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Illustration: Maurin des Maures-Chap6-16 - Jean Aicard

Maurin des Maures-Chap6-16


Enregistrement : Audiocite.net

Lu par Alain Bernard
Livre audio de 1h31min
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Maurin des Maures
Jean Aicard
1908


CHAPITRE VI. Maurin, prince des braconniers, duc des maires, empereur des gendarmes, Roi des Maures, fait la police de son royaume.

Les trois vagabonds auxquels le bienveillant Maurin avait offert du tabac se trouvaient être de très dangereux malfaiteurs, trois échappés de prison. Les ordres les plus rigoureux furent expédiés dans toutes les communes. Il fallait capturer les trois misérables, morts ou vifs. Gendarmes et maires dressèrent l'oreille.

Le lendemain de son incartade, Maurin était à Bormes, et le soir, il prenait son café chez l'hôtelier Halbran à qui, parfois, il vendait du gibier. Maître Halbran lui contait que les gens du pays avaient été prévenus par le maire, le matin même, d'avoir à veiller à leur sécurité dans les bois, lorsqu'un chasseur vint déclarer que les trois coquins dont on parlait dans la région, l'avaient arrêté sur la route, dans le Don, et lui avaient dérobé son dîner, son tabac, son argent, – non sans le menacer de mort s'il refusait de se laisser voler. On lui avait pris également ses munitions de chasse, de la poudre, et les quelques balles qu'il avait toujours dans son carnier, en vue de la chasse au porc sauvage.

« Les trois coquins avaient des fusils ?

– Oui, ils ont à eux trois un fusil double et une carabine.

– Eh bien, dit Maurin de son ton décidé, il faut organiser une battue, comme pour le sanglier. Je m'en charge. Prévenez le maire. »

Ce : « Prévenez le maire », où n'entrait aucune jactance, donne l'idée de l'importance du personnage qui le prononça.

« Ils vont s'éloigner dans la nuit », dit maître Halbran.

Maurin haussa les épaules.

« Vous n'avez donc pas regardé le ciel ? Avant un quart d'heure, il tombera « des pierres de moulin ! ». Si mes gaillards ne connaissent pas la montagne, ils sont fichus de se noyer comme de jeunes perdreaux dans un trou de roche. S'ils s'abritent dans une cabane de charbonnier, alors, ils s'en tireront. Sinon, ils crèveront d'une fluxion de poitrine, « croyez-le-vous »… En attendant, prévenez M. le maire. Il me faut quinze ou vingt hommes pour garder tous les « pas ». J'attraperai mes trois loups comme dans une souricière. »

Justement le maire entrait, en voisin.

C'était un homme de taille moyenne, à la barbe et aux cheveux gris, l'air énergique et bon, l'œil franc sous des lunettes étincelantes. Né dans ce pays qu'il aimait avec passion, M. Cigalous, pharmacien, était une figure vraiment digne de toutes les sympathies. Idéaliste inconscient et incorrigible, épris de liberté, de justice et de bonté, M. Cigalous voyait en beau les hommes et les choses. Cela lui servait à faire des ingrats sans s'en apercevoir, mais aussi à transformer en un pays habitable sa petite ville isolée et perchée dans un creux de la montagne d'où elle domine le Lavandou et la mer, avec les îles d'Hyères pour horizon prochain et le grand large pour perspective.

M. Cigalous, figure d'un autre âge, cœur enthousiaste, optimiste incurable, bienveillant a priori, s'intéresse à la vie de chacun des hommes de son pays. De là, sans doute, sa grande influence locale.

« Tiens ! c'est toi, Maurin ! dit-il, que viens-tu faire dans notre ville ?

– Ce que je venais faire, monsieur le Maire, un autre jour je vous le dirai. J'étais venu pour vous demander de parler de moi, avantageusement, à quelqu'un d'ici… à M. Rinal. Je veux faire donner à mon enfant « un peu de leçons ».

– Je suis à ton service.

– Mais laissons ça pour le quart d'heure, dit Maurin… Voici la chose dont il est pour aujourd'hui question. »

Et il expliqua son idée de battue.

Un quart d'heure après, les deux gardes de Bormes prévenaient à son de trompe la petite ville que tous les hommes de bonne volonté, décidés à arrêter trois malfaiteurs dangereux qui erraient dans les bois environnants, eussent à se trouver au café du Progrès, chez Alexandre.

Tout le monde vint. Dans cette commune extraordinaire, tout le monde vient quand le maire appelle.

Quand les principaux de la population furent réunis, au café, le maire donna la parole à Maurin qui expliqua son projet.

« Mais, dit quelqu'un, demain matin ils seront loin, nos trois personnages ! »

Maurin haussa les épaules.

« Crouzillat ! » fit-il.

C'était le chasseur que les voleurs avaient dépouillé.

« Présent ! dit l'autre.

– À quelle heure as-tu été arrêté ?

– Vers cinq heures.

– Où ?

– À la Fontaine de Louise, dans le Don. Je revenais des Barraous.

– Et tu étais ici à six heures ! Comment es-tu venu si vite ?

– J'ai rencontré Giraudin qui m'a amené sur son char à bancs.

– Quand tu as quitté tes voleurs, qu'ont-ils fait, sur l'instant ?

– Ils se sont mis à manger comme des gens qui ont faim.

– Y avait-il beaucoup de vin dans la bouteille qu'ils t'ont prise ?

– À peine un verre. »

Maurin regarda les assistants d'un air de triomphe :

« Comprenez-vous ? » interrogea-t-il.

L'assistance d'une seule voix répondit : non.

« C'est pourtant clair, dit le maire. Ils sont restés, pour dîner, près de la fontaine.

– Juste ! fit Maurin. Et comme la nuit était là et que la pluie a commencé avant qu'ils aient fini leur repas près de la fontaine, ces gens, pour sûr, se seront cachés dedans. C'est comme un bénitier dans une niche d'église ; ils auront eu juste la place.

– Avec les pieds dans l'eau », dit quelqu'un.

– Ça vaut mieux encore, dit Maurin, que d'y être tout entier, dans l'eau ; – ou plutôt sous une eau qui tombe et vous fouette avec le vent. Mais ils ont pu, s'ils ne sont pas trop bêtes, se faire une étagère avec des barres de bois qui justement sont empilées près de là. Enfin, mes amis, comme nous sommes assurés qu'il pleuvra jusqu'au jour, nous pouvons nous dire que nos gaillards resteront dans ce trou, comme des lièvres au gîte. Il faut partir demain avant le jour et garder tous les passages, de ce côté-ci du versant, à Martegasse comme du côté de la route, comme au pas des « Cabanes de Jean de Trans » tout en bas, – et aussi sur le sommet. Les hommes, voyez-vous, ça fait comme les sangliers, ça passe par où il est possible, pas par ailleurs ; et partout où il y a passage, nous mettrons un chasseur « à l'espère ». C'est dit. À demain matin. »

Un grand murmure succéda au profond silence avec lequel on avait écouté Maurin. On entendait partout : « De ce Maurin, pas moins ! – Comme il vous raisonne ! Pas un gendarme « n'y viendrait ! » – Oh ! lui, rien ne l'embarrasse. – Brave Maurin ! » et mille autres menus éloges.

M. Cigalous choisit une vingtaine de chasseurs parmi lesquels il se compta et il fut convenu que le lendemain, à la pointe du jour, on partirait sous le commandement de Maurin.

« Avertissez les gendarmes, dit Maurin narquois ; peut-être que ça leur fera plaisir d'en être ! »

Pastouré, dit Parlo-soulet, qui se trouvait présent sans qu'on sût par qui ou comment il avait été prévenu, entendit ce mot et hocha la tête.

Les gendarmes de Bormes avertirent par télégraphe la gendarmerie d'Hyères de ce qui se passait, et sur l'ordre de son capitaine – Alessandri, époux présomptif d'Antonia Orsini, soigna son cheval afin de partir deux heures avant le jour. Il oubliait les trois repris de justice pour songer à la manière dont il pourrait parvenir à exaspérer Maurin des Maures et lui faire perdre toute retenue ; il comptait bien l'arrêter en flagrant délit d'injure à la gendarmerie, et cela devant une belle et nombreuse compagnie où se trouverait un maire connu et estimé.

Ce qui le fâchait, le beau gendarme, c'est qu'à son furieux procès-verbal la préfecture n'avait fait encore aucune réponse.


CHAPITRE VII. Pour quels motifs Pastouré prend la résolution de graisser ses bottes.

À l'aube, la petite troupe des chasseurs, commandée par Maurin, quitta Bormes.

« Rappelez-vous, disait Maurin, marchant et causant au milieu d'eux, que nos gueusards ont des fusils. Quand vous serez à l'affût, tenez-vous cachés le plus possible derrière un peu d'arbre ou de rocher, et ouvrez l'œil et l'oreille. »

Les gendarmes étaient plutôt embarrassés de leur personne, durant cette battue. Sur un pareil terrain, la supériorité était acquise, sans conteste, aux chasseurs. Maurin engagea les gendarmes à rester sur la route.

Il envoya successivement chacun de ses hommes sur les versants, dans les cols, sur les sommets, et garda M. le maire avec lui, faveur insigne.

« Comme ça, monsieur le Maire, vous êtes sûr de voir le gibier. »

Deux heures après, Maurin arrêtait de sa main et faisait ficeler solidement un des trois vagabonds. Au moment d'être capturés, ils avaient tiré sur la petite armée et lui avaient tué un homme ; et la chance voulut que le chasseur tué fût précisément le pauvre Crouzillat qu'ils avaient dépouillé la veille.

Les deux autres malandrins, ceux qui étaient armés, parvinrent à se perdre dans la broussaille ; Sandri disait : « dans le maquis ».

Quand le sanglier est abattu, on coupe une branche de pin à laquelle on le suspend lié par les pattes, et que deux hommes portent sur l'épaule. On coupa, cette fois, non pas une mais deux branches ; on attacha, selon l'usage, à chacune des deux barres deux des angles d'un drap de lit qu'un chasseur alla prendre chez les gardes-forêts ; et au fond de cette sorte de hamac profond, balancé au pas égal des porteurs, le mort dont on voyait les formes tassées et inertes, redescendit vers la cantine du Don.

Cette cantine du Don, toute voisine de la maison forestière, n'est pas éloignée du point d'intersection des deux chemins d'Hyères à Cogolin et de Bormes à Collobrières. On comptait déposer là le mort qu'une voiture viendrait prendre.

Le cortège rencontra les gendarmes d'Hyères et ceux de Bormes, tous également embarrassés de leur personne et mal d'accord sur la direction à prendre.

Maurin, dès qu'il les eut aperçus, ordonna au gros de sa troupe de continuer à descendre et d'accompagner le « pauvre Crouzillat » jusqu'au lieu fixé. Pour lui, que le géant Pastouré ne quittait pas d'une semelle, il s'arrêta avec le maire pour expliquer l'aventure à MM. les gendarmes, et leur remettre son prisonnier.

Il n'avait pas envie de rire et il ne lui vint pas à l'esprit de plaisanter Alessandri qui le regardait de travers, d'un air féroce.

Quand il eut fini son explication :

« Si vous aviez pris notre conseil, dit Alessandri, vous n'auriez pas fait tuer un de vos hommes. »

Maurin, à ce moment, fut indigné. Il ne vit pas Tonia, qui accourait derrière lui, tout essoufflée, la main sur sa poitrine haletante, et il cria, tourné furieusement vers le gendarme Alessandri :

« Oh ! bougre d'âne, vous me feriez dire ! (pardon, excuse, monsieur le Maire) mais aussi, c'est trop fort !… J'ai fait toute la besogne de ces individus (il désignait les gendarmes) ! J'ai arrêté un des trois coquins qu'ils poursuivaient si joliment, il y a deux jours, avec le derrière sur la chaise, dans l'auberge des Campaux ; sans moi ils n'auraient pas été fichus seulement de deviner où le gibier était caché. On les a fait prévenir hier de notre expédition ; la balle qui a tué l'homme m'a troué la veste ; et voilà ma récompense ! Vous me faites suer, tenez ! Vous êtes encore, vous autres, comme les gardes champêtres qu'on charge d'arrêter les chiens enragés. Des enragés, ils en ont peur, ils n'arrêtent que les braves chiens de leur connaissance. Vous avez donc bien besoin d'un procès-verbal, à cette heure ? Il vous en faut, pas vrai, à votre moment, pour avoir de l'avancement ?… On connaît la farce ! mais Maurin est un homme, vous entendez ! Et quand il a pour lui l'idée qu'il est dans la justice, il se fiche un peu des juges ! Voilà, si vous voulez la connaître, mon opinion en quatre paroles, espèce d'enfariné ! »

Vainement le maire s'efforçait de calmer Maurin. On ne calmait pas Maurin. Quand il roulait sa colère, c'était comme le torrent roule ses cailloux. Et ça allait jusqu'au bout. Alessandri allait répliquer, et Maurin, hors de lui, lui aurait fait un mauvais parti – dont son ennemi comptait bien tirer avantage – quand Tonia dit, tout d'une haleine :

« J'apporte de grosses nouvelles, mon père. Un homme vient d'arriver à la maison forestière, et voici ce qu'il a dit :

– « Le préfet demande à Maurin une battue au sanglier dans les forêts du Don. Il y aura un général et d'autres personnages qu'il a nommés, un sénateur et deux autres messieurs, qui sont députés. Et il paraît aussi que, pour l'affaire des chevaux, Maurin ne sera pas puni, parce qu'il a fait ça pour rire et qu'il faut qu'on n'y pense plus… Maurin devra faire dire le plus tôt possible au préfet, par vous, mon père, ou par M. le maire, quel jour il choisit pour la battue, et dans quel endroit elle se fera. »

Tonia était ravie de se faire pour Maurin le messager de ces bonnes nouvelles. Elle était toute rouge d'avoir couru, et ses yeux brillaient de plaisir.

Tout cela signifiait que la République française traitait de puissance à puissance avec le roi des Maures.

Alors Alessandri et Maurin se regardèrent.

Et ce fut tout. Seulement le regard de Maurin était plein de moquerie, celui de Sandri, le Corse, chargé de haine. On descendit vers la maison forestière, en silence.

Quant aux deux bandits qu'on n'avait pu capturer, où les chercher à présent ? Cela redevenait plus particulièrement l'affaire des gendarmes. Les gens de Bormes avaient fait de leur mieux, sous la conduite de Maurin. La suite de l'affaire ne les regardait plus. Ils pensaient, avec quelque apparence de raison, que les échappés de galères, en train de gagner le large, seraient bientôt sortis du territoire de leur commune. Le soir, à Bormes, dans la maison où des amis lui donnaient l'hospitalité, Pastouré, seul, en chemise, au moment de se mettre au lit, levait les bras vers le plafond et ronchonnait :

« Une supposition, que je dise à mon brave Maurin ce que je pense de sa conduite d'aujourd'hui, il m'enverrait au bois ! Et au bois ou au diable, quand c'est un Maurin qui vous y envoie, il faut bien qu'on y aille, pechère ! Alors, sur ce qu'il a fait aujourd'hui, je ne lui ai pas dit ce que je me pense au-dedans de moi.

« À quoi servent les amis, me direz-vous, s'ils ne vous avertissent pas quand vous faites une bêtise ? Mais comment voulez-vous qu'ils vous fassent des observations, quand ils savent que vous ne les supporteriez pas ? Il ne me reste donc qu'à le suivre dans les chemins bons ou mauvais, de pierre ou de sable, bien ou mal caladés, et qu'ils aboutissent quelque part ou non, par où il lui plaira de passer, ce qui fait, pauvre moi ! qu'où je vais je n'en sais rien – et c'est bien par pure amitié !

« Comment il se fait qu'un homme tranquille comme moi je suis, détestant les femmes, et de forte corpulence car il n'y a pas à dire, mon ventre prend du poids, se soit attaché à cet homme maigre et toujours dans des rues Casse-toi-le-derrière ? Il faut croire que l'amitié est aussi bête que l'amour. On aime qui l'on aime et qui on aime on suit, en groumassant ou en silence – c'est tout un. Et ce que je ne lui ai pas dit, à Maurin, c'est que vraiment c'est bêtise grosse, bêtise grande, bêtise haute et large, bêtise énorme, trois jours surtout après s'être moqué des gendarmes en chevauchant sur leurs chevaux, de revenir à leur barbe faire en leur place métier de gendarmes, comme pour leur dire : « La gendarmerie n'y entend rien, et c'est moi (moi à qui elle fait des procès-verbaux !) qui vais lui faire voir comment on arrête les malfaiteurs ! » Un véritable crime est un moins grand crime, aux yeux des gendarmes, que l'affront que leur fait cette action honnête. S'il s'imagine, Maurin, que la France lui aura de la reconnaissance pour ce qu'il a fait là, il se trompe. Faites du bien à Bertrand, c'est en fientant qu'il vous le rend ! Et dites au dernier des menuisiers qu'il ne sait pas son métier, vous n'en reviendrez pas entier… C'est pourquoi, Pastouré, tu peux graisser tes souliers, et les faire ferrer à neuf, avec des clous gros comme des clous à ferrer les mulets ; car tu n'as pas fini de courir, résolu comme tu l'es à ne pas abandonner Maurin à sa misère. Nous n'avons pas fini, n'ayant pas commencé ! – de fuir devant les gendarmes à pied et à cheval, devant les hommes de la justice injuste, si tu te mêles, ô Maurin, d'arrêter des voleurs et de dénoncer l'injustice !… Une chose où je reconnais que tu montres du bon sens, c'est que tu as aux pieds des pantoufles et dans ton carnier tu en as de rechange, et aussi de la basane pour les raccommoder. Il va t'en falloir, de la basane ! Mais au moins tu marches sans faire plus de bruit qu'un perdreau qui coule dans la « mussugue » tandis que moi, pechère, à chaque pas le bruit de trois mulets attelés à une charrette chargée de briques ! Aï ! pourquoi faut-il qu'à marcher en pantoufles dans les bois je n'aie jamais pu m'accoutumer ? Allons, graisse tes souliers, Pastouré. L'huile de pied de mouton, un peu rance, est moins chère que le saindoux… j'en achèterai demain. »

Et le géant, en chemise, prenant en mains ses deux énormes souliers, qui pesaient chacun deux livres, les examina longtemps ; puis, les fourrant enfin sous son lit :

« C'est dommage, dit-il, que ça ne soit pas des ailes ! »


CHAPITRE VIII. Où l'on verra comment les habitants des Maures auraient pu devenir tous aveugles – et l'opinion de Parlo-soulet sur son ami Maurin, flambeau des chasseurs.

Le surlendemain devait avoir lieu, avec une certaine solennité, l'enterrement de Crouzillat.

Le préfet fit annoncer qu'il y assisterait avec le sous-préfet de Toulon, un lieutenant de gendarmerie, un inspecteur des forêts, – et le matin de ce jour-là, au soleil levant, Maurin se promenait sur la haute esplanade qui domine Bormes, le Lavandou et la mer, devant la vieille chapelle et le vieux moulin. Il tenait par la main son fils, son petit Bernard, gaillard de dix à onze ans, bien découplé, l'œil hardi et franc. Et Maurin, montrant à son fils les îles d'Hyères, lui disait :

« Tu vois, cette île-ci, à gauche, est à M. le comte de Siblas et celle-ci, à droite, est à mon ancien « cambarade » Caboufigue, – qui, parti simple mousse, devint capitaine dans la marine marchande, puis esclave des Patagons, puis un peu Roi des nègres quelque part et finalement millionnaire en France. Aujourd'hui, les gouvernements comptent avec sa bourse. C'est un homme vraiment trop riche… C'est dans son île qu'il y en a, des faisans ! comme aussi dans celle du comte de Siblas. C'est un beau coup de fusil, mais trop facile. Seulement ça se vend cher.

– Vous en avez tué, Père ?

– Si chaque fois que j'en ai tué un, avec ou sans la permission du propriétaire, il était tombé un œil à l'un des habitants des Maures, j'aurais fait un peuple d'aveugles ! » répliqua paisiblement Maurin.

Et, montrant à son fils, sur sa gauche, dans le sud-est, une légère dépression du sommet de la colline tout dentelé de pointes de rocs :

« Ça, c'est le col de Saint-Clair. De là, on voit Saint-Clair à ses pieds, la petite vallée, la vieille chapelle en ruines, les vignes et les villas… Et toujours la mer… Tu vois bien le col ? Là, entre deux ou trois de ces pointes, caché par celles de devant, adossé à celles de derrière, j'ai passé de belles nuits à dormir, pendant que de grands coups de mistral me passaient sur la tête. On y est au dur mais on est bien tout de même, avec des coussins de braïsse en fleurs ; on dort, assis, la face vers le large, les yeux tout prêts à s'ouvrir sur le ciel où les étoiles clignent des paupières, nombreuses et grouillantes comme des fourmis sur un chemin de montagne, après la pluie.

– Et pourquoi dormiez-vous là, Père ?

– Pour attendre les pigeons, donc ! Par le mistral, c'est, pour tuer des ramiers, un fameux endroit ! Seulement, là, on est toujours trop de gens. Quand un pigeon tombe, tous les chasseurs se le disputent. J'aime mieux être seul, mais c'est un bien bon endroit. C'est amusant d'être là. Les oiseaux viennent de l'est, contre le vent qui souffle comme un enragé. Ils suivent le fond de la vallée, puis vous les voyez remonter vers vous : pinsons, chardonnerets, hirondelles, ramiers… Ils remontent le long de la colline qui est sous vos pieds. Vous êtes comme à la fenêtre au plus haut d'une maison. Ils remontent vers vous et, frrou, frrou ! vous les entendez contre votre oreille battre l'air, en sens contraire du vent. On est au milieu d'eux ! on croit voler avec eux ! Quand on reconnaît les ramiers, on se retourne, et pan ! ils tombent… Par-devant ils portent le coup… Le plomb, par-devant glisse sur leur plume comme l'eau sur la poitrine d'un canard. »

« Eh bien, Maurin, vous instruisez votre fils ? »

C'était Cigalous.

« Oui, monsieur le Maire. Dans chaque canton des Maures, j'ai des souvenirs. Je les lui conte. Je lui dis ce que je sais, mais il a besoin d'être instruit d'autre chose et c'est pour ça, comme je vous ai expliqué avant-hier, que j'ai fait venir le petit par la diligence. Hier soir, je suis allé le recevoir, au passage de la voiture, à la cantine du Don. Nous avons couché chez des amis. Et nous voici prêts à rendre visite avec vous à ce brave M. Rinal. »

Ce brave M. Rinal était un vieux chirurgien de la marine en retraite, très savant, très philanthrope, polyglotte et philosophe, qui, n'étant pas riche, avait choisi ce pays pour y vivre avec peu d'argent et y mourir en paix.

Maurin avait pensé que, vu la bonne mine du petit, le vieil officier de la marine consentirait à lui donner « un peu de leçons ». Des amis, chasseurs et bouchonniers, avaient promis, moyennant une certaine redevance, de loger, nourrir, soigner l'enfant, lequel d'ailleurs apprendrait le métier de leveur de liège et de bouchonnier. Et deux ou trois fois par semaine, le petit Bernard pourrait, si le vieux marin voulait de lui, aller prendre les bonnes leçons de M. Rinal. Maurin s'exprimait ainsi : de bonnes leçons, mais des leçons de quoi ? Maurin, qui savait lire à peine, n'aurait pas su le dire ; il voulait seulement que son fils, selon sa propre expression, ne fût pas, dans le temps où nous vivons, le dernier des sauvages, comme son père.

M. Cigalous avait promis d'intercéder auprès de M. Rinal, le savant homme mystérieux, – qui avait, dans son jardin, une lunette à voir la lune !

Maurin était un beau gaillard de trente-quatre ans. Maurin avait fait son service militaire comme marin. Il ne parlait à peu près jamais de cette période de sa vie. Et s'il était forcé d'en faire mention, c'était invariablement dans ces termes : « Du temps où je n'étais pas libre. »

Cependant, il avait pour le métier de marin une admiration sans égale, et, en toute occasion, il la manifestait hautement à sa manière. Il disait, par exemple : « Courbet est un bougre. En voilà un homme !… Ah ! s'il n'y avait que des marins sur la terre ! »

Au service, il avait appris, d'un matelot amateur, à tirer à l'épée. Élancé, adroit, nerveux, il était devenu très vite un tireur passable.

Au retour du service, ayant fait à Cogolin la connaissance d'un ancien prévôt, il avait travaillé avec lui passionnément et il était devenu, en peu d'années, son égal.

À Saint-Raphaël, Pons l'aîné, tireur émérite, citait Maurin comme un maître respectable. Rien de singulier comme l'élégance native de ce Maurin, de ce braconnier illettré, qui, l'épée en main, eût fait l'admiration de plus d'un gentilhomme friand de la lame. Cette supériorité de tireur l'anoblissait à ses propres yeux, car il se sentait capable de se mesurer, sur le terrain des terrains, avec n'importe qui.

Maurin soutenait, du produit de sa chasse, sa mère devenue vieille. S'étant aperçu qu'avec des prodiges de célérité, d'attention, d'observation, d'adresse, de ruse et de force, il parvenait à « tirer la vie » du prix de son gibier, il avait peu à peu renoncé à son double métier de bouchonnier et de paysan.

À dix-huit, à vingt ans, puis à vingt-cinq, certes, il plaisait aux filles, mais moins qu'aujourd'hui, par exemple ! Car aujourd'hui, il n'était pas seulement un bel homme dans tout le développement de sa force bien visible, il était aussi Maurin, le roi des chasseurs, le célèbre, le flambeau comme on disait ; bref, il était Maurin des Maures.

Quand il se parlait de Maurin, Pastouré répétait : « D'hommes comme ça, on n'en fait plus. Le moule est cassé. C'est encore un peu un homme de l'ancien temps, du temps où les bastidanes achetaient leurs jupes chez le drapier de leur endroit, au lieu de les faire venir de Paris pour imiter les grosses madames. »



CHAPITRE IX. On ne peut pas à la fois casser des cailloux sur la route et bien garder sa fille.

Et voici l'histoire de la naissance du petit Bernard.

Il y avait, non loin du bord de la route, entre Hyères et La Molle, un cabanon où vivait avec sa fille un vieux cantonnier. À force de frapper des pierres étincelantes au soleil, le vieux était presque aveugle, sous ses grosses lunettes rondes grillagées. Et il « ne s'aperçut jamais de rien », ce qui fut un grand bonheur pour lui, car le vieux avait des idées, des idées du temps d'Hérode ! Ancien soldat, sévère sur « l'article », c'est-à-dire sur la question de l'honneur des femmes, il aurait tué sa fille s'il avait connu la faute et il en serait mort lui-même.

Tous les deux ou trois jours, sa fille, Clairette, sortait du cabanon pour aller sur la route attendre la diligence. Le voiturin arrêtait sa voiture, remettait à Clairette quelques provisions, du pain pour plusieurs jours, un fromage sec, des œufs et, clic, clac ! repartait au grand trot de ses bêtes.

Quand la fille ne paraissait pas, il déposait le panier ou le paquet sous une touffe de nasque, derrière la borne kilométrique la plus voisine. Et tout cela rendit facile à Claire de cacher son « malheur » quand le moment approcha où elle allait être mère.

Elle ne songea pas plus à épouser Maurin que Maurin ne songea à l'épouser. Elle le connaissait à peine. Il lui faisait l'effet d'un personnage puissant, trop haut placé pour elle. C'était une fille bien bâtie, très souple, sans aucun éveil d'esprit. Maurin l'avait poussée du coude, en clignant de l'œil, un jour, dans les bois où elle ramassait des pignets, des champignons de pin. Elle avait compris et elle avait ri. Cette déclaration d'amour ne lui avait causé aucune surprise. Elle attendait cet événement prévu, à la manière des bêtes des bois, et des génisses ou des chèvres. La vie qu'elle menait, loin des lieux habités, depuis l'enfance, la laissait libre de craintes. La moquerie ne la visitait pas et elle n'allait pas la chercher. Elle ne craignait que son père, mais la demi cécité du vieux, dont l'oreille aussi devenait mauvaise, la rassurait chaque jour davantage. Ce fut une histoire sans incident. Elle accoucha par un beau jour de juin.

Le cantonnier, à moitié sourd, à demi aveugle, cassait des cailloux, là-bas, sur la route. Il ne sut rien, jamais rien, de ce qui se passait, ce jour-là, chez lui…

Clairette, qui avait peur du vieux soldat, ne demandait qu'une chose : Maurin, le jour même, emmènerait chez lui l'enfant, le confierait à sa vieille mère.

Cependant l'idée d'avoir un fils, à qui Maurin apprendrait un jour ses ruses de chasseur, la ravissait. Maurin, le brave garçon, guettait l'événement. Il trouva Clairette un matin, dans son pauvre logis, couchée sur un lit de feuillages. Il y avait des bruyères toutes violettes, des queïrelets qui sentent le vin nouveau et des clématites qui sentent l'amande. Le matin même, il avait pris dans un trou de roche deux mignons renardeaux vivants, tout drôles avec leur gaucherie de nouveau-nés et leurs airs féroces inoffensifs. Il les portait dans son vaste carnier, ayant relégué dans sa chemise bouffante les engins de chasse qui l'encombraient. Claire et Maurin se dirent peu de chose. La fille fut contente d'être délivrée ; l'homme, d'avoir un fils, un autre lui-même, une chose à lui, vivante, sortie de lui, de ses jeunes forces inquiètes. Elle voulut faire passer son enfant entre les branches basses d'un vieux chêne des fées, cela rend les enfants sains et vigoureux. Maurin y consentit et alors le père et la mère se mirent à rire ensemble, tout de suite, dans cette clairière, au fond de ce bois où, dès leur première rencontre, ils avaient ri de même.

Le vieux cantonnier frappait des pierres, là-bas, sur la route, et l'écho de la montagne leur envoyait chaque frappement redoublé deux fois. Cela aussi les faisait rire.

Oui, les choses se passèrent ainsi parce que Clairette avait peur de son père plus que de la douleur et de la mort. Maurin la laissa debout et joyeuse. Le soir, en rentrant chez lui, il souleva doucement la couverture de cuir de son carnier qu'il portait avec précaution entre ses bras. Et, d'un air de mystère et de joie, il le présenta tout ouvert à sa mère.

La vieille vit l'enfantelet tout nu, qui dormait bien au chaud sur le poil roux des deux mignonnes bêtes endormies comme lui.

« Tenez, mère, il faudra me nourrir tout ça ! »

Depuis ce temps, la Claire était morte et Maurin, à mesure que son petit grandissait, s'était mis à l'aimer beaucoup, bien qu'il le vît rarement ou peut-être à cause de cela même. Quand il venait, par hasard, passer quelques heures au logis, dans sa cabane de bois de la Foux, il jouait avec le petit, s'amusait à se le faire apporter par son grand bon chien d'arrêt, un énorme griffon qu'il avait baptisé Hercule ; et le père riait, à gorge déployée, de voir les essais maladroits de l'enfant pour marcher et pour vivre.

Et maintenant, les yeux sur l'horizon, Maurin « se repassait » ces choses, en tenant par la main son fils devenu grandelet.

« Eh bien, dit le maire qui venait de rallumer son éternelle pipe, y allons-nous, Maurin ?

– Allons-y, monsieur le Maire. »

Ils s'acheminèrent vers l'habitation de M. Rinal.


CHAPITRE X. Cent mille têtes humaines ne valent pas une tête de poulet.


La petite ville de Bormes est bâtie dans le ravin, sur les versants de deux collines qui se regardent, dominées par un plus haut sommet. Fortement adossée aux Maures, elle était ainsi bien placée, comme la plupart des villages et des hameaux du Var, pour guetter l'arrivée des pirates sarrasins et se défendre contre eux. De la plaine jusqu'à la petite ville, par des chemins mal taillés dans la roche, la montée jadis était rude. Elle ne l'est plus ; les voitures et charrettes doivent gravir un spacieux chemin moderne, bien entretenu, mais auquel on a dû faire décrire de nombreux détours.

La place publique de Bormes est un plateau, arrangé en terrasse, avec ses balustrades où l'on peut s'accouder devant un horizon de plaines, de collines, d'îles et de mer bleue, sous les poivriers et les mimosas. Des rosiers y fleurissent, respectés par les petits enfants de l'école, auxquels M. le maire est allé expliquer, un jour, comment le respect des propriétés publiques fait la joie commune.

M. Rinal, chirurgien de la marine, cherchant comme il disait un coin où mourir paisible, avait été frappé de la beauté de Bormes.

La vie semblait s'agiter au pied de cette colline, comme la mer au pied d'un îlot escarpé sans pouvoir troubler le repos de ses habitants.

« Pour venir me trouver ici, s'était dit le philosophe, il faudra vraiment qu'on ait besoin de moi, ou que l'on m'aime. »

Et il habitait une maison simple, comme toutes celles du pays, sur des gradins qui, taillés dans la colline, dominent la place et portent, parmi les fleurs, des orangers et des grenadiers. Il avait même un bananier, objet constant de ses soins.

Il vivait là avec un chien borgne et une vieille gouvernante. Le médecin de Bormes venait tous les jours faire une partie d'échecs.

M. Rinal avait le don des langues.

C'était un hébraïsant remarquable, un orientaliste de premier ordre, quoique inconnu ; il avait lu le chef-d'œuvre de chaque littérature dans le texte original. Une ou deux langues cependant lui manquaient encore. – « Cela m'amusera à apprendre dans les deux dernières années de ma vie. » L'histoire de la Révolution française, les Évangiles, les fables de La Fontaine, le Livre des Morts des Égyptiens, Sakountala et les quatrains de Kheyam étaient ses livres préférés. Quand il en parlait, il faisait claquer sa langue comme un gourmet qui déguste un vieux vin. Ses héros favoris étaient Jeanne d'Arc, inexplicable prodige, Odette, Jésus… et Marat ! Il avait Charlotte Corday en exécration. « Elle ne parvint à entrer chez l'homme de bien, disait-il, qu'en lui faisant dire qu'elle avait un service à lui demander, au nom du peuple. C'est une coquine. Marat demandait beaucoup de têtes, il avait raison. Il ne faut espérer que dans le balai de la mort. La mort c'est la grande nettoyeuse. Espérons dans la mort. Prions-la. C'est l'épuratrice ! » Quand il avait fait l'apologie de Marat, ingénument, avec une conviction douce et forte de brave homme, – que de fois, si l'on était à table, à déjeuner ou dîner, on avait pu l'entendre crier, furieux : « Catherine ! Catherine ! »

Catherine arrivait, très grosse, essoufflée…

« Monsieur ?

– Vous savez bien que je ne peux pas supporter la vue d'une tête de poulet ! Qu'est-ce que c'est que ça ?

– C'est la tête, monsieur.

– Comment avez-vous pu oublier de la faire disparaître ?

– Je me suis fait aider ce matin par la voisine. C'est elle qui a fait fricasser le poulet… je n'ai pas pensé à lui dire…

– C'est abominable !… Ça vous arrivera encore, je le sais bien ! En attendant je ne pourrai plus déjeuner, moi, ça m'a coupé l'appétit ! Donnez-moi des figues sèches… C'est dommage. Il avait l'air appétissant, ce poulet. »

Tel était dans la vie ce farouche révolutionnaire, ce chirurgien qui avait coupé des jambes et des bras sous le feu de l'ennemi, et qui souffrait, par les temps humides, de plusieurs vieilles blessures.

Pendant la campagne du Mexique, à Puebla, il avait dû passer dans un canot, en service, sous le feu de l'ennemi… « C'est mon plus pénible souvenir, disait-il, vous allez voir pourquoi ! » Et voici ce qu'il racontait :

« J'avais pour aide un petit mousse, un enfant, quatorze ans. Je ne pouvais pas le regarder sans penser à sa mère, dont il me parlait souvent.

« Nous passions sous le feu ; dans ce canot, il grêlait des balles. Un homme est blessé. J'étais debout, incliné vers lui, occupé d'un premier pansement. Quand je me retourne pour prendre des mains de mon petit infirmier une bande de toile qu'il tenait, je le vois couché au fond de l'embarcation, tout blotti, un peu tremblant. Les hommes riaient. Et moi, impatienté, oubliant qu'il pleuvait du plomb, je dis, comme si nous avions été tranquilles dans une salle d'hospice :

« – À quoi penses-tu, gamin ? le linge, donc !

« Prompt à m'obéir, l'enfant se leva tout debout, et aussitôt, frappé d'une balle, vint s'abattre contre ma poitrine. Il dit : « Maman ! » et mourut dans mes bras… Je ne m'en suis jamais consolé. »

Il adorait les enfants.

La marque essentielle de cet homme d'élite, c'était son intelligence sympathique des simples, des travailleurs de terre et de mer, des hommes du peuple. Sans effort il se mettait, comme on dit, à leur place, à leur point de vue, et jugeait leurs actes ou leurs intentions du fond de leurs nécessités propres, seules conditions de leur existence. Il comprenait leurs besoins, les circonstances qui les enserraient et les commandaient, les fatalités auxquelles ils sont soumis, l'importance pour eux de ce qui nous semble frivole à nous. Aussi était-il populaire.

Il avait toujours à leur service un conseil judicieux, simple, comme donné par un des leurs, et, en même temps, contrôlé par une haute sagesse.

Au fond, cet homme était un prêtre dans le sens élevé du mot, un recteur, un directeur d'âmes. Il avait pour clients ceux qu'aurait dû rassembler le curé. Le curé en souriait : « Vous me prenez mes ouailles. Quel dommage que vous soyez un mécréant ! Pourquoi ne croyez-vous pas en Dieu ?

– J'y crois, j'y crois, monsieur ; Dieu, c'est la bonté humaine.

« Ce Dieu-là a sur d'autres l'avantage d'être révélé, tangible, visible, certain. Mieux vaut un bon mécréant qu'un croyant mauvais. »

Le curé allait volontiers chez le mécréant :

« Que n'ai-je, disait-il, beaucoup de païens comme celui-là ! Le bon Jésus n'osera jamais le damner ! »

Les gens de Bormes aimaient leur hôte, qui rendait au pays des services effectifs, remplaçant quelquefois, sur sa demande, le médecin malade ou absent, et surtout se faisant le professeur gratuit, non seulement de quelques enfants mais de plus d'un adulte.

Du haut de son mur en surplomb sur la place publique, tandis qu'il regardait les enfants jouer aux boules le dimanche, il lui était arrivé de dire tout à coup à l'un des petits joueurs :

« Comment t'appelles-tu, toi ?

– Un Tel.

– Que fait ton père ?

– Jardinier.

– Il fait des primeurs ?

– Oui.

– Des roses, des œillets, des fleurs qu'il envoie à Paris ?

– Oui, monsieur Rinal.

– Tu lui succéderas ?

– Oui, monsieur Rinal.

– Tu sais l'anglais ?

– Non, monsieur Rinal.

– Eh bien, viens chez moi une fois par semaine. Je te l'apprendrai. Tu enverras des fleurs à Londres. »

Il était adoré. Voilà l'homme à qui M. Cigalous conduisait Maurin.


CHAPITRE XI. Un sauvage entrevoit que la science n'est pas la justice, mais qu'un grain de justice peut germer dans le fumier des civilisations.

En causant avec M. Cigalous qui fumait sa pipe, Maurin, qui tenait son petit par la main, s'avançait sur la place, et M. Rinal, du haut de son mur, près de son bananier, regardait venir ce groupe un peu bizarre.

Maurin, les pieds dans ses souliers de toile à semelles de corde, les mollets enveloppés de toiles serrées par des ficelles terreuses, qui transformaient ses pantalons en véritables braies antiques, le corps pris dans une vareuse lâche, de grosse toile également, le chapeau de feutre très mou, bizarrement déformé, un couteau de marin à la ceinture, dans une gaine de cuir, paraissait être un personnage d'une autre époque. Son fils, pour la circonstance vêtu de ses plus beaux habits, portait au contraire un complet en « jersey » bleu qui le rendait semblable à une gravure de mode des grands magasins de Paris. Et à côté d'eux le maire, qui avait l'air d'un Hollandais à cause de sa pipe et du sourire de ses pommettes un peu rosées, le maire regardait les fleurs, les terrasses publiques, les embellissements que lui doit sa ville, et il y avait sur toute sa physionomie une indéfinissable expression de plaisir.

« Eh bien, monsieur Rinal, dit-il, levant les yeux sur le vieux docteur, vous êtes matinal aujourd'hui ?

– Mes vieilles blessures, qui m'ont travaillé toute la nuit ! Je suis un vrai baromètre… Voilà un bel enfant. »

Maurin regardait M. Rinal. Il l'avait quelquefois aperçu de loin, mais ne lui avait jamais parlé.

L'ancien chirurgien était un homme de haute taille, à large poitrine. Deux favoris blancs tombaient de ses joues, flottaient un peu au vent. Les lèvres et le menton étaient rasés soigneusement. Il portait un paletot de bure grise un peu ample, à grandes poches, et ses mains, très longues, pâles et fines, aux ongles nets et brillants, sortaient de deux manchettes de batiste. Son seul luxe, ces manchettes. Ce plébéien avait l'orgueil de ses belles mains. Il les encadrait. Et le geste avec lequel cet ami de Marat jouait avec sa tabatière rappelait un duc de Richelieu.

« C'est mon enfant », dit Maurin, sans embarras, tout de suite à son aise sous l'œil bleu clair, très bienveillant, du vieux monsieur.

– Et nous venons vous voir », dit le maire.

– Entrez donc, messieurs. »

Ce "messieurs" fut dit sans la moindre affectation. La politesse innée de M. Rinal n'acceptait en aucun cas les inégalités d'appellation.

Au moment où il leur ouvrait la porte de son jardin, un garde en blouse bleue, au képi de sous-lieutenant vint appeler M. le maire, qui s'excusa, présenta Maurin à M. Rinal, expliqua d'un mot le désir du brave chasseur, et se retira.

Maurin dut entrer le premier, dans le petit salon où vivait le solitaire. Une table à jeu, portant des livres épars sur lesquels luisaient la tabatière et la loupe. Une console et un bureau ministre, couverts également de livres et de papiers. Une bibliothèque chargée de petits et gros livres en toutes les langues possibles. Des atlas debout dans des coins. Sur la cheminée, une figure égyptienne creusée d'hiéroglyphes parfaitement lisibles pour le maître du logis.

Aux murs un portrait de Victor Hugo, lithographie ; une bonne peinture, copie de Téniers, et une vieille gravure allemande, représentant la Mise au tombeau… Les saintes femmes, avec d'infinies précautions, soulèvent le corps de Jésus. Les visages contractés sont couverts de larmes qui s'égrènent, grosses, lourdes, comme des perles… Au fond, des collines et le temple de Jérusalem.

« Ah ! vous venez pour le petit… Et que voulez-vous lui apprendre, au petit ?

– Je ne sais pas, monsieur Rinal. Je souhaite qu'il apprenne les bonnes choses. »

M. Rinal sourit.

« Les bonnes choses ! dit-il. Il y en a presque autant que de mauvaises. Et il devrait y en avoir davantage, puisqu'on peut enseigner les bonnes et apprendre à détester les mauvaises… Quel âge a-t-il, ce petit homme ?

– Onze ans tout à l'heure. »

Le vieux praticien se leva, alla à l'enfant. Maurin vit alors que M. Rinal boitait légèrement, mais de la boiterie il avait fait une sorte de grâce. Il boitait avec élégance, presque fièrement. C'était un trait de sa physionomie que cette façon jolie de se relever sur son meilleur pied au moment de l'arrêt et de poser l'autre par-dessus, la pointe en bas.

L'enfant regardait le monsieur. Le vieux médecin lui frappa la joue de ses deux doigts tendus ; puis, de ses bonnes mains, lui palpa les épaules, les bras, la poitrine…

« C'est bien établi, dit-il, le reste viendra par surcroît… Va jouer au jardin, garçon. Nous allons causer, ton père et moi ; mais ne touche pas à mes fleurs. Je t'en donnerai, quand tu t'en iras. »

L'enfant sortit, content.

« Eh bien ? » interrogea M. Rinal.

– Monsieur, dit Maurin, des gens d'ici me le soigneront et je le laisserai à Bormes si vous voulez bien lui donner un peu de leçons »…

– Des leçons de quoi ? C'est là-dessus qu'il faut s'entendre. Que voulez-vous faire de lui ?

– Je ne sais pas, dit Maurin, je veux qu'il ne soit pas comme moi, qui ne sais pas lire ou presque pas, et à peine signer. Ça m'embarrasse souvent. Je suis un sauvage. Ce n'est plus le temps d'être comme moi.

– J'entends bien ; mais il sait lire, le petit ?

– Écrire et compter, oui, monsieur.

– Est-ce qu'il faut lui apprendre l'anglais ? ou bien l'allemand ?

– Si vous croyez que c'est bon.

– Alors vous n'avez pas d'idée sur ce que vous voulez qu'il fasse ? »

Maurin commençait à tortiller fiévreusement son chapeau entre ses doigts. Heureusement la vieille loque de feutre n'avait plus rien à perdre. Il la triturait, embarrassé, cherchant des idées, des mots. Plein de l'envie de plaire au monsieur qui lui plaisait beaucoup, plein d'un désir vague, infini, de quelque chose qu'il ne savait pas dire, qui existait pourtant, qui lui manquait, et qu'il venait chercher ici… L'âme obscure du chasseur, comme un papillon de nuit, se cognait à la vitre lumineuse du savant dans une admiration ignorante, dans un vœu inconscient de chaleur et de lumière. Il souffrait, tremblant qu'on ne le renvoyât sans accepter son fils, sans réaliser sa chimère.

M. Rinal réfléchissait.

« Je ne peux pourtant pas deviner ! murmura-t-il… Vous avez bien un projet pour l'avenir du petit ? Voulez-vous en faire un paysan ? J'aime assez cela. Un soldat ? ça va encore ! Un marin ? un bouchonnier ? un jardinier qui cultive les primeurs pour les envoyer à Paris et à l'étranger ? D'après ce que vous déciderez, je tâcherai d'aider votre fils… car c'est entendu, – vous me plaisez, – je le ferai travailler…

– Vraiment, ah ! quel bonheur, mon brave monsieur !

– Mais que faut-il lui apprendre, quoi ? dites un peu. »

Un mot sortit de tout l'être de Maurin, brusque, involontaire, étrange, superbe :

« Tenez, monsieur, fit-il ingénument, apprenez-lui la justice ! »

M. Rinal devint tout pâle. Il se sentit le coin des yeux picotés par l'émotion, – et il marcha vers l'homme, qui se leva. Il lui tendit sa main que Maurin saisit.

« Vous êtes un brave homme, vous ! dit-il à Maurin. Envoyez-moi votre fils quand vous voudrez. »

Ce fut le tour de Maurin de devenir pâle.

Quand il raconta à Parlo-soulet sa visite chez M. Rinal :

« Devant un homme ainsi, déclara Maurin, je t'assure qu'on n'a pas envie de galéger… Rien que de le voir, ça me fait un effet, à moi !

– Diable ! il faut alors, dit Parlo-soulet, qu'il ait bougrement de talent ! »


CHAPITRE XII. Monsieur le préfet a la parole. Parlo-soulet l'interrompt.

La petite ville de Bormes attendait l'arrivée de M. le préfet qui avait annoncé son intention d'assister aux obsèques du pauvre Crouzillat.

M. le préfet voulait honorer à la fois le mort et les habitants pour leur conduite dans l'affaire des « évadés ». De plus il saisissait volontiers cette occasion de faire la connaissance de Maurin, chef de l'expédition, et de s'en faire un ami.

Le cortège qui suivait le corps du pauvre Crouzillat montait lentement la rampe qui va du village au cimetière. Au bord de la route, sur une sorte de promontoire qui s'avance dans la vallée, le cimetière rit, à belles murailles blanches, à pleins buissons de roses, et découpe ses mimosas et ses eucalyptus d'un gris bleuté sur le bleu de la mer. Du côté de la terre, il regarde les cimes où des pointes de roches violettes percent, nombreuses, les verdures des pins et des chênes-lièges. En deux ou trois endroits, une « pierre franche », venue là on ne sait comment, éclate de blancheur sur le flanc vert de la colline.

M. le préfet admirait ces choses tout en suivant le cortège où gendarmes, gardes forestiers et chasseurs, uniformes et vestes de bure, se coudoyaient.

M. Désorty, qui venait directement de sa préfecture, avait retrouvé à Bormes M. Cabissol qui, lui, arrivait de Marseille et qui devait retourner le soir à Draguignan avec son préfet.

Au cimetière, le maire s'avança au bord de la tombe et dit :

« Mes amis, notre commune aime la liberté et le devoir. Crouzillat est une victime du devoir, c'est un homme que nous estimions beaucoup. Voilà pourquoi nous sommes tous ici, autour de lui. C'était un bon travailleur et un bon compagnon. La commune tout entière le regrette et lui apporte, par ma voix, un dernier adieu. »

Le préfet s'avança à son tour :

« Mes amis, l'homme qui vient de mourir était, me dit-on, un des bons citoyens de votre commune où je vois bien qu'il y en a beaucoup. Vous vous êtes mis bravement en campagne, pour aider la force publique, qui fait la sécurité du travail et dont la tâche est souvent difficile. Un de vous, dans cette tragique aventure, a laissé la vie. J'ai voulu venir aujourd'hui féliciter la commune entière et Maurin en particulier. Il n'y a pas de meilleure police que celle que font les citoyens eux-mêmes, pas de meilleure garantie de nos droits, de nos libertés, que le sentiment de nos devoirs. Ce sentiment, on est heureux de le rencontrer chez des hommes rudes comme Maurin. Voilà un chasseur libre, presque toujours seul dans les bois, et qui pourtant n'oublie pas ce qu'il doit à la société. Maurin s'est mis à votre tête. Il a défendu avec vous, au péril de sa vie, la sécurité d'une commune à laquelle il n'appartient pas ; il s'est bien conduit. Je le félicite et je le remercie.

« Le mort que nous honorons me permet, me commande même de détourner en faveur de Maurin une part des éloges qui lui reviennent. C'est Crouzillat lui-même qui vous dit ici : « Honneur à Maurin des Maures ! »

Ce dernier mot était à peine prononcé qu'une voix sonore s'élevait dans l'auditoire. C'était celle de Pastouré :

« Noum dé pas Dioù ! cria l'homme qui ne parlait jamais en public, c'est tapé ! »

Personne ne sourit.

La voix de Pastouré résumait le sentiment unanime.

Le petit discours avait donc produit grand effet. Et Maurin retenait, au coin de ses yeux, une larme qui se décida à couler, lorsque à la sortie du cimetière, tandis que toutes les mains pressaient la sienne, il vit venir, boitant avec sa légèreté élégante, le vieux savant Rinal qui, de loin, lui fit, de sa canne levée, un signe d'amitié.

Le discours du préfet fut commenté pendant plusieurs jours. Alessandri qui, le lendemain, lut ce discours dans les journaux de Toulon, se sentit distancé et résolut de faire à Tonia sa déclaration amoureuse le plus tôt possible. Et en pensant à la manière dont il s'y prendrait, il fourbissait avec rage les boutons de son uniforme et la plaque de son ceinturon.

« C'est égal, se disait Pastouré, je n'aime pas les honneurs ; plus on en a, plus on a d'envieux et de méchants à ses derrières. Le préfet est content, mais le gendarme est vexé. Le préfet est dans la préfecture et le gendarme vit sur les routes ; je ne rencontre jamais le préfet, je peux rencontrer le gendarme tous les jours ; ça me tourmente… Enfin, qui vivra verra ! »



CHAPITRE XIII. M. Cabissol explique le rôle du chapeau haut de forme considéré dans ses rapports avec le jeu de boules et, à propos de la pluie et du beau temps, répète le sermon aimable que fit un bon curé pour la fête de Sant-Estrôpi.

M. Désorty et M. Cabissol repartirent ensemble pour Draguignan. Quand ils furent installés dans leur wagon :

« Eh bien, mon cher monsieur Cabissol, dit le préfet, il me semble que vos calmes Méridionaux ont secoué leur indolence dans cette aventure-ci.

« Ils sont indolents à la façon des poètes, mon cher préfet ; sobres comme l'Arabe, et dédaigneux de l'effort qui accroîtra leur bien-être, mais, ne vous y trompez pas, actifs, résistants et hardis, dès qu'il s'agit de prendre part à une « aventure » qui met en mouvement leur imagination.

« Durant la campagne de Russie, savez-vous bien que les Provençaux, d'après les rapports des médecins, se montrèrent les plus endurants et les plus gais parmi tous les héros aguerris qui suivaient le grand Empereur ?

« D'autre part, ils sont bien les cousins germains de cet Arabe à qui un colon offre un sou pour qu'il consente à lui tirer un seau d'eau à son puits. L'Arabe tire le seau et prend le sou.

« – Allons, Mohammed, encore un seau… tu auras encore un sou.

« – Roumi, dit l'Arabe, je n'ai, pour l'heure, besoin que d'un sou. C'est pourquoi tu peux, si cela te convient, tirer toi-même un second seau de ton puits. Moi je suis pour l'heure assez riche. »

« Convenez que cela ne manque pas d'allure, et, qui sait ? de sagesse peut-être.

– Hum ! dit le préfet, au point de vue social… Enfin !… Et vos Provençaux sont de cette force ?

– Avant-hier, continua M. Cabissol, j'étais à la campagne chez un de mes amis, près de Draguignan, et nous regardions son cheval de labour, qui, les yeux aveuglés par les œillères bombées, tournait en rond, mettant en mouvement l'engrenage de la noria (puits à roue).

« Or, une branche de cerisier, horizontale, très longue, venait à chaque tour de piste heurter la pointe du collier d'attelage. Le cheval, sentant le heurt, faisait mine de s'arrêter… puis la branche glissait, égratignant le cuir, et, après avoir surmonté la pointe du collier, elle reprenait sa position, tandis que l'animal reprenait sa marche. À chaque tour de piste, il retrouvait le même obstacle, subissait la même impression, ralentissait, brusquement repartait. Et ainsi de suite.

« À vingt pas à peine de la noria, le fermier, tout en surveillant sa bête, bêchait mollement ses oignons.

« Mon ami l'interpella :

« – Eh, Toine ? voilà une branche qu'il faut couper !

« – Sûr, qu'il faudrait la couper ! répliqua Toine. Je m'en suis bien aperçu depuis l'année dernière ! il faudra que j'apporte, un jour, le couteau-scie ! ! !

« – Et si vous alliez le chercher, Toine, le couteau-scie ?

« Ça n'est que trente pas à faire, d'ici à votre maison.

« – Oh ! répondit Toine en se remettant à bêcher ses oignons avec mollesse, je l'apporterai demain, si je ne l'oublie pas ! ! ! ! ! car c'est vrai que cette branche maudite abîme tout le cuir du collier ! ! ! ! ! ! ! et puis… ça donne au cheval une bien mauvaise habitude ! ! ! ! ! ! ! ! »

« Mon ami, qui est du pays et qui a chez lui ce fermier, très brave homme, depuis trente ans, alla vers le cerisier, et prenant la branche à deux mains, il la rompit sans faire aucune réflexion.

« Et ce fut sans rien dire que nous nous en allâmes.

– C'est absurde, dit le préfet.

– Mais si pittoresque ! » dit M. Cabissol.

– Pittoresque, soit ! dit le préfet, et c'est par amour du pittoresque que ce dompteur de foules, dont vous me contiez l'histoire l'autre jour, se coiffait d'un chapeau haut de forme ?

– Par amour de la parade, mon cher préfet. En d'autres occasions, ce sera par amour du comique. En voulez-vous la preuve ? Certaines sociétés de boulomanes ont imaginé de se coiffer du haut-de-forme pour jouer leur jeu favori. Ce faisant, ils se donnent la comédie à eux-mêmes, et, du même coup, tournant avec raison en ridicule la coiffure bourgeoise qu'un usage égalitaire leur impose aux grands jours du mariage, ils se vengent gaiement d'avoir eu à la subir ; ils arrivent donc sur leur terrain de jeu, le kalitre en tête.

« Vous n'ignorez pas que, chez nous, les boules sont un jeu national. Les joueurs se divisent en deux catégories : les pointeurs, qui doivent placer leur boule le plus près du but, dit cochonnet ; et les tireurs (nos boules sont ferrées et lourdes) qui doivent lancer directement leur boule, parfois à de longues distances (soit une vingtaine de pas) contre la boule adversaire qu'il s agit d'écarter du but. Les chapeaux hauts de forme doivent être posés en arrière, sur la nuque, ou très en avant sur le front des joueurs. Il s'agit pour chacun d'eux de lancer sa boule sans perdre son chapeau. C'est la règle de ce jeu très spécial.

« Vous voyez d'ici combien ces coiffures instables deviennent ridicules quand les mouvements des joueurs les déplacent ou les font rouler à terre !

« Et quels lazzis ! quels pétillements de moqueries entrecroisées !… Parfois le joueur désespéré, d'un mouvement instinctif, lâche sa boule pour retenir son solennel couvre-chef… c'est sublime. Et de ces chapeaux hauts de forme on en voit, là, de tous les âges. Toutes les modes sont représentées, larges bords, bords étroits ; les uns sont de simples cylindres, les autres sont coniques ; certains ont de longs poils et sont étrangement évasés… ils ont été empruntés à l'armoire d'un arrière-grand-père… Et de rire. Je vous assure que le spectacle est réjouissant.

« Du reste, le haut-de-forme, depuis son apparition, a toujours excité la verve railleuse du populaire de chez nous ; il a tout de suite choqué le bon sens national.

« Je me rappelle avoir assisté au mystère de la Nativité qu'on représentait encore il y a un quart de siècle dans nos théâtres populaires de marionnettes.

« Il y avait toujours parmi les personnages de la crèche un vieil aveugle qui se faisait conduire à l'étable de Bethléem, dans l'espoir d'y recouvrer la vue ; son fils, un bambin de douze ans, lui servait de guide ; et pour faire honneur à l'enfant Jésus, le gamin se coiffait du kalitre. Le vieil aveugle et son guide arrivaient ensemble devant Jésus, couché sur de la paille, entre l'âne et le bœuf, dans l'étable légendaire ; ils saluaient l'Enfant-Dieu, puis Marie et Joseph… L'aveugle priait à voix haute et tout à coup, sa guérison s'étant miraculeusement accomplie, il le prouvait d'une façon éclatante en s'écriant, tourné vers son fils : « Oh ! bou Diou ! qué capeou ! (Oh ! mon Dieu ! quel chapeau !) » Et cela est d'excellente comédie !

« Le chapeau haut de forme est né en Angleterre…

« Le bon sens populaire des Provençaux de tout temps a condamné une coiffure qui ne protège ni contre le soleil ni contre la pluie ! »

On arrivait aux Arcs. Les deux voyageurs changèrent de train ; il pleuvait légèrement.

« Tiens ! il pleut ! » dit le préfet.

« Il pleut ? dit M. Cabissol. Eh bien, je parie que des Arcs à Draguignan, nous ne verrons pas âme qui vive dans les champs ni sur les routes… Et à propos de pluie, poursuivit-il, j'oubliais de vous conter mon récent pèlerinage à Sant-Estrôpi.

– Où est cela ?

– Pas très loin de Figanières. J'y suis allé l'autre jour. Et voici ce que j'ai vu et entendu…

« Sant-Estrôpi est le nom d'un quartier rural de la commune de Figanières. La chapelle de saint Estropi, patron des joueurs de boules maladroits, dépend du château qui porte le même nom, et qui appartient à mes vieux amis Boujarelle. Devant le château, au flanc de la colline, s'étend une terrasse spacieuse qui domine magnifiquement une petite vallée. La chapelle fait face au château, à l'autre bout de la terrasse.

« Or, de tout temps, les propriétaires de cette vieille demeure ont permis aux habitants du quartier et des communes environnantes de fêter saint Estrôpi dans la chapelle comme aussi sur la terrasse où s'installent quatre ou cinq roulottes de forains, vire-vire, tir à l'arbalète, jeux de massacre, etc. Et dans la chapelle un curé du voisinage vient dire la messe.

« J'étais invité, il y a huit jours, à ces réjouissances : j'y allai.

« Malheureusement, une pluie légère ayant commencé, la veille de Sant-Estrôpi, à asperger nos routes, personne, sauf le curé, ne se rendit à la messe.

« Seuls les châtelains – au nombre de trois – leurs trois fermiers et votre serviteur y assistèrent. Nous étions sept, neuf en comptant le curé et le petit garçon qui tenait la clochette et répliquait amen aux bons endroits.

« Vous voyez d'ici la vieille chapelle délabrée, aux murs nus, et dont la haute et large porte fut fermée à cause du vent… Dès que la pluie avait cessé, un vent assez fort s'était élevé.

« À l'évangile, M. le curé, vêtu de ses plus beaux ornements, se tourna vers nous et dit :

« – Mes très chers frères,

« Tous les ans, à pareille époque, nous fêtons notre grand saint. Seulement, les autres années, cette fête, célèbre dans toute notre contrée, attire ici tout un peuple de fidèles, jaloux d'honorer notre saint selon ses mérites. Or, aujourd'hui, vous êtes venus en bien petit nombre. »

« Je le crois bien, s'interrompit M. Cabissol, j'étais seul ; les autres assistants appartenaient au domaine de Sant-Estrôpi. Nous, les étrangers du dehors, nous étions un : moi ! Et le curé poursuivit :

« – Et pourquoi êtes-vous venus en si petit nombre pour honorer un si grand saint ?

« – Hélas ! je le dis avec douleur, c'est parce qu'il a plu ce matin !

« – Eh bien, mes très chers frères, est-ce qu'il n'est pas bien facile, lorsqu'il pleut, – de prendre un parapluie ? »

« Le bon curé joignit ses mains sur son ventre et éleva ses regards vers la voûte lézardée de la chapelle, c'est-à-dire vers le ciel :

« – Ô grand saint Estrôpi ! s'écria-t-il, sans doute tu leur pardonnes la tiédeur de leur dévotion à ta gloire, mais moi, grand saint, j'ai le devoir de leur dire qu'ils n'auraient pas dû reculer devant le petit désagrément d'être un peu mouillés, à l'heure où il s'agissait de venir au pied des autels te rendre l'hommage qui t'est dû ! »

– Les regards du bon curé s'abaissèrent et parcoururent son auditoire composé de sept personnes ; et il continua :

« – C'est pourquoi, mes très chers frères, c'est pourquoi mon âme s'écrie : Honte ! trois fois honte ! six fois et sept fois honte sur ceux qui ne sont pas venus, quand il leur était si facile de venir même sans être mouillés, puisqu'ils n'avaient pour cela qu'à prendre un parapluie. Honte cent fois, mille fois honte sur ceux qui pouvant prendre un parapluie… n'ont pas pris de parapluie… Mais en revanche et pour la consolation de mon âme, gloire à ceux qui ont eu l'idée – bien simple, d'affronter les intempéries de la saison, afin de fêter notre grand saint ! Trois fois gloire, gloire six et sept fois, cent fois et mille fois gloire à ceux qui sont venus, avec ou sans parapluie ! Que ceux-là soient bénis. Ainsi soit-il. »

Le bon curé quitta le ton oratoire pour dire avec beaucoup de simplicité :

« – Maintenant, mes très chers frères, nous allons comme tous les ans faire, au-dehors, sur la terrasse, une petite procession, afin d'attirer, par nos prières et nos hymnes pieux, les bénédictions de notre saint vénéré sur les fruits de la terre et les travaux des champs. »

« Le petit clion (clerc, servant) nous distribua des cierges vite allumés et, à la file indienne (je marchais le premier derrière le curé), nous nous acheminâmes vers la porte de la chapelle, que le curé ouvrit péniblement.

« Quand elle fut ouverte, nous pûmes tous voir que les platanes de la terrasse étaient humides… Il tombait une pluie imperceptible, jolie sur les feuilles comme rosée au soleil.

« Le bon curé recula, terrifié :

« – Ah ! sapristi ! fit-il, il pleut encore ! je crois que nous ferons bien de prier dans la chapelle. Sant-Estrôpi nous pardonnera. »

« Draguignan ! tout le monde descend ! » cria d'un ton terrible, sur le trottoir de la gare, un homme d'équipe à la voix de bronze.


CHAPITRE XIV. À Corse entier, Corsoise et demie.

Le brigadier Orsini fumait sa pipe, seul, dans la maison forestière, quand Alessandri frappa à la porte.

« Entrez ! Tiens, vous n'êtes qu'un ? Les gendarmes, d'ordinaire, ça va par deux.

– C'est, dit Alessandri, que j'ai à vous parler d'une affaire de famille. Et mon camarade m'attend à la cantine, avec les chevaux.

– Bon ! dit l'autre qui le vit venir. Ma fille n'est pas là.

– Orsini, nous sommes pays, dit le gendarme, avec résolution et, dans notre île, on est loyal et hardi. »

Orsini approuva d'un signe de tête.

« Nous sommes pays, reprit le gendarme avec force, et, sur le continent, tous les Corses sont frères. »

Orsini approuvait toujours.

« C'est, par conséquence, une bonne chose pour moi d'être votre pays, vu la demande que j'ai à vous faire. Également, nonobstant la différence de nos uniformes, nous portons tous deux le bouton du militaire. C'est encore pour nous une raison de fraterniser. J'ai un peu d'économies, pas beaucoup ; et vous, ça doit être à peu près de même. Nous sommes deux bons Corses et deux bons soldats. Voulez-vous être mon beau-père et me présenter aujourd'hui comme fiancé à votre fille Tonia, pour laquelle mon cœur est prêt à tous les loyaux services d'un bon Corse et d'un bon soldat ? »

Orsini vida lentement sa pipe en la frappant sur son ongle.

« Moi, ça me va, dit-il. Il faut appeler Tonia. Ça la regarde un peu.

– Un père a toute autorité sur une fille jeune, répliqua Sandri avec énergie. Ne craignez-vous pas de la résistance chez votre fille, si vous la consultez ?

– Et pourquoi de la résistance ?

– Elle pourrait avoir choisi un autre futur ; les filles sont inconsistantes. »

Il voulait dire inconstantes. Mais le lapsus le servait.

« Et sur qui aurait-elle des intentions ? » demanda Orsini.

Alessandri hésita. Brave homme au fond, il se demandait s'il n'accusait pas à la légère la jeune fille. Mais il se dit que si elle avait réellement un penchant pour ce Maurin qu'il méprisait, c'était la sauver que d'en parler à son père.

« Sur qui, pensez-vous ? répéta le forestier.

– Mais… sur le braconnier Maurin !… »

Orsini se leva tout pâle.

« Per Bacco ! si je savais ça ! Un homme de rien ! Un coureur de filles ! un braconnier ! Savez-vous quelque chose là-dessus, Sandri ? »

Il se rassit et, froidement : « C'est que, voyez-vous, je la tuerais ! » Il allait vite aux conclusions farouches, le Corse. Sandri se replia en bon ordre. « Je ne sais rien ; c'est une crainte.

– Sans un motif ?

– Les amoureux sont trop facilement jaloux, j'ai cru surprendre un regard.

– À quelle occasion ?

– Le jour de cette battue contre les bandits.

– C'est sûr que, ce jour-là, il s'est bien conduit, le braconnier, fit Orsini.

– Peuh ! ils étaient trente contre trois, dit Sandri.

– Alors elle lui a souri ?

– Il m'a semblé.

– Ah ! ces filles ! dit Orsini… Nous autres hommes nous savons choisir sagement. Être bandit ou gendarme, en Corse, la question peut se poser pour les hommes. Pour nos femmes, elles préfèrent toujours, sans réflexion, le bandit, les gueuses ! Mais quand le père est soldat, ça ne peut aller comme ça, non. Touchez là, Sandri, je vous promets ma fille. C'est votre fiancée : mais je vous avertis que je ne consentirai au mariage que le jour où vous serez nommé brigadier.

– Je vous ai dit l'autre jour, Beau-père, que cela ne saurait tarder. »

Orsini ouvrit la porte et, du seuil, poussa un long appel qui courut toute la colline : « Eh ! Oh ! » puis il revint s'asseoir. Son parti était pris.

« Mais, vous, Alessandri, dit-il, il faut, de votre côté, renoncer à vos histoires ; on les connaît. Je vous ai rencontré moi-même serrant de près la Margaride, la servante de l'auberge des Campaux. »

Le gendarme aux joues roses et bleues rougit vivement.

« Vous ne voudriez pas, dit-il, qu'à mon âge…

– Non, certes !… Mais il serait temps de laisser cette fille à sa vaisselle…

– Il y a longtemps que… commença Sandri.

– Bah ! je vous ai vus ensemble le soir même de la battue. On ne se gêne pas pour dire que si vous poursuivez si souvent des malfaiteurs, supposés ou vrais, sur nos territoires, c'est surtout pour avoir l'occasion de rencontrer la Margaride. Il faut laisser ça de côté, Sandri. Soyez prudent ; ma fille est une terrible.

– C'est compris », dit le gendarme. Essoufflée et toute rose, Tonia entrait.

« Tonia, dit le père brusquement, je te permets d'embrasser ton fiancé. »

Alessandri était debout, ganté de blanc, reluisant. Avec son visage rose, il semblait tout neuf.

Tonia eut une hésitation légère et marcha vers lui comme à contrecœur.

« On dirait, fit le père, que ça ne te fait pas plaisir ? »

Arrivée près d'Alessandri elle s'arrêta, offrant la joue sans la lui tendre. Le gendarme avança ses lèvres et embrassa la belle fille.

« Nous voici fiancés, dit-il.

– Et dès qu'il sera brigadier, on vous mariera, dit le père. Vous voici fiancés ; tu entends, Antonia ?

– J'entends, fit-elle ; nous sommes fiancés. »

Alessandri se redressa, orgueilleusement, respirant d'aise.

« Et tu ne lui dis rien de plus ? reprit Orsini.

– Que dirais-je ?

– Tu n'es pas heureuse et fière ?

– Ni heureuse, ni fière », murmura-t-elle avec décision.

Orsini se leva.

« Cela mérite explication », gronda-t-il.

– C'est bien simple, dit la Corsoise. Depuis longtemps, je pressentais qu'Alessandri et moi nous finirions par nous accorder, mais j'avais pensé que la chose se ferait mieux que cela.

– Comme je l'ai faite, elle est bien faite, dit le père avec autorité.

– Je n'aime pas, dit-elle en pinçant les lèvres, qu'on me fasse supporter, comme par force, même les choses que j'ai désirées. J'accepte Alessandri, n'ayant pas de raison assez forte pour le refuser, mais je ne suis pas contente, et vous aviez tout à gagner, l'un et l'autre, à vous y prendre autrement.

– Pardonnez-moi, Tonia, murmura le beau gendarme… J'avais craint…

– Et quoi donc ? »

Elle redressa la tête en joli cheval de bataille.

Le gendarme n'osa s'expliquer.

Orsini se mit à rire :

« Ces amoureux sont tous les mêmes, des jaloux. Pardonne-lui, Tonia. Il s'était figuré, vois-tu, que tu avais pu penser une seconde à ce bandit de Maurin ! »

Elle frappa du pied :

« De quel droit a-t-il pu penser ça ? » siffla-t-elle.

Et, prise du besoin de lutter, d'affirmer son indépendance, de braver son futur maître :

« Et puis, dit-elle, un bandit vaut un gendarme !

– Quelquefois, dit Orsini ; mais ce n'est pas le cas. Maurin n'est qu'un coureur de filles et un coureur de gibier. Il n'a pas gagné le maquis français après une juste vendetta. Ce n'est rien, cet homme.

– Ce n'est rien, cet homme ! » répéta Sandri.

– Si ce n'est rien, comment avez-vous pu croire qu'il pourrait me prendre le cœur ? dit-elle. Et s'il m'avait pris le cœur, de quel droit diriez-vous que ce n'est rien ?

– Allons, allons, fit Orsini, d'un air de bonhomie, tout va bien. Tu as raison. Ne parlons plus de cela. »

Il connaissait sa fille et ses âpres fiertés de race. La seule façon de la calmer était de lui dire ce mot : « Tu as raison. »

Elle se calma en effet.

« Prépare les verres. On va trinquer à votre bon avenir. Appelle ton camarade, ami Sandri. »

Ils scellèrent les fiançailles, le verre en main. Mais Sandri n'était pas satisfait. Peut-être avait-il perdu, dans le cœur de Tonia, le terrain que semblait lui faire gagner son titre de fiancé.

Il demeura jaloux et profondément tourmenté.


CHAPITRE XV. Où l'on verra le don Juan des bois courir deux gibiers à la fois, non pas deux lièvres, mais un sanglier et une jolie fille.

Bien davantage il fut tourmenté et jaloux, lorsque, à quelques jours de là, il ne trouva au logis ni le brigadier ni sa fille.

Orsini, à la demande de Maurin, avait reçu du préfet l'ordre d'assister à la battue projetée. Et Tonia, qui tirait bien la carabine, avait voulu suivre son père. Orsini n'avait fait aucune difficulté pour l'emmener. Il désirait même voir de ses yeux comment se tiendrait Tonia en présence de Maurin.

Cette battue devait avoir lieu dans l'Esterel. Maurin préférait se réserver pour lui-même les sangliers des Maures. Il avait déclaré au préfet qu'il s'adjoindrait les frères Pons, et que l'on partirait le dimanche matin de Saint-Raphaël. Ce rendez-vous, disait-il, et c'était juste, était plus commode pour tout le monde.

Avant le jour, à Agay, arrivèrent les chasseurs ; quelques-uns à pied, d'autres, parmi lesquels M. Désiré Cabissol, par le chemin de fer. Le préfet, le général, le maire de Saint-Raphaël s'y rendirent en voiture.

Le lieu de rendez-vous était la terrasse d'une petite hôtellerie qui se trouve là, au fond de la rade d'Agay.

L'hôtelier préparait du café pour tout le monde tandis que, sur la terrasse, un élégant invité, M. Labarterie, la tête coiffée de la casquette ronde, en velours, sonnait du cor à perdre haleine, devant la mer d'un noir violet, frissonnante sous les souffles froids de l'automne et du matin. Sa femme, en costume de chasse, était une inquiétante Parisienne, aussi jolie qu'élégante.

Au fond du golfe, la petite rivière d'Agay se fait suivre jusque sur la plage par ses touffes de roseaux et de lauriers-roses.

On partit, tout le monde à pied cette fois. On remonta le long de cette rivière, entre les collines.

On s'élevait lentement sur les sommets de la Baume, hérissés d'aiguilles rougeâtres.

Maurin, en bon prince, faisait de grandes amabilités aux frères Pons, qui auraient pu trouver mauvais qu'il jouât au seigneur sur leur territoire.

Tout le monde était attentif à ses moindres paroles. Il vantait les frères Pons, ses rivaux.

« Ils n'ont pas leurs pareils dans les Amériques, disait-il, ni chez les Arabes, aussi bien pour la connaissance pratique de la chasse et pour leur dureté à la fatigue, que pour la fantaisie. Voulez-vous voir ? Attention, Pons ! »

Il arma son fusil.

« Que personne ne bouge ! »

Il prit son arme par l'extrémité du canon, il la fit tournoyer à bout de bras et la lança très haut ; elle vira deux fois, en l'air, sur elle-même. Pons l'aîné, le bras droit en avant, attendait qu'elle retombât…

À ce moment, Pastouré lança en l'air une pierre qui monta, tandis que le fusil descendait.

L'arme retomba horizontale sur le bras de Pons qui tira : on ramassa la pierre, elle était criblée de plombs.

« À moi maintenant ! » dit Maurin.

Et il exécuta le même tour de prodigieuse adresse. Seulement, pendant que le fusil virait en l'air, il lui fit un pied de nez :

« Voilà, dit-il, comme nous sommes, nous autres chasseurs de casquettes… Allons, messieurs, aux sangliers, maintenant ! »

Les invités, stupéfaits, se demandaient à quels diables d'hommes ils avaient affaire.

« Quelle imprudence ! fit la Parisienne avec une jolie moue.

– En route ! » cria Maurin.

C'était sur les hauteurs que les sangliers étaient logés. Maurin et les Pons les avaient « tracés » la veille, c'est-à-dire qu'ils avaient relevé les traces à vue, sans le secours d'aucun limier. Ils étaient sûrs maintenant que les fauves occupaient tel point précis de la montagne.

Ils disposèrent leurs chasseurs en conséquence. Il y en avait bien une cinquantaine, qui furent disséminés dans la montagne, sur tous les points où pouvaient passer les fauves. Tous les passages étant gardés, il fallait qu'un des chasseurs au moins vît et pût tirer les sangliers.

En arrivant sur le terrain de chasse, Maurin, suivi de Pastouré muet comme une carpe, avait tout de suite pris les allures d'un chef à qui tout le monde doit obéir. Il disait au général :

« Vous, restez là, derrière ce rocher, et ne bougez pas. Et silence !… Et surtout ne fumez pas. »

Il disait au préfet d'une voix basse :

« Vous, venez avec moi. Vous aurez un des meilleurs postes. Tout le monde ne peut pas avoir les bons. »

Tonia admirait beaucoup ce grand gaillard vêtu de toile, guêtré de toiles et de ficelles, chaussé de cordes, coiffé d'une loque et qui, avec une belle aisance, donnait des ordres à l'inspecteur des forêts si fier dans son uniforme.

« Vous, placez-vous ici ! Et vous avez entendu la recommandation que j'ai faite au général, hé ? Pas de cigare, pourquoi les sangliers nous éventeraient. C'est que… ça a du nez… Au revoir ! »

C'est sur ce même ton qu'il sépara brusquement Tonia de son père. Tonia, lorsqu'elle était toute petite, avait voulu apprendre à tirer la carabine. Et son père, jugeant que, lorsqu'il la laissait seule à la maison, au milieu des bois, cela pourrait lui être fort utile, lui avait enseigné lui-même le maniement d'une arme à feu. Elle tirait assez bien.

« Vous, la jolie fille, dit Maurin, il vous faut un poste à part, où les sangliers passeront pour sûr, mais où vous n'aurez pas à vous occuper des autres chasseurs, ni pour éviter vous-même leur coup de fusil, ni pour éviter de leur envoyer le vôtre. »

Il arrive, en effet, qu'en ces montagnes très accidentées, les chasseurs, qui se croient postés très loin les uns des autres, se trouvent, à vol d'oiseau, très voisins, bien qu'ils aient marché beaucoup, après s'être séparés, pour gagner leurs diverses embuscades.

Le père de Tonia, qui voyait les généraux, les préfets et les inspecteurs des forêts obéir sans réplique à Maurin, ne fit pas la moindre objection. Il obéit à son tour militairement et fut placé au fond d'une gorge pendant que Maurin emmenait Tonia sur la hauteur.

Aux chasseurs du pays, il avait dit seulement :

« Placez-vous, vous autres, où vous pouvez, pour le mieux. »

Les frères Pons répondirent :

« Sois tranquille, Maurin, on sait ce qu'on a à faire.

– Et toi, Pastouré ?

– Oh ! moi, dit Pastouré, je comprends qu'aujourd'hui, si on est ton ami, il faut que tu sois le roi de la chasse ; je vais me poster à côté de M. Labarterie. » (Il prononçait : Labarterille.)

Maintenant tous les chasseurs étaient chacun à leur poste, immobiles et muets, quelques-uns découpés en silhouettes dures sur le ciel et sur l'horizon de mer, d'autres à demi enfouis derrière une touffe d'arbousiers ou de genêts. Ils espéraient. Tonia, qui n'avait jamais tiré le sanglier, était émue. Seule au bord d'un sentier, entre deux hauts rochers, elle surveillait, en face d'elle, un plateau par où, avait dit Maurin, ils devaient venir.

Du point où elle se trouvait, elle n'apercevait personne. Elle n'entendait rien que le bruissement monotone, prolongé, des branches qui se frôlent sous la brise. Le vent frais du matin, parfumé d'herbes de montagne, la caressait, faisait frissonner sur sa nuque les cheveux fous, irisés au soleil levant.

Tout ce pays perdu semblait attendre aussi quelque chose. Et quoi donc ? La vie ou la mort, comme les fauves que l'on chassait. L'amour aussi peut-être. Sans réflexion, la fille sauvage subissait le charme de l'heure, du lieu, de la saison. Et l'émotion d'être là, en attente, pour voir, pour surprendre la vie libre des bêtes, pour l'arrêter, pour lutter contre elle, non sans péril peut-être, cette émotion soulevait sa jeune poitrine. Elle buvait longuement l'air de la montagne, si matinal, et s'efforçait de respirer en silence. Mais elle était oppressée. Sous son doigt, son arme lui semblait vivante, elle aussi, comme soulevée d'une inquiétude.

Tout à coup elle tressaillit. Des cris sauvages, des coups de fusil, des sons prolongés de conques marines, des roulements de tambour éclatèrent. C'était, au profond du fourré, les rabatteurs qui se repliaient vers les chasseurs, en faisant le plus de tapage possible pour forcer les sangliers à se lever et à fuir devant eux. Leurs cris avaient on ne sait quoi d'irréel. L'écho les grossissait, les redoublait, en faisait des appels d'êtres fantastiques. Puis tout ce bruit s'apaisait durant quelques secondes pour reprendre comme une huée de tempête. On eût dit une bataille où s'entr'égorgeaient des diables.

Tonia attendait, toujours plus émue à mesure que les cris, les tambours et les conques semblaient se rapprocher. D'une seconde à l'autre, le troupeau des sangliers (ils sont huit ou neuf, avait dit Maurin) pouvait venir par-là vers elle, passer en même temps à sa droite et à sa gauche. Quel triomphe si elle allait en tuer un au passage ! Elle se voyait félicitée par Maurin, par les messieurs, par tout le monde. Cette vision l'exaltait. Elle ouvrait ses yeux tout grands ; et son oreille tendue épiait les moindres craquements dans les bois, les moindres « crenillements » qui rompaient la monotonie du silence…

Tout à coup, elle sentit un bras doucement l'enlacer tandis qu'une voix, basse comme un souffle, disait :

« Ne bouge pas. Ils vont venir, ils sont là… ne parle pas, surtout ! »

Et ce bras, le bras de Maurin, la prenait, la pliait un peu en arrière. Et elle obéissait à tout, à l'ordre antérieur qu'il lui avait donné, d'attendre, de se taire, de ne pas bouger, comme à celui, le même, qu'il lui donnait à présent.

Il ne fallait pas faire manquer toute la chasse, n'est-ce pas ? Et elle laissait la bouche du chasseur s'appuyer sur ses lèvres à peine détournées, et sa tête étant renversée sur la poitrine de l'homme, ses regards se perdaient dans le grand ciel tout bleu, et il lui semblait qu'elle ne l'avait jamais regardé encore, jamais vu, non, jamais. Et c'est vrai que jamais elle ne l'avait regardé ainsi, avec les mêmes yeux, voilés d'un grand trouble.

Une étrange douceur était en elle. Tous deux palpitaient avec les bruyères du bois ; ils frémissaient avec les braïsses rosées et violettes ; leur esprit était partout autour d'eux, parce qu'ils étaient attentifs en même temps à ce qu'ils ressentaient et à ce qui pouvait venir, et aux cris des rabatteurs. Elle perdait un peu la tête, Tonia… Un vol de ramiers traversa le bleu du ciel où s'en allait son regard, et il lui sembla, comme dans les rêves, qu'elle s'envolait avec ces oiseaux lointains… Où allaient-ils, si vite ? Cela donnait le vertige, de les voir si haut. Elle ne savait plus où elle était. Tout à coup la broussaille mouvante craqua à grand bruit, comme si elle prenait feu partout à la fois ! Tonia se sentit repoussée, remise toute droite par le bras qui la tenait. Le visage qui s'était pressé contre le sien s"éloigna… Elle vit, devant elle, les bruyères s'agiter… C'étaient eux, les sangliers, les bêtes libres ! Elles bondissaient par-dessus la bruyère comme des marsouins hors de l'eau et s'en allaient ainsi, par bonds allongés, arrondis, à toute vitesse, en cassant à grand fracas, sous leurs masses, la bruyère et les genêts… Un coup de feu… deux coups de feu retentirent. Elle vit un sanglier tomber et rester là, mort ; un autre, blessé, ralentir son allure et disparaître.

Un cri de Maurin retentit, sur les cimes : À la barro ! Ce cri voulait dire : « Coupez la barre pour y suspendre la bête : elle est morte. »

La chasse était finie.

On le croyait du moins ; on ignorait que Maurin s'était mis à la poursuite du porc blessé.

La barre coupée, le sanglier qu'on trouva tué raide sur place y fut suspendu, et descendit la colline vers la route où l'attendaient les voitures des « messieurs ». Mais quand Tonia eut conté qu'elle avait vu Maurin se mettre à la poursuite de l'un des fauves, seulement blessé celui-là, tout le monde demanda à rejoindre Maurin. Le sanglier mort fut porté dans une voiture. Et toute la troupe, guidée par les frères Pons qui suivaient la bête à la trace, se mit à la recherche de Maurin… On le trouva au fond d'un ravin, littéralement à cheval sur un gros sanglier. Il tenait entre ses dents une des oreilles de la bête, l'autre oreille dans son poing vigoureux ; et, de sa main restée libre, il avait ramassé une pierre pointue avec laquelle il frappait à tour de bras sur le crâne de l'animal pour l'achever… Il l'assomma en effet et ne se releva sous les yeux des chasseurs, penchés au-dessus de lui au bord du ravin, que pour crier une seconde fois, à tue-tête, un : À la barro ! retentissant.

On déjeuna dans le bois. Chaque chasseur avait apporté son « vivre » ; mais le préfet avait, de son côté, fait mettre dans les voitures d'excellents pâtés et conserves. Les cinquante chasseurs, paysans, sénateurs, généraux, mangeaient ensemble, naturellement groupés selon les sympathies ou les amitiés. On versa à flots le Champagne : il y en eut trois fois pour chacun ! Et les toasts furent nombreux. Au dessert on conta quelques histoires de chasse et Maurin se montra si réjouissant que M. le préfet résolut de l'inviter à dîner le soir même. Après le déjeuner, une deuxième battue eut lieu qui ne donna aucun résultat.

Les deux sangliers revinrent en calèche avec le général et le préfet. Tonia et son père s'en retournèrent à pied, avec le gros des chasseurs. Elle aussi, l'ardente fille, était une bête blessée. Chaque fois qu'elle regardait Maurin, elle se sentait, là, au creux de la poitrine, une oppression brûlante, comme une pesée chaude… Et elle revoyait, dans sa tête, un grand ciel où fuyaient des ramiers sauvages… Puis un bruit se fait devant elle, dans la bruyère qui s'écarte… et le visage qui se pressait contre sa joue, l'abandonne… C'était si bon d'être embrassée ainsi !… Pourquoi, pourquoi est-il parti si vite, ce moment si délicieux ? Est-ce qu'il ne reviendra plus jamais ? Oui, c'était bon, au sommet de la montagne, dans l'odeur des thyms et des lavandes, au soleil levant, dans la fraîcheur matinale, devant tout le ciel et toute la mer, d'attendre elle ne savait quoi de très désiré… sans même songer qu'elle était fiancée depuis la veille !


CHAPITRE XVI. Où l'on verra les motifs qui peuvent empêcher un braconnier d'accepter à dîner chez un préfet et ceux qui font de la préfecture du Var la meilleure de France.

Pendant que la calèche emportait les gros personnages, la troupe des chasseurs rentrait à pied à Saint-Raphaël où Maurin et Pastouré étaient les hôtes d'un vieux pêcheur, qui habitait une bicoque dans la plaine de Fréjus ; celui-là même qui, en souvenir de sa fille morte, avait donné à son bateau ce nom émouvant : Je l'aimais.

M. Cabissol avait voulu revenir à pied avec Maurin. Il le prit un instant à part et lui dit :

« Mon cher Maurin, un avertissement ! J'ai parlé au préfet de votre affaire avec les gendarmes.

– Mon affaire avec les gendarmes ?… Laquelle ? » dit Maurin un peu narquois.

– L'enlèvement des chevaux. Ç'a été très difficile a arranger. Le parquet a résisté. Le commandant de gendarmerie aussi. Votre exploit, la prise d'un évadé, n'a pas raccommodé les choses, au contraire. La gendarmerie trouve mauvais que vous soyez plus adroit qu'elle.

– Alors ? » dit Maurin.

– Alors, M. le préfet, qui vous estime beaucoup et qui ne peut pas vous parler de cela lui-même, vous conseille d'éviter tout démêlé avec la force armée, d'être bien en règle toujours, en tout et pour tout. Il croit que si vous commettiez un nouveau délit, il n'aurait pas, cette fois, le pouvoir d'enrayer l'action judiciaire.

– C'est bon, dit Maurin. On veillera. Merci, monsieur Cabissol. Et cet hiver, si vous voulez, quand il y aura des bécasses, je vous ferai avertir. Toujours à Toulon, n'est-ce pas ?

– Rue du Mûrier, et les lettres me rejoignent partout. Dites donc, Maurin ?

– Quoi, monsieur Cabissol ?

– Et Césariot ? »

À cette question, Maurin parut vivement contrarié.

« Quoi, Césariot ? » dit-il, feignant de ne pas comprendre.

– Vous savez bien que je connais toutes vos histoires. Ce n'est pas la première fois que je vous parle de celle-ci, Maurin !

– Mais, monsieur Cabissol, je ne regarde pas dans vos affaires, moi… Alors…

– Je vous comprends, Maurin, je vous prie donc de m'excuser, mais soyez sûr que votre secret est bien gardé. Je ne vous parlerai plus de Césariot, mais j'ai cru bon de vous rappeler que je suis au courant… Cela peut vous servir à l'occasion.

– Ah ! soupira Maurin, si vous saviez comme il m'embête, celui-là ! C'est l'aîné de mes enfants, je peux bien vous le dire puisque vous le savez, mais s'il ne connaît pas son père, c'est pour de bonnes raisons. Je ne me montrerai à lui que le jour où il le faudra absolument. Il ne me fait guère honneur, Césariot… Ah ! oui, il m'embête, ce « marrias » ! On est très mal content de lui à Saint-Tropez où il est avec un brave patron pêcheur. S'il continue à ne pas être comme il devrait, il faudra bien que je lui fasse faire ma connaissance. Il se plaint de sa condition. Il dit que n'ayant ni père ni mère, il ne doit rien à la société… Il tourne au méchant bougre, sous prétexte qu'il n'a pas de père ! Je crois qu'il va être temps que je m'en mêle et que je lui en donne un, moi, de père, et un solide !

– Mon opinion est que vous ferez bien, dit M. Cabissol. Mais, adieu. Je vais rejoindre M. le préfet. Je crois que vous êtes invité avec nous ce soir.

– Ah ! » dit Maurin sans surprise aucune. Ils se quittèrent.

Le gros des chasseurs rentra dans la ville en bravadant, c'est-à-dire en poussant des cris de victoire, en tirant coups de fusil sur coups de fusil, en faisant tout le tintamarre possible.

On se rendit dans la grande salle d'un café où la majorité décida que le lendemain, quand on se partagerait les sangliers, les hures seraient offertes au préfet et à l'un des sénateurs.

Mais Maurin protesta, et d'une voix de stentor :

« La hure aux dames ! » cria-t-il.

Mme Labarterie lui plaisait, et dans son cœur c'est à elle qu'il pensait.

Tout le monde obéit au désir de Maurin, et la troupe se disloqua. Enfin, chacun rentra chez soi.

Maurin et Pastouré comptaient dîner dans un cabaret borgne de leur connaissance, quand un domestique de l'hôtel les rejoignit.

M. le préfet invitait Maurin à venir dîner avec lui. Maurin se gratta la tête.

« Ça n'est pas clair, dit-il à Pastouré, je vais voir. Tu m'attendras à la porte. »

Ils y allèrent.

À l'hôtel, le préfet reçut Maurin dans un salon qui lui était réservé.

« À la bonne heure, Maurin ! » s'écria-t-il en l'apercevant. Voilà qui est gentil.

– Oh ! doucement, monsieur le Préfet. Je vais vous dire, fit Maurin. Vous me faites bien de l'honneur, mais que je dîne avec vous, ça n'est pas sûr du tout…

– Ah ! et pour quelle raison, Maurin ?

– Il y en a, des raisons, plusieurs, et des bonnes.

– La première ?

– C'est que je dînerais mal, répliqua Maurin gravement.

– Allons donc ! » dit M. Désorty un peu surpris tout de même, malgré sa bonne volonté et son scepticisme de fond.

Il ajouta :

« Eh bien, vous dînerez mal… comme moi.

– C'est justement ce qui vous trompe, dit Maurin. Vous dînerez bien, vous autres, et je dînerai mal, moi.

– Comment l'entendez-vous ?

– Monsieur le Préfet, je suis un gros ignorant et, des fois, ça ne m'empêche pas de parler à un ministre pour me faire établir mes droits…

– Je le sais, dit le préfet, et c'est ce qui me plaît en vous.

– Ah ! vous savez ? ça me fait plaisir ; je peux dire aussi que sur la chose de la chasse, je ne crains personne, comme vous avez pu voir aujourd'hui, et je commanderais volontiers à des empereurs.

– Je l'ai vu, dit le préfet, et j'en suis charmé.

– Bon, dit Maurin. Et quand nous déjeunerions dans les bois entre moi, douze ministres, six empereurs et un préfet, là encore je ne craindrais personne ! mais dès que vous me mettez assis à une table qui a une nappe, au milieu d'un salon bien éclairé, avec des domestiques derrière moi, je deviens coïon comme la lune… Tenez, j'aurais trop peur de renverser les salières… ça porte malheur.

– Seriez-vous superstitieux, Maurin ? Comment entendez-vous que cela porte malheur ? dit le préfet curieux.

– Ça porte toujours malheur de casser ou de renverser quelque chose, dit Maurin. Si peu que vaille la chose, c'est toujours plus que rien et ça porte donc toujours malheur à la bourse. Pour vous en revenir, je renverserai les salières ou la bouteille, et alors, ou bien je dînerai mal parce que je serai gêné, ou bien je mangerai comme quatre et vous penserez que j'ai tort de ne pas me gêner un peu… Pastouré m'attend. Dînez entre vous.

– Qui ça, Pastouré ?

– Mon camarade, celui qui chasse en gesticulant tout seul. On vous l'a bien montré, aujourd'hui ?

– Ah ! oui. Eh bien, amenez-le.

– Bien entendu que je ne le laisserai pas « pour graine » à la porte de l'hôtel ; mais, monsieur le Préfet, il y a autre chose…

– Et quoi, Maurin ? »

Maurin regarda le préfet en face.

« Pourquoi m'invitez-vous à dîner ?

– Parce que je vous connais de réputation et que vous me plaisez.

– Bon… mais…

– Allez donc ! »

Alors Maurin gravement prononça :

« Est-ce que vous n'auriez rien à me demander ? »

Le préfet reconnut qu'il était en présence d'un souverain.

Il répondit bravement :

« J'ai beaucoup à vous demander, au contraire.

– Alors, dites d'abord, fit Maurin… Quel zibier chassons-nous, pour voir ?

– L'époque des élections est toute proche, dit le préfet, et j'ai un candidat.

– Hum ! fit Maurin. Je m'en doutais. Et votre candidat, c'est ?… Est-ce que ça serait ce M. Labarterille qui chasse avec une casquette ronde comme un cantalou et couleur d'aubergine, une trompette et une si jolie dame ?

– Non, dit le préfet, en riant ; celui qui sonnait du cor ce matin pour se rappeler à lui-même les chasses royales, ça n'est pas celui-là mon candidat.

– Ah ! tant mieux.

– Pourquoi tant mieux ?

– C'est que, celui-là, dit Maurin, toujours très sérieux, sa femme me plaît, mais je n'aime pas sa trompette.

– Vous voulez dire son cor de chasse ?

– Je veux dire ce que j'ai dit, fit Maurin imperturbable. Mais, voyons, monsieur le Préfet, je vais m'expliquer. Si votre candidat est de bonne couleur et la couleur de teinte solide, je marche – pas pour vous ni pour lui, mais pour mon peuple. Si, par-dessus le marché, il se trouve que ce candidat est le vôtre, j'en serai bien content parce que vous me plaisez assez, mais si votre homme n'est pas notre homme, bonsoir, rien à faire ; dînez entre vous.

« Voyez-vous, monsieur le Préfet, nous en avons assez de vos farceurs qui vous viennent de Pontoise ou de Paris, avec des phrases et des cors de chasse, et qui se font nommer représentants pour ne rien représenter que leur intérêt. Et j'en ai assez, moi, Maurin, des électeurs qui se vendent dans l'idée d'obtenir du candidat (qui se fichera d'eux, une fois député) des places de facteur rural ou d'ouvriers dans l'arsenal de Toulon !

« Ça n'a ni fierté, ni cœur, – tous ces bougres-là, ces électeurs-là et les élus de cette tournure. Alors, voilà, comprenez l'affaire. On marchera si ça sent la justice. Et moi, regardez-moi bien, quand je marche, j'en vaux mille ! Demandez à qui vous voudrez ! Mais si c'est pour la farce comme toujours, bonsoir la compagnie, Maurin retourne à ses affaires. J'aime mieux les fouines des bois. »

M. Désorty ne souriait plus.

« Allez chercher votre ami Pastouré, je vous en prie, et faites-nous l'honneur de dîner avec nous. Jamais je ne songerai à vous imposer un candidat, Maurin, mais je crois que nous en aurons un bon, dans votre circonscription, aux élections prochaines. Vous examinerez ses titres, sa valeur, avec des gens du pays qui le connaissent, avec M. Désiré Cabissol, par exemple.

– Oh ! celui-là, dit Maurin, on le connaît depuis son enfance, dans le pays. S'il voulait !… Mais il ne veut pas.

– Et, poursuivit le préfet, si le candidat vous agrée, vous redoublerez d'efforts en sa faveur, en songeant qu'il est un peu mon parent, étant mon beau-frère, et qu'en remerciement de votre zèle pour lui vous trouverez toujours à la préfecture un préfet tout prêt à vous rendre justice en toute occasion.

– Comme ça, ça va », dit Maurin.

Et il ajouta :

« Je la connais, votre préfecture ; c'est peut-être la meilleure de France, vu qu'il y a des bécasses dans le jardin tout l'hiver. On peut les tuer sans sortir du château.

– Eh bien, à table, Maurin !… Allez chercher votre ami Pastouré. »


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