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Illustration: Maurin des Maures-Chap33-39 - Jean Aicard

Maurin des Maures-Chap33-39


Enregistrement : Audiocite.net
Publication : 2010-05-14

Lu par Alain Bernard
Livre audio de 1h13min
Fichier Mp3 de 66,6 Mo

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Maurin des Maures
Jean Aicard
1908


CHAPITRE XXXIII. De la rencontre qu'eurent pour la première fois Maurin des Maures et son fils Césariot sous un arbre qui est célèbre dans le Var sous le nom de Pin Berthaud, et comment le don Juan des bois se révéla père de famille à la romaine et à la provençale.

Décidé à avoir une conversation avec le jeune Césariot, Maurin partit un beau matin pour Saint-Tropez. Il se trouva que le même matin Césariot, muni de quelque argent que lui avaient donné ses patrons, à la suite d'une pêche miraculeuse, prenait de nouveau le chemin de Toulon, où il allait « s'amuser ».

Maurin le rencontra sous le Pin Berthaud, pin gigantesque bien connu dans tout le golfe, mais dont la célébrité est devenue universelle, depuis que sous son ombre le roi des Maures et son dauphin de la main gauche s'y rencontrèrent pour une mémorable conversation. On le trouve, depuis, cité dans tous les guides. Il offre d'ailleurs, à tous les passants, une ombre véritable sous laquelle il est agréable de se reposer un instant.

Césariot, qui ne connaissait Maurin des Maures que pour en avoir entendu parler comme tout le monde, cheminait d'un air préoccupé, sournois, la tête basse, l'œil inquiet… Son idée fixe le tourmentait. Maurin l'arrêta d'un mot.

« C'est à toi qu'on a mis Césariot ? (Cela signifie : « C'est bien toi qu'on a baptisé Césariot ? »)

Il y avait dans cette tournure de phrase provençale une raillerie à l'adresse de son nom, que Césariot releva à sa manière :

« Ça vous regarde, vous ? fit-il d'un ton bourru.

– Il faut bien que ça me regarde, dit Maurin, sans ça, je ne te le demanderais pas, espèce de petit âne ! »

La conversation s'engageait mal. « Je n'ai pas envie de causer, dit Césariot. Est-ce que je vous demande votre nom, moi, à vous ?

– Non pas, mais je vais te le dire et ça te rendra, je pense, un peu mieux parlant. Je m'appelle Maurin.

– Maurin des Maures ! » s'exclama l'autre, avec un respect involontaire et mêlé d'une vague inquiétude.

– Tu l'as deviné, mon garçon. » Césariot esquissa un salut :

« Qu'est-ce qu'il y a pour votre service ?

– Je connais tes pensées, dit brusquement Maurin, entrant, sans crier gare, dans la conscience du personnage. – Eh bien, elles sont mauvaises… Tu cherches ta mère ! Tu crois que, des fois, elle vient dans ce pays-ci. Tu as tort et tu te trompes. Tu lis de mauvais livres et tu aimes des boissons mauvaises. Ça te gâte l'esprit et l'estomac ; prends-y garde.

– Je vous respecte, dit Césariot baissant son front têtu, mais tout ça, c'est mes affaires ! »

Maurin reprit posément :

« Je vais te donner un bon conseil.

– Je n'en demande pas !

– Si ta mère ne t'a pas avoué, quelle qu'elle soit, celle-là, c'est sûrement, mon garçon, parce qu'elle n'a pas voulu, ou qu'elle n'a pas pu… C'est trop clair… Si elle l'avait pu, si elle le pouvait, je m'imagine qu'elle le ferait. Comprends-tu ? Alors, de la rechercher malgré elle, c'est agir avec bêtise… »

On touchait à l'idée fixe de Césariot. Il fit mine de se dérober.

« C'est agir avec bêtise ! reprit Maurin, en le retenant par le bras, à moins que ce soit par canaillerie !… »

Et avec une expression finaude qui plissait sa tempe :

« Tu voudrais d'elle de l'argent, preutêtre ?

– Et quand ça serait ça ! » dit Césariot avec un mauvais regard.

– Ah ! le bougre ! fit Maurin, d'un air plus ironique qu'irrité et d'une voix fluette et câline. Je vois, clair comme le jour, la petite canaille que toi tu es ! »

Sa voix redevint forte et se fit sévère : « Eh bien, écoute, coquin ! Tu vas rallier chez tes patrons. C'est moi, Maurin qui t'en donne l'ordre. Et dans ton affaire, c'est moi, Maurin, qui y regarderai à partir d'à présent ; je m'en charge… Et si tu files de Saint-Tropez, c'est moi, Maurin, qui t'irai chercher par les oreilles.

– J'irai où je voudrai, gronda Césariot. Lâchez-moi, à la fin ! Il n'y a pas de Maurin qui tienne ! Les hommes sont libres… Je veux aller chez mes patrons si je veux et n'y pas aller si je ne veux pas.

– Vé ! fit Maurin d'une voix satisfaite ; il a du sang, le drôle ! »

Puis, de sa voix de commandement et de colère : « Tu vas me promettre d'obéir, bougre de gamin ! Tu n'es qu'un gamin et qu'un polisson, en train de préparer une action de bêtise et de mauvaiseté : et je t'empêcherai, sûr comme je m'appelle Maurin !

– Vous m'empêcherez ! vous ! et de quel droit ? hurla Césariot.

– Du droit de ceci », répliqua Maurin.

Il avait saisi le « pitoua » par la cravate et il le secouait en le poussant devant lui. Le jeune homme qui reculait d'un pas à chaque saccade, vint s'adosser au tronc énorme du pin centenaire.

Hercule, voyant qu'il y avait bataille, voulut en être et sauta aux jambes de Césariot.

« Couché, Hercule ! ne me l'abîme pas ! » cria Maurin.

Hercule obéit. Césariot râlait dans sa cravate.

« Promets-tu ? » demanda Maurin.

L'autre, sans répondre, chercha sournoisement à sa ceinture, dans la gaine de cuir, un de ces couteaux de marin qui ne se ferment pas.

En voyant luire la lame, Maurin eut un de ces mouvements d'exaspération durant lesquels un homme a le temps de faire un grand malheur.

« Ah ! fils de garce ! murmura-t-il… Que ta mère me pardonne ! »

Son adversaire, qui était vigoureux, échappa, d'une secousse brusque, à son étreinte ; son gilet s était déboutonné ; un lambeau de sa chemise était resté aux mains de Maurin. Et le don Juan des Maures tout à coup demeura stupéfait, saisi d'une émotion, terrible, en présence de son fils armé.

Maurin, immobile, pâle, regardait Césariot qui, également immobile, demeurait prêt à reprendre la lutte avec son large couteau luisant au soleil.

Le visage de Maurin eut une expression extraordinaire de terreur et d'énergie qui, sans doute, paralysa les moyens de défense de son adversaire, car, en un tour de main, Maurin, se jetant sur lui tout à coup, l'eut désarmé. Cela fait, il prit le couteau par la pointe entre le pouce et l'index, et le lança à toute volée dans les branches du pin, avec tant d'adresse qu'il y resta planté, très haut, dix fois hors d'atteinte ; puis empoignant Césariot par un bras, Maurin se mit à le battre coup sur coup, à grands plats et revers de main, puis, à coups de poing et à coups de pied, sans que l'autre pût parvenir à se protéger avec son bras resté libre…

Sous cet orage de coups, le pauvre garçon, si hardi tout à l'heure, oubliant subitement toute révolte, tout orgueil, redevint un petit enfant et se mit à trembler à la fin, en répétant plusieurs fois, sur un ton touchant d'écolier pris en faute :

« Pourquoi ça ? Pourquoi ça, maître Maurin ? »

Et entre deux maîtresses gifles, le don Juan des Maures lui répondit, d'une voix de tonnerre :

« Parce que je suis ton « péro » !

Cette révélation ne produisit pas dans l'esprit de son fils l'effet qu'en attendait Maurin ; Césariot n'éprouva aucune joie. Bien au contraire !

« Ce n'est pas vrai ! ce n'est pas vrai ! » hurlait-il, ne voulant point se résoudre à n'être pas le fils d'un ministre pour le moins, ou d'un amiral !

Et de rage et de désespoir à l'idée que Maurin pouvait dire vrai, il se mit à sangloter.

« Et maintenant que tu es mon fils, dit Maurin placide, et sans lui lâcher le bras, – marche, drôle ! que je te mène où tu dois aller. »

Le drôle obéit.

Le paternel Maurin ramenait Césariot à Saint-Tropez, chez ses patrons, à qui il comptait le recommander fortement.

Césariot, tout d'abord, ne desserra pas les dents. Il se soumettait à la force en rechignant. Il espérait que ce diable de Maurin finirait bien par le lâcher. Et dès qu'il aurait retrouvé sa liberté, il irait où bon lui semblait. Comment Maurin savait-il ses secrets ? Cela lui paraissait surnaturel et ne laissait pas de lui inspirer du respect.

Tenter d'échapper à la forte poigne de ce diable de Maurin des Maures, il n'y songeait pas. Il éprouvait de plus en plus auprès de lui une sorte de terreur superstitieuse. Quant à l'idée d'être le fils d'un tel homme, en mieux y réfléchissant, il commençait à l'admettre, car il lui paraissait impossible qu'un Maurin eût parlé à la légère. Et puis, la correction qu'il avait reçue ne semblait acceptable à son orgueil que venue d'une autorité paternelle. Cependant, malgré la gloire du nom de Maurin, qui était un roi à sa manière, Césariot eût préféré pour père l'amiral ou le ministre qu'il avait rêvé avec sa cervelle farcie de romans-feuilletons…

Maurin, nature fruste et fine, laissait l'enfant à ses réflexions. Il avait de l'expérience, l'homme… nulle sentimentalité, un esprit clair et libre.

Il se faisait midi passé. Césariot qui, sans sa mauvaise rencontre, se fût attablé là-bas, au cabaret, de la Foux, commençait à sentir les tiraillements de son estomac de matelot. Rien ne creuse comme une alerte un peu vive. Il dit tout à coup :

« Alors, de tout aujourd'hui, on ne mettra rien sous la dent, hé ?

– Ça, ça serait dommage, fit doucement Maurin. À ton âge, mon homme, on a droit à la ration double. Té, entrons ici, on nous prêtera des chaises et une table où poser la bouteille et le pain que j'ai, – par précaution, – toujours au carnier. »

Il poussa Césariot dans une maison de sa connaissance dont la porte s'ouvrait au bord du chemin.

« Bonjour, Capoulade. Je te demanda asile.

– Tu es chez toi, Maurin, dit l'autre… Que veux-tu ?

– Ta table, pour manger à notre aise le dîner que j'apporte.

– Nous autres, nous avons dîné, répliqua Capoulade. Fais à ta volonté. »

Sous le manteau de l'immense cheminée brûlaient quelques troncs d'arbre. Une bouillotte chantait. Un chat ronronnait à côté de deux chiens courants, qui regardaient s'écrouler les braises.

Capoulade alla à ses occupations au-dehors, laissant Maurin maître de sa maison. Maurin tira de son carnier vivres et bouteille et mit le tout sur la table.

Les deux hommes, le père et le fils, mangèrent en silence, d'un air de grand appétit. Maurin avait tiré d'une terrine deux gros morceaux de « bœuf en daube ».

Voyant que Césariot cassait son pain, le père se mit à rire :

« Tu as perdu ton petit couteau, que ? dit-il de sa voix la plus flûtée. Eh bé, té, prends le mien ! »

Il passa au jeune gaillard son couteau, tout pareil à celui qu'il lui avait arraché des mains sous le pin Berthaud.

Après s'en être servi, Césariot voulut le lui rendre.

« Garde-le, fit gaiement Maurin, en souvenir de ton père ! Où j'ai laissé le tien, j'irai le reprendre au retour. Le diable m'emporte si quelqu'un se doute qu'il y a un couteau là-haut, dans les pignes. Personne ne le ramassera, vaï !… C'était bien envoyé, qué ? »

Césariot ne répondit pas.

« Tu boudes ? À ton aise ! »

Puis brusquement, avec un grand éclat de voix joyeuse :

« Ah ! grande buse, va ! Tu cherchais une mère, tu trouves un père, et tu n'es pas content ?… bestiasse ! »

Il but rasade, essuya sa bouche du revers de sa main et, avec son large rire plein de santé :

« Rappelle-toi qu'être sûr de son père c'est ce qu'il y a de plus difficile au monde, car, de mère, on n'en a jamais qu'une, pitoua ! »

La chaleur du repas le mettait en belle humeur :

« Té ! dit-il, puisque tu es mon fils, je vais te donner une cuisse de lièvre que je me gardais pour mon déjeuner de demain. »

Et, gentiment, l'œil clair et tout brillant d'on ne sait quelle tendresse paternelle de bête heureuse, Maurin poussa devant Césariot, sur un morceau de pain taillé en assiette, le cuissot de lièvre promis.

« Té ! dit-il, avalo, couyoun ! »

L'autre, peu accoutumé à ces bombances, prit le bon morceau et se mit à le dévorer gloutonnement.

Maurin le regardait faire avec une satisfaction qui éclata dans toute sa physionomie :

« Tu es comme un petit loup de l'année ! » fit-il avec admiration.

Il ajouta aussitôt, en manière de réflexion philosophique :

« C'est pas l'embarras : un pin fait un pin, et un chêne fait un chêne… Tu es ma race, quoique tu me paraisses tenir un peu de ta mère pour la lecture ! »

Tout à coup, sa physionomie s'attrista :

« C'est dommage que tu m'as l'air de partir comme pour être une fameuse petite canaille !… Mais ça finira mieux que ça n'a commencé ; Dieu t'avait abandonné, pechère ! Eh bien, fit-il en se désignant du doigt, eh bien, tu le retrouves ! »

Puis, après un silence :

« Je ne te perdrai pas de vue, bougre d'âne ! Et si tu ne marches pas droit, gare à tes côtes ! Tu connais mon poignet, hein, à cette heure ?… Je n'entends pas que tu finisses au bagne ! ça me dérangerait beaucoup. »

Césariot, en ce moment, rongeait l'os le plus résistant du lièvre.

Il le cassa tout à coup entre ses dents. Alors, Maurin s'écria, enthousiasmé :

« Ce n'est pas pour dire, mais entre ta mère et moi, noum dé pas Dioù ! nous t'avons f… ichu dans la gueule deux rangées de dents qui feraient le bonheur d'un chien, qué, mon homme !… Dommage, que d'après ce que je vois, pour le cœur, je ne sais pas de qui tu tiens, et peut-être, malheureusement, tu l'as dur comme le reste. »

À ces mots : « ta mère et moi », Césariot avait relevé la tête et il regardait Maurin attentivement :

« Voui, voui, je le comprends ton genre de folie, répliqua avec indulgence le bon Maurin, à ce regard inquiet. Et je n'ai dit que ce que j'ai voulu dire… Vois-tu, triple imbécile que toi tu es, je te répète qu'on a toujours une mère et qu'il ne faut jamais lui faire contre. Eh bien, si elle ne veut pas te connaître, la tienne, soyons de bon compte : pourquoi la contrarier ? »

Et sentencieusement :

« Pas plus de sa mère que des femmes on n'est aimé quand on le veut, pitoua !… Quant à chercher si la tienne est riche comme je t'ai dit, c'est une pensée de canaillette, mon fisto !… Pour moi, tu vois, je suis venu te parler en père dès que je l'ai cru nécessaire. Ni les perdreaux, ni les sangliers, ni le chasseur Maurin, entends-tu, ne laissent leurs petits sans nourriture, et je t'ai aidé, sans que tu le saches, plus d'une fois et surveillé toujours. J'ai fait ce que j'ai cru le meilleur d'après les circonstances. On n'est pas toujours le maître des choses… Et à présent, il faut, écoute-moi bien, il faut que tu te tiennes tranquille chez ton patron Arnaud…

« Si j'ai du bon pour tes affaires je te l'apporterai, compte là-dessus, foi de Maurin ! mais je ne veux pas, comprends bien, entendre mal parler de toi. Si ta mère t'a oublié, c'est, je te dis, qu'elle a ses raisons. Fais comme moi. N'y songe plus… Tu es jeune, pense aux jeunes. Aime-les toutes. N'en trompe aucune. Ne t'engage jamais à rien. Elles viendront toutes seules et tu dormiras tranquille… Sinon, le père Maurin, comme un revenant, te viendra, la nuit, tirer par les pieds… Et c'est assez de paroles. Ça suffit pour le premier jour. Té ! achève la bouteille. Et en route chez maître Arnaud ! Je t'ai dit pour l'heure tout ce que j'avais à te dire… »

Maurin avait allumé sa pipe.

« Tu fumes, petit ?

– Oui, dit l'autre.

– Alors garde aussi ma pipe, en souvenir ; j'en ai trois autres dans le carnier. »

C'était une pipe dont le tuyau était un roseau très fin et le fourneau un bout de racine de bruyère creusée au couteau.

« Bien entendu, celle-là, je l'ai faite moi-même, dit Maurin… mais Pastouré est plus drôle que moi pour les pipes. Il leur sculpte très bien des caricatures de singes ou des grimaces de députés. »

Ils fumèrent longtemps, silencieux.

Césariot s'habituait déjà à l'idée d'avoir pour père ce fameux chasseur, dont on parlait très loin à la ronde et que tout le monde vantait.

Capoulade entra, ne les entendant plus jaser.

« Et alors, dit-il, veux-tu prendre un coup d'aïguarden, hé, Maurin ?

– Ça n'est pas de refus, Capoulade. L'aïguarden est une chose bonne, quand on n'en abuse pas. »

Une heure après Maurin remettait son fils au patron Arnaud.

« Je lui ai donné un père, dit-il simplement, un bon, vu que c'est moi. Et s'il se dérange encore, écrivez-moi. Voici mon adresse :

« Monsieur Rinal, médecin de la marine en retraite, à Bormes (Var), pour remettre à Maurin des Maures. »

Quand il repassa tout seul sous le pin Berthaud, Maurin leva le nez, cherchant à apercevoir parmi les pignes le couteau de son fils. Il le vit, grimpa dans l'arbre, non sans peine, et comme il était là-haut, au milieu des branches, des paysans qui traversaient la route lui crièrent :

« Eh, là-haut ! que fais-tu, l'homme ?

– Je cueille des pignes, parce que je n'ai pas d'allumettes ; c'est pour allumer ma pipe.

– Et comment allumes-tu les pipes sans allumettes, toi ?

– Je mets les pignes en tas et je leur tire un coup de fusil à bout portant… ça les allume et je m'allume… Oh ! ça n'est pas la première fois. Seulement, ça coûte cher, au prix où est la poudre ! »

Et de rire. Et quand il fut redescendu, il contempla une bonne minute avec attendrissement le terrible couteau du marin, et il murmura :

« Quand on ne connaît pas son père, pas moins ! regardez un peu à quoi on s'expose ! »


CHAPITRE XXXIV. D'une conversation qu'eut Antonia avec son père et de celle qu'elle eut deux jours plus tard avec deux dévotes.

Depuis quelque temps, les querelles devenaient fréquentes dans la maison du garde forestier Orsini. Ses chefs le malmenaient un peu, et il prétendait que c'était à cause de son histoire avec Maurin et Alessandri.

L'aventure s'était ébruitée en effet et ses supérieurs lui en avaient parlé sur un ton de blâme sévère.

Orsini, de mauvaise humeur, ne manquait plus aucune occasion de « mal parler » du braconnier en présence de sa fille. Elle lui rappelait inutilement le service qu'elle devait au chasseur si décrié. Elle se lamentait. Elle alla plus d'une fois jusqu'à pleurer de rage. Et de souffrir ainsi pour le beau Maurin, cela ne pouvait pas le lui faire oublier plus vite.

Un jour son père lui dit gravement :

« Viens ici, Tonia. Écoute ; je n'ai qu'une parole, – et toi aussi, j'espère, car j'ai remplacé de mon mieux ta mère morte et je t'ai élevée, non comme les femmes élèvent les femmes, mais comme un brave homme élève un brave garçon. Eh bien, je te sens sur le chemin de manquer de parole à Alessandri. Tu penses trop à l'autre… à ce bandit de Maurin. Cela me contrarie, je te laisse voir ma mauvaise humeur à toute minute ; je me fâche trop souvent ; tu m'en veux, tu t'irrites ; cela n'arrange pas les choses… au contraire, tu n'en penses peut-être que davantage à ton mauvais sujet. C'est pourquoi j'ai résolu de te parler sérieusement et c'est ce que je fais en ce moment-ci. Si tu es ensorcelée ou près de l'être, pour l'amour de Dieu, résiste ! Va voir un curé. Adresse-toi à la Madone, mais ne te laisse pas perdre. Ce Maurin est un gueux qui trompe les filles, tout le monde le sait, et qui tromperait sa femme. Et avec ce gendre-là je serais bien sûr de rester toute ma vie sans avancement, ou même d'être forcé de prendre ma retraite. »

Ce discours toucha beaucoup la violente Tonia. Les colères habituelles de son père la mettaient en révolte. Cette ferme douceur, cet appel à sa raison la soumirent du premier coup.

« Hélas ! répondit-elle, vous avez raison, mon père. Je me dis cela bien souvent. Et, comme vous le devinez, je me sens ensorcelée ; et si, oui, la Madone ne me délivre pas, je suis sûre que les choses n'iront pas bien. Alors, pour vous obéir, je fais le serment d'aller, pieds nus, jusqu'à Notre-Dames-des-Anges, de Pignans, en m'arrêtant à chaque saint pilon, et en la priant à genoux devant chacune de ses images, afin qu'elle me délivre de ce mauvais sort.

– Je suis heureux de te voir sage, dit le père. Je vais chercher les moyens de te faire conduire jusqu'à Pignans. De là, tu monteras à Notre-Dame ; puis, au jour dit, tu en redescendras de ce côté-ci, en marchant vers Collobrières, qui est proche d'ici et où je t'attendrai. »

Orsini alla trouver un vieux marchand de châtaignes qui devait se rendre à Pignans en carriole, et qui, peu de jours après, prit avec lui la Corsoise. Ils passèrent par Hyères et par Pierrefeu, et ils arrivèrent à Pignans à l'hôtel Bon-Rencontre, chez les dévotes.

Les dévotes étaient deux sœurs, vieilles filles, fort maussades, groumant sans cesse contre les voyageurs et contre tout au monde, même contre les saints et contre le Bon Dieu, qui laissent aller si mal les affaires d'ici-bas. Elles avaient, sur le marbre de leur commode, la statue d'un saint Antoine qu'elles mettaient en pénitence, quand elles avaient à se plaindre de lui, ce qui arrivait souvent. Alors, elles le retournaient face au mur, en l'accablant de reproches.

Mais, malgré leur méchante humeur légendaire, leur auberge était fort bien achalandée, parce que tout y était d'une propreté méticuleuse, et la cuisine digne d'un évêque gourmand.

On avait annoncé aux dévotes la visite de Tonia.

Un jeune ami d'Orsini, passant par-là deux jours auparavant, les avait priées d'être aimables pour la Corsoise et de veiller sur elle. Elles la reçurent comme si elles l'eussent toujours connue.

« Comme ça, vous allez à Notre-Dame-des-Anges ? C'est un vœu ? oui ! Pieds nus ? Oh ! ne faites pas ça ! Ni les saints ni le Bon Dieu n'exigent qu'on se rendre malade.

« Dans cette saison, un mauvais rhume est vite pris.

« Songez qu'il y a en ce moment un gros passage de bécasses et que cela est marque de grand froid… Pourquoi avez-vous fait un vœu ?

« Nous vous demandons ça, mais ça n'est pas pour le savoir, pechère ! ça ne nous regarde pas. C'est pour « de dire », pour parler, pour le demander enfin.

« Quelque amourette, pardi, nous connaissons ça. Mais ça passe. Les hommes n'en valent pas la peine. C'est égal, ce n'est pas du bon sens, même pour prier Dieu, de s'en aller seule, dans les bois comme ça !

– Je n'ai pas peur », dit Tonia.

Elle tâtait sous les plis de son corsage son stylet corse.

« Tu n'as pas peur, mais il ne faut qu'une fois, ma belle, pour que « le malheur » arrive aux filles ! Enfin, ça te regarde… Si tu avais prévenu d'avance, on aurait pu trouver quelque femme pour t'accompagner. Mais, de ce moment, elles travaillent toutes aux châtaignes. Ce soir, on te donnera la chambre près de la nôtre. En attendant, pour ton dîner, tu auras de la soupe grasse, avec des vermicelles, puis le bœuf bouilli, puis le bœuf en daube, puis des côtelettes, puis des becs-fins rôtis, puis du lièvre ; nous n'avons pas davantage, pechère ! Après ça, tu auras un chou farci, puis le fromage et le dessert : des figues, des châtaignes et des confitures. Et si, avec ça, tu n'as pas ton compte, c'est que tu es difficile. Et tout à se lécher les doigts !

– Il faut deux heures, n'est-ce pas, dit Tonia, pour monter à la Bonne Mère ?

– Deux heures, répondit l'une des deux dévotes, sûr, deux heures au moins, déchaussée surtout. Et si tu fais des prières longues devant les piliers, tu peux en mettre quatre, d'heures, et autant que tu voudras. Songe ! il y a deux douzaines de saints pilons !

– Ah ! vaï ! rectifia la seconde dévote avec aigreur : deux douzaines ! Une, à peine, vu qu'ils sont démolis presque tous !

– Enfin, n'importe, il y a des pins marqués d'une croix, devant lesquels la prière est aussi bonne… »

Le lendemain matin, Tonia se mit en marche vers Notre-dames-des-Anges.

Avant la première pointe du jour, elle traversa la plaine.

Arrivée au pied de la colline, à l'endroit précis où le chemin se fait pierrailleux et commence à monter sous les pins et les chênes à travers les bruyères, elle s'assit sur une grosse « roque », ôta ses souliers qu'elle lia l'un à l'autre au moyen des lacets, les mit à cheval sur son bras, ôta ses bas qu'elle plaça dans ses souliers, retroussa un peu ses jupes courtes à cause des ruisseaux qui, après les pluies d'automne, traversent les chemins et débordent les ornières, et telle, le bord de sa robe pris dans sa ceinture, les chevilles nues sous le cotillon court rayé de blanc et de bleu, elle commença le pèlerinage en murmurant :

« Faites-moi oublier, Bonne Mère, Sainte Vierge, ce braconnier ensorceleur afin que je devienne de bon cœur l'honnête épouse d'Alessandri ! »

La pauvre naïve Tonia ne se disait pas que l'aveu le plus grave de son amour, c'était d'attribuer à la seule Sainte Vierge le pouvoir de le lui retirer du cœur. Et c'est le cœur plein du nom de Maurin et plein de son image, qu'elle montait le rude chemin de la colline à travers les hautes pinèdes que traversait, en les faisant toutes roses, le premier rayon de l'aurore.

L'automne finissait. Le ciel était bleu, d'un bleu uni et, dans cet azur de couleur fraîche, la lumière était tiède comme en avril. C'était l'époque où les arbousiers sont à la fois en fleurs et en fruits. Fruits rouges, fleurs blanches. Tous les rouges-gorges du monde s'y donnent alors rendez-vous, et les emplissent de leurs petits cris d'appel, semblables à des grésillements d'étincelles… Autour des arbousiers, à terre, fruits et fleurs tombent par myriades, et l'on dirait du sang sur de la neige.


CHAPITRE XXXV. Comme quoi les belles filles faisaient quelquefois encore, au XIXe siècle, sur les rivages provençaux, la rencontre d'un prince maure.

Elle montait en priant.

À la première heure, dans la plaine, il avait fait frisquet (petit froid aigrelet).

Maintenant, déjà un peu animée par la marche, Tonia avait chaud sur la colline. Chaude, en effet, s'annonçait la journée. Pas un souffle n'agitait les aiguilles des pins. L'appel des rouges-gorges innombrables pétillait de tous les côtés. Au-dessus de la plaine qui s'éloignait et s'abaissait derrière Tonia, des vols d'alouettes jetaient leur friselis limpide dans la limpidité du ciel parfaitement bleu. La poussée d'automne après les pluies avait été vigoureuse, et les herbes bien vertes jaillissaient ça et là entre les pierres du chemin, dans les fêlures des rochers, partout où un peu de terre et d'eau pouvait faire de la vie.

Des perdreaux qui buvaient dans une petit champ de vigne firent sursauter la voyageuse lorsqu'ils s'enlevèrent derrière elle, avec ce bruit de vent subit qui se déchaîne… Elle les regarda se perdre sous bois devant elle, mais ne devina pas qu'un chasseur les avait fait partir… Si elle avait eu cette idée, elle aurait pu apercevoir Maurin des Maures qui, caché dans les bruyères, la suivait.

Il avait appris le projet de pèlerinage de Tonia par son ami le cantonnier, qui, lui, l'avait su par la femme de la cantine du Don, et il s'était mis en tête d'accompagner la voyageuse, sans se faire voir, afin de la protéger au besoin ; mais c'était là une mauvaise excuse qu'il se donnait à lui-même. Au fond, il était jaloux ; et croyant qu'elle avait un rendez-vous avec Alessandri, il voulait en avoir le cœur net. Il épiait donc Tonia depuis la veille au matin. Il avait passé la nuit à Pignans. Là, quand il sut Tonia installée chez les dévotes, il passa une nuit tranquille, mais il était persuadé qu'elle devait rencontrer le gendarme ou en route ou tout là-haut, à l'arrivée. Et c'est pourquoi il la suivait.

Les perdreaux, il s'était bien gardé de les tirer, pour ne pas se dénoncer. Il la suivait en chasseur, comme si elle eût été un perdreau elle-même ; il allait en silence, le fusil sur le bras, son chien sur ses talons.

Ou encore il la guettait comme jadis les Sarrasins, ses aïeux, épiaient, sur nos rivages ligures, les petites Provençales chrétiennes, pour les emporter sur leurs barques de pirates ou seulement pour les mettre à mal, sous bois ; tels les satyres antiques, rapteurs de nymphes.

De fait, c'était tout cela. Et le passé était le présent, car tout se recommence.

Les saints pilons ou oratoires, gros piliers surmontés d'une niche où, sous un grillage, rêve une madone ou un saint, – sont innombrables en Provence.

Et s'il faut en croire les archéologues, ce ne sont que les anciens termes païens, les priapes transformés mais gardant toujours, dans leur configuration générale, la pensée sacrée, celle de l'instinct amour. Érigés maintenant pour attirer la prière mystique comme ils le furent autrefois pour honorer le désir charnel, ils sont les témoins fixes des âges changeants. Ils répètent sans fin l'idée de la vie maîtresse de tout, et, tels que des styles d'horloge solaire, ils écrivent, sur la terre féconde, avec leur ombre, le signe éternel de l'éternel recommencement des choses.

Sous le petit dôme dont ils sont coiffés, ces pilons païens portent une statuette de la Vierge chrétienne.

C'est au pied de ces termes que l'amoureuse s'agenouillait dévotement de quart en quart d'heure, ayant en elle le double amour qu'ils représentent : le volontaire appel à la chasteté et l'appel involontaire au sauvage amour…

Elle était bonne à suivre, sous bois, à cette heure et dans cette saison délicieuse. Le pas souple et léger de Maurin ne s'entendait pas. Ses espadrilles choisissaient la place muette – d'où la pierre ne se détachera point, où la branchette tombée ne craque pas. Il se retournait parfois pour mesurer, – à la fuite de la vallée là-bas, et des villages lointains, – la distance parcourue. Et la largeur de la plaine, ouatée de brumes que frangeait la dorure du soleil, lui dilatait la poitrine. Il croyait, à chaque respiration, respirer tout l'espace. La tiédeur du sol, bossué et comme gonflé de racines puissantes, passait dans ses veines. Quelque chose fermentait en lui comme en la terre rebondie où se posait son pied. Sous sa semelle, il sentait la tiédeur mouillée de la vie automnale ; elle entrait en lui et lui montait des talons à la nuque…

Il éprouvait une plénitude douce et forte. Il suivait d'assez loin la belle Tonia, mais quand le fourré lui permettait de se bien dissimuler, il se rapprochait d'elle et voyait alors, comme s'il eût pu les toucher, les pieds blancs de la fille, lavés à chaque instant par l'eau pure des petits torrents qui traversaient tous les chemins.

Une fois, elle poussa un cri ; un caillou tranchant l'avait blessée. Maurin eut grand-peine à s'empêcher de courir à elle, mais il se retint, ayant compris qu'elle n'avait pas grand mal. « Les filles crient très fort, souvent, pour si peu de chose ! » Le pied saigna. Elle s'assit pour le laver au ruisseau et, relevant sa jupe, elle trempa jusqu'au genou ses jambes. Maurin, à travers les branches, la regardait, et tout le désir et toutes les jeunesses étaient en lui… Cependant, sans bien savoir pourquoi, il ne se montra pas. Un instinct lui disait que le moment de plaire n'était pas venu.

On approchait peu à peu de la cime, et Maurin commençait à comprendre que Tonia faisait sincèrement son pèlerinage de dévotion.

Seule ainsi dans le bois, n'étant vue de personne, pourquoi aurait-elle, si elle n'eût pas été sincère, prié si longtemps devant chaque oratoire ? Et pourquoi se serait-elle imposé la véritable peine de marcher pieds nus ?

Pour sûr, elle n'avait point de rendez-vous. Peut-être, tout au contraire, était-elle venue prier la Madone de combattre en elle l'amour. Il sentit qu'il devinait juste. Mais qui aimait-elle ? Lui, Maurin ? peut-être ! En tout cas il se faisait temps de le savoir. Pourquoi donc ne se montrait-il pas ?

C'est qu'il se répétait malgré lui : « Tout à l'heure. » Il prolongeait cette joie de la poursuite que tous les chasseurs connaissent bien. Oui, il se sentait le maître de la minute. Il jouissait, comme le chasseur à l'affût, de voir la bête guettée vivre comme si elle eût été seule dans le naturel de ses mouvements libres… Et il attendait encore. Peut-être espérait-il aussi entendre à la fin une des paroles qu'elle prononçait parfois à voix haute, au pied des oratoires…

Elle était prosternée en ce moment même devant l'un des saints piliers. Maurin s'approcha le plus qu'il lui fut possible.

Tonia était à genoux, la tête sur ses bras, les bras contre terre, et elle priait. Il put arriver en silence presque à ses côtés, à trois pas d'elle, à l'abri du pilier devant lequel, absorbée dans sa prière, elle s'écrasait à genoux.

Hercule, le griffon, obéissant à un signe de son maître s'était couché là-bas sous les bruyères.

Maurin dévorait des yeux la nuque ronde et solide où dansaient les cheveux fous, tout tortillés comme des vrilles de vigne sauvage. Il regardait ces fermes jambes nues où la jeunesse éclatait comme au tronc lisse des jeunes platanes. Il voyait, aux chevilles de la belle fille, perler des gouttes d'eau sur une égratignure. Du sang d'églantine sous de la rosée !

Enfin, elle se releva, avec ces mots à voix haute dits en provençal :

« Bouan Dioù, bouano mèro ! que l'oôublidi, aqueôu Maourin ! (Bon Dieu, bonne mère, faites que je l'oublie, ce Maurin !) »

Alors il ne vit plus rien, la force de la vie le commanda… il bondit sur elle et ses deux larges mains saisirent la tête brune. Pour la défense, vite, au bruit, elle s'était retournée, les bras en avant, et elle était tombée sous l'assaut, le corps tout contourné, contre la terre, la face vers le visage du cher bandit qui respirait dans son souffle.

« C'est toi ! dit-elle. Ah ! Maurin, Maurin ! va-t'en, va-t'en, que tu me perds ! »

Et comme il tendait sa bouche entrouverte toute prête au baiser sauvage, elle lui mordit les dents !

Alors il l'emporta sous bois. Il la portait assise sur le fer de son fusil, entre les deux bras qui tenaient l'arme. Elle se laissait faire, les bras autour du cou de son ravisseur ; ses souliers toujours suspendus à l'un des coudes battaient contre elle, et ses jambes nues et fraîches frôlaient la main velue du chasseur.


CHAPITRE XXXVI. Il n'y a pas de bon mariage morganatique auquel ne préside au moins un ermite.

Ils étaient assis côte à côte sur un lit de braïsse dans une baume étroite, une grotte ouverte sous une grande roche, où bien des fois il s'était abrité.

Après qu'ils eurent partagé le matinal déjeuner du chasseur, servi sur la souple peau flottante qui recouvre les carniers de cuir des Provençaux, elle lui dit :

« Maintenant, tu sais, tu es mien… Je veux être ta femme. J'obtiendrai tôt ou tard le consentement de mon père, – mais, femme ou maîtresse, je te veux pour moi toute seule. On dit que tu « les as toutes » et je le crois bien, car tu es beau, courageux et fort, mais à partir d'aujourd'hui tu ne seras qu'à moi… Est-ce vrai que tu les as toutes ? »

Le Sarrasin répondit négligemment :

« Oh ! moi, j'ai des femmes un peu partout. »

La chrétienne bondit, se mit toute droite sur ses pieds :

« Il les faut quitter. Penses-tu que j'aie été sacrilège et que je t'aie donné mes lèvres, sous l'image de la Vierge, – pour accepter d'être une de celles-là ?

– Il fallait parler avant, dit l'imperturbable Maurin ; et je n'aurais pas consenti à ce que tu me demandes parce que ce serait vraiment difficile, mais au moins nous aurions joué franc jeu. Maintenant c'est trop tard et je ne veux pas, moi, promettre une chose presque impossible. Un autre te dirait : « Oui », pour se débarrasser de ta demande, mais moi je ne te mentirai pas. Toutes me tiennent un peu et je tiens un peu à toutes. Je ne peux pas les toutes fâcher.

– Aimes-tu mieux n'en fâcher qu'une et que ce soit moi ? Tu sais bien que je suis Corse ?

– Oh ! bien, moi, dit Maurin tranquillement, je suis Teur (Turc), pauvre de moi ! »

Le Turc, pour un Provençal, c'est l'homme aux mille femmes. Le grand Turc a un grand sérail et les petits Turcs ont de petits sérails. Des Turcs, voilà tout ce que sait le bon Provençal, le Sarrasin de Provence, le Maure ; mais cela, il le sait bien.

« Regarde ! » dit-elle.

Et lui montra son stylet, qu'elle tira enfin de sa poignée et dont elle fit briller hors du fourreau la lame triangulaire.

« Celui-là vient trop tard, beaucoup trop tard ! répéta Maurin en riant… Les filles ne le sortent jamais qu'après.

– Prends garde à toi, je te dis. »

Et son front se plissa, son œil jeta une flamme.

Elle tenait son stylet de la main gauche. Il lui saisit le poignet gauche et détourna la main droite de Tonia qui cherchait à reprendre son arme très aiguë.

« Voyons, ma belle, réfléchis. Je t'ai bien expliqué qu'un autre, quitte à faire plus tard à sa guise, promettrait vitement tout ce qu'il te plaît de demander. Un autre serait lâche. Moi, ça m'ennuie de mentir. Je t'aimerai par-dessus toutes, si tu veux, car par-dessus toutes tu me plais ! mais je ne veux pas les chagriner, pecaïre ! »

Elle se dégagea d'un mouvement violent et lui porta maladroitement un coup de son stylet, au hasard, comme elle put et de haut en bas. Si prompt qu'il eût été à se reculer, il eut la main égratignée du poignet à l'ongle. Il regarda tranquillement sa blessure.

« On dirait, fit-il une piqûre d'ageria (genêt épineux) ou d'agulancier (églantier). Tu es une fleur qui pique, mais qui sent bougrement bon ! »

Elle le regardait, surprise de lui, et malgré tout charmée ; déjà elle regrettait son geste de colère.

« Console-toi, dit-il, ça n'est rien. En frappant comme ça, tu ne pouvais pas me faire grand mal. Les agulanciers piquent et les vrais Corses aussi, mais mieux que ça. On voit que tu as depuis longtemps quitté ton île. Attends que je t'apprenne le jeu, quoiqu'à dire vrai il ne me plaise guère ! »

Il lui saisit les deux poignets, un dans chaque main ; il fit alors, du poignet droit jusqu'à la main de Tonia qui tenait le stylet, glisser sa main fermée en anneau coulant, et prit l'arme terrible sans peine : « Comme on cueille une figue… une figue mûre », dit-il.

Elle s'étonnait de lui toujours davantage, et de plus en plus l'admirait. Il le voyait bien et il souriait.

« Tiens ! fit-il, jamais de haut en bas ! Il ne faut frapper que comme ceci : »

Et abaissant l'arme serrée à plein poing, il porta un coup dans le vide, d'avant en arrière.

« À ton tour, essaie. »

Gravement il lui rendit le stylet.

Elle eut envie de se jeter à son cou, mais elle se contint et reprit le poignard pour le lancer rageusement à terre, se sentant impuissante et vaincue ; puis, cachant sa tête entre ses mains, elle se mit à pleurer.

Il s'approcha d'elle alors, la saisit à pleins bras ; elle se débattait ; il attira sa tête contre lui et murmura :

« Ah ! vaï, aime-moi comme je suis ! »

Il enlaçait sa taille. Elle fléchit, se laissant aller de tout son poids entre ses bras. Il s'abandonna à ce mouvement de chute et tomba près d'elle sur le souple lit d'herbes séchées… Elle se taisait, donnée et furieuse de l'être, consentante et révoltée.

Autour d'eux, au niveau de leurs visages, au seuil de la grotte, parmi quelques touffes de bruyère, des champignons orangés dressaient leur parasol qui semble ouvert pour abriter les bestioles de l'herbe.

Et un peu plus tard, elle lui disait :

« Tu ne m'as pas trompée, c'est vrai. Sans ça, vois-tu je t'aurais tué. C'est égal, cache-toi de moi si un jour tu me trompes ! Et si jamais je deviens ta femme, c'est que tu m'auras promis fidélité.

– Quand je t'aurai promis fidélité, alors, voui, tu seras ma femme ! » dit Maurin avec solennité.

La réponse était insolente, mais Tonia ne la releva point. Pourquoi ? c'est qu'elle ne s'appartenait plus.

Voilà bien cinq heures qu'ils étaient ensemble ! Le déjeuner du matin était oublié.

« J'ai faim, dit Maurin. C'est une chose beaucoup connue qu'il faut manger pour vivre. Allons faire chez l'ermite notre repas de midi ; nous aurons là une table et une chaise, et du café bien chaud. »

Le temps n'était plus aux paroles. Il leur fallait gagner en toute hâte la chapelle où ils arrivèrent vers midi. Et dans la chapelle, Tonia disait maintenant : « Sainte Vierge couronnée, ce n'est plus moi, mais lui qu'il faut convertir ! »

Du haut de Notre-Dame-des-Anges, le sommet le plus élevé des Maures, le spectacle est magnifique.

À l'horizon, vers le sud, par-delà le moutonnement des collines aux vagues de verdure, la mer bleue flamboyait, berçant à pleine houle les Îles d'or.

Pendant que Maurin enlevait soigneusement une épine de la patte de son chien, l'ermite, qui habite une cabane près de la chapelle, montrait les îles à Tonia :

« Et d'ici, disait-il, quand il fait beau temps, on voit même la Corse !… Tenez, tenez, la brume a fondu ; voyez cette ligne là-bas, si mince, c'est elle, c'est la Corse !

– Un fameux pays ! dit Tonia, où l'on sait ce que c'est qu'un serment, et ce que c'est qu'une vendetta.

– Vous la connaissez, la Corse ?

– Je suis Corsoise », répondit-elle en regardant d'un air menaçant Maurin qui s'avançait.

Et Maurin saluant l'ermite :

« Bonjour, saint homme ! fit-il. Vous voyez deux amoureux qui se contenteraient de votre bénédiction, si avec ça vous leur donniez la table et le couvert. J'ai des perdreaux au carnier ; pour la salade nous comptons sur vous ; pour les champignons aussi, et surtout pour le café chaud. Le café ! dites-moi si on peut boire quelque chose de meilleur ? Rien ! Rien !

– Il y a à cela une raison, dit l'ermite, c'est que cette graine toute brûlée et par conséquent couleur de nègre fut apportée au berceau de Jésus par un des rois mages, celui qu'on nomme Gaspard, et qui était noir comme… l'âme de Simon. »


CHAPITRE XXXVII. Où l'on verra que les habitants d'une bourgade prédestinée appelée Gonfaron ou Gonfleron, en Provence, ont inventé la montgolfière, à la forme près.

L'ermite était un ancien valet de ferme, un fainéant venu on ne sait d'où, qui avait eu (comme tant d'autres en maint autre lieu) l'idée de s'affubler d'une méchante robe de bure, de se ceindre les reins d'une corde et d'attendre les pèlerins dévots à Notre-Dame-des-Anges, pour tirer d'eux quelques petits profits.

Il habitait une cahute où il fit entrer les amoureux, et commença de préparer leur repas. Maurin tira de son sac deux perdreaux sur quatre qu'il avait gardés de sa chasse de la veille ; et Tonia se mit à plumer, tandis que l'ermite allumait le feu et que Maurin taillait en brochette une tige de bruyère. L'une des extrémités se terminait en une double fourche, propre à maintenir fixée à la brochette la perdrix qui devait être suspendue verticalement par l'autre extrémité, au bout d'une cordelette, devant le feu de bruyère et de pignes.

L'ermite prit dans son placard de la salade fraîche et un méchant huilier, coupa trois croûtons de pain qu'il frotta vigoureusement avec une gousse d'ail pour être mis dans la salade où ils prennent le nom, manceau ou bressan, de chapons.

Puis il posa sur un gril d'admirables champignons de pins, bien sains, couleur de safran, et les arrosa d'huile vierge.

Tout en vaquant à ces préparatifs et à d'autres, l'ermite jacassait :

« C'est ici, dans notre église de Notre-Dame-des-Anges, que fut dit par M. Pignerol, curé de Pignans, chasseur et cavalier, la fameuse messe restée célèbre sous le nom de Messe de la Lièvre… Je l'ai connu, ce Pignerol ; je la lui ai servie plus d'une fois, la messe. Il arrivait ici à cheval, sautait à bas de sa monture, sa soutane haut retroussée laissant voir des culottes de velours gris côtelé ; il la relevait ainsi, toute la jupe sur son bras, de peur qu'elle s'accrochât à ses grands éperons ; et, en entrant dans l'église, il allait poser d'abord, avec une génuflexion, sa cravache sur l'autel.

– Ce n'était pas bien, » dit la pieuse Tonia.

– C'était sa manière, dit l'ermite, et le Bon Dieu le prenait comme il était… Le plus souvent sa chienne Franquette, la bonne Franquette comme il l'appelait, une courante fameuse pour les lapins dans tout le pays, s'asseyait ou se couchait sur la première marche de l'autel (je vous ferai voir la place) et regardait son maître pendant toute la cérémonie, avec une patience un peu mêlée…

« Un jour – c'est une histoire, celle-là, bien connue en Provence ! – un jour, comme il en était à la communion, où le prêtre dit par trois fois ces paroles : « Domine non sum dignus », coupées par trois appels de clochette que sonne le servant, un coup seul, puis deux ensemble, puis trois à la suite, M. le curé Pignerol entendit au loin, dans les bois qui entourent l'église, plusieurs chiens donner de la voix.

« Il dit tout doucement à son clion (clerc) qui s'appelait Joóusé :

« – Joóusé, je reconnais à la voix des chiens qu'ils poursuivent un lièvre.

« – Sûremein, moussu lou cura.

« – Domine non sum dignus… »

« Drin, drelin, fit la clochette.

« – Domine non sum dignus… Je ne vois pas ma chienne. Est-ce qu'elle est avec les autres ?

« – Oui, monsieur le curé, elle est dans les bois… drin, drelin, drelin…

« – Domine non sum dignus… Alor la lébr'es foutudo ! (alors la lièvre est… fichue !)

« – Amen ! Drin, drelin, drelin, drelin ! Amen ! »

Tonia ne riait guère. Maurin, pour l'égayer un peu, voulut exciter l'ermite à conter d'autres galéjades.

« Elle est vieille comme le monde, ton histoire, lui dit-il. Mon père la tenait de son père qui la tenait du père Adam. Mais, dis-moi, depuis que j'existe (quoique mon père en connût beaucoup, de ces histoires drôles de notre pays), jamais je n'ai pu bien savoir pourquoi on dit toujours, en parlant de ce Gonfaron que l'on voit d'ici : « C'est le pays où les ânes volent ! »

Gonfaron (où l'on est aussi bête que partout ailleurs et pas davantage, mais c'est bien assez) est au Var ce que Martigues est aux Bouches-du-Rhône, le pays béotien aux habitants duquel la malignité publique prête toutes les sottises. Et, chose curieuse, le Provençal, qui partout ailleurs aime tant la plaisanterie, même dirigée contre lui, se montre, dans ce pays-là, fort susceptible, et se refuse à rire de lui-même. Et si sérieusement vous lui demandez pourquoi, il répond : « Quand la plaisanterie est trop longue elle vous embête à la fin. Celle-ci date de toujours. C'est un peu de trop. » Cette opinion se peut soutenir.

« Ah ! ah ! dit l'ermite, tout le monde me la demande, l'histoire de l'âne de Gonfaron ! et quand je ne serais ici que pour la conter, j'aurais eu bien raison de me faire ermite – car je prends deux sous pour la commencer.

– Et pour la finir, combien ? » dit Maurin.

– C'est à la générosité de chacun.

– Té, voilà deux sous. Accommence.

– Il y avait une fois à Gonfaron, dit l'ermite, voilà longtemps, longtemps, un sacristain petit, bossu et paresseux. Un jour qu'en procession, le Bon Dieu, porté par le prêtre sous le dais, devait monter jusqu'ici, au sommet de Notre-Dame-des-Anges, le curé dit au clion :

« – Joóusé ?

– C'était donc toujours le même clion ? fit Maurin.

« – Mettez-lui Piarré si vous voulez, dit l'ermite ; moi ça m'est égal.

« – Piarré, balaie un peu la rue, du seuil de l'église jusqu'à la sortie du village, pour enlever les crottins des mulets et des chèvres, pour afin que le Bon Dieu puisse passer proprement.

« – Voui, moussu lou cura. »

« Mais l'ouvrage que fit le méchant bossu ce ne fut guère, et quand l'heure de processionner fut venue, le curé et tout le village trouvèrent que la place et la rue étaient aussi sales qu'auparavant et même un peu davantage, parce qu'il était encore passé des chèvres et des mulets. Le paresseux bossu n'avait pas balayé.

« – Mauvais âne ! lui dit le curé ; le Bon Dieu dans un si sale chemin, véritablement, ne peut pas passer !

« – Eh ! répondit cet âne de clion avec une insolence qui était un blasphème, s'il ne peut pas passer par le chemin, le Bon Dieu, il volera ! »

– Bon ! dit Maurin, et la fin de l'histoire ? Si elle vaut le commencement, tu auras encore deux sous.

– Elle vaut davantage, dit l'ermite, mais pour vous il n'en sera que ce prix. À Lourdes, vous paieriez la même beaucoup plus cher. Or donc la procession se mit à monter la colline, et tout le monde en route chuchotait, maugréant contre la réponse sacrilège de cet âne de bossu.

« Dieu, disait-on, pourrait bien nous punir tous de l'insolence de cet âne rouge !

« Et, tenez, voilà que se lève le mistral, à arracher la queue d'un âne. Bouffe, mistral ! quelle sizampe !…

– Quand la procession arriva sur ce plateau où, au bord du chemin, il y a un grand précipice tout en rochers, le mistral qui soufflait en tempête, par la permission de Dieu juste, enleva le chapeau de cet âne de clion ! Le clion voulut retenir son chapeau, sauta, la main tendue pour le rattraper en l'air, perdit pied, et, soulevé par la bourrasque comme une plume, il descendit dans l'abîme à la suite de son chapeau… Dieu ait son âme ! Et les gens tout de suite s'écrièrent :

« – Té ! l'âne a volé ! Le Bon Dieu l'a puni ! L'avez-vous vu voler « cet âne ? »

– Je regrette mes quatre sous, fit Maurin. Mais alors dis-moi un peu : à Gonfaron, ce n'est pas les ânes qui volent, mais comme je l'ai cru bonnement jusqu'ici ? Ce sont les Gonfaronnais ?

– Espérez un peu, dit l'ermite gravement. Par la suite des temps, on oublia cette aventure ; et tout ce qui en reste, même à Gonfaron, ce fut cette phrase : À Gonfaron les ânes volent. Les Gonfaronnais, des cent ans après, se dirent entre eux : « Du temps de nos pères les ânes volaient : si nous en faisions voler au moins un ? » Ils amenèrent sur la place publique un vieil âne qui n'était plus bon à rien, pensant que si celui-là montait au ciel et ne reparaissait plus on ne perdrait pas grand-chose ; et ils se mirent en posture de le gonfler de leur respiration, en lui soufflant, – sauf votre respect – par le trou que tous les ânes ont sous la queue.

– Les lions eux-mêmes, interrompit Maurin, en ont un à la même place.

– Les gens de Gonfaron, poursuivit l'ermite, plantèrent donc un fort tuyau de roseau dans le trou de l'âne, et tour à tour tous les gens du village y passèrent ; chacun soufflait selon sa force en tenant d'une main le tuyau qu'il fallait boucher bien vite avec la paume de l'autre main posée à plat sur le trou, de peur que la bête ne se dégonflât, entre chaque souffleur, du vent qu'elle avait pris du précédent.

« Le bon coup fut au dernier. C'est le maire qui devait passer le dernier, comme le Bon Dieu à la procession.

« – À votre tour, monsieur le maire !

« – Par ce roseau où tout le monde a mis les lèvres, dit le maire, non, décidément, je ne soufflerai pas ! De trop vilaines bouches ont passé par-là ! »

« Mais tous se mirent à crier contre lui, indignés, en disant qu'il allait faire manquer le résultat d'un si long travail. Et le maire de Gonfaron dut en venir à mettre sa part de respiration dans le derrière de l'âne. Mais comme il était très délicat, il lui vint une bonne idée : il retira le roseau, le retourna vivement et l'ayant replanté par l'autre bout dans le pertuis que vous savez, il put souffler plus proprement par l'orifice où personne, excepté l'âne, n'avait mis de bouche avant lui… Et si l'âne ne vola pas, c'est qu'en retirant le roseau, le maire l'avait dégonflé du vent de tout le village ; et comme tout Gonfaron était fatigué, tous durent remettre, d'un commun accord, à une autre fois, la réalisation de leur beau rêve. Mais la chose se fera, soyez-en sûrs, un jour ou l'autre, peut-être demain, peut-être ce soir.

– Allons, dit Maurin, à table ! Toutes ces belles histoires ne valent pas en ce moment un chapon bien huilé, accompagné d'une aile de perdigaoù. Faites-vous des forces, Tonia, que tout à l'heure il vous faudra redescendre jusqu'à la ville des Pignes. »

Et se tournant vers l'ermite :

« Ta première histoire, saint homme, ne vaut pas, bien sûr, le prix que je t'en ai donné. La seconde vaut mieux, mais je la connaissais. Je ne te l'ai fait conter que pour amuser cette demoiselle. Et cette fois tu as réussi… Repasse-moi la salade… Ton vin vaut mieux que tes histoires.

– Il y a en ce monde, dit l'ermite, des vignerons charitables ; d'ailleurs le vin se vend si mal, cette année, qu'ils peuvent facilement en donner aux pauvres, sans même y avoir aucun mérite devant Dieu. C'est pourquoi j'en ai reçu de bon, sans avoir, moi, à en être reconnaissant. »

Sous l'ombre des pins trouée de taches de soleil, ils mangèrent de grand appétit, tous trois, en silence, longtemps. Quand on fut au dessert de figues sèches, à la liqueur de fenouillet et à la pipe, l'ermite aux lèvres reluisantes reprit la parole :

« Si cela vous amuse, fit-il, je puis vous en conter d'autres, de mes histoires. Tenez, j'ai vu ici, pas plus tard que l'autre jour, une compagnie de chasseurs qui, au dessert, jouaient à imiter une chasse : « Vé ! vé ! lou lapin ! vé ! la lièvre ! vé ! les perdreaux ! » Et chacun sur la bête annoncée tirait, selon ses munitions, un coup seul, pan ! ou un coup double pan ! pan ! ou deux coups doubles pan ! pan ! pan ! pan !… vous ne devinerez jamais avec quel fusil…

– Saint homme ! dit gravement Maurin, silence ! je ne vous comprends que trop ! Cela suffit… Je vous excuse parce que j'ai toujours entendu dire que les gens qui ont fait des vœux de chasteté aiment certaines plaisanteries qui les aident à prendre gaiement leur malheur… Mais j'ai là-dessus mon idée ; et mon idée, c'est qu'il y a des chasses qu'on ne doit faire que tout seul et des paroles qu'un homme ne doit dire qu'à lui-même, comme fait par habitude mon ami Parlo-soulet. Ta dernière histoire me déplaît.

– Cela m'étonne, dit l'ermite, car une chose rend drôles toutes mes histoires, à ce que m'ont assuré l'autre jour des dames de Paris, c'est la robe que je porte.

– Je m'en doutais ! fit Maurin, tu es un imbécile quand tu es tout nu !

– Monsieur, dit l'ermite, complètement ivre mais profondément vexé, je peux vous faire voir…

– As-tu un lit ? interrogea Maurin.

– Parbleu, dit l'ermite. Et de paille toute fraîche.

– Eh bien, va te coucher. »

L'ermite, avec la docilité d'un ivrogne qui a été sacristain, y alla.



CHAPITRE XXXVIII. En quels termes le don Juan des bois refusa mariage à la belle Corsoise avec une sincérité digne d'estime.

Quand l'ermite les eut laissés seuls et se fut allé coucher, les deux amoureux se répétèrent à loisir ce qu'ils s'étaient déjà dit. Maurin décida qu'il accompagnerait Tonia jusqu'aux bords de Pignans.

« Quand tu seras sortie des bois et que tu arriveras dans la plaine habitée, je te quitterai, pas avant, afin de te garder de male encontre.

– De male encontre, répliqua-t-elle étourdiment, je n'en crains point !

– Et tu vois bien que tu n'as pas raison, dit-il en riant, car il t'en est arrivé une ce matin. »

Elle le regarda d'un air grave.

« Ne plaisante pas, dit-elle, – que ce n'est pas bien le moment. Ce qui est arrivé sera triste si tu n'es pas un brave garçon, car si tu n'es pas un brave garçon, tu ne m'épouseras pas et alors, acheva-t-elle avec beaucoup de simplicité, je crois que je finirai par te tuer.

– Que je t'épouse ! C'est donc une idée qui te plaît énormément ? Je vois que (comme il est d'habitude avec les femmes) nous allons nous chamailler longtemps sans que ton idée te lâche d'un cran !

– C'est que cette idée ne me quitte que pour me reprendre.

– Elle pourrait être selon la justice, dit Maurin qui fumait tranquillement, si je t'avais volée malgré toi à toi-même. Mais de ma vie je n'ai fait chose semblable, car c'est là action de canaille… Tu savais très bien au contraire ce que je voulais, et tu avais une aiguille corse pour m'arrêter.

– Enfin, dit-elle, m'aimes-tu ?

– Pour sûr, fit Maurin sincère, pour sûr ! et non guère ! je te l'ai dit et répété.

– Et voudras-tu de moi pour femme ?

– Tu as là décidément une idée qui tient comme une arapède au rocher, dit Maurin ; mais raisonne un peu. Si je te voulais épouser, ton fiancé se fâcherait, ton père me refuserait, et tout cela c'est une mauvaise affaire.

– Mon fiancé ira au diable et mon père où il voudra ! et l'affaire ne regarde, au bout du compte, que moi.

– C'est que… ma liberté, j'y tiens beaucoup ! dit Maurin. Certainement, ce me serait grand plaisir, en rentrant à la maison, de trouver chaque soir la gentille femme que toi tu es, assise près de la lampe allumée et de la soupe chaude, mais je n'y rentre guère à la maison, vois-tu. Les maisons ne sont pas faites pour moi. Ma mère rarement me voit. Je suis comme le lièvre qui a tous les gîtes et qui n'en a point. Aie donc avec moi un amour de peu de temps et songe que les gendarmes deviennent brigadiers avec des protections.

– Ainsi, tu supportes l'idée, fit-elle en se levant, de me voir donner à Sandri ?

– Pas maintenant, non, fit Maurin sans sourciller, mais je sais bien que je la supporterai un jour, quand il faudra.

– Et moi, dit-elle énervée par toutes ces flegmatiques résistances, jamais je ne supporterai que tu sois, même une heure, à une autre femme ou fille !

– Une seule poule ne suffit pas à entourer un coq, fit sentencieusement Maurin. Comment veux-tu que je réponde de moi ? Ça ne serait pas dans la nature… Tu le vois bien, par-là, que je ne peux t'épouser.

– Et crois-tu que si je reste tienne sans être ta femme, je serai moins jalouse, et t'en permettrai d'autres ? Tiens, Maurin, voici, pour en finir, mon idée sur toi et sur moi. Ce qui est arrivé était mon destin, soit ; je reconnais qu'après tout je l'ai voulu comme toi et en même temps ; et qu'à la bonne Mère, tout en la priant pour qu'elle me délivrât de penser à toi, j'étais surtout contente de ne parler que de toi. Tu m'as ensorcelée, et c'est, je le veux bien, malgré toi-même, et je te le pardonne parce que tu me dis tout, franchement ; mais aux conditions que tu me fais, je n'accepte pas le marché pour l'avenir. Va-t'en tout de suite et ne me vois plus, ne me cherche plus. Adieu ! »

Elle s'était levée, pâle sous le noir de ses cheveux un peu défaits, ses lèvres tremblaient d'indignation et de douleur. Sa poitrine battait. Elle était belle. Maurin envisagea sans plaisir l'idée de renoncer à cette proie magnifique.

« Tonia ! dit-il (et il la prit dans ses bras), ne sois pas si méchante. Ce qui est fait est fait. Qu'une fille soit à un homme une seule fois, ou vingt fois, le nombre des baisers ne change rien à la chose : on est à lui tout à fait dès le premier, et à s'en tenir au premier on renonce à de la joie sans regagner ce qu'on a perdu. Ne me fais pas ni à toi cette peine inutile de ne me plus revoir. Reste mienne et laissons le temps nous donner conseil. Peut-être même m'aimeras-tu moins dans peu de temps et tu seras alors bien contente de n'avoir pas renoncé à faire la volonté de ton père, et moi je serai satisfait de ne pas t'avoir fait perdre un bon établissement. Se marier avec moi, ce n'est guère pour toi une bonne fortune et je te le dis honnêtement. »

Ils étaient debout. Il la tenait par la taille ; il la renversait un peu sur son bras et lui parlait bouche à bouche. Les paroles de Maurin n'étaient déjà plus qu'un son murmurant et confus pour elle. Le sens des raisonnements lui échappait peu à peu. Son esprit s'efforçait de se ressaisir et n'y parvenait pas. La tête rejetée en arrière, elle voyait, au-dessus d'elle, le visage de Maurin, ses yeux ardents, son air de libre et énergique chasseur, et elle lui dit :

« Je ne sais ce que tu dis, Maurin… je ne sais plus… je t'aime… je suis jalouse… je suis tienne… je ne veux plus te voir… et tu es le maître… »

Il la raccompagna vers Pignans jusqu'au bas de la colline. Ils ne raisonnèrent plus de rien. Il fut dit seulement que, quand ils pourraient, ils se reverraient. Et Maurin la quitta, par prudence, dans l'intention de passer la nuit au village voisin, chez des chasseurs amis, à Gonfaron.


CHAPITRE XXXIX. Comme quoi, grâce à l'ingéniosité de Maurin, les Gonfaronnais virent enfin voler un âne et comment le Roi des Maures connut, à l'instar de tous les vrais héros, son heure d'impopularité.

Les chasseurs gonfaronnais, amis de Maurin, n'étaient pas chez eux. Ils étaient allés battre la montagne.

Maurin se demandait s'il n'irait pas chercher un gîte, sur la route des Mayons-du-Luc, chez un vieux paysan de sa connaissance, et il était là, au mitan de la place, devant l'église, son chien sur ses talons, incertain de ce qu'il ferait.

Voyant un « étranger du dehors », un à un, quelques écoliers qui ne le connaissaient pas s'attroupèrent autour de lui, parlant de lui à voix basse, s'étonnant de son immobilité, de son air indécis et singulier.

Les générations nouvelles ignorent celles qui les ont immédiatement précédées, et tel reconnaîtrait Henri IV sur la grand-route, qui voit passer un Maurin des Maures sans se retourner.

Donc les enfants chuchotaient entre eux :

« Que cherche-t-il celui-là… Il a perdu quelque chose ?… »

Derrière les enfants, peu à peu, se forma un cercle de vieilles radoteuses dont la présence attira quelques jeunes paysans sans expérience qui rentraient du travail ; et tout ce monde regardait Maurin.

« Le connais-tu, celui-là ?

– Non. »

Maurin à la vérité n'était pas venu souvent à Gonfaron, cette bourgade étant séparée par une large plaine de ses petites montagnes mauresques.

Il n'y était guère connu qu'aux chambrées, parmi les hommes de son âge, politiciens et chasseurs, ceux justement qui étaient tous absents du village à ce moment-là. Quand le cercle qui entourait Maurin fut devenu une petite foule, le roi s'impatienta :

« Vous auriez l'air moins étonnés, dit-il en riant, si vous voyiez voler un âne, hé ? »

Ne pas oublier le mot « âne » lorsqu'on entre dans Gonfaron, ou entrer, sans quitter ses souliers, dans une mosquée, sont deux injures de même gravité, également impardonnables, aux yeux des Gonfaronnais ou des musulmans.

Il y a pourtant des ânes à Gonfaron, mais l'étranger bien élevé ne doit pas s'en apercevoir. Chatouilleuse à l'excès sur ce point, la population « écharperait » l'imprudent qui oserait cette bizarre inconvenance.

Une rumeur de mécontentement entoura donc subitement Maurin. Les enfants les premiers se fâchèrent.

« Il se fiche de nous, celui-là ! C'est pour nous dire ça que tu es là planté comme un cierge ? Regardez-moi cette flamberge : on dirait la tige d'un aloès ! Tu ferais mieux de passer ton chemin, chasseur de carton !… Va tuer des mouches !… Va peindre des cages ! »

Ainsi grondait le lionceau populaire.

Maurin, qui avait l'habitude de manier les foules, sentit très bien qu'il ne ressaisirait pas la faveur de celle-ci.

Il était maintenant en présence de plus de cent cinquante ennemis, et les plus petits n'étaient pas les moindres.

« Allons, fit-il d'un air bonhomme, je n'ai pas voulu vous faire peine ! Ce que j'ai dit peut se dire partout. Laissez-moi passer. »

Les foules sont lâches. On prit pour un accent de crainte le ton conciliant de Maurin.

« Zou ! à lui ! en avant les pierres ! cria un gamin de quatorze ans. Ôtez-vous de là, les femmes !… qu'il a insurté la patrie ! »

Maurin s'élança, saisit le jeune tribun par un bras et lui tirant les oreilles :

« Je te les allongerai si bien que pas un âne de Gonfaron ne les aura si longues. Tu les auras si longues qu'elles seront comme des ailes, et Gonfaron, alors, verra un âne voler ! »

Ces paroles furent le signal d'une attaque générale contre le récidiviste. Sans souci d'atteindre ou non celui qu'ils défendaient, les petits Gonfaronnais se mirent à lancer des pierres à la tête de Maurin, lequel se voyant mal comme on dit, embarrassé de son fusil et de son carnier, prit le parti de s'adosser au mur de l'église, pour n'avoir d'ennemis qu'en face ; et soulevant son jeune adversaire gigotant et qui essayait de mordre, il s'en fit un bouclier.

Hercule, paisible jusque-là, comprenant que l'affaire devenait sérieuse, chargea la cohorte endiablée. Et Maurin, posant à terre son prisonnier sans lui lâcher le bras, courut sus à la bande des lapideurs, tout en traînant derrière lui le grand gamin qui faisait résistance mais n'osait plus faire le méchant, occupé qu'il était à se garer des projectiles de ses compatriotes. Heureusement, les pierres de la place étaient de petits cailloux. Pas moins Maurin s'était, à deux ou trois reprises, senti frappé rudement à la tête et sur les mains. Son sang coulait.

Déjà une rumeur circulait dans tout le village :

« On se bat sur la place publique ! Aux armes, citoyens ! » Les gens sortaient des maisons, et bientôt le maire en personne apparut, ceint de son écharpe et suivi d'un garde coiffé du képi, la plaque sur la poitrine. Le malheur voulut que le maire, – un Lucquois établi à Gonfaron et en fonctions depuis peu de temps, comme successeur d'un maire récemment décédé, lequel était un ami de Maurin, – ne connût pas le braconnier. Au lieu de prendre le Roi des Maures par la politesse et la douceur, ce qui sans doute aurait réussi, il l'apostropha de haut :

« Hé ! l'homme ! je calcule que vous feriez bien de quitter la place et sans regarder en arrière ! »

Maurin n'y put tenir et tout d'un trait riposta :

« Je vois à votre écharpe, que c'est vous qui avez, quand on a gonflé l'âne, déviré le tuyau !

– Arrêtez-moi cet insolent ! » cria le tyran de village en se tournant vers son garde.

Le garde s'apprêta à obéir.

« Si tu touches au Roi des Maures, dit Maurin, tu m'en diras des nouvelles ! »

Le garde s'était arrêté, comme changé en statue de sel.

La magie du nom fameux avait opéré sur lui, mais non sur le maire qui était un peu dévot et à qui on avait conté l'histoire de saint Martin ; il cria :

« Ah ! c'est toi le fameux Maurin ? Arrêtez-moi ce mandrin-là ! il paiera, en une fois, pour beaucoup d'autres histoires !

– Faites excuse, monsieur le Maire, dit Maurin. Pour empêcher le désordre, je dois obéir et m'en aller, c'est sûr, encore que la place soit à tout le monde ; mais pour ce qui est d'arrêter un Maurin, il faut plus d'un homme ! Et d'hommes, ici, je calcule qu'il n'y a que moi !

– Je ne compte donc pas au moins pour un ! cria le maire suffoqué. Et que suis-je donc ?

– Ah ! lui dit le garde respectueux, vous n'êtes pas un homme, puisque vous êtes le maire.

– Il ne peut donc compter que pour un âne, dit Maurin, car le maire d'un pays provençal où l'on ne comprend pas la plaisanterie n'est vraiment qu'un âne, et un gros ! De la plaisanterie, si vous riiez les premiers, gens de Gonfaron, on vous laisserait tranquilles, mais ânes vous naissez, ânes vous mourrez ! Qui naquit pointu ne meurt pas carré, et quand un peuple est bête il est bête par millions !… Ah ! pauvre France ! »

Le maire et le garde se consultaient. Maurin continuait :

« Rien qu'en entendant mon nom de brave homme, les petits enfants d'ici, comme ceux de partout ailleurs, devraient me respecter ! mais vous ne connaissez rien, sauvages ! il vous faut des Parisiens, pechère ! qui vous appelleront mocos sans vous mettre en colère parce que l'âne veut être bâté !… Allons, adieu, bonnes gens ! Pour sûr, vous n'avez jamais eu d'ailes. Et je dirai partout qu'à Gonfaron les ânes ne volent pas. Oh ! non. »

Il s'éloigna sous les derniers cailloux des enfants intimidés, laissant derrière lui un peuple stupéfait, mais plein de désirs de vengeance.

Il gagna la plaine qu'il lui fallait traverser dans toute sa grande largeur pour regagner son royaume des Maures.

À peine fut-il hors du village, que le maire dit à tout le monde :

« Allez chercher chacun votre fusil et les femmes leur manche à balai, et nous lui ferons la conduite. Il faut qu'on le prenne et qu'on me le mette dans la prison. »

Et se tournant vers le garde :

« Toi, bats le rappel sur la caisse pour assembler le monde et dis au curé de sonner le tocsin, comme pour le feu ! »

Ainsi fut fait, et quand tous, armés de bâtons et de fusils, et les enfants de leurs frondes, se furent ramassés au milieu de la place, au son d'un tambour sur lequel le garde exécutait des ran-tan-plan terribles, le maire dit aux enfants :

« À présent, montez au sommet du village (Gonfaron est bâti sur un mamelon) et de là-haut, vous verrez quelle direction il a prise, ce maoùfatan ! Et nous pourrons alors le joindre à coup sûr. »

La petite armée enfantine monta au sommet du village.

« Il a pris le chemin des Mayons-du-Luc. Il traverse la plaine, il a bien trois quarts de lieue d'avance.

– Suivez-moi, dit le maire, en avant ! Et que personne ne recule. »

Pendant ce temps, Maurin se disait :

« Quand le peuple se mêle d'être bête, pechère ! il ne connaît plus rien. Je les ai mis en révolution pour peu de chose… Té, vé, un âne ! »

Il s'arrêta, voyant à quelques pas devant lui un fils d'ânesse, pas plus gros qu'un gros chien et qui broutait l'herbe des bords du chemin, attaché par le cou au tronc d'un vieil olivier. L'âne était tout bâté.

« Il me vient une idée drôle, dit Maurin, car je vois là-bas que les bougres se sont mis à ma poursuite. Deux cents contre un, les braves ! »

Son idée, il l'exécuta sans plus de réflexion. Avec la corde, qui était longue et solide, il fit au bastet comme qui dirait une anse, attachée par un bout au pommeau, par l'autre au troussequin. Au milieu de cette anse, il fixa l'extrémité de la corde doublée, et, faisant passer cette corde doublée par-dessus une maîtresse branche horizontale et basse, il hissa l'âne dans l'olivier, comme on hisse un seau dans un puits ; ensuite il amarra la corde au tronc de l'arbre et la bête resta suspendue, l'air plus bête qu'avant, à trois pieds au-dessus du sol.

La pauvre créature ne disait rien, et, ses quatre jambes pendantes comme des pattes de poulpe mort, l'âne penchait sa tête piteusement vers la terre et vers les chardons rares qu'il regrettait. Et puis, il se mit bien involontairement à tourner au bout de sa corde, comme la flèche d'un vire-vire de foire.

Et Maurin dit :

« Au moins une fois dans leur vie, ils en auront vu un en l'air, d'âne ! je leur devais bien ça. »

Il coupa de son couteau les quatre ailes des deux perdreaux qui lui restaient et, proprement maintenues bien ouvertes par une baguette où il les avait liées d'un fil de fer, il les fixa en deux tours de main aux deux côtés de la croupière.

« Arrangé ainsi, fit Maurin en s'éloignant et se retournant plusieurs fois pour admirer son ouvrage, il a bien l'air d'une hirondelle ! »

Et il fila avec ses longues jambes…

Quand l'avant-garde de ses ennemis aperçut cet âne volant, la corde lui étant cachée par les branches de l'olivier, elle s'arrêta stupéfaite.

« Diable ! dit un Gonfaronnais qui était né aux Martigues, peut-être que cet homme n'a pas menti, et que des fois, il y en a qui volent, des ânes !

– Ah ! ça, vaï ! dirent les autres, il y a là-dessous quelque malice. »

Et tous, à pas prudents, s'approchèrent. « Je vois ses ailes ! cria l'un.

– Elles sont bien petites ! fit le maire qui arrivait tout essoufflé, car il était, lui, de la grosse espèce.

– Bien petites, dit le garde, et placées justement où il ne faut pas.

– Les anges peints dans les églises, fit une dévote, les portent comme ça !

– Cette bêtise ! riposta une commère. Les anges peints dans les églises n'ont qu'une tête et portent les ailes à leur cou !

– L'insolent, dit le maire, s'est encore fichu de nous ! Au pas de course, mes enfants ! Agantalou ! (attrapez-le !). Zou ! En avant ! »

Et les Gonfaronnais volèrent.

Mais voyant que Maurin allait plus vite qu'eux, le maire poussif s'arrêta, commandant : « Halte ! » d'une voix éteinte.

« Nous ne l'aurons pas en courant, dit-il, mais je sais qui il est, son nom, et tout. Il n'évitera pas le procès-verbal. En attendant, faisons-lui, de loin, la chamade : il verra bien que nous n'avons pas peur ! »

Et hurlant, riant, injuriant, gesticulant, montrant le poing tous ensemble, les gens de Gonfaron firent de loin à Maurin une conduite de charivari, une chamade de carnaval ; et à qui mieux mieux ceux qui avaient des fusils, à plus d'une demi-lieue de distance, tiraient sur lui avec du plomb pour les fifis, les futifùs et les becs-figues, tant et tant que les bravades de Saint-Tropez sont moins bruyantes et moins effroyables !

Alors, tel Boabdil, le roi Maurin, qui pour mieux dominer l'armée ennemie commençait à gravir les premières pentes des Maures, se retourna, s'arrêta debout sur une roche avancée ; et contemplant à ses pieds ce désordre vain mais injurieux, cette fumée inutile d'où sortaient des éclairs et des tonnerres mêlés aux cris d'une humanité souffrante, mais dont il avait honte, il murmura tristement, en secouant la tête :

« Et dire que voilà mon peuple ! »


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