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Illustration: Pantruche suite - Tristan Bernard

Pantruche suite

(Version Intégrale)

Enregistrement : Audiocite.net

Lu par Alain Bernard
Livre audio de 01h12min
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Pantruche de Tristan Bernard 2°partie La Girafe, le Perroquet, la Sarigue et les deux Employés de la Compagnie des Omnibus FABLE Deux employés, « ayant un sur leur casquette », Un jeudi de l'Ascension, De la place de la Roquette, S'en vinrent au Jardin d'Acclimatation. C'étaient deux plaisantins de dangereuse espèce; Leur raillerie était épaisse. Ils accablaient les batraciens Avec des jeux de mots un peu trop anciens, Daubaient sur l'éléphant et sur le dromadaire. Nul animal n'était soustrait A ces lazzis sans intérêt Qu'eût récusés le plus stupide hebdomadaire. De vrai, quelque rustaud, natif de Barbizon, Son esprit fût-il mort et sa verve tarie, Eut moins vulgairement plaisanté l'otarie Ou nargué le morne bison. Ils vinrent jusqu'au parc ou Girafe, ma mie, Hausse son chef pensif et plein de bonhomie. « Oh! le sot animal! Mais à quoi donc sert-il? » Clamèrent d'une voix ces esprits terre-à- terre. Argument vraiment peu subtil Et bassement utilitaire. La girafe au long col ne leur répondit rien. Poursuivant leur chemin, les deux grossiers compères S'égayèrent encore aux dépens d'un saurien Et de trois paisibles vipères. Un perroquet ensuite excita leur humour. Puis, à la fin, ce fut le tour De sir Jack Kanguroo et de dame Sarigue. Ce flot d'absurdités sans digue, Même pour un indifférent, Etait tellement écoeurant Que dame Autruche, oyant cette racaille. Vomit le démêloir d'écaillé Et le trousseau de clefs qu'elle allait digérant. Le soir amène enfin la trêve. Pour rentrer au logis, le couple s'en alla. Or, il advint, qu'à quelque temps de là, Le syndicat vota la grève. Cocher et conducteur, contrôleur et côtier. Chacun se souleva. Descendant de son coche. Le cocher dignement rendit son fouet altier Et le conducteur sa sacoche. Les contrôleurs, d'un air grave de sénateurs, Rendirent leur sifflet d'ébène Et le petit machin que, d'un geste de haine, Ils enfoncent dans le papier des conducteurs. Or, à la préfecture, on n'en mène pas large. Monsieur Lépine est aux abois. De ce service urbain va-t il prendre la charge Avec le sergent Hoff et les gardes du bois ? Déjà, des voyageurs farouches Envahissent les bateaux-mouches. Mais ces bateaux, malgré leur bonne volonté, Ne peuvent atterrir devant la Trinité, Et ne desservent maintes rues Que dans les cas de fortes crues. Donc, nos deux compagnons, renommés tapageurs, S'en vinrent au matin, au parvis Saint-Eustache, Riant d'avance en leur moustache De l'émoi des sergots et des bons voyageurs. Mais leur surprise fut extrême. L'un des deux cria : « M... » et l'autre : « Caramba » Ce spectacle imprévu les rendit plus baba Que feu Ali-Baba lui-même. Un très vénérable éléphant Gonflait ses formes idéales Entre deux brancards, à l'avant De l'omnibus Ivry-Les-Halles. Venus de Belleville et du quartier Gaillon Des curieux faisaient une affluence énorme Tout autour de la plate-forme. Là, madame Sarigue, à l'oreille un crayon, Agitait de sa patte frêle Une sacoche naturelle Où tintait un joyeux billon. La stupéfaction fut soudain générale, Quand la Girafe avec lenteur Promena le long de la haute impériale, Au bout de son grand col un museau quémandeur. Cependant que, joignant sa parole à ce geste, Un perroquet de Bilbao, Criait d'en bas de sa voix preste : (( Pas d'correspondances, là-haut? » Cette aventure prouve, entre mille aventures, Que le Seigneur est très intelligent Et que, par conséquent, Faut pas chiner ses créatures. C'est-il lui, ou bien vous, l'Eternel, jeune sot? Alors c'est toujours lui qu'aura le dernier mot. Publicité dans les Salons Quel testimonial, pour un article de toilette, pour un médicament, ou pour un tricycle nouveau modèle, vaut mieux que la simple affirmation d'un homme du monde, affirmation émise négligemment, dans un salon ami, en présence d'une société de gens élégants? Si cette attestation est répétée quelques jours après, devant le même auditoire, par un autre homme du monde, également bien posé, il n'en faut pas davantage pour lancer tout à fait le produit dont on a célébré les qualités. C'est ce qu'a très bien compris l'Agence de Publicité dans les salons, la plus ancienne des agences de ce genre, celle qui possède le meilleur personnel de mondain. Quelques mots sur le fonctionnement de cette intéressante entreprise. Tous les jours, de quatre à six, les clubmen affiliés se rendent au siège social, où se distribue la liste des produits qu'il s'agit de vanter dans deux, trois ou quatre salons. Le tarif ordinaire est d'un louis par article et par salon. Mais on a vu des gens du monde, d'une situation sociale très élevée, toucher jusqu'à vingt-cinq louis pour un seul article et pour un seul salon. Une fois en possession de sa liste, l'homme du monde a quelques heures devant lui pour réfléchir sur le tour qu'il lui faudra donner à ses propos, chercher son entrée en matière pour parler d'un certain vernis à chaussures, puis une transition pour entamer l'éloge de tel ou tel sinapisme. Quand le comte de N... tombe au milieu d'une belle discussion sur les forces navales de l'Italie, il lui faut une grande habitude du monde et un réel talent de causeur pour faire venir la conversation sur la lessiveuse Babou, et surtout pour expliquer comment il a été amené à en expérimenter les qualités nombreuses. Car on voit mal ce moderne Brummel quitter sa longue redingote pour se mettre à nettoyer des camisoles ou des langes de petit enfant. A côté du clubman faiseur de boniment il y a l'homme du monde inspecteur, présentant de hautes garanties d'honorabilité, et chargé du rôle délicat de faire des tournées dans les divers salons, pour veiller à ce que les gentlemen affiliés s'acquittent de leur mission avec la conscience désirable. L'inspecteur entre dans le salon, s'approche de vous ou de moi, lie connaissance, nous offre parfois de quoi fumer, et nous désignant un des assistants, nous demande d'un ton dégagé : — N'est-ce pas ce monsieur qui parlait tout à l'heure de la poudre de riz Corinthienne? Et comme nous esquissons un geste de dénégation vague — Vous êtes ici depuis longtemps? interroge l'inspecteur, comme pour parler d'autre chose. — Depuis une heure et demie à peu près. Notre interlocuteur est fixé. Il s'approche discrètement du clubman délinquant, et lui glisse dans l'oreille.Vous n'avez pas parlé de la poudre Corinthienne? Huit francs d'amende. L'Agence mondaine de publicité traite parfois de belles affaires. C'est ainsi qu'elle a dernièrement affermé pour six mille francs le nez du major H... Voici l'avantage de cette petite opération. Un clubman affilié se trouve dans un salon avec le major H...,et lui fait les compliments les plus vifs sur la blancheur de son nez. - Eh bien! mon cher, répondit le major H..., vous me croirez si vous voulez: mais, il n'y a pas six mois, ce nez était littéralement couvert de points noirs! — Et serait-il indiscret de vous demander comment vous êtes arrivé à l'en débarrasser d'une façon aussi complète ? — Mais tout simplement par l'emploi de la pâte Trafalgar qui, en moins de six semaines, a donné à mon nez cette blancheur que vous admirez tant ! Les Poissons des grands lacs d'Afrique Le Blafard a plus de noms et plus de titres qu'un Grand d'Espagne : mais il ne les porte pas simultanément. Voyageant dans les montagnes de Suisse, il prit le nom de Roger d'Andermatt, à cause de la beauté du site. Mais aux régates de Cowes, il s'appelait le comte de Draguignan, et quand je le rencontrai à Ostende, il venait justement de s'approprier le titre de prince d'Ermepachy tombé en déshérence. Il parodia à ce propos un mot célèbre : « Jamais le prince d'Ermepachy ne se souviendra des services pécuniaires rendus au comte de Draguignan. » Ayant suffisamment voyagé, il acheta un cabinet d'affaires et s'établit à Paris. Bien qu'il affecte un élégant nonchaloir, Le Blafard est un homme d'action, qui se préoccupe avant tout de vendre la peau de l'ours et d'en toucher le montant. Si la Providence veut que par la suite l'ours soit mis par terre, il est toujours temps de trouver un second acquéreur. Par un beau matin de mai, comme il côtoyait le Code en compagnie d'un ami, il vit venir à lui un homme intelligent qui lui proposa une grande entreprise : la vente en gros des poissons des grands lacs d'Afrique. Le Blafard eut tôt fait d'installer, en plein boulevard, une superbe boutique où, chaque matin, des brochets, des carpes, des tanches, amenés vivants dans des caisses d'eau douce, étaient exposés à la devanture. Les poissons des grands lacs d'Afrique ressemblent d'ailleurs beaucoup à ceux de la Marne. On prépara pour l'émission une belle liste, où figuraient des chevaliers, des officiels, et même des commandeurs d'industrie. Le Blafard résolut, à ce propos, de se procurer le ruban rouge. Le Blafard se disposa à obtenir sa croix par une habile pression sur l'opinion publique. Il acheta une main de papier ministre et couvrit la première feuille d'une pétition ainsi conçue : « Monsieur le Directeur des Postes et Télégraphes, « Les habitants du quartier Saint-Athanase, quartier commerçant par excellence, où l'heure du courrier est généralement très chargée, vous prient instamment de reculer de quinze et, si possible, de trente minutes la dernière levée des boîtes postales. « Veuillez, etc. » Tous les habitants du quartier donnèrent leur adhésion, par besoin réel ou par indifférence. Le Blafard eut sa main de papier couverte de onze mille signatures.Il enleva alors purement la première page, et la remplaça par une requête rédigée en ces termes : « Monsieur le Ministre du Commerce, « Habitants du quartier Saint-Athanase, nous prenons la liberté de signaler à Votre Excellence la noble conduite d'un de nos concitoyens, M. Orner-Albin Le Blafard. Depuis les longues années qu'il vit au milieu de nous, M. Le blafard s'occupe avec un zèle infatigable d'une quantité d'oeuvres philanthropiques. " Fondateur des Sociétés chorales d'octogénaires, président de la fameuse Ligue de protection des parents martyrs, M. Le Blafard est I objet de notre admiration constante. Qu'un décret rie vous attache la croix sur sa poitrine, et .22.000 mains d'électeurs frappées en cadence. salueront celte oeuvre de justice. » Veuillez, etc. Suivent les 1 4.000 signatures Le ministre envoya des commissaires enquêteurs qui déjeunèrent chez Le Blafard et rapportèrent dans leurs poches la conviction intime que Le Blafard était un homme généreux. La nomination parut à l'Officiel, on prépara les prospectus, et les poissons des grands lacs d'Afrique continuèrent à affluer dans les eaux de la Marne par des conduits souterrains. En Sabots Le duc de Sableplein fit un soir son petit compte de caisse, et s'aperçut que des biens paternels, manoir ancestral et terres du Languedoc, il lui restait un bon de poste de quatre francs et deux billets de tombola. Et cependant, autour de lui. s'élevaient, comme d'insolents donjons, les hautes fortunes des parvenus, arrivés à Paris en sabots. Un tel, arrivée Paris en sabots avait réalisé des millions en louant chaque soir, à tous les directeurs de théâtre du monde des appareils brevetés pour la claque mécanique. Tel autre, venu à Paris en sabots, avait constaé lesexcellentes propriétés purgatives de l'eau de Seine. Il s'était installé à Vienne, où il avait vendu cette eau de Seine en flacons. Il la fabriquait d'ailleurs sur place, avec de l'eau du Danube, des dessous de bras en caoutchouc et de vieux microbes. Et le duc de Sableplein dont, depuis des temps reculés, les ancêtres étaient toujours arrivés à Paris dans de somptueux carrosses, le duc de Sableplein n'avait à lui que quatre francs en bon de poste et deux billets de tombola. Alors, il résolut de s'acheter avec ses quatre francs une paire de sabots rustiques et de sortir, lui. de Paris, en sabots. Vêtu d'un costume de voyage et chaussé de sabots en bois blanc, le duc de Sableplein est sorti de Paris par la porte de Flandre. Faute d'une publicité suffisante, cette manifestation passa d'ailleurs, totalement inaperçue. Après avoir traversé des banlieues et des banlieues, le duc s'arrêta au bord d'une rivière, et se prit à réfléchir sur l'inanité de sa protestation, et sur l'incurable tristesse de sa position sociale. Puis, il prit un de ces bains froids qui durent très longtemps,et d'où l'on sort, quand on en sort, un peu tuméfié et en assez vilain état. Le duc de Sableplein est entré dans l'au-delà en sabots. Il sera le Parvenu des Félicités Eternelles, si dit vrai l'Ecriture. Les aimables Causeurs des salons Je venais de faire représenter à l'Ambigu mon grand drame en six actes : Le Secret du Marchand de gaufres. J'avais donc maintenant un petil renom dans le inonde littéraire. Aussi, ne m'étonnai je point quand mon ami Z..., délégué par la comtesse île Bonnepoire, me demanda de bien vouloir accepter à dîner chez celle noble dame, le samedi de la semaine qui suivrait. Dîner chez [a comtesse de Bonnepoire, en compagnie d'écrivains réputés, de notables médecins et de dislingués hommes de guerre, c'était pour le petit renom dont il est parlé plus haut une véritable consécration. - Heu! fis je. pour ne pas accepter trop vile. La semaine prochaine, je serai bien pris. - C'est comme vous voudrez, répondit Z... Mais il me semble qu'un bon diner, un cachet de quarante francs et des cigares à discrétion, ça n'est jamais à dédaigner. Au jour dit. je me rendis chez la comtesse, où je trouvai divers personnages illustres : Victor Cherbuliez, qui touchait 45 francs, Alphonse Allais. 70 francs par séance. Camille Saint-Saëns, au mois. Plus divers médecins. 30 francs en temps ordinaire et 120 francs pendant les épidémies (car, en ces moments, leur conversation devient passionnante). Ce n'était pas la saison des peintres, qui, à cette époque de l'année, n 'avaient généralement aucune saveur. Je ne perdis pas ma soirée. Comme j'avais franchement égayé mon coin de table par des plaisanteries des plus spirituelles, le maître de la maison fut satisfait et me pria de revenir toutes les quinzaines. De plus, Victor Cherbuliez me fit connaître un autre monsieur qui donnait des dîners et qui, lui. pouvait se permettre de rémunérer très largement ses convives de marque. Il faisait, en effet, payer les places à ses invités, moins notoires. Les places d'honneur, au milieu, coûtaient quarante francs, et les places du bout de la table un louis seulement. Tous ces invités payants étaient d'ailleurs fort convenables, et quelques-uns même avaient tout à fait grand air. Pourtant, de légers murmures coururent dans l'assistance quand on prévint que Sully-Prudhomme ne pouvait venir ce jour-là. On présenta à sa place M. de Bornier, qui n'avait pas été annoncé dans les invitations. Personne ne redemanda son vestiaire, et personne ne s'en repentit, car M. de Bornier fut étincelant. Ludovic Halévy était aussi de la fête. Mats j'appris qu'on le demandait surtout dans les bals blancs. Quant à Armand Silvestre et à.Jules Lemaître, ils «faisaient» plus particulièrement les banquets d'anciens élèves. Trois fois la semaine, ils allaient remémorer des souvenirs d'enfance, choquer leurs verres avec des messieurs qu'ils appelaient leurs condisciples, et boire à la prospérité des diverses boîtes où, jamais d'ailleurs, de leur noble vie, ils n'avaient fichu les pieds. Le roi Dagobert Le bon roi Dagobert entendit un jour comme un gros bruit d'abeilles. C'était le peuple qui murmurait. Saint Eloi, toujours bien informé, expliqua les murmures : « Le peuple, excité par des meneurs, se plaignait de la monarcliie absolue. » — C'est bon, répondit le roi, je vais leur donner une Constitution. Mais l'autocrate saint Eloi refusa d'associer son nom à cette politique. Saluant son roi avec un sourire amer, il s'éloigna et rentra dans la vie privée. On procéda à des élections de députés. Des professions de foi s'inscrivirent à la pierre noire sur la façade dos maisons, le vin coula abondamment dans les auberges, durant que des hérauts, dans les carrefours, criaient les noms et qualités des candidats. Le Parlement, une fois élu, s'assembla. Ce fut un beau spectacle. Quand ses enfants avaient été sages, le bon roi les conduisait à la salle des séances, où les députés s'entr'arrachaient la barbe, rudoyaient les côtes el dévoraient les narines. Or, l'événement prévu arriva. Un matin, le bon roi Dagobert enfila sa culotte à l'envers, et, de la sorte accoutré, présida le conseil des ministres. Du temps que Dagobert était un bon tyran, saint Éloi eût coupé court à l'incident, en disant à son maître : Sire, votre majesté est mal culottée. Mais saint Éloi et ses amis politiques grossissaienl désormais le parti des mécontents. On put lire en grosses lettres sur les manuscrits de parchemin qu'on vendait le soir, au coin des rues : UN SCANDALE AU PALAIS UNE MAJESTE MAL CULOTTÉE L'affaire suscita une grosse émotion dans les cercles. Naymes de .Montmartre. Ogier du Vexin et Charibert de Monsouris l'apportèrent à la tribune. Mais, après discussion, la majorité servile déclara que « confiante -en la bonne tenue de l'Exécutif», elle passait à l'ordre du jour. — Soit! dit saint Eloi. Les voies parlementaires ne nous mènent à rien ; essayons d'autre chose. Des maisons et des palais, enflammés par une poudre magique, s'effondrèrent ou volèrent en éclats . — Je suis un bon roi. dit Dagobert. Pourtant, l'intimidation,ça ne prend pas avec moi. Et. enhardi par ses conseillers, non content de laisser sa culotte telle, il retourna sa veste, son bonnet royal et ses pantoufles. Alors, d'autres maisons s'enflammèreni de plus belle. Mais je ne puis vous on dire davantage, la page de mon précis d'histoire s'étant arrêtée là. La Rixe Sur le boulevard de Chàronne, Henri, dit Pelle à-Feu. et Auguste, dit Gustave, en sont venus aux mains. Et, malgré le froid, une assemblée nombreuse de personnes oisives ou occupées suit les péripéties de la bataille. Si aucun pari ne s'engage sur son issue, c'est que l'angoisse de la lutte suffit à passionner les spectateurs. Les premiers coups parés assez habilement les deux adversaires, à peine touchés, ont repris du champ pour un assaut décisif. El les coeurs battent à voir ces quatre yeux se regarder si terriblement qu'il y en aura sûrement tout à l'heure au moins deux de pochés, et aussi à entendre grincer ces .dents blanches dont l'effectif ne sortira point indemne d'une telle aventure. Ils s'élancenl l'un contre l'autre avec une si violente furie que les plus timides parmi les spectateurs, conçoivent le projet de les séparer; mais ils n'y donnent aucune suite. Depuis quelques instants, je m'étais mêlé à la foule jesorlais de mon usine de Charonne et j'avais résolu de faire quelques pas sur le trottoir en attendant ma voiture, Je fendis brusquement les rangs iu public et je m'avançai dans le champ clos, où je lis tout de suite sensation, avec mes larges favoris noirs et ma haute stature. Flegmatiquement, je remis ma canne à un des assistants et je me dépouillai de ma pelisse de fourrure, que je remis à un autre. Méthodiquement, je saisis Pelle à Peu par l'épaule droite et Auguste, dit Gustave, par l'épaule gauche. Et comme, mécontents d'être interrompus, ils paraissaient se rebiffer, j'envoyai d'un coup de poing Gustave à six mètres, et d'un autre coup de poing Pelle à peu près à six mètres cinquante (environ). Ce bel exemple de force physique enthousiasma les spectateurs, qui m'acclamèrent avec un touchant ensemble, à l'exception toutefois des deux gentlemen qui détenaient ma canne à pomme d'or et ma pelisse de fourrure, et qui, blasés sans doute sur ce genre de spectacle, s'étaient en allés avant la fin. Péripéties Mon oncle Guêpier achetait à bas prix de vieilles descentes de lit, peaux d'ours ou peaux de loups Il en doublait des pardessus qu'il revendait comme de riches pelisses au monde élégant de Francfort-sur-le-Mein. Il revint en France avec deux millions qui n'avaient pas d'odeur et qui fleuraient pourtant aussi bon , pour nos nez avides, que toutes les roses du Bengale. Mes frères et moi, nous avions à cette époque, rue Lafayette,au quatrième étage, un bureau de banque et d'affaires qui s'appelait le « Comptoir de la navigation lacustre. Il n'y venait d'ailleurs pas plus de navigateurs ni de personnes ayant un rapport quelconque avec la navigation que si c'eût été un comptoir spécialement consacré aux aéronautes. Nous y passions scrupuleusement trois heures le matin et trois heures l'après-midi. Et on ne s'ennuyait pas trop. Car nous avions tous les jours à deviner, dans les quotidiens, un bon nombre de mots carrés, de mots en étoile et de problèmes chiffrés. Le temps de chercher les solutions, qu'il fallait envoyer par la poste, l'heure du dîner arrivait assez vite. Je vois encore au mur un portrait de steamer de la ligne Clinard et un tableau des pièces de monnaie à refuser, qui ne fut jamais consulté que par désoeuvrement. Notre oncle Guêpier, par un mot rapide, nous annonçait son arrivée et nous priait de venir le voir, au plus tôt, dans un appartement meublé qu'il occupait provisoirement rue d'Amsterdam. Nous nous décidâmes à y aller tous les trois, et nous laissâmes fermé pour un jour le Comptoir de la navigation lacustre. "C'est justement parce que nous serons sortis qu'il viendra du monde aujourd'hui," disait mon frère Adrien. Personne d'ailleurs ne vint non plus ce jour-là. Nous embrassâmes le frère de notre mère sur sa rude barbe blanche. Il était gros, bon vivant et affable. Son cou apoplectique rayonnait comme l'aurore de notre fortune prochaine. Mais nous fûmes fort désappointés quand notre oncle Guêpier nous présenta une jeune Allemande, sèche et rousse, que, sans dire gare, il avait épousée huit jours auparavant. Nous fîmespourtant bonne figure à cette personne. L'oncle nous paya un bon dîner dans un restaurant voisin. Et, les bons vins aidant, nous nous consolâmes peu à peu de son mariage. L'héritage, sans doute, risquait fort de nous échapper. L'oncle cependant, jusqu'au jour de sa mort, avait le temps de nous rendre différents services. Car, bien qu'il n'eût jamais rien demandé à personne (et pour cause), le Comptoir de la navigation lacustre se fût accommodé d'une subvention. Le lendemain, nous apprîmes à notre réveil que l'oncle Guepier était mort dans la nuit. Nous nous empressâmes de nous rendre rue d'Amsterdam où notre tante, le visage gonflé de larmes , gémissait en allemand. Sans avoir l'air de rien, nous eûmes tôt fait d'apprendre que l'oncle était mort sans testament. Nous étions ses héritiers directs. Nous décidâmes sur l'heure que le Comptoir s'appellerait prochainement (( Comptoir général )) et qu'il s'occuperait de la navigation lacustre, fluviale et maritime. L'excellent oncle laissait près de deux millions (des actions mines, un fonds de chapellerie à Strasbourg et une maison publique à Francfort). La petite femme n'avait rien de tout ceia. Mais nous ferions certainement quelque chose pour elle. On lui paierait son voyage pour retourner dans sa famille et on Iui laisserait prendre avec elle un certain nombre d'objets mobiliers. — Faites bien attention! nous dit un Jurisconsulte. Tout n'est pas fini et vous n'avez pas encore l'héritage. S'il naissait un enfant posthume? — Le bonhomme était bien vieux, objectai-je. — Mais la petite femme est jeune. Elle a dix mois devant elle pour s'adjoindre un petit héritier qui, sous l'oeil ironique de la loi, s'appropriera les deux millions de Monsieur votre oncle. Dès le lendemain, du matin jusqu'au soir, nous entourâmes de prévenances et d'une surveillance habile la tante Guêpier. De huit heures à minuit il y avait toujours quelqu'un de nous trois chez elle, en permanence. On lui offrait son bras, si elle voulait faire un tour de promenade. Et régulièrement, chaque nuit, nous faisions le guet à sa porte. Aucun symptôme, heureux pour elle, alarmant pour nous, ne se révéla pendant les premières semaines. Aussi, au bout d'un mois et demi, relachâmes-nous de notre surveillance. La tante allemande ne paraissait pas disposée à mal faire et, d'ailleurs, il était désormais diffieile que l'enfant usurpateur arrivât dans les délais. Nous n'allâmes plus rue d'Amsterdam qu'une ou deux fois par semaine. Nous étions très préoccupés par certaines difficultés de la succession. Quant au Comptoir de la navigation, il commençait à prospérer. Nous fîmes une affaire de soixante-quinze francs avec un monsieur qui s'était trompé de porte. Et, pour ouvrir une comptabilité spéciale, nous achetâmes à cette occasion pour cent cinquante francs de fournitures de bureau. Il y avait cinq mois que l'oncle était mort, et les formalités de la succession étaient loin d'être terminées. La maison publique de Francfort compliquait la situation d'une façon terrible. Elle appartenait pour un tiers au défunt, pour un autre tiers à une principauté d'Allemagne, et pour le reste, à des héritiers mineurs. A ce moment, il vint de la rue d'Amsterdam des bruits alarmants. Depuis quelques semaines, la petite Allemande était sujette à des malaises assez fréquents. Elle portait des peignoirs lâches (elle évitait de sortir en taille. Mais nos calculs nous rassuiraient : il n'arriveraii pas à temps. Neuf mois et demi se sont écoulés depuis la mort de l'oncle Guêpier, et les affaires de la succession se régularisent peu à peu. Nous allons, d'ici peu de temps, entrer en possession, et le Comptoir de la navigation s'installera en plein boulevard. La tante allemande nous inquiète un peu. Elle est évidemment mal conseillée. Malgré sa grossesse, elle fait toutes sortes d'excentricités; on a été jusqu'à dire qu'elle montait à bicyclette. Voudrait-elle, au péril de sa vie, hâter la venue de notre pseudo-cousin? Une vieille bonne à nous, que nous avons placée chez elle, nous envoie un jour un télégramme : (( Madame Guêpier a été prise des douleurs ce matin. » On arrive tous les trois rue d'Amsterdam. C'est par une lourde après-midi d'août. Dans la salle à manger de vieux chêne, un Allemand, maigre et barbu, est assis près de la table. Est-ce le frère, est-ce le cousin de notre tante? Serait-ce l'ami complaisant qui est intervenu pour nous déposséder? Nous nous saluons poliment. Chacun de nous s'assied dans son coin, et l'on attend. A intervalles réguliers, de grands cris s'élèvent dans la chambre voisine. Nous attendons deux grandes heures. Parfois, la porte s'entr'ouvre et nous apercevons le médecin en bras de chemise, les manches retroussées. Les cris sont plus rapprochés et plus violents. La vieille bonne ouvre enfin la porte. — Un garçon, dit-elle. Et elle ajoute : — Il est mort. Je la suis à la cuisine : — Il est mort, mais est-il né viable? S'il n'est pas né viable., c'est important pour nous. — Il ne pouvait pas vivre, dit la vieille femme qui faisait chauffer de l'eau; il avait le gosier bouché et un nez de cochon. Je rentre gravement dans la salle à manger et, parlant dans mes dents, je dis à mon frère Adrien : (( Il avait le gosier bou- ché et un nez de cochon. » Puis je dis de même à mon frère Lambert : (( Pas né viable. Gosier bouché. Nez de cochon. » Tous deux comprennent, maîtrisent leur joie et inclinent la tête d'un ton grave. Les gémissements continuent. Même après ta délivrance, elle souffre encore, la petite Allemande, pour qui nous avons maintenant une pitié attendrie,.et à qui, malgré ses mauvaises intentions, nous ferons certainement une petite rente, pour la récompenser d'avoir mis au monde un enfant aux narines bouchées, avec un groin de cochon. Les cris redoublent. Ils sont effroyables. (( Ah! la pauvre femme! » disent ensemble les trois directeurs du Comptoir de la navigation. Mais quelle est cette autre voix aigre? Pourquoi la porte s'ouvre-t-elle brusquementi? Nous nous précipitons vers la vieille bonne. — Il vient d'eji arriver un autre! souffle t-elle. Entendez-le qui piaille! Il est bien vivant, celui-là! La Foire aux pains d'épices Quand nous eûmes quitté mon oncle, chez qui nous avions dîné, le Blafard me paya le café à la brasserie voisine; puis nous nous dirigeâmes vers la Foire aux pains d'épices (c'est moi qui payai le tramway). Le Blafard me fit les honneurs du diorama. Moi, je lui offris le rat de douze kilos. En revanche, ce fut aux frais de mon ami que je touchai le gros mollet de la dame colosse. Nous faisions montre, l'un et l'autre, d'un détachement de grand seigneur dans ee méticuleux assaut de politesses. Mais c'était entre nous un accord tacite pour mépriser tous les spectacles qui coûtaient plus de dix sous. Comme c'était mon tour de régler, J'avisai avec empressement une modeste petite baraque, et je parus très alléché (entrée : vingt-cinq centimes) par cette mirifique enseigne : Venez voir la huitième merveille du monde. La foule estimait probablement que c'était assez de sept merveilles pour un vieux monde tel que le nôtre, car nous nous trouvâmes seuls. Le Blafard et moi, à l'intérieur de la baraque, devant un rideau d'andrinople usé. Soudain, sortant d'on ne sut jamais où, un monsieur mal vêtu apparut à nos côtés. Il avait une voix fort éraillée (sans doute à cause d'un sabre avalé de travers). Il écarta le rideau d'andrinople, et qu'aperçûmes-nous dans une solide cage de fer? Un paisible vieillard, en habits de ville, assis sur une chaise de paille, les deux mains croisées sur un parapluie vénérable. — Habitants des villes et des campagnes, s'écria l'humble barnum, riverains des fleuves et des marais, fonctionnaires maladifs, bourgeois casaniers et joyeux loups de mer, nous ne venons pas vous exhiber ici des hommes sauvages, car vous en avez assez vus. Et le beau miracle, vraiment, de se nourrir de viande crue! Nous en mangeons tous, de la viande crue, par ordonnance de notre médecin, ou par incurie de notre cuisinier. Le rare, messieurs, le prodigieux, mesdames, serait de manger de la viande cuite à point. Honorables assistances, le phénomène que nous avons l'hon neur de vous présenter ici, est un phénomène unique, justement dénommé : la huitième merveille du monde, par toutes les sociétés savantes. Voyage en Orient 16 mars. — Quand Roger et ses compagnons eurent visité la Palestine, ils traversèrent l'interminable plaine de Gôr, et s'arrêtèrent pour méditer, tel le voyageur légendaire, devant les ruines violettes de Gandourah. Ils virent aussi l'enclos de briques noires où les fîères tribus Amalécites se lamentèrent jadis sous la colère d'Iahvè-Cébaoth, L'EIohim des Elohim, le seul Elohim, celui qui n'était pas au coin du quai. Puis, ayant pris conseil de ses compagnons, Roger résolut de s'acheminer vers le Sud, où croissaient les oliviers rouges et les gigantesques bananiers de l'Arabie heureuse. 19 mars. — Ils suivaient, au trot allongé de leurs chevaux arabes, la blanche route d'Oussor-Ménéi. Derrière eux, sur quatre maigres chameaux au poil fauve, venaient quatre Circas siennes, fournies par une agence anglaise, dont un eunuque à cheval portait les initiales sur sa casquette cirée. De grands palmiers, bénisseurs immobiles, bordaient le chemin silencieux. — Les voyageurs s'abreuvaient largement d'eau-de-vie de grain et d'une liqueur du pays, le ratéi, qui ressemble à de la chartreuse bleue. Ils étaient donc ivres, la plupart du temps, comme des cochons de Mésopotamie. Aussi s'égaraient-ils fréquemment dans de mauvaises routes. Quittant Louscatèh, ils tournèrent pendant trois jours dans une petite étendue de sable qu'ils prirent pour un vaste désert. Ils étaient épuisés de fatigue, quand ils firent la rencontre d/un indigène. Celui-ci les conduisit à Kerkaroum où ils connurent enfin, à la joie des habitants, qu'ils se trouvaient dans l'Arabie heureuse. Tous ces Arabes étaient en proie à une douce allégresse. Ils parcouraient les rues en sautillant et, faisant claquer leurs doigts, ils s'écriaient : « Bath ! Bath ! » Roger, qui savait la langue du pays, demanda a un Arabe : (( Pourquoi êtes-vous tous si contents? » Et l'Arabe répondit : « Parce que nous sommes dans l'Arabie heureuse. » 25 mars, — Avant de quitter Kerkaroum, ils firent visite à l'iman du pays. C'était un quinquagénaire de haute taille, dont la barbe était noire et drue et les sourcils rasés. Il était très vénéré et réputé pour sa science. Il avait dix-huit femmes et plus de trois cents enfants. Mais il ne s'était pas contenté d'engendrer ses enfants sottement et sans méthode, ainsi qu'agissent la plupart des imans de l'Arabie heureuse. Il avait dressé des tableaux méticuleux, où figuraient l'âge, la hauteur, le tour de taille de ses femmes, leur poids aux différentes époques de la gestation, l'indication de leur tempérament, de leurs habitudes, de leur régime alimentaire. Il avait également dressé d'autres tableaux relatifs au poids et à la taille de ses enfants aux différents âges de la vie. Il se livrait à d'instructives comparaisons sur les enfants consécutifs d'une même mère, et sur des enfants engendrés à la même époque par le même père et conçus par des mères diverses. Sa principale sagesse consistait d'ailleurs à ne tirer aucune déduction de ces observations, si passionnantes à recueillir. 29 mars. — Quittant Kerkaroum, les voyageurs gagnèrent Kerkabèh, où ils furent reçus princièrement par un vieil iman vénérable, et où les attendait la 'plus curieuse aventure de leur voyage. Roger et ses compagnons furent logés au palais. Mais, bien que les lits fussent confortables, ils dormirent mal. Car des bruits inquiétants se faisaient entendre dans les couloirs tor tueux du sérail. Et par moments on percevait le sifflement d'un cimeterre que quelque homme de garde aiguisait sur une pierre polie. Le lendemain, l'iman fit venir Roger et lui dit ces paroles : (( Tu ne quitteras pas mon pays sans en emporter un souvenir durable. Je donne aujourd'hui une grande fête en ton honneur. Et je t'ai réservé une surprise ». Ils se rendirent tous dans une large plaine où des estrades officielles étaient dressées. L'iman y prit place, ayant à ses côtés le voudak, chef de la marine marchande, et le goulayeb, aseptiseur des cure-dents royaux. On avait tracé un chemin au milieu de la plaine, et tous les cent mètres environ, le long de ce chemin, se dressait un goubaï (mât de couleur verte surmonté d'un croissant d'or). Un vadaï (capitaine) amena à Roger un cheval arabe, riche ment caparaçonné. — (( Tu vas, si tu veux, dit l'iman enfourcher ce cheval, et, au signal que je donnerai, partir au galop sur ce chemin. Apres un laps de temps fixé par moi à l'avance, le sonneur de trompette que tu vois là, sonnera de son instrument; au moment où la trompette sonnera, il faut que tu ais mis pied à terre, sous peine d'être, à l'instant même, livré au bourreau. Si tu tiens à la vie, il est donc plus prudent de laisser là ce cheval et de venir t'asseoir près de moi sur l'estrade, d'où tu suivras le reste de la fête. Seulement je tiens à te prévenir que si, ayant enfourché le cheval, tu arrives au premier poteau avant que la trompette ait sonné, tu toucheras mille sequins d'argent; si tu parviens au deuxième mât, tu auras dix mille sequins, au troisième, cent mille; au quatrième, un million, et ainsi de suite, selon la même proportion. Mais prends garde à l'appel de trompette. Roger n'hésita pas. Il se dit qu'il atteindrait sans péril le deuxième poteau. Il mettrait pied à terre et se contenterait d'emporter dix mille sequins (un peu plus de dix mille francs de notre monnaie). Il éperonna son cheval et, sous une clameur enthousiaste, passa devant le premier mât. Mille sequins! Eperonné à nouveau, l'étalon arabe, en quelques puissantes foulées, atteignit le mât des dix mille sequins. Mais Roger ne s'arrêta'pas. Le poteau des cent mille sequins était proche. Il était à peine dépassé, que le cavalier, penché sur sa monture, aperçut le quatrième. Un million de sequins! La fortune ou la mort! L'immense clameur de la foule s'était écroulée tout à coup, et. entre la double haie d'angoisses, le galop du cheval s'entendait seul dans le vaste silence. Au moment où Roger dépassait le cinquième mât (dix millions de sequins!), un subit pressentiment lui fit quitter là selle et sauter prestement à terre. Il était temps. A peine touchait-il le sol libérateur, que l'appel de trompette sonna solennellement dans l'espace, noyé aussitôt dans les cris débordants des spectateurs. Roger gisait à terre, contusionné. Mais il était heureux, ayant conquis la fortune. Une chaise turque, portée par deux Arabes, le ramena auprès de Timan. 31 mars. — On festoya jusqu'au matin. On festoya encore le jour qui suivit. Le surlendemain, au moment de faire ses préparatifs de départ, Roger, qui n'avait pas encore touché ses dix millions, alla trouver le vénérable iman, à qui, avec la plus grapde courtoisie, il demanda quelles étaient ses habitudes de paiement. L'iman eut alors un bon rire et s'écria : — Goulaïm boder cataî mesdach? (Vous avez cru à cette innocente plaisanterie? Roger ne répondit rien. L'iman poursuivit : Caradim siboach médéir vouzarouzaim bédé. (Alors vous pensiez toucher dix millions pour avoir parcouru cinq cents mètres â cheval? Et il ajouta en français : — Vous n'avez vraiment pas la trouille! L'Aventure de Pierre Arabin Pierre Arabin se réveilla brusquement et se cogna la tête au plafond. Pourquoi donc avait-il la tête si près du plafond? Il tâta le sol, puis il tâta le plafond. Le sol était à, soixante centimètres du plafond. La maison s'était-elle télescopée, renfoncée comme un chapeau-claque? Mais, à droite et à gauche, les murs s'étaient resserrés aussi, tout contre ses épaules et ses bras. Il donna alors un vigoureux coup de poing au plafond, qui se souleva et se renversa de côté. La lumière fut. Pierre s'aperçut qu'il était au fond d'une sorte de puits rectangulaire de deux mètres de profondeur. Il escalada un des murs et se trouva bientôt assis au bord du puits, sur la terre fraîche. Autour de lui, des stèles de pierre et de marbre, de petits enclos fermés de grilles, de la verdure. Tout à côté de lui, à sa droite, une dalle dressé, avec cette inscription sur du marbre rouge : FAMILLES ARABIN ET ACHILLES Pierrette-Louise-Eulalie Arabin, née Achilles Née en 18I0-I876 Georges-Pierre-Paul Arabin né en 1807- 1887 C'étaient les noms de sa mère et de son pauvre père. Il faisait frais. Pierre Arabin eut un petit frisson. Il vit qu'il était en habit. La terre humide avait marqué de taches jaunes ses manches et son pantalon. Le devant de sa chemise était chiffonné; mais ça n'avait pas d'importance ; c'était un devant non empesé. Il pouvait être cinq heures du soir. Le grand jardin n'était peuplé que de pierres et de marbres. Aucune ombre furtive ne passait entre les petits enclos. Pierre Arabin se mit debout et s'étira. Ses épaules, ses reins étaient bridés d'assez fortes courbatures. Il était ahuri et avait les pieds froids. Il s'éloigna, les mains dans ses poches, vers la grande allée. Il arriva devant la porte du gardien chef. Personne ne lui fit d'observations. On le prit sans doute pour un restant d'enterrement qui s était attardé sur une tombe. Il sortit donc tranquillement du Père-Lachaise, en habit et sans chapeau. Sur le boulevard extérieur, il entendit un son de trompe. Il vit un petit enfant habillé en marquis Louis XV, qui passait avec ses parents. Il en vit un autre habillé en officier, avec un képi trop large et un petit grand sabre. — Ah! oui, dit-il. Ce doit être aujourd'hui la mi-careme. Un fiacre à galerie passait. Il lui jeta l'adresse de son petit appartement de garçon : 64, rue du Colisée. Les coussins de la vieille voiture étaient à peine secs. Il faisait humide comme ans la terre, Pierre Arabin grelotta et se mit à pleurer. Il pleurait sans savoir pourquoi. Il ne songeait à rien. Il semblait que son court séjour dans la terre lui eût fait perdre l'habitude de penser. La voiture allait au pas au milieu de la foule. Il pleuvait. La boue, sur le sol, était rose de confetti écrasés. Les arbres s agrémentaient tristement d'une frondaison de carnaval. Autour de leurs branches nues, des serpentins multicolores s'emmêlaient comme des cheveux de femme autour d'un vieux peigne. Quand le fiacre eut échappé à la cohue des quartiers centraux, Pierre Arabin sentit poindre en lui une anxiété. Quel effet allait-il produire chez lui, sur son concierge et sur son domestique? Il descendit lenlement du fiacre et s'avança atout petits pas vers la loge. Mais le concierge était sorti. Une voisine gardait la loge. — Y a-t-il quelqu'un à l'entresol? demanda Pierre Arabin. — Vous ne savez donc pas ? dit la voisine. Le monsieur de l'entresol est mort lundi dernier. On l'a enterré hier. — Et il n'y a personne là-haut? — Vous pensez. Le domestique est parti. On a mis les scellés. Pierre Arabin n'avait pas sa clef. On ne pense pas à enterrer les morts avec leur clef. Il manquait aussi d'argent. Il avait seulement au doigt une bague avec un petit brillant. Il résolut d'aller la vendre . Il remonta dans son vieux fiacre, grommelant, et se fit conduire rue de la Paix. Il eut peine à trouver une boutique ouverte. Un bijoutier le regarda avec de petits yeux et lui dit cette phrase textuelle :" Ce n'est pas dans mes habitudes de faire des affaires avec des personnes sans chapeau. » Il remonta dans sa voiture et se fit conduire chez son chapelier qui l'accueillit sans étonnement. Arabin se dit : "il n'a pas reçu de lettre d'enterrement. » Ce n'était pas exact. Le chapelier avait bien reçu un faire-part, que lui avait fait envoyer le domestique de Pierre; seulement, en voyant Arabin, il s'était dit simplement : " Ce n est pas lui qui est mort; ce doit être un de ses parents. » Le chapelier était pressé. Il avait décidément des favoris trop sérieux pour être disposé à écouter des histoires extraordinaires. Arabin lui fit donc un récit banal d'une bousculade sur le boulevard oii il avait perdu, disait il son chapeau. Le chapelier lui choisit un beau haut de forme. Puis il lui dit, songeant au parent mort : — Je vais vous mettre un crêpe. Arabin, un peu ahuri, ne protesta pas. Le chapelier le coiffa d'un chapeau à large crêpe. Il se trouva ainsi porter son propre deuil. Ce qui l'attrista profondément. Il trouva ensuite un joaillier, qui lui donna deux cent cinquante francs pour sa bague. Arabin se sentit moins triste quand il eut de l'argent. Il résolut d'aller dîner à son restaurant habituel. Je vais faire mon petit effet » pensa-t-il. Mais tout se passa discrètement entre la caissière et le garçon. " Qu'est-ce que vous prétendiez donc, que M. Arabin était mort? " dit la caissière. " On m'avait dit " répondit le garçon. Pierre avait un grand appétit. Mais, dès les premières bouchées,. sa faim s'apaisa, et il ressentit à l'estomac une vive douleur. — Avez- vous vu M. Cerneaux et M. de Louffeuil? C'étaient ses deux amis intimes, ses associés de fête. C'était eux qui avaient dû, la veille, conduire son deuil. — Je les retrouverai, pensa-t il, au bal de l'Opéra. Car il savait bien qu'ils iraient au bal comme à l'ordinaire, qu'ils ne seraient pas plus tristes que de coutume, qu'ils ne crieraient pas pour s'étourdir, et qu'ils diraient paisiblement toutes les demi-heures : " Ce pauvre bougre d'Arabin! " Un journal du matin annonçait dans un écho spécial ' la disparition d'un joyeux fêtard, Pierre A*^*, que les habitués de James connaissaient bien. C'était un bon garçon sans prétention. Cette mort fera pleurer les beaux yeux de Jeanne de Meung, et un peu aussi ceux d'Alaine Chartier, qui n'est pas une ingrate.' Ces pauvres amies! dit Arabin, attendri. Enfin! Je les retrouverai tout à l'heure à l'Opéra. » Il s'acheta un faux nez et une barbe. Puis il se rendit au bal. Pendant une heure, il attendit Lucien Cerneaux. Enfin il aperçut à la sortie d'une loge le front dénudé et la grande moustache blonde de son ami intime. Il s'approcha de lui pour l'intriguer. Il changea sa voix et lui dit simplement, car il manquait d'imagination : — Bonjour, Cerneaux, — Bonjour. — Je suis uu ami de Pierre Arabin, continua Pierre Arabin. — Ah! le pauvre bougre ! dit Lucien Cerneaux. il s'éloigna. Arabin le suivit. Plus loin ils rencontrèrent Jean de Louffeuil. — Bonjour, Louffe, dit Pierre Arabin. Je suis un ami de Pierre Arabin. — Ah! le pauvre bougre! dit Louffeuil. Tous trois s'en allèrent dans le bal. Cerneaux et Louffeuil ne prenaient aucune garde à ce compagnon inconnu. Quant à Pierre Arabin, il évitait de brusquer les événements et s'en désintéressait peu à peu. Il oubliait même par moments qu'il venait d'être enterré vif. Cerneaux et Louffeuil se laissèrent faire quand leur mystérieux compagnon les invita à souper. A table, à mesure qu'approchait l'instant fatal où il allait arracher son faux nez et sa fausse barbe, Arabin se sentait de plus en plus ému. Son émotion augmenta encore quand Cerneaux lui raconta les détails de sa mort, au bar : une congestion rapide après une ingestion d'un certain nombre de cocktails. Arabin reculait toujours l'instant du coup de théâtre. Cerneaux et Louffeuil avaient bu sec. Ils étaient complètement partis. — Et, si on vous disait qu'Arabin n'est pas mort, qu'il était en léthargie et qu'il est sorti de sa tombe... dit-il tout a coup d'une voix étranglée. — On a vu des choses plus extraordinaires, dit Cerneaux. — Et, si on vous disait qu'il n'est pas loin de vous?... — On lui ferait dire de s'amener, dit posamment Louffeuil. — Et, si c'était moi Arabin?... dit Arabin, n osant encore arracher son faux nez. — Tu blagues dit Cerneaux. — Je blague? dit Arabin. Et il retira, non sans peine, son faux nez et sa fausse barbe dont les élastiques s'accrochaient à ses oreilles. — C'est bien lui! s'exclamèrent Cerneaux et Louffeuil. Ils poussèrent un éclat de rire énorme. Pierre Arabin se contenta de cette manifestation. - Pourquoi n'as-tu pas dit ça plus tôt, dit Cerneaux. On aurait rigolé au bal. — Il faut aller chez Alice, dit Louffeuil. Mais Alice n'était pas chez elle. Et, chez Jeanne de Meung, on ne leur ouvrit pas. Aussi furent-ils réduits à errer dans les maisons amies où malheureusement, la nouvelle de la mort d'Arabin n'était pas encore répandue. Partout, il faisait le récit de son aventure. Mais, alors que certaines de ces dames l'écoutaient complaisamment, d'autres semblaient distraites, et la plupart disaient : "Tu n'as rien de plus gai à nous raconter? Tu ferais mieux de payer une bouteille de champagne. " Incidents Passionnels Il était cinq heures du soir. On avait semé, l'après-midi durant, une petite neige parcimonieuse. La nuit tombait. Je m'étais aposté près de la grande maison sombre. Et je vis des choses que les passants affairés n'avaient pas l'air de voir. Sous la large porte, des gens de tout âge et de toute condition allaient et venaient, les uns violemment, les autres à pas lents, comme des ombres éternelles. Je vis sortir une vieille dame hautaine, qui avait dû être belle. Elle tenait à la main un long poignard, gainé de cuir florentin. Elle passa devant moi sans me regarder et disparut dans la foule. Et presque au même instant, la suivant à quelques pas, sortit un étrange petit vieillard à la barbiche rude, lequel boitait, et marchait précipitamment, et tenait sous son bras droit une vieille mandore. Et le vieillard, lui aussi, disparut parmi les passants. Mais voici qu'une autre vieille femme quitta à son tour la grande maison sombre. Celle-là était courte et large. Elle serrait contre sa poitrine un coffret de bronze. Elle s'arrêta un instant sur le seuil, parut hésiter, et se perdit dans la foule. Où donc s'en étaient allés ces mystérieux personnages, la vieille dame au poignard, lé vieux monsieur à la mandore, et rautre vieille dame au coffret de bronze? Mais ce n'était pas pour me poser de telles questions que je stationnais depuis trois quarts d'heure devant le sombre bâtiment de l'Hôtel des Ventes. Il faut vous dire que, la veille au soir, j'avais fait la connaissance d'une femme mariée, d'une grosse femme mariée, de trente-deux ans, à qui j'avais donné rendez-vous, à ce coin de la rue Drouot et de la rue Rossini. Mes affaires avaient marché rondement. Rencontrée aux abords de la gare Saint- Lazare, la grosse dame mariée toléra que je marchasse à ses côtés. Nous causâmes. Quand j'eus appris qu'elle était de bonne famille, qu'elle avait pour mari un commerçant honorable, je l'invitai à dîner pour le soir même, en cabinet particulier. Mais elle était attendue chez elle. Elle accepta mon rendez-vous pour le lendemain. Je raccompagnai jusqu'à son train et je pris incontinent une voiture pour aller conter la chose à mon ami Edouard. Edouard me demanda si la grosse dame était jolie. Je répondis :" Non, pas précisément. ". C'était en effet une grosse dame sur la beauté de laquelle les avis pouvaient être partagés, et je voulais enlever à Edouard la satisfaction bien légitime de la découvrir laide, au cas où il la rencontrerait à mon bras. Ma soirée, au boulevard, fut allègre, troublée seulement par un calcul dont je ne sortis point : peut-on avec quatre-vingt francs épuiser toute la série des plaisirs suffisants pour épater une dame indulgente de la banlieue ouest? Assis à la terrasse d'un café, je regardais les passants, avec le contentement du Monsieur qui a une liaison en vue, son pain sentimental cuit pour quelques semaines, et la perspective de pouvoir se reposer ensuite, au moins pendant six mois, sur les lauriers de cette première bonne fortune sérieuse. J'allai, dans l'après-midi du lendemain, retenir deux places pour les Remords d'Alberte, pièce moderne en trois actes, à qui, quelques jours auparavant, la presse fait un succès moyen. Il y a des pièces, vous savez, à qui la presse avait fait un accueil assez tiède, et qui, malgré ça, sortent très bien. Et puis, aux abords des succès tapageurs, les marchands de billets sont si durs ! Deux places dans une baignoire. En arrivant de bonne heure, en donnant quarante sous à l'ouvreuse, on avait de fortes chances d'être seuls. La grosse dame arriva à six heures. Un fiacre nous emmena vers le petit restaurant très convenable que m'avait indiqué mon ami Edouard. Chemin faisant, je l'embrassai tendrement et nous échangeâmes nos petits noms. Elle s'appelait Rosalie. Puis j'entamai une longue dissertation pour démontrer la supériorité du restaurant où nous allions sur d'autres restaurants moins confortables, quoique plus à la mode. On nous installa dans un petit cabinet. Je pris la carte et je proposai quelques plats compliqués qu'elle refusa discrètement. On s'en tint finalement au potage et à des viandes froides assorties. Pour corser l'addition qui restaient bien au-dessous de mes prévisions, si restreintes qu'elles fussent, je commandai (signal des galantes entreprises) une bouteille de champagne, dont nous parvînmes, en nous forçant un peu, à absorber la moitié. Nous nous rendîmes à huit heures un quart au théâtre. C'est certainement un plaisir de raffiné que de se trouver seul dans une salle de spectacle. Mais, pour le bien goûter, il faut s'appeler Louis de Bavière et avoir voulu cette solitude. Je constatai avec amertume que la presse avait encore exagéré le succès des Remords d'Alberte, et j'aurais presque consenti à payer des passants pour garnir les banquettes. Enfin, quand le rideau se leva sur la grande pièce, je m'estimai heureux de compter vingttrois personnes au parterre. En regardant attentivement la scène, on n'apercevait pas le vide du balcon. Soudain Rosalie me saisit le bras et me montra au troisième rang de l'orchestre le monsieur grisonnant que je l'avais vue rejoindre la veille, à la gare Saint Lazare : — Mon mari ! Elle dit simplement : Mon mari ! et non pas : Ciel ! mon mari : comme les dames ont l'habitude de le faire, dans les romans, en semblable circonstance. Bien qu'ennuyé moi-même, je pris un air dégagé et je rassurai Rosalie. Nous étions bien cachés au fond de la baignoire, isolés dans notre pur amour par un treillis de bois doré. Elle était triste et agitée. Je lui proposai de partir pendant un acte, mais les Remords d'Alberte, au cours de la scène III du 2, nous parurent tellement poignants que nous attendîmes la fin, désireux de voir la pauvre héroïne débarrassée du lourd fardeau qui opprimait son âme. Au cours du troisième acte, nous travaillâmes une seconde fois par conscience et sans ardeur au déshonneur du Monsieur de l'orchestre. A la fin du spectacle, nous laissâmes les vingt-trois spectateurs réclamer paisiblement leur vestiaire, et nous attendîmes dix bonnes minutes dans la baignoire. Mais la fatalité voulut qu'à notre sortie le mari fut encore devant la porte. Nous nous trouvâmes nez à nez avec lui. Qu'allait-il se passer ? Il ne se passa rien. Il affecta de ne pas nous voir. Je fis monter Rosalie hébétée dans une voiture. Elle poussait des petits sanglots réguliers, et répétait :"( Mon Dieu, qu'est-ce qu'il va me dire en rentrant ! Mon Dieu ! qu'est-ce qu'il va me dire en rentrant ? " Elle me promit en me quittant un rendez-vous pour le surlendemain et des nouvelles le plus tôt possible. Je ne reçus rien et elle ne vint pas. Les journaux cependant ne relatèrent aucun drame conjugal dans la banlieue ouest. L'affaire était-elle classée? Deux mois après, Rosalie m'écrivit une lettre de quatre pages. Elle me priait de lui prêter cinquante francs. Je portai, dans un noble geste la main à mon portefeuille qui se trouva malheureusement être vide. Mais je devais toucher deux cents francs la semaine suivante. J'en distrairais deux louis et demi que j'enverrais à Rosalie. Je ne sais quelles circonstances m'empêchèrent de mettre ce petit projet à exécution. La Duchesse Poison SCÈNE I La scène représente la terrasse d'un café du boulevard, vers six heures du soir. Muche, dit Théodore de Soupières, est assis devant une table. Il a demandé « de quoi écrire » et consulte fébrilement sa montre. Théodore de Soupières est l'auteur du roman la Duchesse Poison, qui paraît en feuilleton, avec un grand succès, dans le Cri nationaL Passe un confrère et ami, le petit Dufiel. Dufiel. — Embêté? Soupières. — Très embêté. J'ai mon feuilleton à écrire pour tout à I'heure. J'ai déjà manqué un jour, hier, et aujourd'hui je suis obligé de le faire, absolument. Et j'ai rendez-vous dans un quart d'heure avec une femme tout a fait épatante, qu'il me sera impossible de lâcher de la soirée. Est-ce que tu suis mon feuilleton ? Dufiel. — Oui, assez régulièrement. Soupières. — Je ne te demande pas d'appréciation... tu pourrais me rendre un sacré service. Fais-moi mon feuilleton d'aujourd'hui. Tu n'as rien à faire. Dufiel. — Tu es dur. D'ailleurs je n'ai rien à faire. C'est malheureusement juste. Soupières. — Ça va, hein? Tu es vraiment chic. D'ailleurs, je touche cinq louis par feuilleton. Ça te fera cinq louis de bon. Dufiel. — Ça ira complètement si tu peux m'avancer les cinq louis, qui seraient bien reçus à l'heure actuelle. Tu dois être galetteux. Soupières. — Les voilà. Travaille, mon vieux. Mais ne fais pas bouger l'action. Piétine sur place... Allons! tu es vraiment chic. Tu connais Coude, le secrétaire de rédaction du Cri national? Porte-lui la copie comme si je t'en avais chargé, et corrige toi-meme les épreuves. Le correcteur est un peu loufoc et Coude passe son temps à faire des réussites avec des dominos. Au revoir, vieux, tu es un chic type! SCÈNE 2 Neuf heures du malin. Ie ménage Balbus est encore couché, Auguste Ballus n'étant pas allé au bureau ce matin-là. La jeune madame Balbus attend avec impatience le retour de la bonne qui, en revenant du marché, doit monter le Cri national. Balbus. — C'est si intéressant, ce feuilleton? Mme Balbus. — Oh! mon chéri, tu n'as pas idée l Je n'ai jamais vu un aussi beau feuilleton. Je ne comprends pas que tu ne le lises pas. Balbus. — Est-ce que j'ai le temps de lire ces machines-là? Mme Balbus. — Oh! pour cinq minutes que ça te prendrait chaque jour! C'est si joli! Tu ne peux pas t'imaginer. Tu devrais le suivre à partir d'aujourd'hui. Je te mettrai au courant en te racontant le commencement. Il a déjà paru quarante cinq feuilletons. Balbus. — De quoi s'agit-il? Mme Balbus. — Écoute : Il y a d'abord Claude Fatal, qui est un médecin de village, et qui a recueilli une enfant, une petite fille, qu'il a trouvée dans la neige. Cette petite fille est restée pendant six mois entre la vie et la mort, et le docteur a fini par la sauver. Figure-toi que cette petite fille n'était autre que la fille du duc de Chanteclair, qui a épousé en secondes noces une méchante femme qu'on appelle la duchesse Poison. Il ne se doute pas que la duchesse Poison, qui se donnait pour une Italienne, la comtesse de Rollina, est en réalité la femme du vieux médecin, que Claude Fatal a chassée de chez lui un soir d'hiver. Personne ne connaît tous ces secrets-là, qu'un domestique du château, le vieux Parfait, Ce n'est pas tout. Figure-toi que la jeune fille trouvée, qui a déjà vingt-trois ans, et qui est très pure et très chaste, aime un jeune olficier de marine nommé Léonard. Quant à elle, on ne connaît pas son vrai nom, mais Claude Fatal l'a appelée Glorieuse, parce que, le soir où elle a été trouvée dans la neige, c'étàit la date anniversaire d'une des trois journées de 1830. M. Balbus a écouté distraitement cette histoire, ayant pour le moment d'autres préoccupations. Les malheurs de Claude Fatal l'intéressent peutêtre moins que certaines particularités anatomiques de Mme Balbus. Quelques minutes après, quand la bonne apporte le journal, les deux époux sont étendus côte à côte. Ilss ne disent mot et paraissent sommeiller. Mme Balbus (non sans langueur). — Auguste? Lis-moi le feuilleton, dis? Tu es plus près de la fenêtre. Balbus jette d'ahord un coup d'oeil rapide sur les derniers cours du soir et sur les nouvelles de Madagascar. Puis il entame la lecture du 46* feuilleton de la Duchesse Poison. Balbus [lisant). — Glorieuse s'était levée de bonne heure, ce matin-là. Un gai soleil entrait par la fenêtre aux rideaux de mousseline dans la chambre virginale. La jeune fille s'habilla pour descendre au jardin et, comme elle allait sortir, elle se souvint qu'elle avait oublié de se laver, depuis deux jours, le visage et les mains. Elle passa rapidement un linge mouillé sur son nez et sur ses oreilles. Soudain, elle sentit qu'on la saisissait à la taille. C'était Claude Fatal, le brave docteur.il appuya sa bouche édentée sur les lèvres de Glorieuse et lui donna un baiser prolongé... Mme Balbus. — Non, il n'y a pas ça... Balbus. — Regarde toi-même! Mme Balbus. — C'est sûrement une faute d'impression. Ils ont'imprimé : " sur les lèvres " au lieu de : « sur le front ». Balbus [lisant). — Sais-tu qui est à la porte ? dit le docteur Fatal à Glorieuse. Le vieux Parfait, le domestique du château. — Qu'il entre, dit Glorieuse. Lui seul peut éclaircir le mystère de ma naissance. » Le vieux serviteur courbé par l'âge, fit son apparition, " Laissez-moi seule avec lui, " dit-elle au docteur, qui quitta aussitôt la chambre. La jeune fille s'approcha alors du vieillard, lui redressa les épaules et lui planta sur la bouche un rude et passionné baiser... [S'interrompant:) — Il est dégoûtant, ton roman. Mme Balbus . — Ce n'esl pas possible ce que tu dis là. Balbus. — Regarde toi-méme. Mme Balbus, — Alors, c'est une tactique de la part de la jeune fille. C'est certainement une tactique de sa part. Balbus. — C'est une tactique un peu bizarre pour une jeune fille. [Lisant: Le vieillard fit signe à Glorieuse que le moment des révélations était venu... Chapitre vingt-sept. La vengeance de l'amiral. Pendant ce temps, que faisait Léonard? Mme Balbus (enthousiaste). — Ah ! tu vas voir! Tu vas voir Léonard, comme il est sympathique! C'est l'officier de marine, le fiancé de Glorieuse. Il est admirable d'intégrité, de loyauté et d'honneur. Balbus. — Léonard, tout en se rendant chez la veuve de l'amiral, additionnait mentalement les sommes qu'il avait encaissées dans sa tournée du matin. Il avait touché 55 francs chez Georgette. La nuit avait été moins bonne pour Maria qui n'avait amené que deux louis. Quant à Irma, elle arrivait comme toujours bonne première avec 70 francs. Et encore Léonard la soupçonnait d'en cacher. [S'interrompant:] Mais c'est absolument ignoble. Et voilà le monsieur que tu me présentes comme la personnification de l'honneur et de l'intégrité ? Mme Balbus. — Tu ne comprends pas. Moi, je ne sais pas ce qu'il veut dire avec ces histoires de femmes et d'argent, mais tu comprendrais, comme moi, si tu avais lu le feuilleton, que Léonard n'est pas capable d'une chose ignoble. Balbus. — Il se fait simplement entretenir par des femmes, ton Léonard. C'est dégoûtant qu'un auteur ose prêter un tel rôle à un officier de marine! Si c est là ta littérature, je t'en félicite. C est du propre ! Mme Balbus (avec autorité). — Je te répète que Léonard n'est pas capable d'une chose ignoble. S'il agit ainsi, c'est qu'il a ses raisons, qui sont des i)lus généreuses et des plus désintéressées... Continue! Balbus. — Léonard arriva chez la veuve de l'amiral. ». Mme Balbus. — C'est elle qui a élevé Léonard, c'est une sainte ! Balbus. — Dès qu'elle vit entrer le jeune homme, elle se précipita à son cou." Prends-moi! Prends-moi! " s'ecria-t-elle avec véhémence. Il l'entraîna vers le fond de la pièce. Mme Balbus. — Non, ce n'est pas possible! Il n'y a pas ça? Balbus. --- Tn m'embêtes. Je n'invente pas. Lis toi-même! Mme Balbus. — Il y a que Léonard fait ces choses-là avec la veuve de l'amiral? Balbus. — Regarde toi-même. Mme Balbus {atterrée). — Mais c'est sa grand'mère! FIN


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