço, voleur dé sort, numéro un ! – ce qui veut dire : « Par Héraklès, monsieur le comte, s'il n'y avait que des nobles de votre sorte et des pauvres diables tels que moi, en vérité nous réaliserions bientôt la plus exquise des républiques athéniennes ! »

Et le bras droit tendu, le poing fermé, le pouce vertical un peu rejeté en arrière, il exprimait du geste, à la façon provençale, les énergies fécondes de la France plébéienne.

Et jamais parole n'exprima si bien que son geste viril la déférence du peuple pour toutes les aristocraties qui ont la vraie élévation, celle du cœur. Ce geste disait, du même coup, son mépris pour la plate suffisance de l'égoïste bourgeois satisfait de soi-même. Entre Caboufigue, le parvenu, et M. de Siblas, qui représentait les traditions et la politique de la vieille France, Maurin n'eût pas hésité, mais il préférait Vérignon. Et le pape ayant affirmé le droit nouveau des démocraties, que Dieu tolère, M. de Siblas servait, sans rougir, quoique à regret, la république de Maurin des Maures, l'aristocrate d'en bas.

Jamais les gendarmes ne comprirent ce qui s'était passé à bord du yacht, et pourquoi, pouvant leur livrer le braconnier, « M. le comte » lui avait permis de hisser sa voile au vent, lequel s'était mis à souffler du large.

CHAPITRE XLII. Où l'on verra l'importance que le gouvernement de la République française accorde au Roi des Maures, lequel n'en devient pas plus fier.

Les visites à Bormes devenant dangereuses, Maurin fit prier M. Cabissol de le rejoindre à Collobrières, où il lui rendrait compte de sa mission.

Ils s'y rencontrèrent à l'hôtellerie de M. Blanc.

« Eh bien, qu'avez-vous de nouveau, Maurin ?

– Voici : nous craignons, n'est-ce pas, la candidature Poisse ?

– Oui, dit Cabissol ; c'est un faux républicain qui fait le jeu des adversaires dont il aura les voix, outre une partie des nôtres, diminuant ainsi les chances de Vérignon.

– C'est ce que j'avais compris, dit Maurin. Eh bien, M. de Siblas maintient sa candidature pour retirer à Poisse cet avantage qui, au premier tour, pourrait le placer premier.

– Il la maintient ! il la maintient ! s'écria Cabissol, qu'en savez-vous ? Et s'il la maintient, ça ne sera pas pour nous aider, croyez-le. »

Le grand seigneur populaire qui s'appelait Maurin fut inimitable dans le ton de sa simple réponse :

« Je vous demande pardon : il fera comme j'ai dit ; j'ai sa parole ! »

Il raconta son entrevue avec le comte.

« Maurin, dit Cabissol, vous faites des miracles. Je vous jure que si j'étais allé offrir cet arrangement à M. de Siblas, j'aurais été repoussé avec ironie.

– Qui est cet Ironi ? » dit Maurin.

M. Cabissol se mit à rire.

« Comme quoi, dit-il, l'intelligence et la connaissance du vocabulaire sont deux !

– Parlez-moi français, dit simplement Maurin.

– Eh bien, votre entrevue avec M. de Siblas est une manière d'événement. Le pape aidant, vous en avez fait un rallié sincère.

– Que vient faire là-dedans le pape ?… grommela Maurin. Vous savez que je n'aime pas trop les curés ni les ermites.

– Et que vous ont fait les curés et les ermites ?

– Ce sont des gens, dit Maurin, qui promettent une culotte à un pauvre et qui le font trembler pendant une heure avant de la lui donner ! Ils vous font payer deux sous le commencement d'une histoire et exigent deux autres sous pour vous en conter la fin !

« On ne peut naître ni mourir sans leur payer à boire.

– Ils ne sont pas tous pareils.

– Il y a des braves gens partout, c'est entendu !

– Et, dit M. Cabissol, avez-vous vu M. Caboufigue ? »

La physionomie de Maurin s'éclaira d'un air de gaieté équivoque.

« Il est assez visible ! fit-il. Gros comme il est, voui, que je l'ai vu ! Il a les joues roses comme le dedans de ces porcs frais qu'on voit tout ouverts chez les bouchers dans les villes, la veille de Noël, et qui sont tout enguirlandés de lauriers-sauce !

– Se présentera-t-il ? Il est dangereux ; beaucoup se tromperont sur son compte. Il a gardé de nombreux amis parmi les pauvres gens, sans faire grand-chose pour eux. Il donne des fontaines Wallace aux communes. Il a l'égoïsme habile. Il nous roulera.

– Non, fit Maurin. Je te lui ai mis dans les pattes une jolie petite ficelle rouge et il est tombé sur le nez !

– Vous parlez, Maurin, comme un rébus, dit Cabissol.

– Rébus ? Encore un citoyen que je ne connais pas, répliqua Maurin. Il n'est pas d'ici ?

– Quelle ficelle avez-vous mise dans les pattes de notre sanglier couronné ? »

Inimitable en sa drôlerie, convaincu et gouailleur, Maurin prononça :

« Je te vous l'ai décoré ! »

M. Cabissol se demanda si Maurin perdait la tête. La folie des grandeurs l'avait-elle mordu ? Prenait-il au sérieux son titre de Roi des Maures ?

« Il n'y a rien à dire là contre, poursuivit Maurin ; ce blanc a été roi des nègres. Et, décorés, tous les rois le sont.

– Le diable m'emporte si je vous comprends. Quelle farce lui avez-vous jouée ?

– Aucune, dit Maurin ; mais j'ai pensé qu'être député ça ne serait pour lui qu'une manière de se faire honneur… et que preutêtre, alors, il aimerait mieux la croix – qui lui donnerait moins de travail. Et – acheva-t-il simplement – je la lui ai promise.

– Parbleu ! dit Cabissol en riant à gorge déployée, si cela ne dépendait que de moi, il l'aurait, ne fût-ce que pour que, en qualité de roi des Maures, vous ayez décoré quelqu'un, Maurin ! Nous en parlerons au préfet, mais je crains bien que votre recommandation ne suffise pas.

– Vous croyez ? dit Maurin. Quand est-ce que ça se donne, les croix ? Il y a une saison, on m'a conté, où ça pousse comme la sorbe au sorbier.

– Mais, confirma Cabissol, nous voici en janvier. Les journaux annoncent les promotions pour cette fin de mois. C'est juste le temps de cette récolte.

– Voulez-vous, demanda Maurin, me faire un mot de billette pour une dame ?

– À vos ordres. Et pour qui, maître Maurin ? Et que faut-il dire ? Dictez. »

M. Cabissol appela l'aubergiste Blanc, qui, sur sa demande, apporta plume et encre, et Maurin dicta le sens d'une billette dont M Cabissol rédigea les phrases à son idée. La lettre suivante fut le résultat de cette collaboration :

À madame***… en son hôtel, Champs-Élysées. N°… à Paris.

« Madame,

« Dans la très haute situation que vous occupez aujourd'hui, peut-être voudrez-vous bien vous rappeler avec indulgence un petit pêcheur de Provence pour qui vous avez eu des bontés lorsque, il y a déjà bien longtemps, il vous servait de modèle sur les plages de Saint-Tropez, et qui vous demande aujourd'hui, très humblement, une grâce ; non pas pour lui, mais pour un de ses compatriotes que M. le préfet, je le sais, recommandera de son côté au gouvernement… Je n'ose pas espérer que vous vous souviendrez de moi, mais je ne veux pas croire que vous ayez oublié le mousse de Saint-Tropez dont vous avez fait le portrait lorsqu'il avait seize ans et que vous habitiez la villa des Mussugues.

« Lui, il n'a pas oublié… Il est aujourd'hui un très humble mais très dévoué serviteur de la République.

« La faveur qu'il vous demande servira notre cause, comme d'autres l'expliqueront à M. votre mari, mais j'ai pensé que peut-être la voix du petit pêcheur de Saint-Tropez aurait, par votre intermédiaire, quelque influence sur cette affaire, et j'ai spontanément demandé à un ami avocat de tenir la plume à ma place. La note ci-jointe expliquera à vous, madame, et à qui de droit l'affaire dont il s'agit.

Veuillez agréer l'hommage le plus respectueux de votre humble serviteur. »

« Maurin dit Maurin des Maures.

« Mon adresse : chez M. Rinal, médecin principal de la Marine en retraite, Bormes (Var). »

Quand M. Cabissol à qui, bien entendu, Maurin des Maures ne donna sur ses relations avec la dame que les renseignements les moins confidentiels, lui eut relu à haute voix cette lettre à deux reprises :

« Noum dé pas Dioù ! dit Maurin, je parle comme un livre ! Là, voui, que je parle bien ! Si elle ne répond pas comme nous le désirons, c'est qu'elle n'a rien dans la poitrine ! Mais elle répondra. Si vous saviez, elle était si gentillette ! Elle dessinait comme un ange ! Elle me mettait dans tous ses tableaux. Une fois, elle m'a habillé en saint Jean dans le désert avec une peau de chèvre sur mon dos tout nu…

– Tranchons le mot, dit M. Cabissol en riant : vous l'aimiez !

– Oh ! dit Maurin évasivement, moi, vous savez, depuis mon enfance, je les ai toujours aimées toutes ! Je la regardais comme une Sainte Vierge dans un oratoire. Je la menais en barque. C'était un beau temps… Mais passez-moi la plume. Je vais lui mettre un peu de signature. »

Il prit la plume gauchement :

« C'est moins lourd qu'un calibre douze ! » dit-il et il signa maladroitement : « Maurin des Maures. »

Huit jours plus tard les promotions de janvier paraissaient à l'Officiel, par ordre alphabétique.

… Chevaliers de la Légion d'honneur :

« Alexandre-Marius-Attila-César Caboufigue, armateur et exportateur, services exceptionnels… »

« Sacrebleu ! dit en riant le préfet à Cabissol, si j'avais su que ça n'était pas une plaisanterie, j'aurais préféré sérieusement employer pour moi-même le crédit de Maurin ; je serais officier ! »

Quant à Maurin, il se dit simplement :

« Je l'aurais parié, mais ça ne me flatte guère, pourquoi je devine qu'elle a eu peur que je parle trop, la petite coquinette ! Et ça m'offense ! »

Et quand M. Cabissol lui fit remarquer les mots « services exceptionnels » :

« Je le crois bien, dit-il, tout le monde n'élève pas des crocodiles ! »

Il s'en alla, l'Officiel à la main, annoncer la nouvelle énorme à Caboufigue. Cabissol, toujours curieux, avait demandé à être de la partie. Ils frétèrent une embarcation au Lavandou, et en route pour Porquerolles !

« Tu m'as promis, dit Maurin à Caboufigue, de renoncer à toute candidature si tu étais décoré ?

– C'est entendu, confirma Caboufigue.

– Monsieur est venu pour témoin, dit Maurin, et tu vas nous écrire une lettre qui t'engage un peu comme il faut, à ne pas être candidat à la députation. »

Cabissol sortit de sa poche la lettre qui était toute préparée.

« Mais qui me garantira ?

– Notre parole. Signe ! » Caboufigue, effaré, décontenancé, signa.

« Alors, voici, dit Maurin, la chose que je t'ai promise. »

Et tirant de sa poche un ruban rouge dont il s'était muni, il l'attacha gravement à la boutonnière de Caboufigue.

« Je comprends la plaisanterie, dit Caboufigue, mais si jamais la chose devient véritable, il ne sera pas nécessaire d'en apporter une. J'en ai acheté deux douzaines. On ne sait jamais ce qui peut arriver.

– Quand je te dis que tu l'es ! Regarde ! »

Il lui tendit l'Officiel.

Caboufigue prit le journal d'une main tremblante et ne parvint que péniblement à le lire. Étonné, congestionné, il sonna ses gens et se fit faire du tilleul.

En Provence, toutes les émotions les plus diverses n'ont qu'un même cri : « Vite ! du tilleul ! » Si le feu prend à la maison, avant même de demander l'eau pour l'éteindre, les commères s'écrient : « Vite, vite, du tilleul ! qu'il y a le feu ! »

Caboufigue, après avoir demandé du tilleul, songea à appeler sa femme : « Mélia ! Mélia ! » Il perdait la tête.

« On a beau ne pas le mériter, prononça Maurin, ça fait toujours plaisir ! »

Enfin, oubliant grâce à quelle humble influence il obtenait cette distinction inouïe, convaincu de ses mérites, ému par la grandeur cachée du symbole, Caboufigue parla en ces termes, d'une voix tremblante, quand toute sa maison fut rassemblée devant lui :

« Certainement… la République s'honore… en couvrant de cette distinction purement honorifique… un homme qui n'a jamais rien demandé à personne… que l'honneur… que l'honneur… de contribuer pour sa part à la prospérité de son pays, par le commerce des blés et l'exploitation des alligators, comme aussi par le don gratuit et généreux que j'ai fait à diverses communes de statues et de fontaines, dans une région où l'art et l'eau potable sont, comme on le sait, assez rares… »

Maurin l'interrompit :

« Ne te fatigue pas !… Vive la République ! »

Et à l'oreille de Cabissol :

« Ça le réhabilite ! »

Caboufigue demanda à revoir sa lettre de désistement à la candidature de député… Il la relut avec douleur…

Mais les engagements ne sont pas éternels… Il n'avait pas promis pour la législature suivante… Et, tout gonflé de mille émotions diverses, il se prit tout à coup à pleurer de vraies larmes.

« Si ça te fait tant de peine que ça, affirma Maurin, tu sais, ça peut se rendre. D'abord, tu n'as qu'à avouer toutes tes vérités et tu te redéshonores. Si tu veux qu'on te la reprenne, tu n'as qu'à dire comment tu l'as obtenue. »

Mais Caboufigue n'en fendait plus rien. Il se croyait roi de France et il l'était bien un peu.

Maurin revint avec Cabissol sur le continent, où pullulent les gendarmes.

CHAPITRE XLIII. Où l'on verra comment, sans l'aide de Maurin lui-même, jamais gendarme n'eût arrêté Maurin, et comment Parlo-soulet répondit à cette monstrueuse arrestation par l'incongruité la plus monstrueuse et la plus sonore qui fût dans ses moyens.

Tonia semblait tenir parole et ne plus vouloir rencontrer Maurin.

Il avait beau rôder aux environs des forêts domaniales du Don, il ne l'apercevait jamais.

Cette disparition, habileté ou dédain, n'était pas pour apaiser le violent chasseur. Ce qu'il avait eu de la Corsoise excitait en lui, avec l'espérance, une force de désir toute nouvelle.

Le don Juan des Maures n'avait pas l'habitude de tant attendre. Le pirate sarrasin qu'il était, le Sylvain primitif, retrouvait facilement d'ordinaire les chrétiennes ou les nymphes qui vaguent par les forêts.

Maurin pensait donc à Tonia plus que de raison, si bien qu'un jour il s'aventura très proche de la maison forestière.

À travers la fenêtre de la salle d'en bas, où elle était avec son père, elle le vit et, sortant sous un prétexte, courut à lui :

« Je ne veux pourtant pas qu'il arrive malheur : va-t'en ! dit-elle, je ne me suis montrée que pour te dire de t'en aller. Mon père peut nous voir causant ensemble. Songe qu'il me tuerait s'il pouvait deviner ! Si tu ne me rencontres plus, c'est que je tiens parole. Quand tu m'auras promis fidélité d'abord et ensuite mariage, alors, de nouveau, je serai tienne. Je ne suis pas une de tes filles perdues. Va-t'en. »

Tout en parlant, elle l'éloignait de la maison, pour le mettre hors de la vue de son père.

Il l'écoutait, le cœur navré à la fois et content.

« Tonia, dit-il, tu es méchante pour moi. Tu m'as bien voulu un jour. Pourquoi maintenant dire non ? Toutes les paroles du monde ne peuvent rien changer à ce qui a été.

– J'ai réfléchi, et cela change beaucoup. Si tu me veux encore, gagne-moi, mérite-moi ! La manière, tu la connais. Pense que si, la fois première, j'ai bien voulu, c'est que je t'aime. Mais que je t'aime, est-ce une raison pour que je veuille être méprisée de toi ?

– Moi, mépriser une fille, s'écria-t-il, parce qu'elle est amoureuse ? Oh ! dit Maurin, je mépriserais la nature, alors. Ou si c'était parce qu'elle est amoureuse de moi, c'est moi, alors, que je mépriserais !

– Ce que tu veux dire par ce mot de « mépriser » je ne le sais pas, dit-elle. Mais je sais bien qu'un homme comme toi, lorsqu'il peut retrouver une fille aussi souvent qu'il le veut, fait d'elle ensuite comme d'une orange pressée qu'on jette quand on en a bu le meilleur. N'appelle pas ça mépris. C'est, pas moins, l'abandon. Adieu. Tu sais mon dernier mot et que je suis Corsoise. Apporte-moi deux paroles quand tu reviendras, à moins que tu ne préfères me les dire tout de suite : fidélité et mariage.

– Embrasse-moi », dit Maurin.

Il la saisit à pleins bras, par la taille.

Elle lui donna de son solide petit poing sur le visage et, comme il la pressait davantage, elle l'égratigna et le mordit, et, souple, elle lui échappa.

« Écureuil, dit-il, je t'aurai !

– Si tu y mets le prix », dit-elle en s'enfuyant.

De mauvaise humeur, il gagna, sur un plateau des collines voisines, certaine cachette où l'attendait Pastouré.

Dans tout le massif des Maures, ils avaient plusieurs cabanes.

Lorsqu'ils trouvaient un cazaoù, vieille bâtisse en ruine au toit crevé, cabanon ou étable à chèvres, ils se faisaient, dans l'angle le plus abrité de la masure, un gîte à leur usage. Une toiture de bruyère sur des madriers croisés. Quelquefois la cachette était faite seulement de branchages.

Celle où il arriva, vers midi, était un ancien poste de chasse, en assez bon état, ayant une cheminée et une méchante porte, qu'on pouvait cependant fermer à clef.

La clef, on la cachait sous une grosse pierre, cachée elle-même sous des broussailles.

Ils avaient là-dedans un vieux fusil à piston, toujours chargé, enfoui sous des fagots de bruyère : on ne sait pas ce qui peut arriver. Une arme de plus, même en médiocre état, peut être utile. Il y avait là aussi un peu de vaisselle : deux verres et deux assiettes fêlées. À de certains jours, un peu de luxe fait plaisir.

Maurin trouva Pastouré en train de faire rôtir un lapin sauvage, de quoi fort bien déjeuner.

Sur une table rongée des tarets, les deux verres et les deux assiettes brillaient bien propres, et, à côté, deux fourchettes d'étain. Le sel était dans une salière faite d'un morceau de liège difforme. Tout cet intérieur, noir de fumée, sentait bon le romarin brûlé. Les sièges étaient deux tronçons de gros chênes-lièges avec toute leur rugueuse écorce.

Quand Maurin arriva, Pastouré, à son ordinaire, parlait puisqu'il était seul.

Maurin, pour l'entendre, s'arrêta un peu, avant de se présenter à la porte.

Pastouré disait :

« S'il était un vrai gibier, ce Maurin, on ne lui donnerait pas plus souvent la chasse, mais des chasseurs qui chasseraient un gibier comme le font ces gendarmes (que le tron de Dieu les brûle !) ça serait des chasseurs de la ville, des chasseurs de carton, des phénomènes de chasseurs, de ceux qui ont des costumes de chasseur et toutes les armes nouvelles et toutes les poudres nouvelles et tous les nouveaux systèmes de tout, mais qui sont adroits comme mon soulier.

« Et de ce que je viens de dire là je demande pardon à mon soulier, qui, dans l'occasion, ne manquerait pas le derrière qui mériterait que mon soulier l'amire (le vise). Pour ce qui est de dire d'attraper au vol un cheval ou un âne, l'âne des Gonfaronnais, puisque c'est celui-là qui vole, jamais un de ces chasseurs si bien arnisqués (harnachés) ne l'attraperait, quand cet âne ou ce bœuf serait gros comme une maison.

« Ils manqueraient, ces chasseurs-là, un bœuf dans un corridor ! Dans un corridor, ils manqueraient un bœuf ! Et pareillement Maurin, les gendarmes le manqueront toujours ! Quand ils l'auraient entre les mains, il leur fondrait comme du beurre ou leur coulerait entre les doigts comme un lapin qui se peigne le poil entre deux touffes de gineste !…

« Et maintenant, je crois que mon lapin est cuit, et même il sent bon, le camarade !

« Mais j'en reviens à mon idée : pourquoi le chasse-t-on, cet homme ? Pourquoi ? Toujours pour du bien qu'il fait ! Quand il a dit, pour la Saint-Martin, à tout ce peuple qui se régalait de la misère d'un misérable, qu'ils étaient des sauvages, n'avait-il pas raison ? Foi de Pastouré, raison il avait ! Quand il a dit aux Gonfaronnais : Vous me regardez comme si vous voyiez voler un âne », pourquoi se fâchaient-ils, ces gens, puisque le rôle de l'âne c'est pour lui-même qu'il le prenait, et puisqu'il les traitait eux, conséquemment, comme des chrétiens ?

« Et quoi encore ?

« Quand il a pris les chevaux des gendarmes pour faire leur service et arrêter des voleurs au nom de la loi, il avait encore raison, raison mille et un coups, raison, je vous dis. Et je me ferais piler pour le dire. Alors ? alors, je vous le dis comme je le calcule : il y a quelque chose de mal arrangé dans les affaires du monde, et le pauvre bougre a toujours tort.

« Faites du bien au peuple, on vous fait la chamade. Dites-lui la vérité, on vous fait la chamade. Sainte Vierge, je ris, ça me fait beaucoup rire. Coïons nous sommes, coïons nous resterons. Il leur faudrait un de ces Napoléon qui leur mettrait le pointu de la baïonnette à l'endroit par où ils gonflent leur âne !

« Ô misère de moi !

« Et qu'est-ce qui corrigera un Maurin d'être ce qu'il est et de s'occuper des affaires du peuple ? Rien ni personne ! Et voilà la raison pourquoi je ne dirai rien, je ne le parlerai qu'à moi, je me le confesserai tout seul à moi-même, mais à lui ni à d'autres jamais je ne le dirai !

« Ils me galèjent, des fois, parce qu'ils me voient, de loin, quand je suis un seul, faire aller, qu'ils disent, les bras comme un télégraphe. C'est qu'alors, tout seul, je me vide, je me soulage de mes pensées, je me dégonfle comme l'âne de Gonfaron quand le maire des imbéciles lui rend la liberté de lui-même ! Si je leur disais ce que je pense, pechère ! ils ne voudraient pas entendre, et si je le leur disais avec des gestes, ma main se fatiguerait de leurs figures et mon pied de leur derrière !…

« Ah ! nom de nom ! bourrique que je suis ! Je suis allé au puits tout à l'heure laver les « siettes » et les verres et je n'ai pas rapporté d'eau pour boire, qu'elle fait trouver le vin meilleur ! »

Il s'apprêtait à sortir quand Maurin entra.

Le pauvre Maurin ne se doutait guère qu'entre lui et les gendarmes, la distance, en ce moment, n'était pas longue.

Ils l'épiaient depuis sa conversation avec Tonia, et plus habiles qu'en d'autres occasions à se cacher de lui, ils le virent entrer dans la cabane ; ils se concertaient.

« La cheminée fume, disait le gendarme Sandri. Ils déjeuneront là. Rien ne presse. Comment nous y prendre ? Maurin n'est pas l'homme à ne pas nous résister. Ils sont deux. Laissons-les se mettre à table.

« Tu es toi, Maurin ? » dit Pastouré, en voyant entrer son ami.

– Je suis moi, bonjour, dit Maurin. Ça sent bon, ici. Surveille ton rôti. Je vais au puits chercher l'eau et me mouiller le museau. Ça fait du bien aux chevaux.

– Va quérir l'eau fraîche. J'ai, justement, oublié. » Maurin avait quitté son carnier et son fusil.

« Où est le vieux fusil ? dit-il. Une arme est un compagnon. Je verrai s'il ne s'est pas trop rouillé ! Un lapin peut me partir !

– J'ai battu aux alentours, dit Pastouré. Il n'y a rien de rien, tu peux croire.

– Il peut en être venu depuis tout à l'heure. On ne sait jamais.

– Il n'y a rien, rien, pas un poil, pas une plume.

– Alors, sans risque, je peux prendre le vieux fusil.

– Il est rouillé, prends le tien.

– Mais puisqu'il n'y a rien, dit Maurin, je n'aurai pas à tirer. Je prends le fusil à piston.

– Alors, si tu ne le tires pas sur un perdreau, tire-le sur une cible pour savoir comment il marche et puis tu le rechargeras. Té ! voici des capsules. »

Maurin sortit, la cruche vide au poing, le vieux fusil pendu par la courroie à son épaule.

Il fait vingt pas, et, surpris et joyeux s'arrête, voyant son chien en arrêt.

L'attitude d'Hercule était significative :

« Noum dé pas Dioù ! Un lapin ! »

Il pose à terre sa gargoulette :

« Bourre ! »

Le lapin part. Maurin épaule, tire… cra ! Le coup rate.

« Voleur de sort ! dit Maurin. Ça semble un fait exprès. Un lapin à ma porte et mon vrai fusil dans la maison. Carogne ! »

Il voyait le puits tout proche, à soixante pas. Que d'ici au puits il dût rencontrer un autre lapin, cela n'était pas à supposer. Hercule, très étonné, regardait de travers l'arme qui, au lieu de boum, faisait clac.

Maurin passa une paille fine dans la lumière du vieux fusil, s'assura que la poudre y apparaissait, mit une amorce neuve, reprit sa cruche, et, son fusil en bretelle, se dirigea vers le puits.

Mais, à mi-chemin, de nouveau il s'arrêta.

La queue d'Hercule se faisait horizontale et rigide avec un bout frémissant. On était à contrevent.

Ce fin bout de la queue d'Hercule disait à sa manière très clairement à Maurin : « Perdreaux ! »

Maurin posa à terre sa cruche paisiblement, prit en mains son vieux fusil et… une compagnie de perdreaux se souleva de terre avec un grand ronflement d'ailes lourdes.

Il visa, regrettant toujours son fusil à deux coups.

Il pressa la détente : cra !… coup raté.

« Brigand de sort ! dit Maurin, c'est à devenir enragé ! En voilà une d'histoire ! Elle empoisse, celle-là ! »

Hercule, cruellement déçu, regarda son maître et fit : Ouah ! ce qui était contraire à son premier devoir de chien d'arrêt.

« À présent, mon pauvre Hercule, lui dit Maurin, c'est chasse terminée, nous voici au puits. Les perdreaux sont loin. »

Et il ajouta, vraiment irrité :

« Un peu s'il n'y a pas de quoi briser un fusil pareil ! »

Il regarda avec mépris le vieux canon rouillé, la vieille crosse piquée des vers.

« Il n'y a, dit-il, que la courroie de bonne. Changeons tout de même l'amorce. Je tirerai à mon chapeau pour voir l'effet ! C'est égal, j'aurais dû prendre mon fusil à système !… jamais plus je n'en aurai d'autre. »

Consciencieusement, il introduisit dans la cheminée une fine paille, la retira, s'assura que la poudre se présentait à la lumière, coiffa la cheminée d'une amorce neuve.

« Encore dix pas pour arriver au puits. C'est ça, si je voyais ici encore un gibier !… Té ! Vé ! »

Hercule était immobile, le cou tendu.

Le redressement de la base des oreilles du griffon disait : lièvre !

Cette fois, Maurin eut envie de laisser son chien à l'arrêt et de courir chercher son vrai fusil. « Bah ! celui-ci ne ratera pas trois fois de suite, peut-être ! » Il posa à terre sa cruche, regarda la capsule, la retira, en mit une autre qu'il assura fortement sous le chien poussé de la paume, tout cela sans perdre de vue Hercule ni, devant le nez d'Hercule, une certaine touffe de nasque très épaisse et qui avait grandi, enchevêtrée à une touffe de gineste, contre le mur du puits.

À ce moment le lièvre déboula, énorme, en plein découvert ; Maurin le visait. Pour Maurin, lièvre visé était lièvre mort…

« Je l'ai au carnier ! » pensait-il…

Il attendait la bonne distance… Vingt-cinq pas… Il presse la détente… Cra ! Coup raté. « Ouah ! Ouah ! » fit Hercule au comble de l'indignation et de la colère.

Alors Maurin, le grand chasseur, saisi lui aussi d'une colère sans nom, Maurin exaspéré, furieux, hors de lui, Maurin le Roi des Maures, prit son vieux fusil par le milieu du canon et sur la margelle du puits, à tour de bras, il en brisa la crosse… « Boum ! » cette fois le coup partit, faisant retentir l'écho des collines à deux lieues à la ronde !

Et pendant qu'à ce bruit qu'il aime, Hercule, visionnaire et sûr de la proie, court la chercher en vain, une chose extraordinaire se passe entre Maurin et son vieux fusil. La crosse, rompue, séparée du canon mais rattachée encore par la courroie à ce canon que tient Maurin, tournoie suivant l'élan que lui a imprimé le geste violent du chasseur… la courroie autour de son cou fait deux tours, le serre avec violence, et le bois de la crosse lourdement vient frapper au front l'homme qui, étourdi, vaincu, tombe, ne sachant ce qui lui arrive ! Et tandis que, aussitôt relevé, il s'efforce, avec ses deux mains nerveuses, de désentortiller la courroie qui l'étrangle, que voit-il tout à coup ? Il voit, à ses côtés, deux gendarmes narquois qui lui disent :

« Au nom de la loi ! »

Maurin, le front un peu saignant, s'était relevé. Il regarda ses deux adversaires et tranquillement dit :

« Ne faites pas les fiers ! que je me suis bien arrêté moi-même. »

Les gendarmes semblaient embarrassés de leur capture. Cet événement leur semblait si imprévu ! Il les dépassait ! Et ils se taisaient comme surpris de leur propre audace, embarrassés de leur succès.

Alors Maurin se mit à rire :

« Vous avez maigri, Sandri, depuis notre dernière entrevue… Les pommes d'api se flétrissent. »

Au bruit du coup de feu, Pastouré avait mis le nez dehors. Il n'eut pas de peine à deviner ce qui s'était passé, et sans étonnement, rentrant dans le cabanon, il en ressortit aussitôt, portant à Maurin son carnier :

« Té, dit-il, que tu n'as pas déjeuné. J'ai mis là-dedans le lapin entier et cuit à point, et tout ce qu'il faut. Bon voyage.

– Soyez content, dit Sandri à Pastouré, que nous n'ayons pas d'ordres contre vous. Votre tour viendra. »

Pastouré regarde Maurin et leurs yeux se comprennent.

Maurin sait bien d'ailleurs que Pastouré le suivra pour l'aider dans la peine. Mais ce qu'il a compris c'est qu'il est près de midi, et qu'à cette heure-là un lapin bien rôti peut adoucir l'humeur du plus féroce gendarme.

« En route ! dit Sandri.

– Ce serait l'heure de manger, grogna son compagnon.

– Une idée ! fit Pastouré. Déjeunez ici, gendarmes. Maurin est pris, c'est entendu. Vous avez une consigne. On ne vous en veut pas de faire votre devoir. Au contraire ! Eh bien, déjeunez ici avec nous. S'il vous promet de ne pas chercher à se sauver pendant le repas il tiendra parole. Et, après, vous vous mettrez en route gaillardement. »

Maurin se taisait, un peu farouche, dédaigneux et ennuyé.

« Non ! merci bien !… Nous nous arrêterons à La Verne pour le repas de midi, répliqua Sandri qui se méfiait. Eh ! Eh ! nous emmenons deux lapins… Et tous les deux sont cuits ! »

Maurin haussa les épaules.

Mais le nom de La Verne, tout de suite, fit naître dans son esprit l'idée d'un expédient qui assurerait sa fuite.

« Si vous avez peur, dit-il à Sandri, que je m'échappe, ôtez-m'en les moyens. »

Il tendait ses mains rapprochées. Pastouré, ne comprenant pas, ouvrit de grands yeux mais ne souffla ! mot, songeant : « Patience, tout s'explique un jour ou l'autre ! »

Maurin dit à Pastouré :

« Garde mon chien. »

Et à son chien d'un signe :

« Reste avec Pastouré. »

Les gendarmes, d'un air de triomphe, lui lièrent les poignets. Alors, il leur dit :

« Je vois que j'avais bien raison d'éviter votre rencontre ! »

Et digne et tranquille, les mains derrière le dos, croisées avec nonchalance comme s'il les eût portées ainsi volontairement :

« Maintenant, dit-il sur le ton du commandement, suivez-moi, messieurs les gendarmes ! »

Et pendant que s'éloignait Maurin, Pastouré, avec de grands gestes, disait tout seul et tout haut, en vaquant dans la cabane à ses préparatifs de départ :

« Qui trouve que les choses vont bien apprend aussitôt qu'elles vont mal ; je disais tout à l'heure : « Ils ne le prendront pas », et ils l'ont pris. Parler du malheur fait venir le malheur. Il ne faudrait jamais parler, même tout seul. Trop parler nuit, trop gratter cuit. Si on ne disait jamais rien, elles iraient mieux, les choses. Les bavards toujours nous perdent. La politique n'est qu'un bavardage, puisqu'ils ont une Chambre exprès pour parler, et c'est ce qui fait que tout va mal. Fais tes affaires en silence. Ne parle pas du loup, que tu en verrais la queue. Qui parle ? Les femmes. Aussi, on peut dire : « Qui fait tout le mal ? La femme. » Ne parle que pour dire qu'il ne faut pas parler, et tu parleras encore trop. Si tu avais parlé devant ces gendarmes (que le tron de Dieu les cure comme il cure les châtaigniers des Maures !) que serait-il de toi, Pastouré, maintenant ? car pourquoi leur aurais-je parlé, sinon pour leur dire ce que je pense d'eux ? Et si j'avais dit, à eux, ce que j'en pense, où serais-je à présent, pauvre de moi ! Je tremble d'y songer : je serais avec eux, entre eux ou devant eux, et hors d'état de porter mon fusil et celui de mon collègue ! Ils ont dit qu'à La Verne ils déjeuneraient. Ils l'ont dit et ils ont trop parlé, puisque je le sais et que plus facilement je vais les suivre afin que lorsqu'il leur échappera – car il leur échappera, le renard ! il coulera entre leurs pattes, le lapin ! il leur fichera le camp, le lièvre ! – je puisse lui rendre son fusil, qu'on pourrait lui voler ici. Tu porteras deux fusils, Pastouré : tu as donc quatre coups à tirer… Si je pouvais, pas moins, fait coup quadruple ! c'est ça qui serait « faire bien parler la poudre ! ». S'il n'avait pas parlé comme il ne fallait pas, ce bon à rien de fusil, que j'ai vu là-bas par terre en mille morceaux, les gendarmes peut-être ne seraient pas venus. Mais comment savoir quand il faut se taire ? Un fusil est fait pour parler… Dans mon trouble, tenez, j'ai laissé là-bas la cruche et les morceaux du vieux fusil ; allons les prendre. Des vieux morceaux de fer, ça peut toujours servir. Un canon de fusil est du moins un tuyau, et quand il ne serait bon qu'à gonfler un âne, il serait encore agréable aux gens de Gonfaron… Si je ne m'étais pas tant parlé, j'aurais pensé à ramasser le fusil et la cruche… Qui n'a pas bonne tête, il faut qu'il ait bonnes jambes. »

Il alla ramasser cruche et fusil et revint, disant : « Et maintenant, Pastouré, mon ami, mange ton pain sec ; mais bois un coup d'aïguarden. Ça te tiendra debout. »

Il dit au feu, en y versant de l'eau : « Éteins-toi, feu ! que quand tu ne fais pas le bien tu peux faire le mal, comme un homme. » Il dit à la porte en sortant : « Ferme-toi, porte. Grince, ma vieille. Tu parles comme une femme en colère. Grince, mais obéis… Toi aussi, tu parles trop. » Et il ajouta : « Adieu, le bon déjeuner des deux collègues. L'un est encatené comme un voleur et le second suit le premier à la manière des oies. Le tron de Dieu cure les gendarmes ! »

Il se mit en route, satisfait d'entrevoir, tout là-bas, ceux qu'il suivait, et de s'être assuré, les voyant dans la direction annoncée, qu'ils allaient bien à La Verne. Et Pastouré continuait à parler, toujours gesticulant, suivi de son chien Panpan et de l'obéissant Hercule.

« Les femmes ! ce sont les femmes qui sont la bêtise de l'homme. S'il n'était pas allé voir cette fille, voulez-vous jouer (parier) que les gendarmes n'auraient pas su où le prendre ! Pour épier Maurin ils rôdaient toujours autour d'elle ; il leur a donc été facile de le suivre, et ils l'ont pris comme un perdreau à l'engrainage… On engraine aussi le lièvre et le sanglier. Toute bête vient au piège en venant à ce qui lui plaît. L'amour est le roi des pièges. Où attend-on le lion d'Afrique ? à l'abreuvoir, pardi ! Et à l'abreuvoir ils ont pris Maurin ! Que faire à présent, sinon attendre ? J'avais une femme, elle est morte. Où me prendrait-on à présent ? nulle part. L'abreuvoir est vide, et moi je suis libre. Il faut boire à tous, et qu'on ne sache pas où est votre habitude. J'ai bien la maison de mon frère, où je vais quelquefois et qui est un brave frère, mais il ne parle pas et on ne sait jamais où je suis. »

Il s'arrêta, regarda au loin les gendarmes qui disparaissaient derrière l'autre versant de la colline, soupira et reprit sa marche et son discours :

« Le jour de mon mariage, il y a vingt-cinq ans, – quelle sottise de se marier ! – moi aussi ils vinrent pour me prendre, les gendarmes, à cause d'une méchante amende que je n'avais pas payée. Ils vinrent le soir même de mon mariage. Celle-là, d'histoire, était un peu forte ! – Ils frappent à ma maison à la fin du jour. Ils ouvrent et ils me disent : « C'est vous qu'on vous dit Pastouré ? – Oui. – Suivez-nous ! »

« Ma femme, mariée du matin, était couchée depuis une minute à peine. Aussi, je l'eus leste, la réponse ! et je leur dis seulement : « Demain matin de si bonne heure que vous voudrez, mais ce soir, c'est impossible. » Ils voulaient m'emmener quand même ; mais le maire – c'était à Roquebrune – était intelligent et apprenant ce qu'ils voulaient faire, il vint et leur dit : « Laissez-le tranquille jusqu'à demain : il n'a pas été condamné à coucher seul la nuit de ses noces ! »

« Et c'est pourquoi naquit Pastouré, mon fils, Pastouré Firmin, qui depuis longtemps chasse et court la fille, le gueux !… Et ce même soir, au moment de me coucher avec ma femme – non ! quel rire quand j'y pense ! je songeai tout à coup à un oubli que j'avais fait. Voilà où vous mènent les femmes : à oublier vos plus importantes affaires ! Elle vit que je me rhabillais et elle me demanda : « Où vas-tu ? – Prenez le temps en patience, lui dis-je, en attendant que je revienne. J'ai oublié de faire boire le mulet ! – Tu iras plus tard », me dit-elle.

« Mais tout de même j'y allai tout de suite, content de lui montrer que si, un moment, les femmes nous font perdre l'idée de ce que nous avons à faire, on la retrouve bientôt et l'on s'y tient quand on est vraiment un homme ! Malheureusement, cette histoire, je l'ai contée à un collègue, et des plaisanteries, là-dessus, toute la vie de Dieu, qu'on parle toujours trop !… Vé, vé ! attention, Hercule ! Doucement, Pan-pan !… Deux fusils c'est vraiment beaucoup… Oh ! la belle lièvre !… »

Un lièvre détalait, celui sans doute qu'avait manqué Maurin une demi-heure auparavant.

Le coup de fusil de Pastouré fut plus heureux.

« Il en tient !

« Apporte, Panpan ! À Maurin ce coup de fusil, qu'il entend là-bas, fait comprendre que je le veille, car j'ai tiré avec son fusil ; et son maître en reconnaîtrait le son entre mille… Il faut qu'il leur échappe, voleur de sort ! c'est euss qui rentreront sans rien au carnier, canaille de sort ! »

À peine venait-il d'attacher le lièvre par les pattes de façon à pouvoir le porter en bandoulière comme une musette, qu'il s'arrêta dans ses gestes, au moment précis où son gibier, tenu en l'air à deux bras le couronnait d'un trophée de victoire.

Dans cette attitude, il demeura un instant silencieux, la tête un peu inclinée et l'oreille tendue comme s'il écoutait attentivement un bruit encore éloigné.

« Je crois, murmura-t-il, que le tonnerre approche ! »

Enfin, ce qu'il attendait arriva. Et ce fut un bruit sorti de lui-même, et d'une telle importance que l'ombre de Rabelais et celle de Sancho en durent tressaillir de gaieté. Quand cela fut fini, Pastouré, toujours immobile et tenant toujours son lièvre au-dessus de sa tête car, jusque-là, un faux mouvement aurait pu compromettre l'heureuse arrivée de l'événement qui se préparait en lui, reprit tranquillement d'une voix calme et haute :

« Si c'est un coup de canon, il n'est pas raté, celui-là ! Et si c'est une parole, elle est bougrement bien dite. Dans bien des cas, il ne devrait y avoir de paroles que celles-là, – pourquoi le monde ne s'en mérite pas davantage. Mais vous verriez qu'on se mettrait encore dans son tort, car les gens apercevraient le sens caché de ces imprudentes paroles, et on les paierait avec le reste. »

Il se tut, puis au bout d'un petit moment il ajouta :

« Et si cela sort d'un canon, c'est ce canon-là qu'il faudrait pouvoir tourner contre l'armée des imbéciles et des méchants qui ne s'en méritent pas mieux ; mais, vaï, pauvre Parlo-soulet, de quelque manière que tu parles, tu fais entendre paroles perdues… tu… p… dans le désert ! »

N'ayant plus rien à ajouter d'aucune manière, il abaissa ses longs bras et arrangea son lièvre sur son échine.

CHAPITRE XLIV. Où le Roi des Maures est un instant comparé, pour sa finesse de diplomate, au roi Louis XI.

Ça lui faisait tout de même un effet, à Maurin, ainsi qu'il le conta plus tard, de marcher de la sorte, les mains liées comme les pattes d'un sanglier à la barre, à travers ces bois sauvages où chaque pas lui rappelait les joies de sa vie libre. Il ne dit rien d'abord, ruminant en silence ses pensées et ses chances d'évasion et craignant, s'il parlait à Sandri, de s'emporter jusqu'à l'insulter encore dangereusement. Et dans cette tête d'homme de bon sens, dans ce cerveau clair, une idée stupide à travers toutes les autres revenait sans cesse : « La première créature que j'ai rencontrée ce matin, c'était Misé Rabasse, la vieille femme dont on n'a jamais su si elle n'est pas un homme… Quand je rencontre ainsi Rabasse avant d'avoir aperçu toute autre créature humaine, vite à l'ordinaire je rentre dans quelque maison où je dépose mon fusil que de tout le jour je ne touche plus ! car la vieille masque porte malchance, et tout ce qui m'est arrivé de fâcheux, depuis ce matin, en un rien de temps, ne m'est advenu que parce que j'avais rencontré Rabasse. Si maintenant je rencontre un homme jeune, alors seulement je serai désemmasqué ! » Maurin n'eût pas volontiers laissé dire qu'il croyait à Dieu ou au diable, mais il était persuadé que la vieille Rabasse avait fait rater son fusil par trois fois et avait permis aux gendarmes de l'arrêter ! Ainsi les plus grands hommes ont leurs petites faiblesses. Les droits de l'inconnu sont imprescriptibles, et qui leur ferme la porte de la religion leur ouvre souvent la chatière de la superstition, par où entrent les rats.

Tout à coup Grondard se montra, aux yeux de Maurin, comme on n'était pas loin de La Verne. Déjà on apercevait les premiers châtaigniers de la forêt qui appartient au couvent, et Maurin se dit :

« Grondard est noir, mais c'est un homme jeune ; me voilà désensorcelé par mon ennemi même ! »

Et du plaisir qu'il en avait, il souriait à Grondard, qui ne comprenait pas ce sourire.

Et quand il se vit proche du charbonnier, Maurin s'arrêta dans l'étroite sente. Derrière lui s'arrêtèrent les gendarmes, – et Maurin, regardant Grondard avec le mépris qui lui revenait enfin, lui cria tout à coup d'une voix de colère :

« Si c'est toi, comme je le pense, qui m'as espionné ce matin et qui m'as livré, tu as fait là une affaire mauvaise pour toi, bête brute ! On t'a bien nommé la Besti de père en fils.

– C'était, dit Grondard avec un rire mauvais, le surnom donné à mon père. Ce n'est pas le mien.

– La Besti, dit Maurin, n'a pu qu'engendrer une Besti. Besti tu seras nommé quand tu serais bâtard ! oui, tu as mal arrangé tes affaires, car souviens-toi que lorsque tout ce pays-ci verra Maurin encatené et en prison, il se lèvera tout entier pour être témoin comme quoi je suis un brave homme et toi une canaille. Quand ils verront que c'est sérieux et que les tribunaux me veulent mal, les pins et les châtaigniers d'ici parleront pour moi et diront qui je suis, et ils diront aussi qui tu es. Quand ils me verront véritablement en position de malheur, même les gens de Gonfaron oublieront ma galéjade et ils reprocheront à leur maire de ne pas avoir ri de ce qui est risible, et d'avoir mis la loi en mouvement contre le crime d'avoir planté (ah ! pauvre France !) deux ailes de perdreau sur la croupe d'un joli petit âne, qui ne m'en a pas voulu, lui, de ma plaisanterie, vu qu'elle n'a fait de mal à personne. Et même les gens du Plan-de-la-Tour témoigneraient que je croyais bien dire et bien faire en empêchant leur mendiant de trembler, ne voyant pas la nécessité qu'il les fît rire avec le souvenir de ses douleurs ; et ils jugeront leur sottise aux conséquences.

« Alors, tous ces gens-là, pour me défendre, je te dis, t'attaqueront, toi ! car il y a une justice, et quand vient son moment, les sots cessent de l'être, et comprennent. Il y a alors des méchants qui se repentent et ce qui est caché paraît. Je parle pour que ces deux-ci, qui m'ont pris par obéissance à leur devoir, se souviennent. Entendez-vous, Sandri ? ce n'est pas une histoire de femme qui peut perdre un honnête homme qui n'a jamais trompé personne. Et c'est pourquoi, bientôt, mon pauvre charbonnier, tu ne seras pas blanc ! On te verra l'âme plus mascarée encore que ton visage. Les coquineries de ton père et de toi, une à une, sortiront des trous où elles se cachent, comme sortent, au tambour des limaces, toutes les sales bêtes visqueuses. Les pins et les châtaigniers d'ici, qui sont pour moi, seront contre toi et contre ton père et tes sœurs, parce qu'ils ont vu vos malices et vos abominations et ils savent ce qu'ils ont à dire. Tous vos secrets viendront au-dessus de l'eau. Vous aurez contre vous des hommes que vous avez volés au coin du bois, au soleil trémont ; des femmes que vous avez insultées et malmenées ; et des enfants qui viendront dire comment vous êtes pires que les bêtes puantes contre qui, en tout temps, la chasse est permise. Des voleurs et des bandits, voilà ce que vous êtes. La lâcheté de tous fait votre assurance, mais la lâcheté va finir quand il faudra délivrer Maurin, comme c'est juste, et tu auras été cause de ton malheur ! tu l'auras voulu et tu l'auras fait et tu le porteras sans rien dire, pourquoi, lorsqu'on est la canaille abominable que toi tu es, on garde le silence comme la fouine qui se terre, comprenant que si elle est vue elle est perdue.

« À présent, laisse-nous passer, que mes gendarmes ont faim ! »

Les gendarmes avaient fait signe à Grondard de se taire. Ils laissaient Maurin vider son sac, espérant surprendre quelque parole compromettante pour lui. Mais non, il parlait avec indignation au nom de la justice, en honnête homme qu'il était.

Sandri commençait à entrevoir clairement que peut-être ce qui pouvait arriver de mieux à Maurin, c'était une occasion publique de se défendre à voix claire et haute devant une cour d'assises par exemple, et il regrettait presque de l'avoir arrêté.

« Allons, Maurin, c'est assez, dit-il. En avant ! Faites-nous place, Grondard. »

Grondard aurait voulu tenir ce Maurin, bien enchaîné comme il l'était, sous sa vilaine patte d'ours noir ; il se rangea en grommelant :

« À se revoir, Maurin ! qui vivra verra ! »

Et il s'enfonça dans la forêt.

Maurin et les gendarmes arrivèrent à La Verne.

C'est un couvent d'architecture romane et qui est tout ruines. Les encadrements des fenêtres et des portes, les clefs de voûte, les consoles, les niches, sont en belle serpentine noire de Cogolin, et, luxe sur des haillons, ornent des murs dégradés où, dans les fentes, poussent des herbes.

Le couvent est planté au bord d'un plateau qui s'avance comme un cap sur le ravin. Au-dessous de la construction, des roches verticales, murs naturels, prolongent par en bas ceux qui sont faits de main d'homme, en sorte que, du fond des ravins, le couvent paraît haut de toute la hauteur de la colline. Du pied de la roche montent, jusqu'au faîte de la toiture, des lierres collés aux murailles comme de gigantesques arborescences sur les pages d'un herbier démesuré.

Et c'est un luxe plus beau encore que les sculptures, ces lierres qui couvrent le monastère d'un manteau de velours vert aux plis pleins d'ombre, frangés par l'or et la pourpre des aurores et des couchants. Là-dedans, aux mois printaniers, nichent les oiseaux du ciel. En toute saison, ils s'y abritent et en agitent les feuillages bruissants. Les rouges-gorges batailleurs y pullulent à l'automne et y font pétiller leur cliquetis de duel pareil au battement de deux féeriques épées qui ne seraient pas plus grosses que des aiguilles.

La grive, qui aime les baies du lierre, y fait en novembre son « tsik, tsik », léger comme l'appel d'un lutin qu'une seule feuille de pin cacherait tout entier. Les merles au bec jaune y sifflent des roulades. Les ramiers y roucoulent. Le cabreïret, la nuit, y parle seul et fait croire aux passants de la route lointaine que le chevrier nocturne rappelle ses chèvres mauresques… Elles sont toutes blanches, les chèvres des Maures, très petites, avec de grandes cornes en forme de lyre.

Et il y a aussi, autour de ces lierres, des guêpes bourdonnantes qui y attachent leur nid et qui descendent boire au torrent.

Et toute cette vie frémissante des êtres, dans ces vastes lierres si larges, si hauts, attachés depuis des siècles au monastère antique, bénit obscurément le Dieu qui, non content de leur donner l'asile des feuillages, a fait bâtir pour eux ces murailles, ces cours, ces toitures, ces cellules et ces chapelles, c'est-à-dire des abris heureux contre le vent, et où se réjouissent aussi la tarente et le lézard qui, dans les endroits chauffés par le soleil, ouvrent, entre les joints de la bâtisse chaude, leurs doux yeux gris qui donnent un regard aux pierres.

Et le couvent est magnifique ainsi, au beau milieu des Maures, tout au bord de la forêt de vieux châtaigniers, si vieux et si gros que chaque tronc peut abriter deux hommes, parce que le temps et les tonnerres les ont presque tous creusés, évidés, en ont fait, dit Pastouré, autant de guérites ; ils sont noirs au-dedans, argentés au-dehors, et dans la saison des feuilles, la forêt ruisselle de leurs grandes musiques mouillées.

Maurin passa sous l'arc noir de la grande porte, et, suivi des deux gendarmes, entra dans la première cour, où chante une fontaine et où sont aujourd'hui des demeures de paysans. Dans cette ancienne cour d'honneur, les poules maintenant picorent et les fumiers répandent leurs vapeurs tièdes et malodorantes.

On frappa aux portes. Elles ne s'ouvrirent point, mais Fanfarnette, la petite pastresse, sortit tout à coup d'un trou des murs crevassés.

« Personne n'est ici pour l'heure, dit-elle. Il y a, je ne sais pas où, un mariage, et tous ceux d'ici y sont allés. »

Elle regardait Maurin d'un air d'impertinence, de défi, qui était étrange.

« Diable ! dit Sandri ; aurais-tu du pain, au moins, à nous vendre ?

– J'en ai pour moi, et pas guère.

– Et du vin ?

– Voici la fontaine. »

Elle vint se planter devant Maurin, et le regardant bien dans les yeux :

« Ça ne vous a pas porté bonheur, de tuer l'aigle des Secourgeon ? faut-il que j'aille lui donner de vos nouvelles, à Secourgeon ? Sa femme sera bien malheureuse ! »

La bergerette impressionnait Maurin désagréablement, comme une créature de songe, irréelle, ni enfant ni femme. Elle l'inquiétait. Sous son regard, il finit par détourner les yeux. Alors, avec un grand éclat de rire, elle disparut dans une crevasse des ruines, en criant aux gendarmes :

« Buvez à la fontaine ! »

Les gendarmes faisaient la grimace. Pastouré avait compté fort sagement sur la mésaventure qui leur arrivait.

« Il est une heure, dit Sandri.

– On est loin de tout, ici ! » dit l'autre gendarme.

Maurin prit la parole :

« Sandri, ce que j'ai au carnier, par la prudence de mon ami Pastouré, nous le partagerons.

– Ce n'est pas de refus. On te le paiera.

– Alors, dit Maurin, tu n'en auras rien.

– Bon ! nous le prendrons, » fit l'autre gendarme.

– C'est ici, dit Maurin, l'occasion de voir si deux gendarmes oseront voler un pauvre.

– Nous le réquisitionnerons », corrigea le camarade de Sandri.

Toutefois, incertains de leur droit, les deux gendarmes se regardaient avec embarras.

« Nous le partagerons en frères, reprit Maurin, à condition, bien entendu (et je me déclarerai payé mais honnêtement payé) qu'on me détache, le temps de prendre mon repas, dont j'ai grand besoin.

– Tu veux nous échapper ! dit sévèrement Sandri ; tu nous prends pour d'autres.

– Mais, dit Maurin, jouant la surprise, n'est-ce pas moi qui t'ai demandé de m'attacher lorsque tout à l'heure, avoue-le donc, tu n'osais pas le faire ? Et sans ça peut-être je serais déjà loin. Seulement voilà, il ne me déplaira pas, comme tu me l'as entendu dire à Grondard, d'en finir avec les juges, une bonne fois ! et de leur dire ce qu'ils doivent connaître.

– Il parle bien, affirma le camarade de Sandri ; seulement si nous le détachons, sûr, il s'échappera !

– Eh bien, répliqua Maurin, voici ce que vous pouvez faire. Allons dans le cimetière des moines, là où sont, tout autour, leurs petits « chambrons ». Mettez-moi dans une de ces prisons. Barricadez-en la vieille porte et laissez-moi là tout seul en prisonnier, mais, pas moins, avec les mains libres, que je puisse manger comme un homme, et, en échange, à vous deux vous aurez bonne part de mon manger et de mon boire. Le lapin sauvage rôti est une nourriture de princes !

– C'est convenu ! fit le second gendarme. Il parle avec bon sens. Je n'aurais pas trouvé ça. »

Ils allèrent dans le cimetière des moines, encadré par les arcades du cloître, sous lesquelles s'ouvrent les cellules délabrées.

« De ce côté-là, expliqua Maurin désignant le nord, les chambrons s'ouvrent sur le précipice. Je serai donc mieux, pour votre tranquillité, dans un de ceux-là. »

Il savait bien qu'on ne lui en donnerait pas d'autre. Les gendarmes choisirent une cellule avec les soins les plus méfiants. Par la fenêtre sans boiserie, aux appuis à demi écroulés, on voyait, en se penchant, vingt mètres de précipice ! Ce chambron ayant servi naguère, selon toute apparence, à mettre en sûreté des outils de paysan, avait une porte raccommodée, solide, qui s'ouvrait du dedans au dehors.

Maurin fut délié.

« Qui m'aurait dit, fit-il en soupirant, que le ventre de ma mère et ma caisse de mort ne seraient pas mes seuls cachots, celui-là m'aurait bien étonné ! Les mains attachées, je ne les ai jamais eues, non plus que la langue. Tenez, gendarmes que Dieu bénisse, voici le lapin cuit, qui sent la farigoule et le romarin dont Pastouré l'a bourré avant de le mettre sur le feu… Donnez-m'en un tiers. Et du pain, donnez-m'en ma part ; et du vin, hélas ! je n'en ai que deux fiasques. Prenez le plus gros. Voici de l'aïguarden encore. Et faisons chacun nos affaires, vu qu'elles pressent. J'ai une faim de chien… Ah ! mon pauvre Hercule ! tu m'embarrasserais bien à cette heure, attendu que nous vivons déjà trois sur un lapin fait pour deux. »

Plus volontiers que d'être aimable ainsi avec eux, il les aurait battus, les gendarmes, mais il faut savoir, à de certaines heures, être diplomate. Et le roi des Maures, en ce moment, c'était Louis XI à Péronne.

Les gendarmes affamés prirent les vivres, qu'ils payaient honorablement en accordant pour une heure à Maurin la liberté de ses deux mains. Mais qu'avaient-ils à craindre puisqu'ils fermèrent et, du dehors, étayèrent la porte avec un gros cabrin (poutrelle) qui traînait là pour cette fin même ? Ils eurent un moment l'idée de s'y adosser, mais, pour dire la vérité, le seuil et les entours étaient si fâcheusement souillés d'ordures de poules qu'ils s'en écartèrent un peu, et s'assirent, encore assez près de là, sur deux grosses pierres, sous un arceau du cloître.

S'étant donc assis, ils commencèrent à attaquer le lapin sans rien dire, car le silence est d'or pour les gens affairés.

Et puis il fallait prêter l'oreille au moindre bruit qui pourrait venir de la prison improvisée. Tout à coup :

« Bigre de bigre ! dit Sandri ! nous lui avons laissé son carnier ! »

On ne saurait penser à tout.

Ils se levèrent et débarricadèrent la porte, mais Maurin avait déjà fait son coup : il avait pris, tout d'abord, la longue et solide cordelette qu'il avait toujours dans son carnier ; il avait pris aussi son couteau à gaine, et il avait mis le tout, en se penchant par la fenêtre, dans un trou de muraille sous les feuilles de lierre épais.

Il entendit venir ses geôliers et à peine touchaient-ils la porte qu'il leur dit, avec la voix d'un homme qui mange, la bouche pleine :

« Il vous manque quelque chose ? »

Aussi, quand brusquement, la porte s'ouvrit, les gendarmes le trouvèrent-ils assis à terre devant son carnier grand ouvert, la bouteille au poing, prêt à boire et mangeant lentement, comme un homme qui n'a rien de mieux à faire.

« Ton carnier, donne-le, dirent-ils.

– Prenez-le, fit Maurin, mais vous n'êtes pas aimables.

« Croyez-vous que je vais le gonfler en ballon et ensuite m'asseoir dessus pour m'envoler par la fenêtre ? »

Dans le carnier béant qu'ils visitèrent, ils ne virent rien de suspect et s'étant regardés encore pour se demander ce qu'il fallait faire, ils sortirent, disant :

« Allons ! il est sage… Nous te le laissons, ton carnier. »

Ils ressortirent, étayant de nouveau la porte avec la poutrelle.

Maurin les écouta s'éloigner, puis causer ensemble, d'une voix alourdie par le plaisir du repos et de la sécurité. Par un trou de la porte, il put même les voir paisiblement assis l'un près de l'autre. Alors, les surveillant de temps à autre d'un regard furtif, il prépara, en toute hâte et adresse, la fuite méditée. Pour accrocher la corde dans la cellule, rien. Pas un clou sur la porte. Pas une ferrure à la fenêtre. Il coupa contre le mur extérieur une branche de lierre des plus fortes. Il agissait sans bruit, comme un renard qui frôle à peine la broussaille… Avec un morceau de sa corde, il attacha solidement une pierre de moyenne grosseur, ficelée en croix, au bout du bâton noueux que lui avait fourni le lierre. À l'autre bout du bâton il amarra ce qui lui restait de sa corde, et il lança au-dehors toute la longueur de l'amarre. Puis il fit pendre du rebord de la fenêtre, à l'intérieur, toute la longueur du bâton, assez court pour que, lorsque la corde serait tirée du dehors, la pierre ne touchât point le sol. Et alors il se vit sauvé ! Il pouvait en effet descendre, au moyen de cet appareil, jusqu'à cet endroit où le lierre dru formait comme un pont entre la muraille, d'un côté, et de l'autre la cime d'un chêne auquel il s'enlaçait par ses mille bras et ses mille racines. Et quant à la résistance de l'engin, elle venait de cette raison qu'il eût fallu un poids bien des fois plus lourd que le poids de Maurin pour soulever ce levier vertical : le bâton qui portait la pierre. Maurin les connaissait toutes, les ruses ! Il avait, comme on dit, des notes et des remarques.

Tout cela fut fait très vite. Un dernier coup d'œil au trou de la porte : il vit les gendarmes qui buvaient, confiants, sûrs d'eux-mêmes. Il mit sur son échine son carnier, enjamba la fenêtre, posa ses pieds dans un joint du mur, se suspendit d'une main au rebord de la fenêtre, tira à lui la corde jusqu'à ce que le bâton fût bien bloqué, à son point d'attache, contre l'angle intérieur du mur d'appui, et, ses pieds bien appuyés maintenant sur les saillies des branches du lierre, il descendit, guidé et soutenu par la corde, et faisant fuir de tous les côtés les merles surpris… À présent, le bruit de sa descente se perdait dans le murmure continu des pinèdes et des châtaigniers.

Une fois dans le chêne, il y attacha la corde tendue. De peur que le bruit de la pierre retombant dans la cellule n'attirât l'attention de ses ennemis.

Il se jugeait sauvé. Du haut de son arbre il jeta son carnier en bas… il ne laissait là-haut que sa bouteille vide.

Les gendarmes étaient en train de boire, à même la gourde, son eau-de-vie et, oubliant toute précaution, ils tenaient de joyeux propos, ravis de leur capture, à mille lieues de prévoir leur déconvenue.

En dix minutes, il était loin, Maurin ! Il pensa qu'il fallait virer du côté où n'étaient pas les chevaux des bons gendarmes… Ils avaient dû les laisser sur la route de la cantine. Il fila donc vers Collobrières. « Pastouré, pensait-il, aura bien deviné qu'il faut aller par-là. »

Pastouré, assis dans la grande forêt de châtaigniers, en ce moment mangeait du pain et un oignon trempé dans du sel, au bord d'une fontaine, et tout en gesticulant, disait :

« Je n'entends rien d'aucun côté. C'est pourtant drôle que le mâtin qu'il est leur reste entre les pattes. Ça, non je ne veux pas me le croire ! Je n'ai rien dit mais, comme à l'ordinaire, il m'a compris, le collègue, j'en suis sûr. Il n'est pas, non, la moitié d'un âne ! Moi sans rien lui dire, et lui sans rien me dire, nous nous entendons plus et mieux que les avocats de l'avocasserie, vu que, où nous allons, nous le savons, nous autres. Que je sois son meilleur collègue, on s'en étonne des fois : c'est qu'on n'a pas ouvert ma caboche. On y aurait vu que tout ce qu'il fait, lui, je voudrais, moi, le faire, si je pouvais ! et ne le pouvant pas, j'aide qui le fait. Et qui veut bien faire, fasse comme moi ! »

Un ululement doux de machotte traversa la forêt humide. Les vieux châtaigniers s'y trompèrent. Un picatéoù (un pic), à ce cri, s'envola effrayé. Mais Pastouré regarda le picatéoù et dit :

« Si les oiseaux se mêlent d'être des bêtes, qu'est-ce qui restera aux gendarmes ?… Pauvre picatéoù ! tu ne le comprends pas que cette machotte est un homme ? Maurin m'appelle ! Vive lui ! »

La chouette répéta son cri plusieurs fois, à intervalles égaux.

« Le nombre y est, dit Pastouré. C'est bien lui… »

Et il répondit comme chouette à chouette.

L'oiseau de nuit qui répliqua par un certain nombre de cris espacés, – langage convenu entre les deux braconniers – parla clair comme le jour.

« À Collobrières, dit Pastouré, chez Moustegat ? Bon ! »

Il se dirigea vers Collobrières ; mais, au croisement de deux sentiers, il aperçut Maurin qui l'attendait.

Pastouré ne dit rien. Il avait envie de pleurer. Il tendit à Maurin son fusil. Maurin le prit et, dans un geste puéril mais d'une sincérité touchante, il le baisa.

« Té ! dit Pastouré, embrasse-moi aussi, que je puisse te le rendre ! »

À la nuit, ils recevaient asile chez un braconnier de Collobrières à qui Maurin, devant une nombreuse assistance, contait en riant les trois coups ratés qui avaient amené son arrestation. Et il expliquait tous les détails de sa fuite au milieu des gaietés sonores, des grands coups joyeux frappés du plat de la main sur la cuisse du voisin, parmi une fumée de pipes épaisse, mon ami ! comme la fumée de toute une escadre !

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