general data protection regulation Ce site Web utilise des cookies
Pour assurer une meilleure expérience à ses utilisateurs, réaliser des statistiques de visites, offrir des fonctionnalités relatives aux médias sociaux, proposer des publicités ciblées.


Version pour personnes mal-voyantes ou non-voyantes
application sur Googleplay
Menu

Illustration: Contes ( suite) - Octave Mirbeau

Contes ( suite)


Enregistrement : Audiocite.net

Lu par Alain Bernard
Livre audio de 22min
Fichier mp3 de 42 Mo

505 - Téléchargements - Dernier décompte le 19.09.19




Télécharger
(clic droit "enregistrer sous")
Lien Torrent
Peer to peer
Signaler
une erreur
Commentaires
 



Photo: lepetitherboriste.net

Musique : Gnossienne n°3 d_Eric Satie licence Musopen


Les marchandes du temple On a vu comment on empoisonnait les pauvres diables dans les administrations hospitalières de lÂ'État. On verra, par les lettres ci-dessous, dont je certifie la véracité, que dans les maisons privées, les malades riches nÂ'ont, comme soins et traitements, rien à envier aux pauvres, et que cÂ'est par la sans-pitié universelle, et par lÂ'universel désir de lucre, que riches ou pauvres, laïcs ou religieux, atteignent vraiment à cet idéal de notre société moderne : lÂ'égalité. Menton, 1er mars 1895. Ma chère amie, Je nÂ'ai éprouvé aucun soulagement de mon séjour dans le Midi. Mes souffrances augmentent et deviennent intolérables ; mes forces sÂ'épuisent de plus en plus, et la fièvre me dévore. Depuis deux semaines, je nÂ'ai pas quitté le lit. Le docteur, à qui jÂ'avais télégraphié de venir en hâte, est enfin arrivé, hier soir. Ce matin, après un examen attentif et minutieux, il me confie quÂ'une nouvelle opération est nécessaire. Hélas ! je crois que je pourrai la supporter. Il est convenu que je vais rentrer à Paris, et lÂ'on prépare tout ce quÂ'il faut à ce voyage. Pour des raisons de commodités, auxquelles je me suis rendue, lÂ'opération aura lieu chez les SÂœurs de Notre-Dame de la Croix... CÂ'est, paraît-il, une sorte dÂ'hôpital, très bien pourvu, où le docteur fait transporter ses meilleures malades. Vous y serez admirablement choyée, mÂ'a-t-il dit. Ces excellentes sÂœurs sÂ'entendent fort bien à ces soins délicats. Et puis, elles ont mes habitudes, ce qui est une garantie. Je vais donc partir, jÂ'ignore encore le jour. Mais je tÂ'écrirai, car je serais si heureuse et, il me semble, si consolée de tÂ'embrasser. Ta meilleure amie, Germaine K... Paris, 14 mars 1895. Ma chère amie, Pardonne-moi de ne tÂ'avoir pas mandé mon retour à Paris. Je nÂ'ai pas eu le courage de tÂ'écrire. JÂ'ai pensé aussi que, souffrante comme tu lÂ'es, il eût été bien mal à moi de tÂ'obliger à une sortie, dangereuse peut-être, car, je te connais, tu serais accourue tout de suite. Et cÂ'est ce que je ne voulais pas. LÂ'habitude que jÂ'ai de toujours souffrir mÂ'a guérie un peu de cet égoïsme quÂ'ont les malades. Enfin, le voyage sÂ'est passé aussi bien que possible, pour le triste état où je suis. Tout avait été disposé, par le docteur, pour que je nÂ'en ressentisse pas trop la fatigue. Et je suis, depuis trois jours, chez les sÂœurs de Notre-Dame de la Croix. Mais je ne peux pas rester plus longtemps dans cette abominable prison où je sens que je mourrais. Demain, je serai chez moi, et si tu savais avec quelle impatience je compte les heures qui me séparent de cette délivrance. JÂ'y serais déjà, ma chérie, sÂ'il nÂ'avait pas fallu quÂ'on préparât lÂ'hôtel pour que jÂ'y puisse rentrer et subir lÂ'opération. Et ce mÂ'est presque une douceur de penser que si je dois mourir, au moins, je mourrai chez moi, parmi les choses que je connais et qui mÂ'ont aimée. Ah ! ma chère chérie, ce que jÂ'ai enduré, chez ces atroces sÂœurs, jamais tu ne pourras te lÂ'imaginer, il faut pourtant que je te le raconte : il me semble que ce sera un soulagement pour moi. Je suis arrivée, jeudi, à la Communauté, à quatre heures du soir. CÂ'est une vaste maison, très ancienne, dÂ'aspect triste, abandonnée et sale. Dès la porte ouverte, jÂ'éprouvai comme un grand froid au cÂœur, et, sur le seuil, jÂ'eus un instinctif mouvement de recueil, un affreux frisson de terreur, comme le condamné à mort devant la silhouette soudaine de lÂ'échafaud. Aidée de ma femme de chambre et de deux sÂœurs maladroites, venues à ma rencontre, jÂ'eus beaucoup de difficultés à gagner la chambre qui mÂ'était destiné. Il me fallut traverser de noirs couloirs, bordés de portes mal fermées, par où sÂ'échappaient des gémissements et des plaintes, les plaintes de pauvres femmes qui, comme moi, attendaient le couteau. LÂ'odeur qui emplissait ces couloirs, odeur combiné dÂ'éther et de cuisines rances, dÂ'acide phénique et dÂ'encens, hôpital, gargote et chapelle, me souleva le cÂœur, et je crus, plusieurs fois, que jÂ'allais défaillir. Enfin, je pénétrai dans ma chambre. Elle était petite, mais propre, et donnait sur un jardin si humide, que la mousse couvrait, dÂ'un épais tapis, les troncs et les branches des arbres. Je mÂ'écroulai de fatigue, dans un fauteuil, en exprimant le désir de me coucher. LÂ'une des sÂœurs me dit alors que la règle de la maison était que les malades apportassent leur linge, quÂ'il nÂ'y avait pas de draps dans le lit, et quÂ'il fallait en référer à la mère supérieure. Celle-ci, dÂ'ailleurs prévenue de mon arrivée, entra dans la chambre sur ces entrefaites. CÂ'était une grande femme sèche, à profil coupant. Un sourire mielleux et faux rendait encore plus implacable lÂ'expression dÂ'implacabilité inscrite à sa face dÂ'oiseau de proie. Elle mÂ'accueillit par ces mots : - Le docteur ne vous a donc pas, ma chère enfant, mise au courant des conditions et règlements de la communauté ? - Nullement, ma sÂœur ! répondis-je. - Eh bien ! voici : il est dÂ'usage que les pensionnaires nous remettent le jour de leur entrée ici, quinze jours dÂ'avance à 21 francs par jour, ci : 315 francs. Dans cette somme ne sont pas compris, naturellement, le linge, le bois, la lumière, ni aucune des fournitures et soins spéciaux que pourraient désirer nos pensionnaires. DÂ'ailleurs, ma chère enfant, je vous ai apporté votre note. Et la mère supérieure, de dessous les plis de sa guimpe où pendait la croix de cuivre, la croix de rédemption, de charité et dÂ'amour, retira un papier soigneusement plié, et me le tendit, avec de mielleux sourires. Non, jamais apothicaire de comédie, ou maître dÂ'hôtel de ville dÂ'eaux, nÂ'osa établir une telle note, dont chaque article constituait un vol flagrant. Le bois de cheminée y figurait à raison de 5 francs par jour, la lumière de 3 francs, le linge dÂ'une seule nuit y était compté 6 francs. Enfin, ce détail lugubre : pour nettoyer et laver la salle dÂ'opération... 30 francs. Et tout cela, payable dÂ'avance, et pour une durée de quinze jours. - Mais, ma sÂœur, dis-je stupéfaite de cette honteuse exploitation de la souffrance... il nÂ'est pas prouvé que je doive reste ici quinze jours... Et je ne trouverais pas juste de payer une pension que je nÂ'aurais pas prise, et toutes ces choses dont je nÂ'aurais pas joui. - CÂ'est la règle, ma chère enfant ! affirma la sÂœur avec un air de se détacher des biens de ce monde... Cela est, dès à présent, acquis à la communauté. - Mais enfin, insistai-je... il nÂ'est pas sûr, non plus, que je me résigne à subir une nouvelle opération... - Et vous auriez grand tort, ma chère enfant, interrompit la sÂœur... car Dieu et la sainte Vierge bénissent toutes les opérations qui se font ici... Mais, dans ce cas, les trente francs vous seraient rendus à la sortie de notre maison... Une discussion me fatiguait. JÂ'ordonnai à ma femme de chambre de payer. Et, tandis que la mère supérieure comptait lÂ'or de ses doigts avides et crochus, une religieuse entrouvrit la porte et dit dÂ'une voix basse et rapide : - Ma mère, il faudrait le bon Dieu pour le 14, qui a été opéré ce matin et qui agonise. - CÂ'est bien ! Prévenez le chapelain ! commanda la mère supérieure qui, durant ce court colloque, nÂ'avait pas levé les yeux des pièces dÂ'or quÂ'elle achevait de compter, âprement, dans sa main. Je pus enfin, ayant payé la note, obtenir que lÂ'on apportât des draps et que lÂ'on fit mon lit. Une fois couchée, je demandai un peu de bouillon, car je me sentais fatigué outre mesure, et jÂ'étais prête à défaillir. La sÂœur mÂ'expliqua quÂ'il nÂ'était point lÂ'heure de manger, et quÂ'il nÂ'y avait rien de préparé. - Il faut attendre lÂ'heure, ma chère enfant. On mange le matin à onze heures, le soir à sept heures... CÂ'est la règle... Je crois que vous ferez mieux de vous reposer... Vous nÂ'en dînerez que de meilleur appétit... Comme elle se disposait à quitter la chambre, je la priai de vouloir bien mÂ'envoyer un interne, ayant besoin dÂ'être pansée. - Un interne ! sÂ'exclama la sÂœur, scandalisé... Un interne !... Mais il nÂ'y a pas dÂ'interne ici ; il ne vient jamais dÂ'homme ici !... Si vous désirez le confesseur... - Je nÂ'ai nul besoin du confesseur ! gémis-je, tandis que des larmes me venaient aux yeux... Hélas ! ma sÂœur, voici treize mois que je suis malade, et je vous assure que je nÂ'ai guère eu le goût de commettre des péchés... Ce que je voudrais, cÂ'est être soigné, et que lÂ'on ne me laissât pas mourir ici comme une bête. JÂ'éclatai en sanglots. La sÂœur dit, pour me consoler : - Rassurez-vous, ma chère enfant... Vous ne pourriez avoir de meilleurs soins nulle part... Et priez Dieu afin quÂ'il vous protège. Et voulant se faire câline et tendre, elle effleura mon front de sa main sèche, et elle me dit encore : - DÂ'ailleurs, cela ne sera rien, allez !... Là-dessus, elle me quitta, suivie des deux autres sÂœurs, et je restai seule, avec ma femme de chambre qui sÂ'écria, en joignant les mains : - Ah ! bien, merci !... Madame est tout de même dans une drôle de baraque !... JÂ'essayai de dormir un peu, et ne le pus. À peine commençais-je à mÂ'assoupir quÂ'aussitôt jÂ'étais réveillée, brusquement et douloureusement, par des bruits de cloches. Cela, multiplié par la fièvre, mÂ'arrivait de tous les côtés, par les fenêtres, par la porte, par le plafond, par le parquet. Les cloches ne discontinuaient pas de sonner. Elles sonnaient, grondantes ou plaintives, pour les prières, pour les agonisantes, pour les mortes. En même temps, des chambres voisines, par les minces cloisons, me venaient des gémissements, les uns étouffés, les autres aigus, des cris, des appels de voix déchirantes. On eût dit des chambres de tortures, et que des bourreaux y suppliciaient de pauvres victimes. LÂ'obsession en était telle que je croyais respirer réellement lÂ'horrible odeur des chairs grésillantes et des vapeurs de sang. Et, dans les couloirs, dont les planches du parquet craquaient, jÂ'entendais, sans cesse, dominant des chuchotements de voix, passer des pas lourds et cadencés, des pas pesants de gens qui portent des cercueils. Enfin, lÂ'heure du dîner sonna. Une sÂœur apporta sur un plateau mon repas et celui de la femme de chambre qui, selon la règle, devait manger près de moi. Je ne pus toucher à aucun de ces mets, atrocement cuisinés, qui me furent servis et qui se composaient dÂ'un potage aigre, dÂ'une moitié de pigeon froid et de purée de pommes de terre, sans assaisonnement et sans beurre. Le vin, que je fus obligée de recracher, mordait le palais, comme de lÂ'acide ; lÂ'eau, pleine dÂ'impureté, nÂ'avait pas été filtrée. Quant à ma femme de chambre, son dîner maigre se composait de choses innommées. Elle dut se contenter de pain et dÂ'un peu de chocolat que je lui donnai. Ah ! ma chérie, la nuit que je passai, lÂ'atroce, lente et mortelle nuit, où, pas une minute, ne cessa le bruit des cloches ; où, pas une minute, les gémissements des malades voisines ne me laissèrent un répit de sommeil. La journée du lendemain fut pareille. Vers deux heures, jÂ'eus une crise de nerfs... Je voulais mÂ'en aller de cette maison maudite... Céleste eut beaucoup de peine à mÂ'empêcher de me lever... Enfin, vers la nuit, le docteur, très affairé, vint me faire une visite. Je le mis au fait de ce qui se passait, et lui déclarai que je ne pouvais rester dans cette prison, où je nÂ'avais ni soins, ni nourriture, et où tout ne sÂ'acharnait quÂ'à me parler de la mort. - Ce sont des voleuses, des voleuses ! mÂ'écriai-je... QuÂ'elles gardent mon argent !... Mais je veux partir demain... Ou sinon, jÂ'aime mieux mourir tout de suite. Le docteur voyant quÂ'il nÂ'obtiendrait rien de moi, finit par agréer ma proposition. Je vais donc retourner chez moi, et cÂ'est chez moi que je subirai cette affreuse opération. Mais jÂ'ai grand-hâte que tout y soit prêt, car à chaque minute, dans cette maison dÂ'enfer, cÂ'est un peu de mes forces, un peu de ma vie, que je perds. Et jÂ'ai tant besoin de tout cela pour la cruelle épreuve ! Je viens dÂ'apprendre que ma voisine est morte. Tout à lÂ'heure, elle a poussé un grand cri qui mÂ'a fait frissonner. Son âme est partie dans ce cri. Ce matin, durant plus dÂ'une heure, jÂ'avais entendu le chapelain, récitant, dans la chambre, les prières des agonisants. Je ne sais ce quÂ'il fait encore dans la chambre, maintenant que la pauvre femme est morte. Il y a comme des heurts de meubles, des chuchotements de voix. On dresse sans doute le lit funèbre... Et, dans tout le couvent, les cloches sonnent, sonnent, sonnent... Je tÂ'embrasse, Germaine. Pour copie conforme : Octave Mirbeau. Au pied d'un hêtre (Souvenir du 18 novembre 1870) Il y a juste vingt-cinq ans aujourdÂ'hui ! Et cela me hante encore comme un mauvais rêve de la dernière nuit. Le sergent Millard sÂ'en revenait de relever des sentinelles et rentrait au camp. Il traversait une grande plaine, coupée çà et là par de petits carrés de bois. Le ciel était gris. Il bruinait. Le sol détrempé et boueux poissait aux chaussures. Pas une silhouette dans la plaine beauceronne, pas une silhouette dÂ'hommes ou dÂ'animaux ; au-dessus des fermes récemment abandonnées par les paysans, pas une fumée. Au loin apparaissait, légère et bleue comme une nuée, la cathédrale de Chartres. Depuis cinq jours que notre régiment de mobiles campait aux portes de Saint-Luperce, devant cette grande étendue silencieuse et morne, chacun, à tout instant, sÂ'attendait à voir sÂ'abattre, dans la plaine, les Prussiens. On les disait à Chartres. Et, plusieurs fois, le soir, nous avions cru entendre, non sans un frisson dans les mÂœlles, nous avions cru entendre, venant de Chartres, et portées jusquÂ'à nous par le vent, des musiques sauvages et des clameurs de massacre. La veille, en nous passant en revue, le colonel nous avait dit : - Mes enfants, ce sera sans doute pour demain... Ah ! ah !... jÂ'espère que vous allez mÂ'en descendre de cette vermine-là... de cette sale vermine-là... Pas de quartier, nom de Dieu ! et vive la France ! Le colonel était un peu hâbleur. Il aimait à jouer au vieux grognard. Mais ce nÂ'était pas un méchant homme. Il faisait même tout ce quÂ'il pouvait pour nous rendre tolérables nos fatigues et nos souffrances. Malgré la prédiction du colonel, la matinée du lendemain sÂ'était écoulée pareille aux autres. Rien nÂ'avait bougé dans la plaine. Pourtant, le colonel, impatient, sÂ'était porté à cinq cents mètres en avant du camp, avec ses clairons ; il avait fait exécuter une héroïque sonnerie de défi, dans la direction de Chartres. Mais rien nÂ'avait bougé dans la plaine. Il était revenu furieux, disant : - Des lâches !... Je vous dis que ce sont des lâches !... Mais patience !... À coups de pieds nous les reconduirons sous les murs de Paris ; à coups de pieds, mes enfants, mÂ'entendez bien... Bismarck en tête et Moltke en queue ! Nous allons rire, mes petits, nous allons rire. Et le reste du jour, les deux mains derrière le dos, mâchonnant des cigares et maugréant, il se promena dans le camp, parmi les hommes qui préparaient la soupe du soir. Ayant relevé ses sentinelles, le sergent Millard rentra vers cinq heures. Et ce fut dans le camp, une stupéfaction. Les hommes quittèrent les feux, devant lesquels, de place en place, ils sÂ'étaient groupés, attendant la soupe du soir. - QuÂ'est-ce quÂ'il y a ?... QuÂ'est-ce quÂ'il y a ? Il y avait de quoi, dÂ'ailleurs, être étonné. Le sergent tenait par la bride un cheval de Prussien, et sur la selle était ficelé un paquet de hardes sanglantes. Derrière, un homme portait, triomphalement, au bout de son fusil, un casque ; un autre, une cuirasse ; un troisième traînait un grand sabre de cavalerie ; un quatrième brandissait, en lÂ'air, une carabine. Le visage du sergent rayonnait. - QuÂ'est-ce que cÂ'est que ça ? demanda le colonel, qui, survenant brusquement, dissipa le groupe formé autour du sergent. Et il interrogea : - Où as-tu trouvé cela ?... Où as-tu trouvé cela, nom de Dieu ? Alors, le sergent Millard conta : - Mon colonel, voici lÂ'histoire... Je rentrais avec mes hommes... Je longeais un petit bois, quand, tout à coup, à lÂ'angle du bois, je me trouve nez à nez avec un grand diable de cavalier... Je fus saisi... il fut saisi... Je mÂ'arrêtai... il sÂ'arrêta... DÂ'abord, je ne pensai pas que ce pût être un Prussien. Pourtant, il avait un casque et un large manteau blanc qui recouvrait toute la nuque de son cheval... Et pendant que je lÂ'examinais, voilà le cavalier qui jette son casque par terre, dégrafe son manteau et le jette par terre, déboucle son sabre, et le jette par terre... Et voilà que lui-même descend de son cheval, et quÂ'il agite les bras, et quÂ'il sourit, et quÂ'il dit, en sÂ'avançant vers moi : « Toi, bon Français ; moi, bon Prussien !... Moi, aller avec bon Français ! » Il nÂ'y avait plus de doute, cÂ'était un Prussien !... Et je sentis naître en moi un grand orgueil... - Allons !... continue !... ordonna le colonel... arrive au fait... je nÂ'ai pas besoin dÂ'entendre tous ces ragots... - Jamais je nÂ'aurais cru quÂ'un Prussien pût avoir une aussi bonne figure, reprit le sergent dÂ'une voix moins assurée... Il était blond et rose comme un enfant ; il avait ses yeux très doux. « Empoignez-moi cette vermine-là ! » commandai-je à mes hommes. Le Prussien se laissa faire sans résistance. Au contraire, il semblait heureux et il répétait dans son jargon : « Moi, femme là-bas... moi, petits enfants là-bas !... moi plus guerre, plus guerre !... » - Oui, enfin, il se rendait ? demanda le colonel dont le visage était devenu tout grave et sévère... Continue. - Il se rendait, oui, mon colonel, répondit le sergent Millard. JÂ'étais très content dÂ'avoir pris un Prussien et, en même temps, très embêté... Je ne savais pas ce que je devais faire de cette vermine-là !... Je me dis : si je le ramène vivant, peut-être que le colonel ne sera pas content, puisquÂ'il nous a recommandé dÂ'en tuer autant quÂ'on pourrait. DÂ'un autre côté, cela me faisait deuil de passer par les armes un homme si doux et qui ne voulait pas nous faire du mal. Je demandai conseil à mes hommes : « Que feriez-vous à ma place ? » Les hommes hochèrent la tête. Ils ne savaient pas non plus. Alors, je me rappelai, mon colonel, que vous nous avez dit : « Pas de quartier. » Cela me décida. - Tu lÂ'as fusillé ? interrogea le colonel, dÂ'une voix tonnante. - Il y avait, auprès de là, poursuivit le sergent, un gros hêtre... Un gros hêtre qui débordait le talus du bois... JÂ'ordonnai dÂ'attacher avec des courroies ce Prussien, autour du hêtre, et moi-même, je lui enlevai sa cuirasse. Le Prussien pâlit : « Toi, bon Français, supplia-t-il... Moi plus guerre, moi femme là-bas... Moi petits enfants... Moi pas mourir ! » Je disposai les hommes à dix mètres de lÂ'arbre. Les fusils étaient chargés : « Toi, pas me tuer, gémissait le prisonnier... puisque moi, plus guerre, jamais, plus guerre. » Cela me fendait le cÂœur... JÂ'avais envie de pleurer, à lÂ'entendre jargonner de la sorte. Mais, ma foi !... Feu ! commandai-je... Il y eut un silence dÂ'angoisse. Le colonel était devenu livide et baissait la tête. - Nous avons pris son manteau et sa tunique, reprit le sergent, nous avons rapporté ses armes... et son cheval... Il est toujours là- bas, attaché au tronc du hêtre... Nous avons pris aussi sa montre que voilà... et son porte-monnaie qui était vide... Nous avons laissé, au pied du hêtre, des lettres quÂ'il avait dans un petit sac de cuir, avec des photographies... - Assez ! Tais-toi ! ordonna le colonel. Et sÂ'adressant aux hommes : - Empoignez le sergent, et conduisez-le au quartier général... JÂ'y serai dans une heure. Il commanda aussitôt une corvée de six hommes, à la tête de laquelle il se plaça, et il se rendit, dans la plaine, vers le petit bois où le soldat prussien avait été laissé mort, attaché au tronc du hêtre. Il fit creuser un trou au pied de lÂ'arbre, ensevelit le Prussien, et planta sur la fosse comblée une branche en forme de croix. Il faisait, je mÂ'en souviens, une nuit horrible, une nuit sans lune, dÂ'une humidité poisseuse et glaciale... Le soir même, le colonel avait constitué un conseil de guerre. Les délibérations ne furent pas longues. Le sergent fut condamné à mort. La sentence portait que lÂ'exécution devait avoir lieu le lendemain, au petit jour, au pied du hêtre... À partir de ce jour, durant la campagne, où notre régiment, dÂ'ailleurs, ne se trouva pas une seule fois en présence de lÂ'ennemi, le colonel ne parla plus de vermine, ni de vaches, ni de reconduire à coups de pied les Prussiens, sous les murs de Paris. Ce nÂ'est que plus tard, rentré dans la vie civile, et redevenu conducteur des ponts et chaussées, - ce quÂ'il était avant la guerre -, que, lÂ'impression de ce drame sÂ'étant peu à peu effacée, il aimait à raconter le soir, au café, ses prouesses, et le grand combat de Saint-Luperce, où ses mobiles avaient tué, à coups de baïonnettes, tant de Prussiens, près dÂ'un petit bois... On pouvait aller voir, nom de Dieu !... Il y avait au pied dÂ'un certain hêtre, entre autres, une grande fosse, pleine de cadavres... Ah ! mais ! Le tronc On parlait, lÂ'autre soir, des médecins militaires, qui sont fort à la mode, en ce moment, et chacun racontait sa petite histoire. Naturellement, elle était épouvantable, et jamais, je crois bien, je nÂ'avais entendu, en une seule fois, tant dÂ'horreurs. Comme on dit vulgairement, le cÂœur finissait par me tourner. Je dois confesser que cela se passait à un banquet de jardiniers, lesquels, par nature, sont enclins à lÂ'enthousiasme et même à lÂ'exagération. Je ne vous expliquerai pas les raisons de ce phénomène psychologique, car elles me mèneraient trop loin. Léon Bloy nÂ'a-t-il pas parlé quelque part de « lÂ'âme compliquée des horticulteurs » ? - Oui, Messieurs, jÂ'ai vu cela, moi... affirmait un grand diable de pépiniériste... JÂ'ai vu un chirurgien, le soir, dans une charrette de meunier, amputer un blessé avec un sabre de dragon... car il avait égaré sa trousse, Dieu sait où !... - Pourquoi ne lui as-tu pas prêté ton greffoir ? dit quelquÂ'un. LÂ'on sÂ'esclaffa de rire. Car si les horticulteurs ont lÂ'âme compliquée, ils ont, en revanche, le rire facile et bruyant. Lorsque la gaieté suscitée par cette plaisanterie professionnelle fut un peu calmée : - Eh bien ! moi, jÂ'ai vu plus fort que ça !... déclara un semeur de bégonias qui, jusquÂ'à ce moment, était resté silencieux, à mâchonner un cigare éteint entre les crocs jaunis de sa mâchoire. CÂ'était un petit bonhomme, de peau glabre et ridée, de front obstiné, de cheveux rudes, et dont les gros doigts boudinés ne semblaient pas faits pour manier les graines légères et mystérieuses, et pour jouer avec les pistils des fleurs. Il y eut, tout à coup, un silence religieux. Le petit bonhomme était une des lumières de lÂ'horticulture française, et on lÂ'admirait beaucoup pour ce que, à force de semis judicieux et de sélections raisonnées, il avait su ajouter à la naturelle laideur du bégonia, une laideur artificielle et composite que tous ceux qui étaient là sentaient ne pouvoir être surpassée désormais. Tous sentaient aussi que le récit quÂ'il allait faire devait dépasser les autres en horreur, car le petit bonhomme ne parlait jamais en vain, et lorsquÂ'il nÂ'avait rien à dire qui fût plus fort que ce que lÂ'on avait déjà dit, il se taisait, songeant sans doute à de plus effarantes hybridations. - Oui, jÂ'ai vu plus fort que ça !... répéta-t-il... JÂ'ai vu, moi qui vous parle... mais commençons par le commencement... Quelques-uns, parmi les horticulteurs, se levèrent de table et vinrent se grouper, respectueusement, derrière le narrateur, qui parla ainsi : - CÂ'était pendant la guerre de 70... JÂ'étais, à ce moment, horticulteur à Vendôme... et je nÂ'avais pas encore obtenu mon fameux bégonia : le Deuil de M. Thiers... pour une bonne raison dÂ'ailleurs, cÂ'est que M. Thiers nÂ'était pas mort. LÂ'un des jardiniers groupés derrière le vieux semeur, dont les gestes, je dois le dire, nÂ'étaient nullement augustes, interrompit : - Oui, ce fut un rude gain que le Deuil de M. Thiers... ÇÂ'a été le point de départ de toute une rude série... Et, sans lui, nous nÂ'aurions pas eu le Triomphe du Président Faure, qui, dame !... Et il acheva sa pensée dans un geste ample et circulaire. Cet hommage rendu à lÂ'habileté du vieux - dirai-je : bégoniacole -, celui-ci reprit : - Mon établissement était situé, à deux cents mètres en dehors de la ville, sur la route de Lorges... Ah ! quelle époque ! seigneur mon Dieu !... Des soldats, des soldats, des soldats ! Durant plus de deux mois, ils ne cessèrent de passer sur la route... Et comme ils nÂ'avaient rien à manger, ils se répandaient dans la campagne, dans les jardins, dans les maisons, demandant quelquefois... prenant souvent... car il faut bien vivre, après tout, quoique soldat !... Allez donc faire des semis dans ces conditions-là !... Tenez, moi qui vous parle, eh bien, des francs-tireurs, qui parlaient espagnol, envahirent un soir mon établissement et me prirent mes bulbes de bégonias quÂ'ils firent cuire, dans une marmite, sur la route, avec du biscuit... Ah ! quelle époque !... quelle époque pour les semis, seigneur Jésus ! Un jour, par des fuyards, on apprit quÂ'on se battait à Lorges, à Marchenoir, à Beaugency, partout, quoi !... Ça nÂ'avait pas lÂ'air dÂ'aller très bien... car les fuyards, chaque jour, devenaient plus nombreux... Et puis, on voyait passer, chassés à coups de sabre, des bandes de bÂœufs, des troupeaux de moutons... et les voitures de lÂ'intendance ne cessaient de se replier vers Le Mans... Enfin, on entendait le canon qui se rapprochait... La situation était vraiment affreuse, car il nÂ'y avait plus de vivres dans Vendôme : on nÂ'eût pas trouvé, à cette époque, le moindre bout de saucisson chez les charcutiers... Quant à mes provisions, elles étaient épuisées, et jÂ'entamai mon dernier pot de rillettes... Naturellement, mes serres étaient éteintes, et je nÂ'avais même plus de quoi renouveler le réchaud de mes châssis... Allez donc faire des semis dans ces conditions-là... - Pour sûr ! approuva un horticulteur... CÂ'est comme moi, avec mes glaïeuls. Les Prussiens me les boulottèrent... plus de trois cents variétés, avec noms, avec quoi ils firent la soupe ! Ah ! vrai !... - Sans doute... sentencia un chrysanthémiste... Mais quÂ'est-ce que vous voulez ?... La guerre cÂ'est la guerre... Le semeur de bégonias poursuivit : - Un matin, on sonna à la grille de mon établissement. Une charrette était arrêtée devant, une pauvre charrette, réquisitionnée, toute disloquée, et recouverte dÂ'une bâche en loques. Un vieux cheval étique, que conduisait un soldat plus étique encore que le cheval, y était attelé. JÂ'allai ouvrir. Je demandai au soldat ce quÂ'il y avait pour son service. Il me répondit : « Je vous amène un blessé... CÂ'est un gars qui prétend vous connaître, et qui dit quÂ'il a été employé chez vous. » - « Comment sÂ'appelle-t-il ? » - « Il sÂ'appelle Delard, Joseph Delard... Mais il nÂ'en a plus guère, de lard, le pauvre diable ! », dit le soldat en hochant la tête. Je fis entrer la charrette dans la cour, devant la porte de la maison, et, ayant appelé ma femme, ma fille, je mÂ'apprêtai, aidé par le soldat, à descendre le blessé qui, couché dans la charrette sur un mince lit de paille et enveloppé de couvertures, geignait : « Ah ! patron, patron, patron ! » Mais quelle ne fut pas ma stupéfaction, lorsque je lÂ'eus découvert, pour le manier plus commodément : « - Tes bras, quÂ'est-ce que tu as fait de tes bras ? » criai-je. - « On me les as coupés ? » répondit Delard. - « Mais tes jambes ?... Où sont tes jambes ?... » - « On me les a coupées aussi », gémit le pauvre diable. Je crus dÂ'abord que cÂ'était une blague... Mais il me fallut bien me rendre à lÂ'évidence... Delard nÂ'avait plus ni bras, ni jambes ; cÂ'était un tronc, un tronc vivant et geignant, que je ne savais plus par quel bout prendre... Le saisissement que jÂ'éprouvai, devant ce corps, si horriblement mutilé, fut tel que je mÂ'évanouis comme une bête, à côté de Delard, dans la lugubre charrette... Dieu sait, pourtant, si je suis tendre !... Eh ! bien, mes amis, Delard a vécu quatre jours, chez moi, dans cet état !... Ce qui lÂ'embêtait le plus, cÂ'est quÂ'il ne pouvait plus faire de gestes... Et cependant, il parlait de ses bras et de ses jambes comme sÂ'il les eût eu encore attachés à son corps... Quelquefois, il me désignait quelque chose avec son bras absent, et il me disait : « Là... là... patron ! » Enfin, savez-vous quel a été son dernier mot ? « Comment ferai-je, maintenant, pour arroser les semis ? » Puis la fièvre lÂ'a pris... et il est mort, dans une horrible agonie... À trois, nous avions peine à maintenir ce pauvre corps sans bras et sans jambes, et qui se tortillait et bondissait sur le lit, comme un gros vers... JÂ'ai donné son nom à un bégonia, une espèce de monstre que jÂ'ai obtenu, il y a trois ans, et qui nÂ'a que trois pétales... vous comprenez... JÂ'ai appelé ce bégonia : le Triomphe du mutilé Delard... Seulement, voilà, il ne se reproduit pas par le semis... CÂ'est embêtant ! Je regardai attentivement le vieux semeur de bégonias, quand il eut terminé son récit ; et si compliquée est lÂ'âme des horticulteurs, que je ne pus pas savoir sÂ'il se moquait de nous, ou si, réellement, lÂ'aventure était arrivée. Je fus dÂ'ailleurs vite arraché à mon observation, par un rosiériste barbu et ventripotent qui se concilia lÂ'attention universelle, en disant : - Eh bien ! moi, jÂ'ai vu plus fort que ça encore... JÂ'ai vu... Pantomime départementale CÂ'est dans un journal de lÂ'Eure, qui me fut communiqué par mon ami monsieur Alphonse Allais, avec toutes les garanties légales de la plus incontestable authenticité, que je trouve les détails de la sombre et funambulesque histoire quÂ'on lira plus loin. Elle se passe à Bernay, mais elle pourrait se passer à Paris, sur un théâtre dÂ'art, en pantomine réglée par monsieur Paul Margueritte qui, avant dÂ'être le romancier célèbre que nous admirons, excella dans ce genre dramatique délicieux et, malheureusement, presque délaissé aujourdÂ'hui. Par un joli petit froid sec de février 1896, le voyageur attardé, vers trois heures de relevée, rue Thiers, devant la boutique du sieur Bunel, boulanger, eût pu voir le curieux spectacle suivant. Un homme, si tant est quÂ'on puisse se servir de cette noble expression pour décrire un individu de cette espèce, contemplait du trottoir, à travers les glaces embuées de vapeur de lÂ'affriolante devanture, les bonnes miches chaudes et les flûtes dorées qui sÂ'entassaient sur des tables de marbre, et remplissaient des corbeilles dÂ'osier, finement tressées par quelque vannier berniais. Le voyageur attardé, pourvu quÂ'il ne fût pas un observateur superficiel, eût, sans nul doute, remarqué que cet individu - maintenons-lui cette qualification méprisante - présentait tous les caractères de la déchéance sociale la plus avancée et de la plus sordide misère : blouse sale et déchirée en maint endroit, pantalon en loques retenu aux mollets et aux chevilles par une triple ligature de ficelle, casquette déteinte et couleur de purin, barbe dÂ'au moins huit jours. Quant aux chaussures, cÂ'étaient de vieilles, trouées et boueuses, pantoufles de feutre, « où la putridité des pieds nus se calfeutre ». En outre, il portait sur le dos un minable sac de toile par quoi sÂ'accusaient les irrécusables indices dÂ'une mendicité aussi invétérée que professionnelle, et dÂ'ailleurs malheureuse, car le sac était vide. Après avoir longtemps regardé, comme dit le poète, le bon pain cuire, lÂ'individu se décida à entrer, dÂ'un pas chancelant - était-ce dÂ'avoir trop faim ? était-ce dÂ'avoir trop bu ? -, dans la boutique, au moment précis et providentiel où, débouchant dÂ'une rue transversale, un gendarme venait plaquer son symbolique bicorne sur les glaces de la devanture, à la place exacte où sÂ'était arrêté le vagabond. Le journal de lÂ'Eure ne nous donne aucun renseignement plastique sur ledit gendarme, mais nos lecteurs pourront suppléer à ce manque dÂ'information par des évocations traditionnelles et des iconographies variées qui sont dans toutes les mains. Il nÂ'y avait dans la boutique, à cette heure, quÂ'une petite bonne : coiffe tuyautée ornant le chignon blond et ailant la nuque de deux brides envolées, tablier blanc, robe noire collante, physionomie accorte et charitable. La petite bonne donna à lÂ'individu un morceau de pain et, avec des bénédictions sur les lèvres - où les bénédictions vont-elles se nicher ? -, sortit de la boutique de son pas mal assuré, et humant la bonne odeur des belles miches chaudes et des flûtes dorées. Cela nÂ'avait pas duré plus de temps quÂ'il nÂ'en faut à une dévote de province pour déshonorer ses voisines et brouiller à mort les familles de sa connaissance. Mais le gendarme intercepta sur le seuil lÂ'individu, et lui mettant la main au collet - si lÂ'on peut dire - de sa blouse guenilleuse : - Où as-tu volé ce pain ? tutoya-t-il en accompagnant cette interrogation dÂ'un regard dÂ'ordonnance. - Je ne lÂ'ai pas volé ! répondit lÂ'individu. - Alors, si tu ne lÂ'as pas volé, cÂ'est quÂ'on te lÂ'a donné ? - Probable ! - Et si on te lÂ'a donné, cÂ'est que tu lÂ'as demandé ? - Dame ! - Alors, je constate que tu es en état de mendicité. Et le journal qui nous transmet ce dialogue, ajoute textuellement : « La mendicité fut dÂ'autant plus facile à constater que le mendiant était ivre ! » Étrange déduction ! - QuÂ'as-tu à dire ? fit le gendarme. Mais lÂ'individu avait sans doute épuisé ce quÂ'il avait à dire. Il ne répondit pas. - Au poste, alors ! commanda le gendarme. Tu tÂ'expliqueras là-bas... LÂ'individu refusa de bouger et, comme le brave gendarme lÂ'entraînait pour lÂ'obliger à marcher, le mendiant se laissa tomber à terre et opposa une résistance molle à tous les efforts que, soufflant, le gendarme tenta pour relever son prisonnier. Quelques curieux sÂ'étaient amassés et contemplaient, dÂ'un Âœil goguenard, la lutte héroïque du gendarme contre ce paquet de chiffons insaisissable et fugace quÂ'était devenu le loqueteux, allongé sur le trottoir avec lequel il faisait corps comme le fer avec lÂ'aimant. Un second gendarme, survenu providentiellement, sÂ'empressa de prêter main-forte à son camarade. Avec beaucoup de difficultés, ils parvinrent à remettre debout le mendiant qui, soutenu, étayé de chaque côté par un représentant de lÂ'autorité, fut bien forcé de faire quelques pas, quoique ses genoux ployassent et que ses pieds sÂ'obstinassent à ne pas prendre contact avec le sol. La foule, grossie à chaque minute, riait, sÂ'amusait, et refusait dÂ'aider les gendarmes, dont le visage rouge et les membres en sueur disaient la fatigue et la honte de la défaite. Arrivé devant la boutique du libraire, le misérable sÂ'arc-bouta contre une borne, se dégagea brusquement de la double étreinte des gendarmes et, pour la seconde fois, il se laissa tomber à terre, entraînant, dans sa chute, un des gendarmes qui roula du trottoir dans le ruisseau, les bottes en lÂ'air. Pour le coup, il fut impossible de relever le prisonnier qui semblait incrusté, cimenté dans le trottoir comme une pierre de taille. - Mais quÂ'est-ce quÂ'il a, cet animal ? se désespéraient les braves gendarmes. Il a donc le diable dans le corps ?... Il est enchanté ? Vainement ils essayèrent de le retourner, vainement ils tentèrent de le faire rouler sur le trottoir. Une force invincible lÂ'attachait au sol. Leurs bras, leurs mains, leurs reins, leurs jarrets sÂ'épuisèrent contre cet inébranlable chiffe... La foule, de plus en plus, applaudissait, riait à se tordre... Évidemment, elle était du parti du mendiant, ce qui enrageait davantage les deux gendarmes qui, au sentiment de leur double impuissance, voyaient sÂ'ajouter la honte du ridicule et la perte du prestige de leur uniforme. Trois soldats qui passaient furent requis au nom de la loi, afin que force restât à lÂ'autorité. Alors, tous les cinq, les deux gendarmes et les trois soldats, durant plus dÂ'un quart dÂ'heure, sÂ'escrimèrent, de leurs dix bras, contre lÂ'homme à terre, et parvinrent enfin à le remettre debout. Ayant pris des précautions stratégiques, et sÂ'étant distribué, chacun, une portion de lÂ'individu, ils purent lÂ'emmener au poste. DÂ'ailleurs, le mendiant se laissait faire. Il marchait de bonne grâce, maintenant arrêté dans sa marche par les dix bras qui le maintenaient et lÂ'empêchaient de donner à ses mouvements une allure libre et soumise. Le cortège arriva, ainsi, au poste, suivi par toute la ville en joie. Il nÂ'y a encore quÂ'en province où lÂ'on sait sÂ'amuser. Maroquinerie « Plus on frappera les coupables ou innocents, plus on se fera aimer. » Général Archinard, Gazette européenne. « Le sabre et la matraque valent mieux que tous les traités du monde. » Idem (Ibidem). « ... En tuant sans pitié un grand nombre. » Idem (ibidem). Ayant lu les déclarations que M. le général Archinard voulut bien, tout récemment, confier à la Gazette européenne, sur le meilleur mode de colonisation, et les ayant trouvées curieuses en soi, je me rendis chez ce brave soldat, dans le but patriotique de lÂ'interviewer. Ce nÂ'est point chose facile de pénétrer jusquÂ'à cet illustre conquérant, et je dus parlementer longtemps. Par bonheur, je mÂ'étais « en haut lieu » prémuni de lettres et de références devant lesquelles il nÂ'y avait, même pour un héros de sa trempe, quÂ'à sÂ'incliner. Le général nÂ'opposa donc, pour la forme, quÂ'une résistance dÂ'ailleurs assez molle, et il finit par me recevoir... Dieu sait si le cÂœur me battait fort, lorsque je fus introduit près de lui. Je dois dire quÂ'il mÂ'accueillit avec cette brusquerie charmante que, chez messieurs les militaires, on peut appeler de la cordialité. Cordialité joviale et ronde et plaisant à lÂ'esprit dÂ'un Français qui a lu M. Georges dÂ'Esparbès [Georges dÂ'Esparbès (1864-1944), dessinateur, journaliste et romancier, spécialiste de récits militaires. Collaborateur au Journal.]. Vêtu dÂ'un burnous rouge, il était assis sur une peau de tigre et fumait, à la mode arabe, un énorme narghileh. Sur son invitation, brève comme un commandement, que jÂ'eusse... une, deusse !... une, deusse !... à mÂ'asseoir, sur une peau de simple mouton, en face de lui, je ne pus me défendre, en obtempérant à ses ordres, de ressentir une vive émotion ; et, à part moi, je tirai, de la différence hiérarchique de ces fourrures, des philosophies grandioses, non moins que de peu consolantes analogies. - Pékin ?... Militaire ?... Quoi ?... QuÂ'est-ce que vous êtes ?... Telles furent les interrogations rapides et successives dont mÂ'assaillit le général. - Territorial ! répondis-je, conciliant. Un « peuh ! » peut-être un « pouah ! » sortit de ses lèvres, dans un gargouillement de mépris, et jÂ'aurais, certes, du seul fait de mon aveu centre-gauche et amphibologique, passé un mauvais quart dÂ'heure, comme on dit, si une espèce de négrillon, bizarrement costumé, nÂ'était entré, à ce moment, portant un plateau, sur lequel il y avait de nombreuses bouteilles et des verres... CÂ'était lÂ'heure tranquille où les héros vont boire. Je me réjouis dÂ'arriver à cette heure providentielle de lÂ'absinthe. - Gomme ?... Curaçao ?... Quoi ?... me demanda abréviativement le glorieux soldat. - Pure, général... Et je vis, au sourire approbateur par quoi fut accueillie cette martiale déclaration, que je venais de me conquérir la bienveillance et, peut-être, lÂ'estime du grand Civilisateur soudanais. Tandis que le général préparait, selon des rites méticuleux, les boissons apéritives, jÂ'examinai la pièce, autour de moi. Elle était très sombre. Des étoffes orientales ornaient les fenêtres et les portes dÂ'une décoration un peu surannée, un peu trop rue du Caire, à mon goût du moins. Aux murs, des armes, en panoplie, des armes terribles et compliquées, reluisaient. Sur la cheminée, entre deux vases où sÂ'érigeaient, en guise de fleurs, des chevelures scalpées, la tête dÂ'un jaguar empaillé mordait de ses crocs féroces une boule en verre au centre de laquelle le cadran dÂ'une toute petite montre faisait les heures captives, transparentes et grossissantes. Mais ce qui attirait le plus mon attention, cÂ'étaient les murs eux-mêmes. Sur toute leur surface, ils étaient tendus de cuir, dÂ'un cuir particulier, de grain très fin, de matière très lisse et dont le noir, verdâtre ici, et là mordoré, mÂ'impressionna, je ne sais pourquoi, et me causa un inexprimable malaise. De ce cuir, une étrange odeur sÂ'exhalait, violente et fade à la fois, et que je ne parvenais pas à définir. Une odeur sui generis, comme disent les chimistes. - Ah ! ah ! vous regardez mon cuir ?... fit le général Archinard dont la physionomie sÂ'épanouit, soudain, tandis que ses narines dilatées humaient, avec une visible jouissance, le double parfum qui sÂ'évaporait de ce cuir et de cette absinthe, sans se mélanger. - Oui, général... - Vous épate, ce cuir, hein ? - Il est vrai, général... - Eh bien, cÂ'est de la peau de nègre, mon garçon. - De la... - ... peau de nègre... Parfaitement... Riche idée, hein ? Je sentis que je pâlissais. Mon estomac, soulevé par un brusque dégoût, se révolta presque jusquÂ'à la nausée. Mais je dissimulai de mon mieux cette faiblesse passagère. DÂ'ailleurs, une gorgée dÂ'absinthe rétablit vite lÂ'équilibre de mes organes. - Riche idée, en effet... approuvai-je. Le général Archinard professa : - Employés de cette façon, les nègres ne seront plus de la matière inerte, et nos colonies serviront du moins à quelque chose... Je me tue à le dire... Regardez ça, jeune homme, tâtez-moi ça... Ça fait de la maroquinerie de premier choix... Hein ?... ils peuvent se fouiller, maintenant, à Cordoue, avec leur cuir... Nous quittâmes nos fourrures et nous fîmes le tour de la pièce, en examinant minutieusement les bandes de cuir exactement jointes dont les murs étaient recouverts. À chaque minute, le général répétait : - Riche idée, hein ?... Tâtez-moi ça... Joli... solide... inusable... imperméable... Une vraie mine pour le budget, quoi ! Et moi, affectant de vouloir mÂ'instruire sur les avantages de cette corroierie nouvelle, je lui posai des questions techniques : - Combien faut-il de peaux de nègres, général, pour tendre une pièce comme celle-là ? - Cent neuf, à peu près, lÂ'une dans lÂ'autre... la population dÂ'un petit hameau. Mais tout nÂ'est pas utilisé, pensez bien... Il y a, dans ces peaux, principalement dans les peaux de femme, des parties plus fines, plus souples, avec quoi lÂ'on peut fabriquer de la maroquinerie dÂ'art... des bibelots de luxe... des porte-monnaie par exemple... des valises et des nécessaires de voyage... et même des gants... des gants pour deuil... Ha ! ha ! ha ! Je crus devoir rire, moi aussi, bien que ma gorge serrée protestât contre ce genre de gaieté anthropophagique et coloniale. Après une inspection détaillée, nous reprîmes position sur nos fourrures respectives, et le général, sollicité par moi à des déclarations plus précises, parla ainsi : - Quoique je nÂ'aime guère les journaux, dÂ'abord, et ensuite les journalistes, je ne suis pas fâché que vous soyez venu... parce que vous allez donner à mon système de colonisation un retentissement considérable... Voici, en deux mots, la chose... Moi, vous savez, je ne fais pas de phrases, ni de circonlocutions... Je vais droit au but... Attention !... Je ne connais quÂ'un moyen de civiliser les gens, cÂ'est de les tuer... Quel que soit le régime auquel on soumette les peuples conquis... protection, annexion, etc., etc... on en a toujours des ennuis, ces bougres-là ne voulant jamais rester tranquilles... En les massacrant en bloc, je supprime les difficultés ultérieures... Est-ce clair ? Seulement, voilà... tant de cadavres... cÂ'est encombrant et malsain... Ça peut donner des épidémies... Eh bien ! moi, je les tanne... jÂ'en fais du cuir... Et vous voyez par vous-même quel cuir on obtient avec les nègres. CÂ'est superbe !... Je me résume... DÂ'un côté, suppression des révoltes... de lÂ'autre côté, création dÂ'un commerce épatant... Tel est mon système... Tous bénéfices... QuÂ'en dites-vous, hein ? - En principe, objectai-je, je suis dÂ'accord avec vous, pour la peau... mais la viande, général ?... que faites-vous de la viande ?... Est-ce que vous la mangez ? Le général réfléchit pendant quelques minutes, et il répliqua : - La viande ?... Malheureusement, le nègre nÂ'est pas comestible ; il y en a même qui sont vénéneux... Seulement, traitée de certaine façon, on pourrait, je crois, fabriquer avec cette viande des conserves excellentes... pour la troupe... CÂ'est à voir... Je vais soumettre au gouvernement une proposition dans ce genre... Mais il est bien sentimental, le gouvernement... Et ici, le général se fit plus confiant : - Ce qui nous perd, comprenez bien, jeune homme... cÂ'est le sentiment... Nous sommes un peuple de poules mouillées et dÂ'agneaux bêlants... Nous ne savons plus prendre des résolutions énergiques... Pour les nègres, mon Dieu !... passe encore... Ça ne fait pas trop crier quÂ'on les massacre... parce que, dans lÂ'esprit du public, les nègres ne sont pas des hommes, et sont presque des bêtes... Mais si nous avions le malheur dÂ'égratigner seulement un Blanc ?... Oh ! la ! la !... nous en aurions de sales histoires... Je vous le demande, là, en conscience... Les prisonniers, les forçats par exemple, quÂ'est-ce que nous en fichons ?... Ils nous coûtent les yeux de la tête, ils nous encombrent et ils nous apportent, quoi ?... quoi ?... Voulez-vous me le dire ?... Vous croyez que les bagnes, les maisons centrales, tous les établissements pénitentiaires ne feraient pas de merveilleuses et confortables casernes ?... Et quel cuir avec la peau de leurs pensionnaires !... Du cuir de criminel, mais tous les anthropologues vous diront quÂ'il nÂ'y a pas au-dessus... Ah ! ouitche !... Allez donc toucher à un Blanc !... - Général, interrompis-je, jÂ'ai une idée... Elle est spécieuse, mais géniale. - Allez-y !... - On pourrait peut-être teindre en nègres les Blancs, afin de ménager le sentimentalisme national... - Oui... et puis... - Et puis, on les tuerait... et puis, on les tannerait !... Le général devint grave et soucieux. - Non ! fit-il, pas de supercherie... Ce cuir ne serait pas loyal... Je suis un soldat, moi, loyal soldat... Maintenant, rompez... JÂ'ai à travailler... Je vidai mon verre, au fond duquel restaient quelques gouttes dÂ'absinthe, et je partis [Recueilli dans Les Vingt et un jours dÂ'un neurasthénique (chapitre IX). La version des Vingt et un jours dÂ'un neurasthénique propose cette conclusion : « Cela me fait tout de même plaisir, et me remplit dÂ'orgueil de revoir, de temps en temps, de pareils héros... en qui sÂ'incarne la patrie. »] .


Ajouter un commentaire



(Pas de liens ni de code s.v.p)
Pseudo :





Sites à visiter


le 16ème siecle présenté par Alain Bernard
Disponible sur Google Play

Nouveautés


Les Auteurs les plus lus