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Illustration: Maurin des Maures-Chap1-5 - Jean Aicard

Maurin des Maures-Chap1-5


Enregistrement : Audiocite.net

Lu par Alain Bernard
Livre audio de 1h28min
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Maurin des Maures
Jean Aicard
1908


CHAPITRE PREMIER. Lequel débute comme un proverbe de M. Alfred de Musset et où le lecteur apprendra que les Provençaux sont les seuls à savoir rire d'eux-mêmes avec un esprit particulier qu'ils nomment la galégeade.

L'homme entra et laissa grande ouverte derrière lui la porte de l'auberge.

Il était vêtu de toile, guêtre de toile, chaussé d'espadrilles.

Il était grand, svelte, bien pris. Ce paysan avait dans sa démarche une profonde distinction naturelle, on ne savait quoi de très digne.

Il avait un visage allongé, les cheveux ras, un peu crépus, et sous une barbe sarrasine, courte, légère, frisottée, on sentait la puissance de la mâchoire. Le nez, fort, n'était pas droit, sans qu'on pût dire qu'il fût recourbé.

De la lèvre inférieure au menton, son profil s'achevait en une ligne longue, comme escarpée, coupée à la hache.

Sous sa lèvre, la mouche noire s'isolait au milieu d'une petite place libre de peau roussie, d'un rouge brun de terre cuite.

Un souffle d'air froid, sentant la résine des pins et la bonne terre mouillée, s'engouffra avec Maurin dans la vaste salle haute, fumeuse et noire, de la vieille auberge des Campaux.

Cette auberge est bâtie presque à mi-chemin entre Hyères et La Molle, au bord de la route qui suit dans toute sa longueur la sinueuse coupée du massif montagneux des Maures, en Provence, dans le Var.

« Tu es toi, Maurin ? fit l'aubergiste. Ferme la porte vivement. Tu nous gèles du coup, collègue ! On dirait que tu amènes avec toi l'humide et tout le froid de la montagne.

– Mais en même temps, fit Maurin narquois et immobile, toute la bonne odeur du bois, collègues ! Vous êtes dans une fumée à couper vraiment au couteau ! Par l'effet de vos pipes, comme aussi de la cheminée où vous brûlez un chêne-liège entier auquel on aura laissé son écorce, vous êtes dans un nuage qui m'empêchait de vous voir. Ça n'est pas sain, camarades ! Respirez-moi un peu cette « montagnère ».

– La porte ! ferme la porte ! crièrent tous les buveurs sur des tons divers, mais où dominait une manière de déférence.

– La porte, Maurin, on te dit ! Il fait un vrai temps à bécasses ! »

Il y avait, parmi les buveurs, paysans et bûcherons, deux gendarmes et aussi un garde-forêts reconnaissable à son uniforme vert.

Ce garde forestier se tourna à demi et d'une voix de commandement :

« La porte ! on vous dit ! animal ! Comment faut-il qu'on vous le dise ? »

Il avait l'air bourru et l'accent corse.

« Malgré vous, – fit Maurin très tranquillement, – malgré vous, vous en aurez, du bon air frais pour votre santé !

« De quoi vous plaignez-vous ?… Ah ! enfin, on vous voit maintenant, les amis !… Mais je ne connais pas ce garde. C'est un nouveau, je le devine. Et un Corse, cela s'entend… Ah ! n'est-ce pas qu'on respire ? Ton auberge maintenant, Grivolas, sent le thym et la bruyère. C'est bon ! »

Il s'obstinait à ne pas fermer la porte. Il y eut un silence pendant lequel on « entendit le dehors », un bruissement prolongé à l'infini, qui se renflait et s'abaissait comme celui de la mer roulant des sables.

« Entends-tu le bruit des pinèdes ? fit Maurin. Trente lieues de bois de pin qui chantent à la fois, compères ! C'est ça une musique. »

Et il se mit à rire.

Alors, la fille du garde, assise près de son père et tournant le dos à la porte, regarda Maurin en face. Les deux « vïores » de verre, qui, plantées dans des chandeliers de cuivre, fumaient sur la table, posées près de la fille, éclairèrent pour Maurin son visage ovale, régulier, d'une pâleur brune et mate. Les cheveux étaient collés sur les tempes en deux bandeaux plats, mais épais, lisses et reluisants comme l'aile bleue de l'agace et du merle ; et sous les sourcils qui semblaient peints, Maurin vit luire, en deux yeux d'un noir de charbon, d'une couleur rousse de bois brûlé, deux étincelles.

« J'ai froid, l'homme ! » dit-elle placidement.

Aussitôt, la porte lourde, en se fermant sous la poussée de Maurin, fit résonner dans toute la vaste auberge comme un écho de montagne.

« Excusez, mademoiselle ! fit Maurin. Pour vous servir on aurait fermé plus tôt. »

Le galant Maurin n'avait pas seulement la réputation d'être le premier chasseur et piégeur du pays comme aussi le plus franc galegeaïré (ou moqueur et conteur d'histoires joyeuses), mais encore il passait pour le plus beau coureur de filles dont on eût jamais entendu parler. « Agradavo », il plaisait. Telle est la brève explication que donnaient de ses innombrables triomphes amoureux les gens du peuple à qui on parlait de Maurin ; et sa double renommée débordait sur les départements voisins.

En le voyant si courtois pour la fille du garde, un des deux gendarmes s'agita sur sa chaise. Ce gendarme, jeune, bien fait, était fort soigné de sa personne : joli, la figure ronde, les traits réguliers, la peau tendue, bien lisse, la moustache d'un noir excessif. Rasé de frais, il avait les joues et le menton bleus comme le ciel. On eût dit une poupée en porcelaine, toute neuve. Un détail de cette physionomie était caractéristique, et semblait plaisant sous un chapeau de gendarme : ses deux pommettes se surélevaient, très roses, comme deux gonflements, deux demi sphères, deux enflures de santé, signes évidents d'une conscience tranquille et d'une indolence à toute épreuve.

Cela rassurait et donnait envie de rire. Ce beau gendarme, gentil comme un ténor, était amoureux de la « Corsoise » ; il s'était fait agréer, mais par le père seulement, en qualité de fiancé. Persuadé qu'il plairait un jour à Antonia, il n'avait pas voulu cependant « brusquer les choses », reconnaissant de bonne grâce qu'il ne suffisait pas de s'être montré trois fois à une jeune fille, et chaque fois durant quelques minutes à peine, pour être certain de n'avoir pas quelque rival secrètement préféré.

Depuis un mois tout au plus, le garde nouveau était installé dans la maison forestière du Don, et le gendarme, appartenant à la brigade d'Hyères, ne pouvait venir au Don, dans la commune de Bormes, qu'en voisin…

Maurin avait surpris le mouvement d'impatience du gendarme et il en avait aisément deviné la cause.

Il vint s'asseoir près des deux gendarmes dont il n'avait rien à redouter, s'étant toujours gardé avec soin de chasser en temps prohibé et sur des terrains interdits, – ou du moins de s'y laisser prendre.

« Grivolas ! du café ! du café bien chaud ! cria-t-il.

– Tu as donc soupé, Maurin ?

– J'ai toujours soupé, moi ! dit-il. Dès que j'ai faim, tu sais bien, je mange, n'importe où je suis. Et je soupe toujours sans soupe. Voilà pourquoi le bon café me réjouit plus qu'un autre. »

Il but une gorgée de café brûlant avec une satisfaction visible, et se mit à bourrer sa pipe lentement.

Presque tous le regardaient avec beaucoup de curiosité. C'était un homme légendaire que ce Maurin, un homme qui faisait « sortir du gibier aux endroits où il n'y en avait pas ». Et quel tireur, mon ami ! Bête vue était bête morte. Toujours chaussé d'espadrilles, il parcourait en silence les bois, les mussugues (coteaux couverts de cistes), les lits pierreux des torrents, les sommets couverts d'argeras (genêts épineux), les vallons de roches et de bruyères.

Cet homme en pantoufles, ne couchait pas trente fois par an, comme tout le monde, dans une vraie maison. Son carnier de cuir, exécuté d'après « ses plans » par le bourrelier de Collobrières, était une fois plus grand que le plus grand modèle habituel et, tout chargé, pesait quarante livres, qu'il trimbalait « comme rien ». Qu'y avait-il là-dedans ? Un monde ! Tout ce qu'il faut pour vivre à la chasse, seul, au fond des bois, à savoir : douze gousses d'ail, renouvelables ; deux livres de pain, un litre de vin, un tube de roseau contenant du sel, une gourde d'aïgarden [1] ; une coupe taillée dans de la racine de bruyère, coupe d'honneur offerte à Maurin par les chasseurs de Sainte-Maxime ; deux paquets de tabac de cantine, deux pipes, un couteau-scie ; un couteau poignard de marin, dans sa gaine de cuir ; un briquet, de l'amadou, trois alènes de cordonnier, un tranchet, une paire d'espadrilles de rechange (il en usait deux paires par semaine) ; une demi-peau de chèvre tannée, pour le raccommodage de ses chaussures ; deux tournevis, six livres de plomb, trois boites de poudre, deux boîtes de capsules (car bien qu'il possédât un fusil « à système » il prenait quelquefois son vieux fusil à piston) ; une boîte de fer-blanc pour les œufs et les sauces ; douze mètres de cordelette fine et solide dite septain ; une paire de manchons. Ces manchons étaient des gants de cuir de son invention, sans doigts, où ses bras plongeaient jusqu'aux épaules. Ces manchons, qu'il faisait admirer volontiers, ne semblaient pas d'un usage pratique, mais ils lui rendaient, au contraire, les plus grands services en de certaines occasions.

Quand on disait, chez les paysans, sur un point quelconque du département : « Maurin… » quelqu'un de l'assistance aussitôt ajoutait, sur le ton de l'interrogatoire : « Des Maures ? » Et si celui qui allait parler répondait : « Oui », vite les têtes se rapprochaient, on faisait cercle pour apprendre quelque nouvelle aventure du roi des Maures, du don Juan des Bois.

Les domaines de Maurin étant immenses, on l'apercevait peu de temps dans la même région. C'est pourquoi, ce soir-là, à l'auberge des Campaux, la curiosité était si vive autour de lui.

Les joueurs oublièrent leurs cartes, pour le regarder attentivement. Les conversations étaient en déroute.

Maurin eut de nouveau un gros rire.

« Je suis tombé ici, dit-il, comme une pierre dans un marais, donc ! que les grenouilles ne disent plus rien ? »

Le beau gendarme grommela sottement :

« Grenouilles ! Grenouilles ! parlez pour vous, camarade ! »

Il ne fallait jamais agacer Maurin. Il avait la superbe d'un chef, et la susceptibilité d'un solitaire que rien ne vient heurter à l'ordinaire.

De plus, en présence d'une femme qui ne lui déplaisait pas, jamais Maurin n'eût « laissé le dernier » (le dernier mot) à qui que ce fût. En pareil cas, ce mâle devenait terrible, à la manière de tous les fauves.

« J'ai dit : « grenouilles » ! gronda Maurin, vous faisiez dans cette salle un tapage de grenouilles ! et vous vous taisez comme des grenouilles dans le marais, depuis que j'ai fermé cette porte. Je l'ai fermée pas pour vous, mais seulement pour plaire à la demoiselle… Et vous vous taisez, je dis, comme des grenouilles ! – Il enflait le mot. – Voilà ce que j'ai dit. Et la gendarmerie ne peut pas y changer une parole. Ça, elle ne peut pas le faire, la gendarmerie !… »

La gendarmerie ne peut pas non plus verbaliser contre une phrase inoffensive, après tout, comme celle que Maurin avait prononcée.

Le gendarme, vexé, se tut. La Corsoise, sympathique à Maurin, souriait.

Les Corses, race héroïque, sont ou gendarmes ou bandits. Le père de la Corsoise était fils d'un célèbre bandit corse.

Élevé dans le maquis jusqu'à l'âge de vingt ans, il était devenu un excellent soldat. Maintenant il était garde forestier et sa fille avait dix-huit ans. Elle eût épousé sans répugnance un gendarme, mais elle n'y avait jamais songé. Au choix, elle eût préféré un bandit, et elle n'y songeait pas.

Elle regarda Maurin. Maurin en éprouva une joie physique bien connue de lui.

C'était un peu ce qu'il ressentait parfois au sommet d'une montagne, à l'aube, lorsque la vie lui revenait nouvelle, aux lèvres et dans le sang, après un bon somme, et que le souffle de la mer, chargé des parfums de la montagne, pénétrant jusqu'à la chair par le col ouvert de sa chemise courait dans tout lui, et le faisait frissonner d'aise.

Le regard de la Corsoise l'émut plus que jamais ne l'émut un regard de femme. Le descendant des pirates maures rapteurs de filles tressaillit sous le regard de cet œil très noir, très grand, enflammé, où il reconnut une race de feu, sœur de la sienne. L'envie lui vint de faire le beau, comme elle vient au faisan dans le temps des amours.

« Tu n'as rien tué aujourd'hui ? » lui demanda l'un des buveurs.

Alors la physionomie du galegeaïré devint sérieuse :

« Il m'en est arrivé une, dit-il, dans son français traduit du provençal et semé d'idiotismes : osco, Manosco ! »

Il abattit sur la table son poing fermé, avec le pouce rigide en l'air.

Cela signifiait : « Il m'en est arrivé une bien bonne, surprenante, inénarrable ! »

Osco, c'est-à-dire ; marque là ! et Manosco, ajouté pour la rime, pour rien, pour le plaisir, pour faire sonner une deuxième fois le osco en invoquant une cité provençale qui a donné, dans les temps, de fortes surprises aux gens de guerre.

Les têtes se groupèrent autour de Maurin. Seuls les gendarmes ne se dérangèrent pas. L'aubergiste fut attentif. Quel gibier lui apportait Maurin ?

Maurin, lui, songeait surtout à plaire à la fille en contant de son mieux une histoire étonnante.

La belle Corsoise s'était dérangée comme les autres pour écouter le conteur jovial, le fameux galegeaïré.

Maurin repoussa en arrière son petit feutre fané et dit gravement :

« Voilà. Figurez-vous, je n'ai vu, de tout le jour, qu'un gageai (un geai). »

Il y eut un ah ! de désappointement dans l'auditoire.

« Mais espérez un peu ! poursuivit l'homme avec une expression narquoise répandue dans tout son visage, espérez un peu… vous allez voir…

« Le geai me passait sur la tête. Je lui envoie mon coup de fusil. Pan ! il descend à terre et se pose sur ses pattes comme un homme ! Je me dis : Il est blessé ! Et vous auriez dit comme moi. Manquer un geai qui vous passe sur la tête ! le coup du roi ! quand on est Maurin ! le manquer, ça n'est pas possible ! je ne pouvais pas me le croire !

– Alors ?

– Alors je vais pour le ramasser… il fait un bond, mes amis, et se pose à terre, un peu plus loin ! Je me dis : « C'est une masque (un sorcier) ! Nous allons voir s'il m'emportera mes deux sous de poudre et de plomb, ce voleur ! » Je prends mon chapeau… et vlan ! je le lui lance : le voilà coiffé ! mes amis ! je vous l'ai coiffé… il était sous le chapeau, pris, mes amis, pris, flambé, cuit… Avec une sauce bien piquante un geai peut nourrir un pauvre… Je vais donc encore pour le ramasser… Ah ! misère, mes enfants ! misère de moi !… au moment où j'envoie la main en avant, voilà mon chapeau qui fait un bond, lui aussi, et qui se pose dans un arbre ! Je voyais sortir, de dessous le chapeau, les pattes de mon geai… Un chapeau à pattes, là-haut, sur le ciel !… Pauvre de moi !… Il fait encore un bond… et voilà mon chapeau sur une branche plus haute, au bout d'un pin cette fois !… Il n'est pas neuf, mon chapeau, c'est vrai, tenez, le voilà… mais il vaut bien encore vingt sous… n'est-ce pas, gendarmes ?

« Alors je me dis : « Vingt sous de chapeau et deux sous de poudre et de plomb, ça fait bien vingt-deux sous, si Barrême n'est pas un âne… » Qu'auriez-vous fait à ma place ?… Je tremblais pour mon chapeau. Je me disais : « Voilà un vieux chapeau fichu, il va s'en aller qui sait où ! » Alors, mes amis, je ramassai une motte de terre, je visai bien, je la lançai – et le chapeau tomba comme un gibier ! mais le geai, mes amis, prit son vol et fila comme un chasseur en faute poursuivi par des gendarmes… C'était, je vous le dis, une masque… Osco, Manosco ! Marquez-moi celle-là ! »

On riait. La belle fille riait, près de Maurin, qui, de façon à être entendu d'elle, dit à voix basse au patron de l'auberge :

« Trois lapins et deux lièvres, ma chasse d'aujourd'hui, sont à l'endroit que tu sais ; vends-les pour mon compte et pour le mieux ; personne n'a besoin de savoir mes affaires. »

Il rayonnait, Maurin ; il avait d'une seule histoire fait deux coups doubles : il avait fait rire la belle fille et agacé les gendarmes : un ! – dissimulé aux yeux des autres auditeurs le profit de sa journée, et satisfait son imagination « d'artiste » : deux ! – car il venait d'inventer son histoire de toutes pièces. Et il savait très bien que tout ce monde n'était pas dupe de sa fable, et que tous l'admiraient de si bien mentir.

Il se moquait un peu de son public, en même temps que de sa prétendue maladresse à laquelle nul ne croyait.

Et toute cette façon de rire de soi et des autres en se donnant un ridicule vrai ou seulement vraisemblable, c'est cela qui constitue la gouaillerie provençale, la galégeade. Qui trompe-t-on ici ?… Nous ne le saurons jamais.


CHAPITRE II. Où l'on verra la silhouette d'un nommé Parlo-Soulet, ou Parle-Seul, qui inventa le monologue, et le bon tour que jouèrent aux gendarmes Maurin des Maures et son muet associé.

La fierté nationale exige que, au moment où l'on feint d'être dupe de la galégeade, on laisse entendre, au moins une petite fois, qu'on ne s'y est pas laissé prendre.

Un des auditeurs sauva la dignité de tous en disant :

« Ah ! ça, vaï, tu galèges ! »

Et de rire. Maurin triomphait, grave. Certain alors de dominer son public, Maurin, s'adressant à celui qui venait de parler, prononça d'un ton goguenard :

« C'est les gendarmes d'Hyères, ça, dis-moi, Louiset ?

– Oui, ceux d'Hyères, fit Louiset, un jeune paysan d'allure effrontée, au feutre à bord étroit penché sur l'oreille ; ceux d'Hyères. N'as-tu pas vu leurs chevaux attachés à l'anneau ? Ceux de Bormes vont à pied.

– Et, poursuivit Maurin, qu'est-ce qui les oblige à sortir de leur commune, ceuss d'Hyères ?

– On leur a commandé de poursuivre trois coquins, qui ont pris la route de Cogolin.

– Et c'est comme ça qu'ils vont à Cogolin ? fit Maurin dont la belle humeur augmentait. Ils y vont assis sur des chaises ? M'est avis que, de ce train-là, ils n'y seront pas demain, à Cogolin ! Et peut-être qu'ils n'ont pas tort, car les gens qu'ils cherchent pourraient bien être restés derrière eux, du côté d'Hyères ! »

Et Maurin, sur ce mot, se mit encore à rire de bon cœur, si haut que les verres tintaient sur les tables autour de lui. Son rire montrait dans sa face brune des dents blanches, bien rangées, serrées, éclatantes, des dents de loup.

Le beau gendarme louchait et se mordait la moustache.

« Qu'avez-vous à rire si fort ? » se décida-t-il à dire, impatienté.

– Ce que j'ai ? cria Maurin ; j'ai que vous leur avez passé sur la tête, à vos trois coquins. Ah ! ah ! oui, ma foi, sur la tête ! Et comment cela ? C'est qu'ils étaient sous le pont, à moins d'une lieue d'ici, à l'endroit où de la route de Cogolin se détache la nouvelle route de Bormes. Quand je suis passé sur le pont il faisait jour encore… Et vous, faisait-il jour, quand vous y êtes passés ?

– Il faisait encore jour, répondit l'autre gendarme.

– Alors vous auriez pu voir comme moi, dans la poussière, si vous aviez des yeux, les traces de pas de ces hommes, écrites en travers de la route, sur le bord, et dessinées en poussière blanche sur l'herbe écrasée du talus. Moi, j'ai remarqué ça en passant et j'ai cherché sous le pont. Et j'ai vu trois pauvres bougres. Ils m'ont demandé du tabac. Et je leur en ai donné… Ah ! ah ! vous leur avez passé sur la tête !… Je parie que vous galopiez, eh ? »

Et le rire de Maurin, communicatif, gagna l'assemblée.

« De ce Maurin, pas moins ! qué galégeaïré ! » disait-on à la ronde. »

Le gendarme se fâcha. Être persiflé sous les yeux de celle qu'il nommait en lui-même sa future, cela lui fut insupportable.

« Avez-vous fini de rire ? » cria-t-il.

Et Maurin, tranquille :

« Pas encore, brigadier.

– Je ne suis pas brigadier.

– Lieutenant alors ! répliqua Maurin, de plus en plus narquois.

– Ah ! ça, vous vous f… ichez de moi ! »

Le gendarme s'était levé : Maurin aussi. La Corsoise, toute pâle, les regardait. Toute la race de cette fille lui revenait aux yeux et dans le cœur. Suspendue aux mouvements des deux hommes, inconsciente et superbe, elle ne savait pas qu'elle attendait le vainqueur pour se donner un maître. Son masque était immobile. Cependant ses narines, ouvertes comme des naseaux, aspiraient l'air avec force, et de temps en temps ses lèvres, imperceptiblement, vibraient, ce qui la rendait beaucoup plus jolie.

Maurin crut sentir que cette fille serait à lui s'il achevait de rendre comique l'attitude de son gendarme. Et à cette espèce de question : « Ah ! ça, est-ce que vous vous f… ichez de moi ? » il répondit, d'un grand sang-froid, en bon français provençal, aussi sonore que du patois corse : « Parfétemein !

« Injure aux agents de l'autorité en service ! » proféra le gendarme avec un accent officiel inimitable.

Et baissant le nez, il chercha dans sa sacoche de cuir fauve un papier à procès-verbal.

« En service ! cria Maurin, celle-là est forte. À cheval sur une chaise, le gendarme n'est pas en service ! »

Tout le monde s'était levé, et tandis que le gendarme apprêtait son papier et réquisitionnait un encrier, Maurin sortit, protégé par des groupes complices. Il avait cligné de l'œil : on avait compris que le galégeaïré allait jouer aux représentants de la loi un tour de sa façon.

Les gendarmes ne songeaient d'ailleurs pas à l'empêcher de sortir. Il ne s'agissait pas d'une arrestation. Pour un simple procès-verbal, il leur suffisait d'être sûrs de l'identité de leur homme.

Or, en même temps que Maurin, l'un des assistants, que le fameux braconnier n'avait pas eu l'air de connaître et qui n'avait pas prononcé une parole, avait disparu silencieusement.

C'était un certain Pastouré, dit Parlo-Soulet, c'est-à-dire Parle-Seul, homme de puissante stature, colosse naïf, admirateur de Maurin et son compagnon favori ; mais Pastouré jugeait utile de ne pas afficher hors de saison son amitié pour le Roi des Maures, qu'en toute occasion il servait de son mieux.

On ne voyait pas souvent Maurin et Pastouré causer ensemble. Même au fond des solitudes, Pastouré (c'était, comme il le disait, sa nature) adressait rarement la parole à ses compagnons de chasse.

En revanche, lorsqu'il était ou se croyait complètement seul, il bavardait à voix haute avec de grands gestes. Cet homme était l'incarnation du monologue. Quant à ses gestes, ils étaient célèbres. On le voyait parfois, en silhouette sombre sur le bleu du plein ciel, au sommet d'une colline, agiter ses longs bras comme un télégraphe. C'est qu'alors il se désignait à lui-même les chemins stratégiques par où il devait passer pour forcer un sanglier ou retrouver une compagnie de perdreaux.

Pastouré était donc sorti un peu avant Maurin, il avait détaché, toujours en silence, l'un des chevaux des gendarmes ; et maintenant Maurin, à ses côtés, détachait l'autre.

Deux secondes plus tard, dans l'encadrement lumineux de la porte ouverte, Maurin des Maures apparut à cheval. Parlo-soulet, également à cheval, se tenait modestement dans l'ombre. Maurin portait sur l'échine son carnier, quarante livres ! et son fusil à deux coups.

« Votre procès-verbal, cria-t-il, vous le ferez maintenant pour quelque chose… Attrapez-moi si vous pouvez !… À ce jeu-là, je vous ferai tomber vos joues de pommes d'api, gendarme Sandri ! »

Il riait. Le gendarme bondit vers la porte. Maurin tourna bride et disparut. On entendit quelque temps le galop des deux lourdes bêtes.

Elles battaient la route qui longe le torrent au fond de la gorge, entre les hautes collines.

« Comment ! il a pris les deux chevaux ! criaient les gendarmes.

– Ils ont l'habitude d'aller ensemble, vos chevaux ; l'autre a suivi le premier, répliqua l'un des assistants au milieu des rires.

– Il me le paiera cher, ce Maurin ! » cria le gendarme aux joues roses, qui n'avait pas remarqué la disparition de Pastouré.

Et il se mit à disputer violemment avec son camarade sur la conduite à tenir ; finalement ils renoncèrent à poursuivre, à pied, leurs montures, et se mirent séance tenante à rédiger leur rapport. Tâche difficile !

Une heure s'écoula.

La Corsoise tout à coup se leva pour aller écouter sur le pas de la porte. Elle restait là, songeuse.

Au bout d'un assez long temps :

« Les chevaux !… Ils reviennent ! » s'écria-t-elle.

Tous les buveurs s'élancèrent sur la route.

Les chevaux arrivaient… Leur galop se ralentit. Les gens se communiquaient leurs réflexions :

« Ils s'arrêtent… chut !… Voici qu'ils repartent… ils arrivent ! ils arrivent ! »

On entendait maintenant le bruit d'un double trot…

« Ils arrivent ! les voici ! »

Dans le carré de lumière que dessinait sur la poussière du chemin la porte ouverte de l'auberge, les deux puissantes bêtes sans cavaliers s'arrêtèrent tranquillement.

Les gendarmes aussitôt furent en selle.

« Où allez-vous à cette heure ? leur cria-t-on. Croyez-vous que Maurin vous attende sur la route ? Il doit être en plein bois, – de sûr ! Attendez ici jusqu'à demain ! »

Les gendarmes n'entendaient plus rien.

Persuadés que la grande ruse de Maurin serait de regagner tranquillement sa maison, comme le dernier endroit où l'on songerait à le rencontrer, – ils galopaient vers Cogolin et Grimaud. Là, dans la plaine marécageuse, à cinq cents pas de la mer, au bord du golfe, Maurin avait une maison à lui. C'était une cabane en planches de pin. Cette cabane, les gendarmes la connaissaient… Et ils galopaient.

Les buveurs rentrèrent dans la grande salle de l'auberge : on pourrait veiller un peu tard, c'était un samedi. Pas besoin de se lever de bonne heure le lendemain, le dimanche n'étant pas pour les chiens, mais pour les chrétiens.

Or, qu'étaient devenus les deux braconniers ?

Après avoir galopé « une lieue de chemin », Maurin et Pastouré, modérant leur allure peu à peu, s'étaient mis au pas, puis s'étaient arrêtés :

« M'est avis, avait dit Maurin, qu'il faut, maintenant qu'on nous croit bien loin, retourner en arrière.

– Retournons ! avait répliqué le laconique et docile Pastouré.

– Et sais-tu pourquoi nous retournons ? avait dit Maurin.

– Pas encore, mais si tu me l'expliques tout de suite, je le saurai aussitôt », avait répliqué le gigantesque Parlo-soulet.

Ayant tourné bride, Maurin avait dit à son compagnon qui imitait tous ses mouvements :

« Quand nous serons revenus pas très loin de l'auberge, nous descendrons de cheval. Nous chasserons les deux bêtes avec un bon coup de pied au derrière. Ces chevaux de gendarmes sont des animaux très bien apprivoisés, ils retourneront d'eux-mêmes à l'auberge ; ils sauront retrouver leurs maîtres. Alors, pour sûr, les deux militaires monteront dessus et nous iront chercher à Cogolin ou à Sainte-Maxime. Pendant ce temps nous gagnerons au large, à travers bois.

– Maurin, avait répondu Pastouré, tu as vraiment un génie bien agréable. Faisons comme tu dis. »

Et ils avaient fait ainsi.

Cinglés d'un grand coup de ceinture de cuir, les chevaux avaient détalé dans la direction de l'auberge.

Là-dessus Maurin avait dit :

« Bonne nuit, Parlo-soulet, tirons chacun de notre côté à travers bois, bonsoir ! »

Ils s'étaient séparés. La nuit était profonde, ils entrèrent dans les broussailles et gravirent les premières pentes de la colline. La route, au-dessous d'eux, disparaissait, pâle un peu dans le noir.

À peine s'étaient-ils quittés que Parlo-soulet, dans le sentier rocailleux et sonore, s'assit sur une roche. Inclinant la tête, il prêta l'oreille :

« Tiens ! fit-il à voix haute. Le bougre déjà ne s'entend plus. Avec ses espadrilles, il s'est fait le pas d'un renard ! »

On n'entendait en effet que le balancement des branches vibrantes, agitant leurs myriades d'aiguilles traversées par le vent ; puis le galop de deux chevaux passa en ouragan sur la route, à vingt pas de Pastouré ; c'étaient les deux gendarmes qui, trompés par l'habile manœuvre des braconniers, filaient vers Cogolin où ils se croyaient sûrs de les retrouver !… ils passèrent, et la route tremblait sous leur galop dont l'écho des collines répétait le bruit de tonnerre de plus en plus éloigné… puis ce fut, de nouveau, le grand silence.

Alors Parlo-soulet parla.

Il parla d'une voix nette, claire, comme il eût fait pour être entendu d'un camarade un peu sourd :

« Noum dé pas Dioû !… fit-il, en voilà une, d'histoire ! Elle est drôle, celle-là ! Elle vaut les autres histoires du même Maurin ! Je l'aime bien, cet animal, mais ce n'est pas pour dire, il me fera, quelque jour, finir en galères ! »

Cette expression de noum dé pas Dioû est le juron des Provençaux qui ne veulent jurer que pour rire… La négation pas, en effet, détruit le blasphème… Noum dé pas Dioû est une galégeade à l'adresse du diable. Le diable croit qu'on jure… et il se trouve bien attrapé !…

Pastouré continuait ainsi son monologue :

« Quelle diable d'idée il a eue d'attaquer sur leur chaise ces gendarmes qui ne lui disaient rien ! Et tout cela, je le devine, parce que la petite Tonio lui a plu tout d'un coup comme jamais elle ne lui avait plu auparavant ! Il a compris que le joli gendarme la reluque ; et de laisser un gendarme aimer une jolie fille sans la lui prendre, ça n'est pas possible à un Maurin !… Mais pourquoi, moi, quand il est sorti, suis-je sorti avec lui ?

« Pourquoi surtout ai-je pris l'autre cheval quand il est monté sur le premier ? Je n'en sais, ma foi de Dieu, rien du tout ! Où il va, il faut que j'aille, je ne sais pas pourquoi. Les idées qui lui viennent, jamais à moi ne me viendraient ; mais dès qu'elles lui sont venues, elles me plaisent, et même quand je ne les approuve pas, elles me plaisent encore et me font faire des bêtises, et je le suis, cet homme, comme le suit son ombre, et je le suis même quand il n'a pas d'ombre faute de soleil ou de lune ! Et c'est pourquoi, maintenant, me voilà avec lui dans de beaux draps !

« Prendre à des gendarmes leurs chevaux, ça n'est pas petite affaire, et nous allons être poursuivis maintenant de jour et de nuit, je parie, par ces gendarmes et par les gardes et par les maires et par les juges… Ah ! gueulard de Maurin ! voilà où tu m'as fourré à ta suite ! Moi du moins je n'aurai contre moi que la gendarmerie et les maires et les préfets, mais toi, de plus, tu auras la fille ! Une fille, et une Corsoise ! Mon pauvre Maurin, comment te vas-tu tirer de là ? Des filles, n'en avais-tu pas tant qu'il te plaît, et des femmes de tous les âges et de tous les plumages, – même en chapeau ? Mais il te faut une Corsoise ! et il t'en cuira, je te l'annonce. Une Corsoise fiancée à la gendarmerie et fille d'un garde-forêts ! il t'en cuira, et, té ! c'est moi qui te le dis, Maurin, – tu t'es comporté, ce soir, avec cette aventure, comme un âne, m'entends-tu, comme un âne, je te le répète ! »

Sur ce mot, le monologue de Parlo-soulet fut interrompu par une voix forte, qui sonna clair dans la nuit noire :

« Ne me dis pas du mal de moi, Parlo-soulet ! que je suis là ! et que je pourrais te croire ! Ah ! c'est comme ça que tu te parles sur mon compte quand tu penses que je n'entends pas ? »

C'était la voix de Maurin. Persuadé que Parlo-soulet à son habitude allait se mettre à parler tout haut dès qu'il se verrait seul, Maurin s'était assis à quelques pas de lui pour l'écouter à son aise.

« Et tu crois bonnement, répliqua la voix calme de Pastouré, que je ne te savais pas là ? Je te savais là, mon homme, et bien aise j'en étais, car je ne parle volontiers qu'étant tout seul ou quand je me semble seul… Ce qui pour moi est tout comme… N'avance pas, que, si je te voyais, je ne me dirais plus rien !…Et surtout ne réponds pas !… Si je parle seul, âne que tu es, ce n'est pas sans raison, tu penses. Il y a longtemps que tu le devrais savoir, c'est parce que je n'aime pas les oui, les non, les mais, les si, les mais alors. Dès qu'on est deux, l'un dit blanc, l'autre dit noir, et l'on se dispute.

« Tout seul, on a bien assez de mal à faire le jour dans ce qu'on pense, sans aller s'embarrasser de répliques et de querelles… Parler seul, c'est comme d'écrire une lettre qu'on n'envoie pas. Point de réponse alors ne vous embête en retour. Et, cette fois, si j'ai parlé seul pour que tu m'entendes, te sachant là, c'est que j'ai cru qu'étant présent en cachette, tu n'oserais répondre et que, pour une fois, il me plaisait de te donner mon bon avis qui serait un bon avis s'il ne venait pas trop tard. À présent, tais-toi, et dis-moi, que faisons-nous ?

– Que je me taise, et que je te dise quoi faire ? dit Maurin qui se rapprochait en riant à gorge déployée. Ah ! que tu es bien toi, Parlo-soulet, plus gai toujours quand tu es sérieux que si tu galégeais comme moi !… Quoi faire ? faire à nous deux ce que tu aurais fait tout seul, je parie ! Rentrer à l'auberge ; et tu finiras ta partie d'écarté avec tes « cambarades » ou plutôt tu en feras une avec moi… que je l'ai bien gagnée. »

Et pendant que les gendarmes poursuivaient leur route vers Cogolin sur leurs chevaux éreintés, Maurin, dans la grande salle des Campaux, disait à Parlo-soulet :

« Du trèfle ! et du trèfle ! je gagne la partie, mon homme !

– Pourvu que ça continue, pauvre toi ! répondit Pastouré, mais j'ai bien peur que les gendarmes ne gagnent la belle contre nous deuss ! »

La Corsoise, assise près de son père, les regardait jouer.

« Belle demoiselle, lui dit Maurin, vous accepterez bien un verre de fenouillet, qué ? parce que quand je gagne je régale !

« Et votre père, lui aussi, acceptera de trinquer avec nous ?… Grivolas, un verre ! »

Mais Grivolas l'aubergiste ronflait sur sa chaise, le dos au mur.

« Margaride ! » cria Maurin.

La servante de l'aubergiste accourut. C'était une belle fille, à qui le gendarme Sandri faisait une cour peu honnête en attendant l'heureux jour où il pourrait devenir le légitime époux de Tonia la Corsoise.

« Margaride, dit Maurin, donne-nous quatre verres de fenouillet, et du meilleur.

– Deux verres suffiront, dit alors le père de la Corsoise. Vous devriez comprendre, maître Maurin, qu'un garde-forêts ne doit pas trinquer avec vous juste dans le moment où ses amis les gendarmes sont à votre poursuite. Vous voilà passé bandit. Et je devrais peut-être vous arrêter moi-même… Un Français du continent n'y aurait pas manqué à ma place. Tout ce que je peux faire pour vous, en ma qualité de Corse, c'est de me retirer comme si je ne vous connaissais pas… Allons, viens, Tonia, rentrons chez nous. »

Et Orsini se retira avec sa fille qui souriait à Maurin.

Quelle suite allait être donnée au procès-verbal des deux gendarmes, – voilà ce qu'attendait avec impatience et curiosité tout le pays des Maures, qui aimait Maurin.

Et comme il devenait ainsi un peu bandit à la manière corse, la Corsoise s'était mise tout naturellement à le trouver fort à son goût.

Et puis, il contait si bien les gandoises (les histoires de son invention), ce galégeaïré !


CHAPITRE III. Dialogue d'un préfet et d'un secrétaire archiviste, par où l'on verra qu'en Provence la chasse à la casquette n'enrichit pas les chapeliers.

Si le gendarme Martello Alessandri n'avait pas été, lui aussi, comme le garde Orsini Antonio, tout nouveau venu dans la région, il aurait prévu qu'un procès-verbal contre Maurin des Maures pourrait bien être chose parfaitement désagréable à M. le préfet, Adolphe Désorty, fort aimable homme, administrateur attentif, politique de quelque sens, et grand chasseur devant l'Éternel.

M. Désorty était tout jeune encore. Naguère l'un des premiers sous-préfets de France, à trente ans, il était préfet du Var depuis deux mois.

M. Désorty savait déjà que Maurin des Maures était un homme à ménager.

Il n'ignorait pas que Maurin avait la plus grande influence sur les élections, tant municipales que nationales, dans tout le département, et il avait décidé de s'attacher le coureur des bois, dans la mesure du possible.

Et voici comment il avait été renseigné sur Maurin, peu de jours avant que le sous-préfet de Toulon lui annonçât le conflit survenu entre le braconnier et les gendarmes.

Un de ses nouveaux amis, membre de l'académie de Draguignan, M. Ripert, venait de lui vanter l'ordre excellent des archives départementales et il l'entretenait d'un document nouveau qu'on avait découvert touchant la chartreuse de La Verne, beau monastère en ruines qui date du XIIe siècle et qui est la gloire de la région des Maures. Le préfet l'interrompit.

« Est-ce que vraiment, monsieur Ripert, ces Maures dont on me rebat les oreilles sont un pays aussi beau qu'on le prétend ? »

M. Ripert répondit couramment :

« Un pays merveilleux, monsieur le Préfet, un groupe de montagnes qui, selon l'expression de M. Élisée Reclus, servit de boulevard aux Maures pendant le cours des IXe et Xe siècles et qui forme à lui seul « un système orographique parfaitement limité ». Le massif des Maures est séparé des montagnes environnantes par les vallées de l'Aille, de l'Argens, du Gapeau. Ces vallées sont larges et le massif est isolé. C'est comme un îlot montagneux dans la plaine et comme une île de gneiss et de schistes et de granit au milieu des calcaires. Le chemin de fer de Marseille à Nice contourne le massif au nord. Une route le traverse dans toute sa longueur qui n'a pas moins de quinze lieues. Voici d'ailleurs, monsieur le Préfet, le texte même de M. Élisée Reclus… Il dit :

– Vous l'avez sur vous ?

– Je l'ai cité dans un petit guide à l'usage des étrangers, que je me permettrai de vous offrir. »

Et, tirant un petit volume de sa poche, M. Ripert lut les lignes suivantes :

« – Ces montagnes, dignes au plus haut degré de l'intérêt du savant par la constitution géologique de leurs roches et le nombre de leurs plantes rares, devraient être également visitées par les simples touristes amoureux de la nature. Aussi bien que les Alpes et les Pyrénées, le système des Maures, qui couvre seulement une superficie de huit cents kilomètres carrés, et dont la hauteur moyenne ne dépasse pas quatre cents mètres, a sa chaîne principale et ses chaînons latéraux, ses vallons et ses gorges, ses torrents et ses rivières ; il a même son bassin fluvial complètement fermé, offrant en miniature tous les phénomènes que présentent les vallées des grands fleuves. »

– Très bien ! dit le préfet, mais vos renseignements personnels ?… Y a-t-il du gibier dans vos montagnes ? Et d'abord vous-même, chassez-vous ? »

L'académicien sourit du même sourire qu'aurait eu à cette question l'évêque Myriel de Digne, lequel se donna une entorse, comme on sait, pour ne pas écraser une fourmi.

« Monsieur le Préfet, dit-il, les Dracénois ont connu un chasseur, qui était chef de division en notre bonne préfecture du Var et qui s'appelait François Dol. Dol fut poète ; je vous donnerai son œuvre posthume, œuvre d'un vrai et subtil lettré, et qui fut publiée par les soins de ses amis. Vous y trouverez un poème sur la chasse aux merles et même sur la chasse aux perdrix… C'est tout ce que je sais sur le gibier dans le département du Var… Interrogez-moi sur la chartreuse de la Verne… sur la date probable de la fondation de Bormes, 300 avant Jésus-Christ… mais…

– On dit qu'il y a beaucoup de sangliers, dans votre massif des Maures ? interrompit M. Désorty.

– Monsieur le Préfet, appelez votre jardinier. Les deux célèbres chasseurs de Saint-Raphaël, les frères Pons sont ses propres neveux. Les frères Pons sont les émules de Prime, le héros de Collobrières et de Maurin des Maures, leur maître à tous.

« Leur oncle, maître Pons, vous dira, étant chasseur lui-même, tout ce que vous désirez savoir.

« Nous avons séance aujourd'hui à l'Académie et je suis forcé de vous quitter ; croyez-moi, appelez maître Pons. »

Maître Pons fut appelé. Le préfet apprit par lui que le sanglier ne manque pas dans les Maures, qu'il y est même pour les agriculteurs un voisin nuisible. M. Désorty, trop Parisien pour croire au gibier du Midi, était persuadé que, dans le Var, les chapeliers sont vite enrichis par la chasse à la casquette. Il le dit à maître Pons et tomba des nues quand le vieux jardinier lui apprit que les préfets ordonnaient de temps en temps des battues sur les domaines de l'État, dans les Maures ou dans l'Esterel, et, qu'on chargeait des braconniers du pays, célèbres pour leur habileté à débusquer l'animal, d'organiser ces grandes chasses.

« Des braconniers ! se récria le préfet.

– On appelle braconniers, chez nous, dit maître Pons, les chasseurs pour de bon, ceux qui rencontrent du gibier, ceux qui en font sortir de terre, et qui en tuent, et non pas ceux qui chassent en fraude. Le nom de braconnier est ici un titre honorifique.

« Si vous voulez, termina-t-il, une battue dans l'Esterel, prenez les frères Pons, mes neveux. Si vous voulez une battue dans les Maures, adressez-vous à Maurin, qui est le Roi des Maures. Du reste, lui et mes neveux sont très bons amis, et s'ils veulent s'associer tous trois, les choses n'iront que mieux.

– Et où trouver ces compagnons ?

–Je me charge de mes neveux, monsieur le Préfet. Ce sont d'honnêtes tailleurs de pierre qui, partis tous les matins deux heures avant le jour, sont rentrés tous les soirs dans leur maison de Saint-Raphaël une heure après le soleil couché. L'aîné a même un génie de sculpteur, mais il ne l'a pas cultivé.

– Et en quel temps taillent-ils la pierre ? » interrogea le préfet.

– Ils ne la taillent plus depuis qu'ils se sont aperçus que la chasse leur est plus lucrative que leur métier. »

Le préfet regarda maître Pons d'une certaine manière. À ce regard qu'il comprit fort bien, maître Pons répliqua :

« Je dois vous dire, monsieur le Préfet, que nous rions dans notre barbe quand les Parisiens se refusent à croire à l'existence de notre gibier. Et nous accréditons volontiers cette erreur… Comme ça, nous gardons tout le gibier pour nous !

– Revenons à Maurin, dit le préfet sceptique ; où peut-on le trouver ?

– Le diable seul sait où il est perché. Il a bien sa cabane de bois à la Foux, dans le golfe de Saint-Tropez. Là demeure sa vieille mère avec le plus petit des deux fils de Maurin.

– Et où sont ses autres enfants ? »

Ici maître Pons sourit d'un air capable et cligna de l'œil.

« Est-ce qu'on sait ? Un peu partout !

– Vraiment ?

– Comme j'ai l'honneur de le laisser deviner à monsieur le Préfet, dit maître Pons, narquois.

– On ne s'embête pas en Provence ! dit le préfet.

– Quant à Maurin, dit Pons, si on veut le voir, il n'y a qu'un moyen. On écrit aux maîtres d'école, aux gardes, aux gendarmes et aux maires de le prévenir s'ils le rencontrent.

– Les gendarmes et les maires… de quelles communes ? » interrogea le préfet. »

Maître Pons répliqua sans hésiter, tout d'un trait : « Des communes d'Hyères, de La Londe, de Bormes, de Collobrières, de Pignans, de Gonfaron, de La Garde-Freinet, des Mayons-du-Luc, de Cogolin, de La Molle, de Saint-Tropez, de Sainte-Maxime et du Muy. Ce sont ses villes.

– Comment ! ses villes ?… Les villes de qui ?

– Les villes de Maurin, pardi ! » Le préfet se met à rire.

– C'est donc vraiment un roi ?

– Comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, monsieur le Préfet.

– Et, quels sont ses rapports avec la République française, le savez-vous, maître Pons ? » dit le préfet d'un air grave.

– Excellents, monsieur le Préfet. Maurin ne chasse jamais sur les terres de l'État. Jamais garde ni gendarme n'a encore verbalisé contre lui. Maurin ne chasse pas en temps prohibé… tout au plus la veille ou l'avant-veille de l'ouverture pour ne pas laisser trop de gibier dans les endroits faciles aux gens des villes… Maurin tend quelques pièges peut-être par-ci par-là, mais les renards, les fouines, les chats sauvages et même les sangliers sont des animaux nuisibles dont Maurin est l'ennemi juré. – Maurin aime sa mère et s'occupe beaucoup du plus jeune de ses fils…

– Et pas des autres, c'est entendu ! dit le préfet, riant.

– Un peu moins peut-être, je ne sais pas, c'est son affaire, monsieur le Préfet ; mais on peut être sûr qu'il fait ce qu'il doit, selon les circonstances naturellement… Enfin, Maurin est un brave homme, monsieur le Préfet, tout le pays vous le dira ; c'est un révolutionnaire de gouvernement. »

Le préfet se frottait les mains.

« Vous dites ?… les noms des villes de Maurin ? »

Maître Pons dicta. Le préfet écrivit pour faire demander à Maurin d'organiser une battue à laquelle étaient invités un sénateur, deux députés, un général, un candidat à la députation et une ou deux belles dames…

… Et voilà pourquoi le procès-verbal du gendarme Alessandri fut très mal reçu à Toulon. Le sous-préfet de Toulon partit pour Draguignan afin d'en conférer avec le préfet… Le préfet se disait que persécuter Maurin sans de graves motifs, ce serait non seulement être l'ennemi de son propre plaisir, mais encore s'aliéner l'esprit de toutes les villes que maître Pons énumérait si couramment comme soumises à l'influence du Roi des Maures.

« C'est égal – répétait à maître Pons M. le préfet, chaque fois qu'il le rencontrait –, ça m'étonne que vous ayez du gibier en Provence !

– Monsieur le Préfet lui répondit un jour maître Pons, justement et respectueusement impatienté –, monsieur le Préfet, interrogez les chapeliers du département : aucun n'est bien riche. Réfléchissez donc que tous feraient fortune chez nous, si l'on n'y chassait qu'à la casquette, car sur vingt mille habitants on compte douze mille chasseurs ! Eh bien, les casquettiers se plaignent. »


CHAPITRE IV. Grâce aux renseignements de M. Désiré Cabissol, policier par amour du pittoresque, plus d'un lecteur trouvera amusant le présent chapitre.

Interrogé par M. le préfet, M. le commissaire central avait déclaré qu'il ne savait sur le personnage que ce qu'en disait partout la rumeur publique : un chasseur sans pareil, coureur de bois et coureur de femmes, mais électeur influent dans trente communes.

« Pour des détails, poursuivit-il, si monsieur le Préfet en souhaite, M. Désiré lui en donnera. Monsieur le Préfet a-t-il déjà entendu parler de M. Désiré Cabissol ?

– Pas du tout.

– Eh bien, M. Désiré est un curieux des choses de la police, et qui nous rend parfois des services appréciables. M. Désiré Cabissol, fils d'un richissime épicier de Marseille, est avocat et même docteur en droit, mais il vit de ses rentes ; il a une fort belle résidence aux environs de Fréjus, mais il n'y séjourne guère ; il se déplace dans cesse, et n'est pas plutôt dans une localité nouvelle qu'il y connaît tout le monde et sait par cœur les moindres commérages dont il a le talent d'extraire la vérité. M. Désiré n'oublie jamais rien. Grand chasseur, la chasse lui est un prétexte à vivre quelque temps dans les plus petits hameaux, logé chez l'habitant qu'il paie bien et dont il se fait aimer, étant aimable. M. Désiré connaît toutes les affaires privées et publiques du département.

« Avec un homme pareil dans chaque province, un gouvernement qui centraliserait leurs connaissances pourrait se vanter d'avoir une police nationale.

« M. Désiré, comme je l'ai dit, daigne quelquefois nous servir. Quand je suis dans l'embarras, je vais le voir. Il m'honore de temps en temps d'une visite.

« Il est à Draguignan depuis hier soir. Si monsieur le Préfet m'autorise à le lui présenter…

– Où est-il ?

– À l'hôtel Bertin.

– Faites-lui demander à quelle heure il pourra me recevoir.

– Bien, monsieur le Préfet. »

Une demi-heure plus tard, M. Désiré Cabissol se faisait annoncer chez le préfet.

C'était un homme de taille moyenne, à figure aimable, bien mis sans recherche, et qui avait la simple allure d'un paisible petit bourgeois. L'œil pétillait par moments d'une toute particulière finesse, qui n'apparaissait que pour disparaître aussitôt, sa préoccupation étant d'inspirer confiance à ses interlocuteurs. Du reste, parfait honnête homme.

« Monsieur le Préfet, dit-il, permettez-moi de tenir votre visite pour faite et de vous la rendre. Je suis sûr qu'on vous a dit quels sont mes goûts favoris, mais je doute qu'on vous ait expliqué pourquoi je m'y livre si passionnément.

– Mon Dieu, dit le préfet, on a des goûts… comme cela… sans savoir pourquoi.

– Permettez ; c'est précisément ce que je ne voudrais pas laisser croire à un homme distingué comme celui que je devine en vous, rien qu'à vous voir. »

M. Désiré s'assit familièrement sur le coin de la table de M. le préfet, lequel, sceptique et curieux, se mit à l'écouter avec le plus vif intérêt.

« Monsieur, dit M. Désiré, ce qui m'intéresse, c'est l'animal nommé Homme. L'homme est bête et méchant ; mais il est rusé et j'aime à suivre tous les détours de ses ruses, jusqu'à ce que je découvre au gîte le vilain motif de ses actes. Ces sortes de recherches me seraient un médiocre régal (car elles me font repasser souvent par les mêmes chemins), s'il n'y avait pas des originaux – c'est-à-dire de braves gens. Mais il y en a. Maurin en est.

« Ah ! monsieur ! quel malheur de n'être pas capable d'écrire le roman d'un tel personnage !

– Et qui vous en empêche ? » dit le préfet.

– Je suis si paresseux à la fois et si actif ! » soupira M. Désiré.

Le regard du préfet demanda une explication.

« Écrire un roman ! cinq ou six cents pages ! soulever une plume ! la plonger de minute en minute dans l'écritoire ! Écrire en un jour ce qui se parle en une heure ! ma paresse s'y oppose, comme aussi une activité toute physique qui me porte ailleurs. Au lieu d'écrire et même de lire des romans, j'en observe de vivants, j'en vis moi-même et plusieurs à la fois. J'en suis le déroulement à travers des années, je passe de l'un à l'autre en me jouant. Je prends le train de Nice pour voir où en est celui que j'intitule : Madame Z – ou le train de Draguignan pour assister au dénouement d'un autre que j'appelle : Monsieur Y.

« J'ai trouvé cet emploi de mes loisirs ; et l'étude que je fais des physiologies me permet de deviner parfois, comme une sibylle, la fin de bien des aventures – souvent même, grâce aux plus faibles indices, de reconstituer les crimes et d'en retrouver les auteurs. Tout à votre service, à l'occasion, monsieur le Préfet.

– Il est dommage, dit le préfet, que vous restiez sur un champ d'observation et de bataille aussi étroit : il vous faudrait Lyon ou Paris.

– N'oubliez pas, monsieur, dit Désiré Cabissol, que je travaille pour ma seule satisfaction. Or, j'aime le Midi. On y trouve des caractères si spéciaux ! Ce Maurin, par exemple, qui vous intéresse tant, est une figure digne d'un pinceau de maître ; je la connais dans les détails ! je sais des mots de Maurin qui me réjouissent à l'égal d'un mot de la Palférine dans Balzac et j'ai, de plus, la joie de l'avoir entendu moi-même, ce mot, sur les lèvres d'un personnage que j'ai découvert. Croyez-moi, monsieur le Préfet, ni le billard ni le théâtre ne donnent ces plaisirs-là ; ni même la besogne du romancier, lequel se traîne sur un seul roman imaginaire dans le temps que je mets à en connaître cinquante, qui sont vécus. Je me fais l'effet d'être une sorte d'Asmodée qui soulève les toitures et les crânes, et qui a le don d'ubiquité.

– Permettez-moi de vous dire que vous êtes vous-même une figure très originale.

– Parce que j'ose faire avec largeur tout ce que nos contemporains font petitement, lorsqu'ils suivent à la quatrième page de leur journal toutes les pauvres histoires mal racontées sous la rubrique faits divers ? Cela les passionne beaucoup ; ils ne font pourtant qu'entrevoir en surface certains drames dont je connais, moi, tous les ressorts. Mais, puisque c'est Maurin qui vous intrigue, que voulez-vous savoir de lui ? Ce ne sont pas ses exploits cynégétiques, je présume, c'est son caractère qui vous intéresse ?

– Naturellement, dit le préfet.

– Eh bien, dit M. Cabissol, ce Maurin est pour moi l'incarnation de sa race. Il est ignorant mais intelligent et fier, calme mais capable des plus vives indignations. Il a la grandeur d'un prince arabe et c'est un pauvre braconnier de Provence. Il est sérieux et sûr, mais, derrière ses moindres paroles, il y a souvent une gouaillerie cachée.

« Cet homme-là, c'est quelqu'un. Dans les armées de la première République, des hommes comme lui, fils de fruitière ou charretiers, devenaient généraux à vingt ans et, sous l'Empire, maréchaux à trente. Ce qui manque à des êtres pareils, ce sont des champs d'action dignes de leur décision, de leur audace, de leur génie. Ça ne redoute rien. Ça sait vouloir. Ça vit braconnier par une ironie du sort ; c'est de la race du pirate qui répondit à Alexandre : « Quelle différence y a-t-il entre toi et moi ? C'est que tu as une flotte, et moi rien qu'une pauvre petite barque. »

« Gaspard de Besse, notre fameux voleur révolutionnaire, était de cette race-là ; seulement Maurin est d'une scrupuleuse honnêteté – c'est-à-dire, hélas ! un peu dégénéré ! Il finira mal, car il tient de l'humanitaire. Il reculerait devant un meurtre, même pour sa légitime défense. Cependant, si on mettait en leur place des énergies pareilles à celle d'un Maurin, on ferait des patries bien plus belles. Mais qui s'en occupe ? Voulez-vous, monsieur le préfet, jeter sur Maurin des Maures un regard digne de lui ? Écoutez ce fait. Il y a quelque sept ou huit ans, il se trouva rayé des listes électorales. Il réclama vainement sa réinscription au maire de Z…, devenu on ne sait pourquoi son ennemi personnel. Le maire fit la sourde oreille. Il entendait traiter notre Maurin en vagabond, en errant, quantité négligeable, individualité douteuse. Maurin insista longtemps mais toujours vainement. Il pouvait s'adresser au juge de paix, mais il croit qu'il vaut mieux, comme dit le proverbe, avoir affaire à Dieu ou à saint Pierre en personne qu'à de tout petits saints. Que pensez-vous qu'il fit ?

« – Ma mère, dit-il un matin tout en s'équipant comme pour la chasse, ma mère, si vous ne me revoyez pas d'un mois ou deux, ne soyez pas inquiète : je vais faire un petit voyage.

« – À pied ?

« – Oui.

« – Et où vas-tu ?

« – Je vais à Paris. »

« Il partit, son fusil au dos, son chien sur ses talons, tuant chaque jour de quoi payer l'auberge. Le vingt-cinquième jour il était à Paris où, par l'intermédiaire d'un député du Var, homme d'esprit, il demanda une audience au ministre de l'Intérieur. Le ministre, sur le portrait que le député lui fit de Maurin, le reçut dès le lendemain. J'ai entendu Maurin et j'ai aussi entendu le ministre conter l'entrevue. Les deux récits concordaient.

« Maurin, dans son costume de chemineau chasseur, à peine entré dans le cabinet du ministre qui le reçut debout, commença ainsi :

« – Avec votre permission, monsieur le Ministre, je prendrais bien une chaise – pourquoi je suis un peu fatigué étant venu à pied de Cogolin, comme mon chien pourrait vous le dire, mais je l'ai laissé à l'auberge – pourquoi il est encore plus fatigué que moi… »

« Le ministre se mit à rire et lui désigna un fauteuil. Maurin prit une chaise, puis exposa son affaire et conclut ainsi :

« – Je suis un citoyen, monsieur le Ministre, et je tiens à le rester. J'ai fait mon service à la marine, j'ai fait mon devoir et je ne comprends qu'une chose : c'est qu'alors j'ai droit à mon droit. Ça m'a beaucoup dérangé, croyez-le, de venir vous voir à pied. C'est un peu loin, ça prend du temps, mais je suis venu. Seulement, d'autres sont dans le même cas qui ne viendront pas, rapport à la distance, et, du même coup, je vous les recommande. Dites à vos maires de suivre les lois, noum dé pas Dioû ! nous sommes en France, preutêtre ! »

« Hélas ! toutes les fois qu'on vous contera une saillie de Maurin, ce qu'on ne pourra vous rendre, c'est l'accent, l'inimitable accent. L'accent de Maurin, c'est une musique qui ajoute un sens, un commentaire à ses moindres paroles. La vie de Maurin est un opéra dont vous n'aurez jamais que le libretto.

« Le ministre, lui, entendit et les paroles et la musique. Il riait de bon cœur. Il serra la main de Maurin et le fit rapatrier avec des éloges.

« Au moment de le quitter, Maurin s'était écrié, en lui frappant sur l'épaule : « Eh bé, vous m'allez, vous ! »

« Voici l'homme, il est à prendre ou à laisser.

– Voilà le citoyen, dit le préfet ; mais l'homme, celui qu'on appelle un don Juan de la forêt ?

– Celui-là n'est pas moins beau, monsieur le Préfet. À seize ans, Maurin, joli comme un gars de nos pays où la race est sèche et nerveuse ; Maurin, brun à peau bistre, jouait sur les plages de Saint-Tropez, nageant, bêchant et barquégeant ; vous diriez, à Paris, canotant. Un été, une famille bourgeoise, le père, la mère et la fille, s'installa sur les bords de la mer dans une villa de Saint-Tropez. Le petit Maurin, qui vivait en bras de chemise, débraillé, à moitié nu, sans cesse lavé par l'eau de la mer, plut à la jeune fille de la villa… Elle avait dix-huit ans et peignait de fort jolies aquarelles… Elle le fit poser souvent, tantôt sur la plage en pleine lumière, tantôt sous les grands pins… Elle plaisait beaucoup au petit pêcheur, la demoiselle… Elle lui plaisait tant qu'il arriva (comme on dit dans le pays) – un malheur. La famille fut désespérée et s'éloigna. Maurin comprit qu'il devait se taire, mais il suivit ces gens à la piste et sut, peu de temps après leur départ, qu'un fils lui était né. Cet enfant ignore aujourd'hui le nom de son père. Baptisé César, on l'appela et il se fait appeler Césariot.

« Des montagnards des Basses-Alpes furent ses nourriciers.

« Ils l'ont mis depuis quelque temps en service chez des pêcheurs de Saint-Tropez, mais ce garçon promet de devenir un mauvais sujet ; c'est un rôdeur de cabarets louches et qui rêve Toulon et les basses orgies de la ville maritime. Maurin, qui ne l'a pas perdu de vue, en est désolé.

« Et tout cela m'intéresse. Maurin, qui a d'autres enfants, en a reconnu deux seulement (un garçon et une fille) parce que, dit-il, ceux-là, « il me semble bien que je suis sûr d'être leur père » ! Quant à Césariot, s'il ne l'a pas avoué pour son fils, ce fut par pure discrétion, en faveur de la patricienne à laquelle ce démocrate de Maurin pense toujours avec orgueil, bien qu'il ne sache pas ce qu'elle est devenue. Il aime, au fond, son gueux de Césariot et n'est pas homme à le laisser « mal tourner » sans essayer d'arrêter le drôle. J'ai pu en causer avec lui, lui ayant d'abord donné à entendre que je savais pertinemment son secret. Il m'a répondu cette parole étonnante :

« – Cet enfant aurait pu porter mon nom ; je n'entends pas qu'il le déshonore ! »

« Dites-moi, monsieur le Préfet, si le mot n'est pas héroïque sous sa drôlerie et empreint du plus pur idéalisme ? C'est du bon Maurin, et je m'y connais !

« Son second enfant fut une fille. Il l'eut, deux ans plus tard, d'une femme mariée. Le mari, un bûcheron, allait partout dénonçant, avant la naissance, l'indignité de sa femme et son propre déshonneur. Il proclamait qu'il n'accepterait jamais l'enfant, et qu'il tuerait Maurin. Alors Maurin, bravement, alla trouver le mari récalcitrant :

« – Donnez-moi l'enfant, dès qu'il naîtra, maître Un Tel. Puisque vous savez les choses, il est juste « que je prenne l'enfant à ma charge. »

« Il reconnut la petite, en effet. Rien n'était moins légal puisque la naissance de l'enfant ne fut pas déclarée par le mari, mais l'opinion publique approuva. Nul ne dénonça l'arrangement aux magistrats. Et la mère fut bien contente de donner sa fille au vrai père. Jusqu'à l'âge de dix ans, la mère de Maurin éleva la petite, légalement fille de mère inconnue et de Maurin des Maures, en dépit de la formule : « Is pater est quem nuptiœ… » Voilà le don Juan des bois. Convenez qu'il est sympathique.

– Il est surprenant, dit le préfet.

– Surtout si vous songez que, chez les paysans, l'idée d'intérêt passe pour primer toutes les autres, – l'acte de Maurin devient superbe.

– Où est cette fille, à présent ?

– La petite Maurin est servante chez des bourgeois de Grimaud. Elle y a appris la couture et les bonnes manières ; elle est en train de devenir une sorte de demoiselle de compagnie. Or, l'état de domestique semble déshonorant à nos Méridionaux en général ; mais Maurin proteste, disant que tout le monde est au service de tout le monde. Il ajouta : « Mon chien est mon domestique et mon ami, et je suis le domestique et l'ami de mon chien. Et ça me fait honneur ! »

– Et vous dites qu'il a, de plus, un tout jeune fils, votre Maurin des Maures ?

– Oui, le petit Bernard, qui vit chez la mère de Maurin ou qui, du moins, s'y trouvait encore il y a quinze jours. Il a onze ans. Il est né d'une fille de cantonnier. Oh ! une histoire toute simple… Vous voyez que notre don Juan n'est pas de l'école de Jean-Jacques.

– Trois enfants, c'est peu, dit le préfet. La France se dépeuple. Maurin n'aura pas la prime.

– Trois enfants avérés ! dit M. Cabissol. D'ailleurs la vie est chère et dure. Les bourgeois les plus aisés sont moins prolifiques et, par conséquent, moins courageux que Maurin.

– C'est vrai, dit le préfet. Mais… vous déjeunez avec moi, monsieur Cabissol ?

– À condition que je serai de votre battue avec Maurin, monsieur le Préfet… J'ose vous demander une invitation.

– J'allais vous l'offrir, cher monsieur.

– En résumé, monsieur le Préfet, Maurin est un homme non seulement à aimer, mais à ménager. En temps d'élections, par exemple… »

« Monsieur le Préfet est servi », prononça un domestique qui apparut sur le seuil du cabinet.

« Nous étudierons mieux la question à table », dit M. Désorty.


CHAPITRE V. Où l'on verra comment M. Désiré Cabissol et M. Désorty, préfet, continuèrent, inter pocula, leur conversation amusante et comment le premier de ces deux personnages fut conduit à narrer au second l'histoire du Marchand de larmes, sans pour cela oublier l'illustre Maurin, Roi des Maures.

Le déjeuner du préfet fut excellent et M. Cabissol y fit grand honneur. Au dessert, les deux interlocuteurs étaient devenus les meilleurs amis du monde.

Quand les cigares furent allumés :

« Il ne faudrait pas croire, monsieur le Préfet, dit Cabissol, que je sois, comme le pense votre commissaire, un vulgaire amateur policier… Ce que je vous ai dit moi-même tantôt a pu ne pas suffire à éloigner de vous une telle idée…

– En effet…

– Eh bien, ce qui m'intéresse par-dessus tout, c'est le pittoresque, et j'ai plus de plaisir à rencontrer dans mes pérégrinations un type curieux, une histoire gaie, qu'un drame ou qu'une physionomie dramatique.

« Aussi je crois bien que ni Paris ni Lyon ne me seraient des théâtres aussi amusants que nos pays méridionaux.

« Tenez, par exemple, ni à Paris ni à Lyon on n'a la plaisante horreur de l'eau, la joyeuse peur de la pluie que l'on a ici. Cette peur est-elle sincère ? Oui et non.

« Avant tout, l'homme du Midi aime le farniente. Quand le phylloxera détruisit ses vignes, le paysan provençal se trouva fort ennuyé, mais il ne fut vraiment désolé que lorsque, ayant remplacé les vieilles souches françaises par le cep américain, il fut obligé de le cultiver avec des soins spéciaux ignorés de lui jusque-là et vraiment trop compliqués.

« Depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à cette époque, la culture de la vigne sur tout le territoire du Var avait été facile. On laissait les pampres traîner à terre. Dans les « oullières », très larges entre les raies de vignes, on semait du blé, après un labour superficiel. La moisson était maigre dans ces oullières, au pied des vieux oliviers ; n'importe. C'était un heureux temps puisqu'on avait sous les yeux, dans le même champ, tout ce qu'il faut pour vivre : le pain, et le vin, et l'huile, produits essentiels, simples, tous nommés dans l'Évangile.

« On acanait : on battait l'olivier à coups de roseaux, en novembre, pour en faire tomber le fruit sur les linçouras. On moissonnait à la faucille, en juin. On vendangeait en septembre. Le reste du temps, le paysan, assis sur sa porte, regardait pousser l'olivier, la vigne et le blé. Cette contemplation était sa principale besogne ; il rêvait, et le soir il chantait ou contait des gandoises à sa famille. Oui, c'était le bon temps.

« Le soleil quand même dorait la grappe enfouie sous les pampres. L'échalas était méprisé : on prétendait que, sur échalas, la vigne serait détruite par les coups de mistral. Notre bonne vigne antique avait des allures de lambrusque ; l'épi était grêle ; l'olive venait quand il plaisait à Dieu. Cela suffisait à une race de cigales.

« Le plant américain a bien changé les conditions de la vie chez nous ! Le Provençal a consenti à s'appeler viticulteur ; on a arraché l'olivier (nos paysans regrettent à cette heure ce massacre absurde) ; il a fallu que chaque cep ait son tuteur : et entre les pieds de vigne trop rapprochés il n'y a plus de place pour le blé. Le paysan aujourd'hui travaille plus qu'autrefois ; il a des rêves de bourgeois parce qu'il a appris à lire ; il trouve que la terre ne donne plus assez ; il déserte les champs pour la ville et beaucoup vont follement souffrir, ouvriers d'un arsenal ou d'une usine, dans des galetas, au sommet de maisons qui ont huit étages. C'est fâcheux, qu'y faire ?

– Mais, dit le préfet, je croyais qu'en votre pays où les étés sont torrides, la pluie était appelée, comprise, aimée…

– Mon Dieu ! dit M. Cabissol, certainement on l'aime parce qu'elle est favorable aux récoltes ; mais on la déteste… parce qu'elle mouille.

« Qu'on puisse labourer quand il bruine, comme le font éternellement les paysans du Nord, c'est une chose dont nos paysans n'acceptent pas même l'idée. Dès qu'apparaît, au fond de leur ciel indigo, un pâle nuage, tout le monde en profite pour quitter le travail. Il est même arrivé, il y a quelque dix ans, dans la petite ville d'Aiguebelle, une histoire assez plaisante qui vous montrera mieux que toutes les gloses à quel point les gens de Provence détestent la pluie, ou, si vous voulez, pourquoi ils l'aiment, en faisant semblant de la détester. Aiguebelle est une ville de dix mille âmes, comme vous ne l'ignorez point, monsieur le Préfet, puisqu'elle est votre administrée.

« Il y a cinq ans, un Lyonnais, mon ami Larroi, s'y vint établir. Il voulut, sur le flanc d'une colline, dans un admirable site, faire construire une villa. Les travaux commencèrent lentement. La bâtisse était cependant assez avancée, lorsqu'un jour les sept ou huit maçons qui la construisaient, juchés sur leurs échafaudages, levèrent tous ensemble le nez vers le ciel avec inquiétude.

« Que se passait-il ? L'un d'eux, un nommé Darboux, galegeaïré fameux (encore un !) fumait une grosse bouffarde d'où s'échappaient des flots de fumée.

« Il avait trouvé drôle de s'écrier tout à coup, en montrant du doigt un véritable nuage sorti de sa pipe :

« – Vé ! vé ! regardez un peu ! Voyez ce nuage ! tout à l'heure il pleut ! gare ! »

« Ce cri terrifiant produisit l'effet habituel. Bien que le ciel fût d'une pureté parfaite, tous les maçons, ce jour-là, désertèrent le chantier. Mais la pluie, qui empêche de travailler, n'empêche pas qu'on s'amuse, et ils allèrent achever leur journée au jeu de boules.

« – Ah ! le mauvais coup ! non, non ! ah ! sans la pierre, ma boule allait droit !

« –Celle-ci va téter le cochonnet (s'arrêter tout contre le but).

« –Fameux coup, celui-là !

« –Ah ça, vaï ! un coup de sant Estropi (un coup de saint Maladroit !) »

« Que voulez-vous, conclut Cabissol, ces mœurs-là m'enchantent, moi… Se mettre en grève pour jouer aux boules ! Ah ! ce n'est pas un pays de misère que le nôtre ! Vous voyez donc pourquoi et comment on aime ici la pluie ou, si vous voulez, comment et pourquoi on la déteste.

– Et, dit le préfet, que pensèrent les entrepreneurs de la conduite de leurs braves maçons ?

– L'entrepreneur, étant du pays, trouva la chose naturelle, mais mon ami Larroi, le Lyonnais, déclara qu'il n'accepterait pas cette façon de travailler, vu que si cela se renouvelait, sa villa ne serait pas construite avant dix ans (ce qui prouve que l'exagération n'est pas dans le caractère des seuls Méridionaux !) – et il exigea assez sottement que le maître maçon lui envoyât d'autres ouvriers…

– Qu'arriva-t-il ensuite ? dit le préfet souriant.

– Ah ! vous voulez toute la suite de l'aventure ? Je vous préviens qu'elle s'est prolongée singulièrement.

– Allez toujours.

– Eh bien, il arriva une grève. Tous les maçons de la région abandonnèrent leurs travaux, il n'y eut bientôt plus assez de boules à Aiguebelle ni dans les communes environnantes, tous les grévistes de nos campagnes étant boulomanes.

– Et quels étaient leurs desiderata ?

– Voici. Le chef des grévistes, Darboux, alla trouver le patron :

« – Nous avons commencé la villa du Lyonnais, lui dit-il, c'est nous qui l'achèverons. Vouastré Lyouné es un couyoun ; un homme qui coumpren pas nouastré caratéro. (Votre Lyonnais est un… âne ; un homme qui ne comprend pas notre caractère.) Il ne peut pas, à cause d'une galégeade, ruiner le pays, voyons ! Ouvrez-lui la comprenure, à cet “étranger du dehors”! »

« Darboux avait raison. Mais mon ami Larroi était un homme têtu ; il ne voulait rien entendre, il ne parlait de rien moins que de quitter Aiguebelle à tout jamais. J'allai le voir pour tenter d'arranger les choses. Elles s'étaient singulièrement gâtées.

« Quand j'arrivai, cinq mille Aiguebellois (la moitié de la population d'Aiguebelle) entouraient la maison de campagne que Larroi avait louée en attendant que sa villa fût construire.

« Des plaisanteries la foule passa bientôt aux menaces. Tous les joueurs de boules, c'est-à-dire tous les grévistes, étaient là, leurs boules ferrées (de vrais boulets) dans les mains. On commençait à les lancer dans les vitres.

« – Toi qui prétends les comprendre, va leur parler, me dit Larroi. Explique-leur que je suis libre de quitter le pays et que je le quitterai : c'est mon dernier mot. »

« Je descendis, je me présentai à la foule menaçante. Malheureusement je n'étais pas encore très connu à Aiguebelle en ce temps-là.

« –Mes amis, un peu de silence ! m'écriai-je en montant sur une chaise que j'avais apportée. Je viens vous donner des explications après lesquelles, je l'espère, chacun de vous rentrera chez soi, car voici que le jour finit et il se fait temps d'aller souper.

« – Quès aqueoù couyoun qué parlo ? – c'est-à-dire : quel est cet âne qui brait ? », cria une voix.

« Et je reçus, en pleine poitrine, le cochonnet, petite boule de buis dont le choc me fut assez désagréable.

« – À l'eau ! » cria-t-on de tous côtés.

« Aiguebelle est situé au bord de l'Argens. Il y avait peu d'eau dans la rivière en ce mois d'été, mais enfin il y en avait, et je compris que si on n'avait pas le dessein de me noyer, on serait bien content, tout au moins, de me voir barboter un peu.

« J'étais fort mal à mon aise. Tout à coup, un homme, sortant de la foule, vint à moi.

« – Descendez de votre chaise, monsieur Cabissol, me dit-il, je vais leur parler, moi. »

« J'obéis, subjugué par le ton décidé du personnage.

« Il était curieux, le personnage.

« Jeune, très maigre, et singulièrement vêtu d'une redingote noire trop longue, gilet et pantalon assortis, il était coiffé du kalitre (haut-de-forme) que les gens de la campagne ne mettent ici qu'une fois dans leur vie, le jour de leur mariage. Ce chapeau portait un crêpe.

« L'homme, étant monté sur ma chaise, cria d'une voix de tonnerre :

« – Citoilliens ! je connais le citoilliens qui vient de vous parler : c'est un bon. Je réponds de lui. Retirez-vous, puisqu'on vous dit que tout est arrangé. M. Larroi vous fait beaucoup d'excuses, vous reprendrez le travail chez lui, dès demain. »

« –Permettez ! »criai-je.

« –Laissez-moi faire, dit l'homme, je sais mieux que vous ce qu'il faut leur dire. »

« Mais les premiers rangs de la foule, ayant vu mon mouvement de protestation, crièrent à mon défenseur :

« – Qui nous garantit que celui que vous défendez ne nous trompe pas ?

« –Moi ! dit l'homme en redingote et en kalitre, moi, je vous dis ! »

« La foule murmurait, irritée, mais déjà indécise.

« Alors, l'homme noir, dans un mouvement d'éloquence populaire vraiment magnifique :

« – Et d'ailleurs, citoilliens, quelle heure est-il ?

« – Sept heures manque un quart ! » cria la foule.

« – Eh bien, citoilliens, outre que c'est l'heure d'aller dîner, c'est l'heure où la nuit commence… La nuit, citoilliens ! la nuit n'est pas le jour. Ce n'est pas dans la nuit comme des malfaiteurs, c'est dans le jour que vous devez débattre les intérêts de la liberté !… Vous voulez tous la justice, n'est-ce pas ? Eh bien, la justice apparaîtra avec le soleil. On vous rendra justice demain, au chant du coq, au grand soleil de la République ! Allez vous coucher. »

« Une acclamation formidable salua ce discours :

« – Vive la République ! »

« Et la foule se retira, satisfaite, sans aucun désordre.

« Alors, je dis à l'homme noir, jeune et maigre :

« – Qui êtes-vous donc, mon ami, pour avoir, si jeune, une pareille influence sur tout ce peuple ?

« – Moi ? me répondit-il avec un calme sourire, moi, monsieur Cabissol ? je ne connais personne ici, et personne ne me connaît… seulement je sais leur parler, voilà tout.

« – Mais, lui dis-je, vous me connaissez donc ?

« – Pardi ! je vous ai vu passer quelquefois à la chasse, sur mon petit bien, près de Draguignan. Quand je suis là que je laboure et que vous passez, vous me demandez toujours si c'est dur ou mou, si ça se fait bien… enfin quoi ! vous n'êtes pas fier. Alors, comprenez, j'ai trouvé avec plaisir cette occasion de vous rendre un petit service… Vous ne savez pas mon nom ? On me dit Bédarride.

« – Ah ! lui dis-je, stupéfait… merci, je ne vous avais pas reconnu.

« – C'est rapport à mon costume que je n'avais pas mis depuis mon mariage avec ma pauvre femme qui est morte, pechère ! voilà trois semaines !

« – Mais, insistai-je, pourquoi vous êtes-vous habillé en bourgeois, vous, un travailleur de la terre, précisément un jour d'émeute populaire ?

« – Eh ! dit-il gravement, je me suis fait bô pour un peu venir voir la Révolution ! »

– Voilà, dit le préfet, un discoureur intéressant et adroit. Mais qu'en pensa votre ami de Lyon ?

– Il fut désarmé ; et les grévistes, voyant qu'il comprenait leur caractère, lui bâtirent sa villa joyeusement. Il espère bien mourir dans ce pays de gaieté.

– Et l'homme au discours, vous ne l'avez pas perdu de vue, je suppose ?

– Certes, non !

– Et qu'est-il devenu ?

– Ce qu'il est devenu ? c'est encore toute une histoire.

– N'hésitez pas à me la conter.

– Il est devenu marchand de larmes.

– Marchand de larmes ? vous m'intriguez.

– La mort de sa femme l'avait orienté vers les choses funèbres. Il s'était efforcé, comme vous l'avez vu, de se distraire en assistant, vêtu de ses sombres habits de noces, aux émeutes populaires, mais les émeutes, par bonheur, ne durent pas toujours ; les travaux de la campagne ne l'intéressaient plus parce qu'il avait l'étoffe d'un homme public, le tempérament d'un tribun, un vrai talent d'orateur. L'école primaire en avait fait un aspirant bourgeois. Il voyait grand, il rêvait une vie supérieure à sa fortune. Que faire ? Il eut une idée géniale. Il s'établit marchand de larmes.

– Vous me faites mourir de curiosité.

– J'appris un jour qu'un personnage étrange hantait le cimetière d'Aiguebelle. On me fit de lui un portrait que je crus reconnaître. Je voulus m'en assurer. La chose était facile puisque, disait-on, il n'abandonnait le cimetière qu'au moment de la fermeture des grilles. Il y arrivait le matin et ne le quittait pas même pour déjeuner. À midi, assis sous un cyprès, au bord d'une tombe, il croquait un quignon de pain, buvait de l'eau ou le vin d'une bouteille plate qu'il remettait ensuite dans sa poche soigneusement, et reprenait son poste d'observation dans les bosquets funèbres.

– Son poste d'observation ? » interrogea le préfet.

– Voici. Je me rendis un matin au cimetière, pour voir si le marchand de larmes était bien le dompteur de foules que je connaissais. Il se trouva que j'arrivai à la grille en même temps qu'un enterrement de deuxième classe… Je suivis, moi dernier du cortège. À peine avions-nous dépassé les premiers cyprès de la grande allée, que mon homme en sortit. Il avait son même costume de bourgeois, son costume des jours de noces et des jours d'émeute. Le noir en était un peu jauni. Le chapeau haut de forme, bien brossé, luisait de son mieux au-dessus d'un crêpe étroit. La chemise était propre ; la cravate fripée légèrement, mais à peu près blanche. L'homme avait des souliers vernis.

« Son regard allait lentement de la tête à la queue du cortège. Il m'aperçut et vint à moi, d'une démarche compassée, d'une allure triste.

« – Bonjour, monsieur Cabissol, murmura-t-il, d'une voix très basse, endeuillée.

« – Bonjour, mon ami Bédarride !

« – Qui enterre-t-on ?

« – Je ne sais pas… j'arrivais… pour vous voir, pour vous entendre.

« – Ah ! fit-il, vous connaissez mon nouvel état ?

« – On m'en a parlé.

« – Eh bien, alors, permettez-moi de faire mon devoir. »

« Et s'adressant à l'un des bourgeois qui nous précédaient de trois pas :

« – Qui enterre-t-on ?

« – Mlle Adélaïde Estocofy.

« – Attendez donc !… fit-il, mais… je la connais !

« – Qui ne connaît pas Adélaïde à Aiguebelle, répliqua l'autre ; une des deux dévotes ! Des épicières qui vendaient le meilleur café de la ville !

« – Pardi ! répliqua Bédarride, à qui le dites-vous ! je le connais, son café. Pour du bon café, voui, c'était du bon café et qui ne sentait jamais la « marine ! »

« Et après un silence :

« – Sa pauvre sœur, reprit-il, doit être bien désolée. Elle est son aînée, je crois ?

« – Oui, Anastasie est l'aînée et elle voit partir sa cadette, pechère ! »

« Bédarride quitta les derniers rangs du cortège ; il gagna les rangs du milieu. Je le suivis.

« Il avisa une vieille dame qui s'essuyait les yeux et lui dit :

« – Quel âge pouvait-elle bien avoir, notre pauvre Adélaïde ? »

« La femme répondit :

« – Elle n'avait que soixante-cinq ans, pechère !

« – Je ne l'aurais jamais deviné à la voir, pechère ! dit Bédarride, vous l'aimiez beaucoup, madame ?

« – Madame Labaudufle.

« – Vous l'aimiez beaucoup, dites… madame Labaudufle ?

« – Voui ! gémit la matrone. Nous nous étions élevées ensemble, rue de l'Aubergine où elle est morte, dans le magasin qui l'avait vue naître, puisque sa mère, comme vous savez, était marchande de fruits et tenait boutique d'épicerie, depuis l'autre siècle, à côté de l'ancien théâtre des marionnettes où on jouait la crèche pour la Noël.

« – Je l'aimais aussi beaucoup, dit Bédarride… pauvre Adélaïde ».

« On arrivait près de la fosse ouverte qui attendait la dépouille mortelle d'Adélaïde Estocofy.

« Vivement Bédarride gagna les premiers rangs du cortège. Il reconnut facilement Anastasie à sa douleur, il s'approcha d'elle.

« On descendait le cercueil dans la fosse.

« Le prêtre bénissait la tombe ouverte et psalmodiait les prières lamentées.

« Bédarride se pencha vers Anastasie :

« – Pauvre demoiselle ! lui dit-il d'une voix mouillée, je prends bien part à votre chagrin… avec toute la ville d'ailleurs… »

« Anastasie eut un sanglot.

« Bédarride reprit, d'un ton plus bas, confidentiel, mais d'un accent plus assuré :

« – Est-ce que quelqu'un parlera sur sa tombe ?

« – Pechère, sanglota Anastasie ; de pauvres gens comme nous, on les enterre sans discours !… Qui voulez-vous qui parle sur sa tombe ?

« – Moi ! dit Bédarride avec une sombre énergie ; moi si vous le désirez, ma pauvre demoiselle, car je connaissais ses vertus, à la pauvre morte, comme je connais les vôtres. Je suis M. Bédarride. »

« Anastasie étouffa un sanglot plus profond que les autres.

« Les prières étaient achevées.

« – Désirez-vous toujours que je parle ? interrogea Bédarride.

« – Vous me ferez beaucoup d'honneur, monsieur Bédarride. »

« Il s'avança au bord de la fosse, et tenant son chapeau de la main gauche, il refoula avec un geste large de sa droite ceux des assistants qui s'apprêtaient déjà à jeter sur le cercueil les premières poignées de terre.

« Alors, pâle, maigre, noir, debout sur l'éminence formée par la terre fraîchement retirée du trou, ému lui-même, il parla ainsi à la foule émue :

« – Mesdames, messieurs, vous tous, amis connus et inconnus, recevez les remerciements d'une famille éplorée ; d'une sœur écrasée sous la plus inconsolable de toutes les douleurs puisque jamais la tombe n'a rendu sa proie ! Du moins, chère demoiselle Anastasie (ici Mlle Anastasie sanglota éperdument), du moins vous avez cette consolation enviée par tous les honnêtes gens, de voir une ville entière se presser autour de vous dans un élan de participation à votre douleur, participation qui n'a d'égale par sa grandeur que votre douleur elle-même. Chère et malheureuse Adélaïde, regarde autour de toi. Tout Aiguebelle a pour toi les yeux de Mme Labaudufle, qui sont noyés dans les larmes.

« Ah ! elle t'a aimée, cette vénérée dame, comme nous t'aimions tous ! Tout Aiguebelle rend hommage sur cette tombe à l'élévation de sentiments et à la probité commerciale de ces deux sœurs dont le café renommé n'a jamais subi aucune défaillance de réputation, depuis plus d'un siècle. Car il y a un siècle, – ne l'oubliez pas ! – la mère et les ancêtres des deux célèbres sœurs avaient déjà fondé la réputation de leur incomparable maison, située à côté même de ces théâtres, – aujourd'hui disparus, hélas ! – où des marionnettes jouaient, pour l'édification du peuple, le Saint Mystère de la Crèche et l'histoire de Geneviève de Brabant… Voilà, messieurs et dames, des titres de noblesse qui en valent bien d'autres. Réjouissez-vous donc à travers vos larmes, tout au fond de vos cœurs, dans l'espérance, que dis-je ? dans la certitude des récompenses éternelles que le Ciel doit à la probité commerciale unie à l'élévation des sentiments qui sont la gloire de l'humanité !… Adieu, Adélaïde ! tu ne pouvais pas partir sans qu'une parole de justice, de reconnaissance et d'amour fût prononcée sur ta tombe. Adieu, pieuse Adélaïde, si pieuse que ta boutique est des Deux Dévotes, – car ta chère et malheureuse sœur partage dès ce monde ta pure renommée, comme elle partagera un jour, – le plus tard possible, – ta gloire immortelle dans le ciel ! »

« Bédarride se tut. Il essuya ses yeux d'où coulaient de vraies larmes.

« Il se pencha vers moi :

« – Vous le croirez ou non, monsieur Cabissol, je ne la connaissais ni des lèvres ni des dents. Eh bien, il me semble que je l'ai toujours connue. »

« Anastasie, secouée par les sanglots, tomba à demi pâmée dans les bras de Mme Labaudufle…

« Alors, doucement, bien doucement, Bédarride lui souffla à l'oreille :

« – J'espère que vous êtes contente, ma bonne demoiselle ?… »

« Il prit un temps, puis :

« – C'est cinque franques ! » ajout a-t-il.

« Machinalement, l'honnête commerçante chercha sa poche, d'une main tremblante.

« – Non, non, dit Bédarride discret… je passerai chez vous. Pas ici… Ici, voyez-vous, ça me ferait trop de peine ! »

« Et il disparut, après m'avoir serré la main.

– Et vraiment, dit le préfet, il pleurait de vraies larmes pour cinq francs ?

– Vous lui faites injure. Il pleurait comme pleurent les acteurs et les romanciers sur les situations douloureuses que leur imagination leur représente vivement. Seulement, il pleurait, lui, aidé par son imagination, sur des douleurs trop réelles.

– Mais, dit le préfet, voilà qui nous a entraînés fort loin de notre Maurin.

– En aucune façon, dit Cabissol. Maurin incarne une race, mais il ne saurait, à lui tout seul, nous en donner tous les traits particuliers. Isolé, il perdrait, croyez-moi, quelque chose de son caractère. J'avais besoin de vous montrer l'ambiance autour de lui. Il est un roi. Comme tel, il a plus de dignité que son peuple ; et, même quand il rit, il garde encore une certaine gravité et toute sa noblesse. Comment, sans l'amoindrir, séparer le roi de son peuple ? Le sérieux de ce peuple et sa gaieté, ses héros et ses fantoches, ses simplicités et son génie, voilà ce qu'il faut voir si on veut l'admirer, lui, le roi, comme il le mérite. »

Le préfet s'était levé.

« On m'attend, dit-il, au conseil général. Venez me voir aussi souvent qu'il vous plaira, monsieur Cabissol… Vos histoires sont bonnes ; vous êtes ici chez vous. »

Et chacun d'eux alla à ses affaires.


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