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Illustration: L'île mystérieuse-Chap39-40 - Jules Verne

L'île mystérieuse-Chap39-40


Enregistrement : Audiocite.net

Lu par Jean-François Ricou - (Email: jean-francois.ricou@wanadoo.fr)
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Feuilleton audio (62 Chapitres)

Chapitre 39-40
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Jules Verne
L'Île mystérieuse
Deuxième partie : L'abandonné Chapitre 17


Toujours à l'écart. — Une demande de l'inconnu. — La ferme établie au corral. — Il y a douze ans ! — Le contremaître du Britannia. — Abandon dans l'île Tabor. — La main de Cyrus Smith. — Le document mystérieux.

Ces dernières paroles justifiaient les pressentiments des colons. Il y avait dans la vie de ce malheureux quelque funeste passé, expié peut-être aux yeux des hommes, mais dont sa conscience ne l'avait pas encore absous. En tout cas, le coupable avait des remords, il se repentait, et, cette main qu'ils lui demandaient, ses nouveaux amis l'eussent cordialement pressée, mais il ne se sentait pas digne de la tendre à d'honnêtes gens ! Toutefois, après la scène du jaguar, il ne retourna pas dans la forêt, et depuis ce jour il ne quitta plus l'enceinte de Granite-house.

Quel était le mystère de cette existence ? L'inconnu parlerait-il un jour ? C'est ce que l'avenir apprendrait. En tout cas, il fut bien convenu que son secret ne lui serait jamais demandé et que l'on vivrait avec lui comme si l'on n'eût rien soupçonné.

Pendant quelques jours, la vie commune continua donc d'être ce qu'elle avait été. Cyrus Smith et Gédéon Spilett travaillaient ensemble, tantôt chimistes, tantôt physiciens. Le reporter ne quittait l'ingénieur que pour chasser avec Harbert, car il n'eût pas été prudent de laisser le jeune garçon courir seul la forêt, et il fallait se tenir sur ses gardes. Quant à Nab et à Pencroff, un jour aux étables ou à la basse-cour, un autre au corral, sans compter les travaux à Granite-house, ils ne manquaient pas d'ouvrage.

L'inconnu travaillait à l'écart, et il avait repris son existence habituelle, n'assistant point aux repas, couchant sous les arbres du plateau, ne se mêlant jamais à ses compagnons. Il semblait vraiment que la société de ceux qui l'avaient sauvé lui fût insupportable !

« Mais alors, faisait observer Pencroff, pourquoi a-t-il réclamé le secours de ses semblables ? Pourquoi a-t-il jeté ce document à la mer ?

— Il nous le dira, répondait invariablement Cyrus Smith.

— Quand ?

— Peut-être plus tôt que vous ne le pensez, Pencroff. »

Et, en effet, le jour des aveux était proche.

Le 10 décembre, une semaine après son retour à Granite-house, Cyrus Smith vit venir à lui l'inconnu, qui, d'une voix calme et d'un ton humble, lui dit :

« Monsieur, j'aurais une demande à vous faire.

— Parlez, répondit l'ingénieur ; mais auparavant, laissez-moi vous faire une question. »

À ces mots, l'inconnu rougit et fut sur le point de se retirer. Cyrus Smith comprit ce qui se passait dans l'âme du coupable, qui craignait sans doute que l'ingénieur ne l'interrogeât sur son passé !

Cyrus Smith le retint de la main :

« Camarade, lui dit-il, non-seulement nous sommes pour vous des compagnons, mais nous sommes des amis. Je tenais à vous dire cela, et maintenant je vous écoute. »

L'inconnu passa la main sur ses yeux. Il était pris d'une sorte de tremblement, et demeura quelques instants sans pouvoir articuler une parole.

« Monsieur, dit-il enfin, je viens vous prier de m'accorder une grâce.

— Laquelle ?

— Vous avez à quatre ou cinq milles d'ici, au pied de la montagne, un corral pour vos animaux domestiques. Ces animaux ont besoin d'être soignés. Voulez-vous me permettre de vivre là-bas avec eux ? »

Cyrus Smith regarda pendant quelques instants l'infortuné avec un sentiment de commisération profonde. Puis :


« Mon ami, dit-il, le corral n'a que des étables, à peine convenables pour les animaux…

— Ce sera assez bon pour moi, monsieur.

— Mon ami, reprit Cyrus Smith, nous ne vous contrarierons jamais en rien. Il vous plaît de vivre au corral. Soit. Vous serez, d'ailleurs, toujours le bienvenu à Granite-house. Mais puisque vous voulez vivre au corral, nous prendrons les dispositions nécessaires pour que vous y soyez convenablement installé.

— N'importe comment, j'y serai toujours bien.

— Mon ami, répondit Cyrus Smith, qui insistait à dessein sur cette cordiale appellation, vous nous laisserez juger de ce que nous devons faire à cet égard !

— Merci, monsieur, » répondit l'inconnu en se retirant.

L'ingénieur fit aussitôt part à ses compagnons de la proposition qui lui avait été faite, et il fut décidé que l'on construirait au corral une maison de bois que l'on rendrait aussi confortable que possible.

Le jour même, les colons se rendirent au corral avec les outils nécessaires, et la semaine ne s'était pas écoulée que la maison était prête à recevoir son hôte. Elle avait été élevée à une vingtaine de pieds des étables, et, de là, il serait facile de surveiller le troupeau de mouflons, qui comptait alors plus de quatre-vingts têtes. Quelques meubles, couchette, table, banc, armoire, coffre, furent fabriqués, et des armes, des munitions, des outils furent transportés au corral.

L'inconnu, d'ailleurs, n'avait point été voir sa nouvelle demeure, et il avait laissé les colons y travailler sans lui, pendant qu'il s'occupait sur le plateau, voulant sans doute mettre la dernière main à sa besogne. Et de fait, grâce à lui, toutes les terres étaient labourées et prêtes à être ensemencées, dès que le moment en serait venu.

C'était le 20 décembre que les installations avaient été achevées au corral. L'ingénieur annonça à l'inconnu que sa demeure était prête à le recevoir, et celui-ci répondit qu'il irait y coucher le soir même.

Ce soir-là, les colons étaient réunis dans la grande salle de Granite-house. Il était alors huit heures, — heure à laquelle leur compagnon devait les quitter. Ne voulant pas le gêner en lui imposant par leur présence des adieux qui lui auraient peut-être coûté, ils l'avaient laissé seul et ils étaient remontés à Granite-house.

Or, ils causaient dans la grande salle, depuis quelques instants, quand un coup léger fut frappé à la porte. Presque aussitôt, l'inconnu entra, et sans autre préambule :


« Messieurs, dit-il, avant que je vous quitte, il est bon que vous sachiez mon histoire. La voici. »

Ces simples mots ne laissèrent pas d'impressionner très-vivement Cyrus Smith et ses compagnons.

L'ingénieur s'était levé.

« Nous ne vous demandons rien, mon ami, dit-il. C'est votre droit de vous taire…

— C'est mon devoir de parler.

— Asseyez-vous donc.

— Je resterai debout.

— Nous sommes prêts à vous entendre, » répondit Cyrus Smith.

L'inconnu se tenait dans un coin de la salle, un peu protégé par la pénombre. Il était tête nue, les bras croisés sur la poitrine, et c'est dans cette posture que, d'une voix sourde, parlant comme quelqu'un qui se force à parler, il fit le récit suivant, que ses auditeurs n'interrompirent pas une seule fois :

« Le 20 décembre 1854, un yacht de plaisance à vapeur, le Duncan, appartenant au laird écossais, Lord Glenarvan, jetait l'ancre au cap Bernouilli, sur la côte occidentale de l'Australie, à la hauteur du trente-septième parallèle. À bord de ce yacht étaient Lord Glenarvan, sa femme, un major de l'armée anglaise, un géographe français, une jeune fille et un jeune garçon. Ces deux derniers étaient les enfants du capitaine Grant, dont le navire le Britannia avait péri corps et biens, une année auparavant. Le Duncan était commandé par le capitaine John Mangles et monté par un équipage de quinze hommes.

« Voici pourquoi ce yacht se trouvait à cette époque sur les côtes de l'Australie.

« Six mois auparavant, une bouteille renfermant un document écrit en anglais, en allemand et en français, avait été trouvée dans la mer d'Irlande et ramassée par le Duncan. Ce document portait en substance qu'il existait encore trois survivants du naufrage du Britannia, que ces survivants étaient le capitaine Grant et deux de ses hommes, et qu'ils avaient trouvé refuge sur une terre dont le document donnait la latitude, mais dont la longitude, effacée par l'eau de mer, n'était plus lisible.

« Cette latitude était celle de 37°11' australe. Donc, la longitude étant inconnue, si l'on suivait ce trente-septième parallèle à travers les continents et les mers, on était certain d'arriver sur la terre habitée par le capitaine Grant et ses deux compagnons.

« L'amirauté anglaise ayant hésité à entreprendre cette recherche, Lord Glenarvan résolut de tout tenter pour retrouver le capitaine. Mary et Robert Grant avaient été mis en rapport avec lui. Le yacht le Duncan fut équipé pour une campagne lointaine à laquelle la famille du Lord et les enfants du capitaine voulurent prendre part, et le Duncan, quittant Glasgow, se dirigea vers l'Atlantique, doubla le détroit de Magellan et remonta par le Pacifique jusqu'à la Patagonie, où, suivant une première interprétation du document, on pouvait supposer que le capitaine Grant était prisonnier des indigènes.

« Le Duncan débarqua ses passagers sur la côte occidentale de la Patagonie et repartit pour les reprendre sur la côte orientale, au cap Corrientès.

« Lord Glenarvan traversa la Patagonie, en suivant le trente-septième parallèle, et, n'ayant trouvé aucune trace du capitaine, il se rembarqua le 13 novembre, afin de poursuivre ses recherches à travers l'Océan.

« Après avoir visité sans succès les îles Tristan d'Acunha et d'Amsterdam, situées sur son parcours, le Duncan, ainsi que je l'ai dit, arriva au cap Bernouilli, sur la côte australienne, le 20 décembre 1854.

« L'intention de Lord Glenarvan était de traverser l'Australie comme il avait traversé l'Amérique, et il débarqua. À quelques milles du rivage était établie une ferme, appartenant à un Irlandais, qui offrit l'hospitalité aux voyageurs. Lord Glenarvan fit connaître à cet Irlandais, les raisons qui l'avaient amené dans ces parages, et il lui demanda s'il avait connaissance qu'un trois-mâts anglais, le Britannia, se fût perdu depuis moins de deux ans sur la côte ouest de l'Australie.

« L'Irlandais n'avait jamais entendu parler de ce naufrage ; mais, à la grande surprise des assistants, un des serviteurs de l'Irlandais, intervenant, dit :

« — Milord, louez et remerciez Dieu. Si le capitaine Grant est encore vivant, il est vivant sur la terre australienne.

« — Qui êtes-vous ? demanda Lord Glenarvan.

« — Un Écossais comme vous, milord, répondit cet homme, et je suis un des compagnons du capitaine Grant, un des naufragés du Britannia. »

« Cet homme s'appelait Ayrton. C'était, en effet, le contre-maître du Britannia, ainsi que le témoignaient ses papiers. Mais, séparé du capitaine Grant au moment où le navire se brisait sur les récifs, il avait cru jusqu'alors que son capitaine avait péri avec tout l'équipage, et qu'il était lui, Ayrton, seul survivant du Britannia.

« — Seulement, ajouta-t-il, ce n'est pas sur la côte ouest, mais sur la côte est de l'Australie que le Britannia s'est perdu, et si le capitaine Grant est vivant encore, comme l'indique son document, il est prisonnier des indigènes australiens, et c'est sur l'autre côte qu'il faut le chercher. »


« Cet homme, en parlant ainsi, avait la voix franche, le regard assuré. On ne pouvait douter de ses paroles. L'Irlandais, qui l'avait à son service depuis plus d'un an, en répondait. Lord Glenarvan crut à la loyauté de cet homme, et, grâce à ses conseils, il résolut de traverser l'Australie en suivant le trente-septième parallèle. Lord Glenarvan, sa femme, les deux enfants, le major, le Français, le capitaine Mangles et quelques matelots devaient composer la petite troupe sous la conduite d'Ayrton, tandis que le Duncan, aux ordres du second, Tom Austin, allait se rendre à Melbourne, où il attendrait les instructions de Lord Glenarvan.

« Ils partirent le 23 décembre 1854.

« Il est temps de dire que cet Ayrton était un traître. C'était, en effet, le contre-maître du Britannia ; mais, à la suite de discussions avec son capitaine, il avait essayé d'entraîner son équipage à la révolte et de s'emparer du navire, et le capitaine Grant l'avait débarqué, le 8 avril 1852, sur la côte ouest de l'Australie, puis il était reparti en l'abandonnant — ce qui n'était que justice.

« Ainsi, ce misérable ne savait rien du naufrage du Britannia. Il venait de l'apprendre par le récit de Glenarvan ! Depuis son abandon, il était devenu, sous le nom de Ben Joyce, le chef de convicts évadés, et, s'il soutint impudemment que le naufrage avait eu lieu sur la côte est, s'il poussa Lord Glenarvan à se lancer dans cette direction, c'est qu'il espérait le séparer de son navire, s'emparer du Duncan et faire de ce yacht un pirate du Pacifique. »

Ici, l'inconnu s'interrompit un instant. Sa voix tremblait, mais il reprit en ces termes :

« L'expédition partit et se dirigea à travers la terre australienne. Elle fut naturellement malheureuse, puisque Ayrton ou Ben Joyce, comme on voudra l'appeler, la dirigeait, tantôt précédé, tantôt suivi de sa bande de convicts, qui avait été prévenue du coup à faire.

« Cependant le Duncan avait été envoyé à Melbourne pour s'y réparer. Il s'agissait donc de décider Lord Glenarvan à lui donner l'ordre de quitter Melbourne et de se rendre sur la côte est de l'Australie, où il serait facile de s'en emparer. Après avoir conduit l'expédition assez près de cette côte, au milieu de vastes forêts, où toutes ressources manquaient, Ayrton obtint une lettre qu'il s'était chargé de porter au second du Duncan, lettre qui donnait l'ordre au yacht de se rendre immédiatement sur la côte est, à la baie Twofold, c'est-à-dire à quelques journées de l'endroit où l'expédition s'était arrêtée. C'était là qu'Ayrton avait donné rendez-vous à ses complices.

« Au moment où cette lettre allait lui être remise, le traître fut démasqué et n'eut plus qu'à fuir. Mais cette lettre, qui devait lui livrer le Duncan, il fallait l'avoir à tout prix. Ayrton parvint à s'en emparer, et, deux jours après, il arrivait à Melbourne.

« Jusqu'alors le criminel avait réussi dans ses odieux projets. Il allait pouvoir conduire le Duncan à cette baie Twofold, où il serait facile aux convicts de s'en emparer, et, son équipage massacré, Ben Joyce deviendrait le maître de ces mers… Dieu devait l'arrêter au dénouement de ses funestes desseins.

« Ayrton, arrivé à Melbourne, remit la lettre au second, Tom Austin, qui en prit connaissance et appareilla aussitôt ; mais que l'on juge du désappointement et de la colère d'Ayrton, quand, le lendemain de l'appareillage, il apprit que le second conduisait le navire, non sur la côte est de l'Australie, à la baie de Twofold, mais bien sur la côte est de la Nouvelle-Zélande. Il voulut s'y opposer, Austin lui montra la lettre !… Et, en effet, par une erreur providentielle du géographe français qui avait rédigé cette lettre, la côte est de la Nouvelle-Zélande était indiquée comme lieu de destination.

« Tous les plans d'Ayrton échouaient ! Il voulut se révolter. On l'enferma. Il fut donc emmené sur la côte de la Nouvelle-Zélande, ne sachant plus ni ce que deviendraient ses complices, ni ce que deviendrait Lord Glenarvan.

« Le Duncan resta à croiser sur cette côte jusqu'au 3 mars. Ce jour-là, Ayrton entendit des détonations. C'étaient les caronades du Duncan qui faisaient feu, et, bientôt, Lord Glenarvan et tous les siens arrivaient à bord.

« Voici ce qui s'était passé.

« Après mille fatigues, mille dangers, Lord Glenarvan avait pu achever son voyage et arriver à la côte est de l'Australie, sur la baie de Twofold. Pas de Duncan ! Il télégraphia à Melbourne. On lui répondit : « Duncan parti depuis le 18 courant pour une destination inconnue. »

« Lord Glenarvan ne put plus penser qu'une chose : c'est que l'honnête yacht était tombé aux mains de Ben Joyce et qu'il était devenu un navire de pirates !

« Cependant Lord Glenarvan ne voulut pas abandonner la partie. C'était un homme intrépide et généreux. Il s'embarqua sur un navire marchand, se fit conduire à la côte ouest de la Nouvelle-Zélande, la traversa sur le trente-septième parallèle, sans rencontrer aucune trace du capitaine Grant ; mais, sur l'autre côte, à sa grande surprise, et par la volonté du Ciel, il retrouva le Duncan, sous les ordres du second, qui l'attendait depuis cinq semaines !

« On était au 3 mars 1855. Lord Glenarvan était donc à bord du Duncan, mais Ayrton y était aussi. Il comparut devant le lord, qui voulut tirer de lui tout ce que le bandit pouvait savoir au sujet du capitaine Grant. Ayrton refusa de parler. Lord Glenarvan lui dit alors qu'à la première relâche, on le remettrait aux autorités anglaises. Ayrton resta muet.

« Le Duncan reprit la route du trente-septième parallèle. Cependant, lady Glenarvan entreprit de vaincre la résistance du bandit. Enfin, son influence l'emporta, et Ayrton, en échange de ce qu'il pourrait dire, proposa à Lord Glenarvan de l'abandonner sur une des îles du Pacifique, au lieu de le livrer aux autorités anglaises. Lord Glenarvan, décidé à tout pour apprendre ce qui concernait le capitaine Grant, y consentit.

« Ayrton raconta alors toute sa vie, et il fut constant qu'il ne savait rien depuis le jour où le capitaine Grant l'avait débarqué sur la côte australienne.


« Néanmoins, Lord Glenarvan tint la parole qu'il avait donnée. Le Duncan continua sa route et arriva à l'île Tabor. C'était là qu'Ayrton devait être déposé, et ce fut là aussi que, par un vrai miracle, on retrouva le capitaine Grant et ses deux hommes, précisément sur ce trente-septième parallèle. Le convict allait donc les remplacer sur cet îlot désert, et voici, au moment où il quitta le yacht, les paroles que prononça Lord Glenarvan :

« — Ici, Ayrton, vous serez éloigné de toute terre et sans communication possible avec vos semblables. Vous ne pourrez fuir cet îlot où le Duncan vous laisse. Vous serez seul, sous l'œil d'un Dieu qui lit au plus profond des cœurs, mais vous ne serez ni perdu, ni ignoré comme le fut le capitaine Grant. Si indigne que vous soyez du souvenir des hommes, les hommes se souviendront de vous. Je sais où vous êtes, Ayrton, et je sais où vous trouver. Je ne l'oublierai jamais ! »

« Et le Duncan, appareillant, disparut bientôt.

« On était au 18 mars 1855?.

« Ayrton était seul, mais ni les munitions, ni les armes, ni les outils, ni les graines ne lui manquaient. À lui, le convict, à sa disposition était la maison construite par l'honnête capitaine Grant. Il n'avait qu'à se laisser vivre et à expier dans l'isolement les crimes qu'il avait commis.

« Messieurs, il se repentit, il eut honte de ses crimes et il fut bien malheureux ! Il se dit que si les hommes venaient le rechercher un jour sur cet îlot, il fallait qu'il fût digne de retourner parmi eux ! Comme il souffrit, le misérable ! Comme il travailla pour se refaire par le travail ! Comme il pria pour se régénérer par la prière !

« Pendant deux ans, trois ans, ce fut ainsi ; mais Ayrton, abattu par l'isolement, regardant toujours si quelque navire ne paraîtrait pas à l'horizon de son île, se demandant si le temps d'expiation était bientôt complet, souffrait comme on n'a jamais souffert ! Ah ! quelle est dure cette solitude, pour une âme que rongent les remords !

« Mais sans doute le ciel ne le trouvait pas assez puni, le malheureux, car il sentit peu à peu qu'il devenait un sauvage ! Il sentit peu à peu l'abrutissement le gagner ! Il ne peut vous dire si ce fut après deux ou quatre ans d'abandon, mais enfin, il devint le misérable que vous avez trouvé !

« Je n'ai pas besoin de vous dire, messieurs, que Ayrton ou Ben Joyce et moi, nous ne faisons qu'un ! »

Cyrus Smith et ses compagnons s'étaient levés à la fin de ce récit. Il est difficile de dire à quel point ils étaient émus ! Tant de misère, tant de douleurs et de désespoir étalés à nu devant eux !

« Ayrton, dit alors Cyrus Smith, vous avez été un grand criminel, mais le Ciel doit certainement trouver que vous avez expié vos crimes ! Il l'a prouvé en vous ramenant parmi vos semblables. Ayrton, vous êtes pardonné ! Et maintenant, voulez-vous être notre compagnon ? »

Ayrton s'était reculé.

« Voici ma main ! » dit l'ingénieur.
Ayrton se précipita sur cette main que lui tendait Cyrus Smith, et de grosses larmes coulèrent de ses yeux.

« Voulez-vous vivre avec nous ? demanda Cyrus Smith.

—Monsieur Smith, laissez-moi quelque temps encore, répondit Ayrton, laissez-moi seul dans cette habitation du corral !

— Comme vous le voudrez, Ayrton, » répondit Cyrus Smith.

Ayrton allait se retirer, quand l'ingénieur lui adressa une dernière question :

« Un mot encore, mon ami. Puisque votre dessein était de vivre isolé, pourquoi avez-vous donc jeté à la mer ce document qui nous a mis sur vos traces ?

— Un document ? répondit Ayrton, qui paraissait ne pas savoir ce dont on lui parlait.

— Oui, ce document enfermé dans une bouteille que nous avons trouvé, et qui donnait la situation exacte de l'île Tabor ! »

Ayrton passa sa main sur son front. Puis, après avoir réfléchi :

« Je n'ai jamais jeté de document à la mer ! répondit-il.

— Jamais ? s'écria Pencroff.

— Jamais ! »

Et Ayrton, s'inclinant, regagna la porte et partit.

Jules Verne
L'Île mystérieuse
Deuxième partie : L'abandonné Chapitre 18



Conversation. — Cyrus Smith et Gédéon Spilett. — Une idée de l'ingénieur. — Le télégraphe électrique. — Les fils. — La pile. — L'alphabet. — Belle saison. — Prospérité de la colonie. — Photographie. — Un effet de neige. — Deux ans dans l'île Lincoln.

« Le pauvre homme ! » dit Harbert, qui, après s'être élancé vers la porte, revint, après avoir vu Ayrton glisser par la corde de l'ascenseur et disparaître au milieu de l'obscurité.

« Il reviendra, dit Cyrus Smith.

— Ah çà, monsieur Cyrus, s'écria Pencroff, qu'est-ce que cela veut dire ? Comment ! ce n'est pas Ayrton qui a jeté cette bouteille à la mer ? Mais qui donc alors ? »

À coup sûr, si jamais question dut être faite, c'était bien celle-là !

« C'est lui, répondit Nab, seulement le malheureux était déjà à demi fou.


— Oui ! dit Harbert, et il n'avait plus conscience de ce qu'il faisait.

— Cela ne peut s'expliquer qu'ainsi, mes amis, répondit vivement Cyrus Smith, et je comprends maintenant qu'Ayrton ait pu indiquer exactement la situation de l'île Tabor, puisque les événements même qui avaient précédé son abandon dans l'île la lui faisaient connaître.

— Cependant, fit observer Pencroff, s'il n'était pas encore une brute au moment où il rédigeait son document, et s'il y a sept ou huit ans qu'il l'a jeté à la mer, comment ce papier n'a-t-il pas été altéré par l'humidité ?

— Cela prouve, répondit Cyrus Smith, qu'Ayrton n'a été privé d'intelligence qu'à une époque beaucoup plus récente qu'il ne le croit.

— Il faut bien qu'il en soit ainsi, répondit Pencroff ; sans quoi, la chose serait inexplicable.

— Inexplicable, en effet, répondit l'ingénieur, qui semblait ne pas vouloir prolonger cette conversation.

— Mais Ayrton a-t-il dit la vérité ? demanda le marin.

— Oui, répondit le reporter. L'histoire qu'il a racontée est vraie de tous points. Je me rappelle fort bien que les journaux ont rapporté la tentative faite par Lord Glenarvan et le résultat qu'il avait obtenu.

—Ayrton a dit la vérité, ajouta Cyrus Smith, n'en doutez pas, Pencroff, car elle était assez cruelle pour lui. On dit vrai quand on s'accuse ainsi ! »

Le lendemain, — 21 décembre, — les colons étaient descendus à la grève, et, ayant gravi le plateau, ils n'y trouvèrent plus Ayrton. Ayrton avait gagné pendant la nuit sa maison du corral, et les colons jugèrent bon de ne point l'importuner de leur présence. Le temps ferait sans doute ce que les encouragements n'avaient pu faire.

Harbert, Pencroff et Nab reprirent alors leurs occupations accoutumées. Précisément, ce jour-là, les mêmes travaux réunirent Cyrus Smith et le reporter à l'atelier des Cheminées.

« Savez-vous, mon cher Cyrus, dit Gédéon Spilett, que l'explication que vous avez donnée hier au sujet de cette bouteille ne m'a pas satisfait du tout ! Comment admettre que ce malheureux ait pu écrire ce document et jeter cette bouteille à la mer, sans en avoir aucunement gardé le souvenir ?

— Aussi n'est-ce pas lui qui l'a jetée, mon cher Spilett.

— Alors, vous croyez encore…

— Je ne crois rien, je ne sais rien ! répondit Cyrus Smith, en interrompant le reporter. Je me contente de ranger cet incident parmi ceux que je n'ai pu expliquer jusqu'à ce jour !


— En vérité, Cyrus, dit Gédéon Spilett, ces choses sont incroyables ! Votre sauvetage, la caisse échouée sur le sable, les aventures de Top, cette bouteille enfin… n'aurons-nous donc jamais le mot de ces énigmes ?

— Si ! répondit vivement l'ingénieur, si, quand je devrais fouiller cette île jusque dans ses entrailles !

— Le hasard nous donnera peut-être la clef de ce mystère !

— Le hasard ! Spilett ! Je ne crois guère au hasard, pas plus que je ne crois aux mystères en ce monde. Il y a une cause à tout ce qui se passe d'inexplicable ici, et cette cause, je la découvrirai. Mais en attendant, observons et travaillons. »

Le mois de janvier arriva. C'était l'année 1867 qui commençait. Les travaux d'été furent menés assidûment. Pendant les jours qui suivirent, Harbert et Gédéon Spilett étant allés du côté du corral, purent constater qu'Ayrton avait pris possession de la demeure qui lui avait été préparée. Il s'occupait du nombreux troupeau confié à ses soins, et il devait épargner à ses compagnons la fatigue de venir tous les deux ou trois jours visiter le corral. Cependant, afin de ne plus laisser Ayrton trop longtemps isolé, les colons lui faisaient assez souvent visite.

Il n'était pas indifférent, non plus, — étant donnés certains soupçons que partageaient l'ingénieur et Gédéon Spilett, — que cette partie de l'île fût soumise à une certaine surveillance, et Ayrton, si quelque incident survenait, ne négligerait pas d'en informer les habitants de Granite-house.

Cependant il pouvait se faire que l'incident fût subit et exigeât d'être rapidement porté à la connaissance de l'ingénieur. En dehors même de tous faits se rapportant au mystère de l'île Lincoln, bien d'autres pouvaient se produire, qui eussent appelé une prompte intervention des colons, tels que l'apparition d'un navire passant au large et en vue de la côte occidentale, un naufrage sur les atterrages de l'ouest, l'arrivée possible de pirates, etc.

Aussi Cyrus Smith résolut-il de mettre le corral en communication instantanée avec Granite-house.

Ce fut le 10 janvier qu'il fit part de son projet à ses compagnons.

« Ah çà ! comment allez-vous vous y prendre, monsieur Cyrus ? demanda Pencroff. Est-ce que, par hasard, vous songeriez à installer un télégraphe ?

— Précisément, répondit l'ingénieur.

— Électrique ? s'écria Harbert.

— Électrique, répondit Cyrus Smith. Nous avons tous les éléments nécessaires pour confectionner une pile, et le plus difficile sera d'étirer des fils de fer, mais au moyen d'une filière, je pense que nous en viendrons à bout.


— Eh bien, après cela, répliqua le marin, je ne désespère plus de nous voir un jour rouler en chemin de fer ! »

On se mit donc à l'ouvrage, en commençant par le plus difficile, c'est-à-dire par la confection des fils, car si on eût échoué, il devenait inutile de fabriquer la pile et autres accessoires.

Le fer de l'île Lincoln, on le sait, était de qualité excellente, et, par conséquent, très-propre à se laisser étirer. Cyrus Smith commença par fabriquer une filière, c'est-à-dire une plaque d'acier, qui fut percée de trous coniques de divers calibres qui devaient amener successivement le fil au degré de ténuité voulue. Cette pièce d'acier, après avoir été trempée, « de tout son dur, » comme on dit en métallurgie, fut fixée d'une façon inébranlable sur un bâtis solidement enfoncé dans le sol, à quelques pieds seulement de la grande chute, dont l'ingénieur allait encore utiliser la force motrice.

En effet, là était le moulin à foulon, qui ne fonctionnait pas alors, mais dont l'arbre de couche, mû avec une extrême puissance, pouvait servir à étirer le fil, en l'enroulant autour de lui.

L'opération fut délicate et demanda beaucoup de soins. Le fer, préalablement préparé en longues et minces tiges, dont les extrémités avaient été amincies à la lime, ayant été introduit dans le grand calibre de la filière, fut étiré par l'arbre de couche, enroulé sur une longueur de vingt-cinq à trente pieds, puis déroulé et représenté successivement aux calibres de moindre diamètre ! Finalement, l'ingénieur obtint des fils longs de quarante à cinquante pieds, qu'il était facile de raccorder et de tendre sur cette distance de cinq milles qui séparait le corral de l'enceinte de Granite-house.

Il ne fallut que quelques jours pour mener à bien cette besogne, et même, dès que la machine eut été mise en train, Cyrus Smith laissa ses compagnons faire le métier de tréfileurs et s'occupa de fabriquer sa pile.

Il s'agissait, dans l'espèce, d'obtenir une pile à courant constant. On sait que les éléments des piles modernes se composent généralement de charbon de cornue, de zinc et de cuivre. Le cuivre manquait absolument à l'ingénieur, qui, malgré ses recherches, n'en avait pas trouvé trace dans l'île Lincoln, et il fallait s'en passer. Le charbon de cornue, c'est-à-dire ce dur graphyte qui se trouve dans les cornues des usines à gaz, après que la houille a été déshydrogénée, on eût pu le produire, mais il eût fallu installer des appareils spéciaux, ce qui aurait été une grosse besogne. Quant au zinc, on se souvient que la caisse trouvée à la pointe de l'Épave était doublée d'une enveloppe de ce métal, qui ne pouvait pas être mieux utilisée que dans cette circonstance.


Cyrus Smith, après mûres réflexions, résolut donc de fabriquer une pile très-simple, se rapprochant de celle que Becquerel imagina en 1820, et dans laquelle le zinc est uniquement employé. Quant aux autres substances, acide azotique et potasse, tout cela était à sa disposition.

Voici donc comment fut composée cette pile, dont les effets devaient être produits par la réaction de l'acide et de la potasse l'un sur l'autre.

Un certain nombre de flacons de verre furent fabriqués et remplis d'acide azotique. L'ingénieur les boucha au moyen d'un bouchon que traversait un tube de verre fermé à son extrémité inférieure et destiné à plonger dans l'acide au moyen d'un tampon d'argile maintenu par un linge. Dans ce tube, par son extrémité supérieure, il versa alors une dissolution de potasse qu'il avait préalablement obtenue par l'incinération de diverses plantes, et, de cette façon, l'acide et la potasse purent réagir l'un sur l'autre à travers l'argile.

Cyrus Smith prit ensuite deux lames de zinc, dont l'une fut plongée dans l'acide azotique, l'autre dans la dissolution de potasse. Aussitôt un courant se produisit, qui alla de la lame du flacon à celle du tube, et ces deux lames ayant été reliées par un fil métallique, la lame du tube devint le pôle positif et celle du flacon le pôle négatif de l'appareil. Chaque flacon produisit donc autant de courants, qui, réunis, devaient suffire à provoquer tous les phénomènes de la télégraphie électrique.

Tel fut l'ingénieux et très-simple appareil que construisit Cyrus Smith, appareil qui allait lui permettre d'établir une communication télégraphique entre Granite-house et le corral.

Ce fut le 6 février que fut commencée la plantation des poteaux, munis d'isoloirs en verre, et destinés à supporter le fil, qui devait suivre la route du corral. Quelques jours après, le fil était tendu, prêt à produire, avec une vitesse de cent mille kilomètres par seconde, le courant électrique que la terre se chargerait de ramener à son point de départ.

Deux piles avaient été fabriquées, l'une pour Granite-house, l'autre pour le corral, car si le corral devait communiquer avec Granite-house, il pouvait être utile aussi que Granite-house communiquât avec le corral.

Quant au récepteur et au manipulateur, ils furent très-simples. Aux deux stations, le fil s'enroulait sur un électro-aimant, c'est-à-dire sur un morceau de fer doux entouré d'un fil. La communication était-elle établie entre les deux pôles, le courant, partant du pôle positif, traversait le fil, passait dans l'électro-aimant, qui s'aimantait temporairement, et revenait par le sol au pôle négatif. Le courant était-il interrompu, l'électro-aimant se désaimantait aussitôt. Il suffisait donc de placer une plaque de fer doux devant l'électro-aimant, qui, attirée pendant le passage du courant, retombait, quand le courant était interrompu. Ce mouvement de la plaque ainsi obtenu, Cyrus Smith put très-facilement y rattacher une aiguille disposée sur un cadran, qui portait en exergue les lettres de l'alphabet, et, de cette façon, correspondre d'une station à l'autre.

Le tout fut complètement installé le 12 février. Ce jour-là, Cyrus Smith, ayant lancé le courant à travers le fil, demanda si tout allait bien au corral, et reçut, quelques instants après, une réponse satisfaisante d'Ayrton.

Pencroff ne se tenait pas de joie, et chaque matin et chaque soir il lançait un télégramme au corral, qui ne restait jamais sans réponse.


Ce mode de communication présenta deux avantages très-réels, d'abord parce qu'il permettait de constater la présence d'Ayrton au corral, et ensuite parce qu'il ne le laissait pas dans un complet isolement. D'ailleurs, Cyrus Smith ne laissait jamais passer une semaine sans l'aller voir, et Ayrton venait de temps en temps à Granite-house, où il trouvait toujours bon accueil.

La belle saison s'écoula ainsi au milieu des travaux habituels. Les ressources de la colonie, particulièrement en légumes et en céréales, s'accroissaient de jour en jour, et les plants rapportés de l'île Tabor avaient parfaitement réussi. Le plateau de Grande-Vue présentait un aspect très-rassurant. La quatrième récolte de blé avait été admirable, et, on le pense bien, personne ne s'avisa de compter si les quatre cents milliards de grains figuraient à la moisson. Cependant, Pencroff avait eu l'idée de le faire, mais Cyrus Smith lui ayant appris que, quand bien même il parviendrait à compter trois cents grains par minute, soit neuf mille à l'heure, il lui faudrait environ cinq mille cinq cents ans pour achever son opération, le brave marin crut devoir y renoncer.

Le temps était magnifique, la température très-chaude dans la journée ; mais, le soir, les brises du large venaient tempérer les ardeurs de l'atmosphère et procuraient des nuits fraîches aux habitants de Granite-house. Cependant il y eut quelques orages, qui, s'ils n'étaient pas de longue durée, tombaient, du moins, sur l'île Lincoln avec une force extraordinaire. Durant quelques heures, les éclairs ne cessaient d'embraser le ciel et les roulements du tonnerre ne discontinuaient pas.

Vers cette époque, la petite colonie était extrêmement prospère. Les hôtes de la basse-cour pullulaient, et l'on vivait sur son trop-plein, car il devenait urgent de ramener sa population à un chiffre plus modéré. Les porcs avaient déjà produit des petits, et l'on comprend que les soins à donner à ces animaux absorbaient une grande partie du temps de Nab et de Pencroff. Les onaggas, qui avaient donné deux jolies bêtes, étaient le plus souvent montés par Gédéon Spilett et Harbert, devenu un excellent cavalier sous la direction du reporter, et on les attelait aussi au chariot, soit pour transporter à Granite-house le bois et la houille, soit les divers produits minéraux que l'ingénieur employait.

Plusieurs reconnaissances furent poussées, vers cette époque, jusque dans les profondeurs des forêts du Far-West. Les explorateurs pouvaient s'y hasarder sans avoir à redouter les excès de la température, car les rayons solaires perçaient à peine l'épaisse ramure qui s'enchevêtrait au-dessus de leur tête. Ils visitèrent ainsi toute la rive gauche de la Mercy, que bordait la route qui allait du corral à l'embouchure de la rivière de la Chute.

Mais, pendant ces excursions, les colons eurent soin d'être bien armés, car ils rencontraient fréquemment certains sangliers, très-sauvages et très-féroces, contre lesquels il fallait lutter sérieusement.

Il y fut aussi fait, pendant cette saison, une guerre terrible aux jaguars. Gédéon Spilett leur avait voué une haine toute spéciale, et son élève Harbert le secondait bien. Armés comme ils l'étaient, ils ne redoutaient guère la rencontre de l'un de ces fauves. La hardiesse d'Harbert était superbe, et le sang-froid du reporter étonnant. Aussi une vingtaine de magnifiques peaux ornaient-elles déjà la grande salle de Granite-house, et si cela continuait, la race des jaguars serait bientôt éteinte dans l'île, but que poursuivaient les chasseurs.

L'ingénieur prit part quelquefois à diverses reconnaissances qui furent faites dans les portions inconnues de l'île, qu'il observait avec une minutieuse attention. C'étaient d'autres traces que celles des animaux qu'il cherchait dans les portions les plus épaisses de ces vastes bois, mais jamais rien de suspect n'apparut à ses yeux. Ni Top, ni Jup, qui l'accompagnaient, ne laissaient pressentir par leur attitude qu'il y eût rien d'extraordinaire, et pourtant, plus d'une fois encore, le chien aboya à l'orifice de ce puits que l'ingénieur avait exploré sans résultat.

Ce fut à cette époque que Gédéon Spilett, aidé d'Harbert, prit plusieurs vues des parties les plus pittoresques de l'île, au moyen de l'appareil photographique qui avait été trouvé dans la caisse et dont on n'avait pas fait usage jusqu'alors.

Cet appareil, muni d'un puissant objectif, était très-complet. Substances nécessaires à la reproduction photographique, collodion pour préparer la plaque de verre, nitrate d'argent pour la sensibiliser, hyposulfate de soude pour fixer l'image obtenue, chlorure d'ammonium pour baigner le papier destiné à donner l'épreuve positive, acétate de soude et chlorure d'or pour imprégner cette dernière, rien ne manquait. Les papiers mêmes étaient là, tout chlorurés, et avant de les poser dans le châssis sur les épreuves négatives, il suffisait de les tremper pendant quelques minutes dans le nitrate d'argent étendu d'eau.

Le reporter et son aide devinrent donc, en peu de temps, d'habiles opérateurs, et ils obtinrent d'assez belles épreuves de paysages, tels que l'ensemble de l'île, pris du plateau de Grande-Vue, avec le mont Franklin à l'horizon, l'embouchure de la Mercy, si pittoresquement encadrée dans ses hautes roches, la clairière et le corral adossé aux premières croupes de la montagne, tout le développement si curieux du cap Griffe, de la pointe de l'Épave, etc.

Les photographes n'oublièrent pas de faire le portrait de tous les habitants de l'île, sans excepter personne.

« Ça peuple, » disait Pencroff.

Et le marin était enchanté de voir son image, fidèlement reproduite, orner les murs de Granite-house, et il s'arrêtait volontiers devant cette exposition comme il eût fait aux plus riches vitrines de Broadway.

Mais, il faut le dire, le portrait le mieux réussi fut incontestablement celui de maître Jup. Maître Jup avait posé avec un sérieux impossible à décrire, et son image était parlante !


« On dirait qu'il va faire la grimace ! » s'écriait Pencroff.

Et si maître Jup n'eût pas été content, c'est qu'il aurait été bien difficile ; mais il l'était, et il contemplait son image d'un air sentimental, qui laissait percer une légère dose de fatuité.

Les grandes chaleurs de l'été se terminèrent avec le mois de mars. Le temps fut quelquefois pluvieux, mais l'atmosphère était chaude encore. Ce mois de mars, qui correspond au mois de septembre des latitudes boréales, ne fut pas aussi beau qu'on aurait pu l'espérer. Peut-être annonçait-il un hiver précoce et rigoureux.

On put même croire, un matin, — le 21, — que les premières neiges avaient fait leur apparition. En effet, Harbert, s'étant mis de bonne heure à l'une des fenêtres de Granite-house, s'écria :

« Tiens ! l'îlot est couvert de neige !

— De la neige à cette époque ? » répondit le reporter, qui avait rejoint le jeune garçon.

Leurs compagnons furent bientôt près d'eux, et ils ne purent constater qu'une chose, c'est que non-seulement l'îlot, mais toute la grève, au bas de Granite-house, était couverte d'une couche blanche, uniformément répandue sur le sol.

« C'est bien de la neige ! dit Pencroff.

— Ou cela lui ressemble beaucoup ! répondit Nab.

— Mais le thermomètre marque cinquante-huit degrés (14° centig. au-dessus de zéro) ! » fit observer Gédéon Spilett.

Cyrus Smith regardait la nappe blanche sans se prononcer, car il ne savait vraiment pas comment expliquer ce phénomène, à cette époque de l'année et par une telle température.

« Mille diables ! s'écria Pencroff, nos plantations vont être gelées ! »

Et le marin se disposait à descendre, quand il fut précédé par l'agile Jup, qui se laissa couler jusqu'au sol.

Mais l'orang n'avait pas touché terre, que l'énorme couche de neige se soulevait et s'éparpillait dans l'air en flocons tellement innombrables, que la lumière du soleil en fut voilée pendant quelques minutes.

« Des oiseaux ! » s'écria Harbert.

C'étaient, en effet, des essaims d'oiseaux de mer, au plumage d'un blanc éclatant. Ils s'étaient abattus par centaines de mille sur l'îlot et sur la côte, et ils disparurent au loin, laissant les colons ébahis comme s'ils eussent assisté à un changement à vue, qui eût fait succéder l'été à l'hiver dans un décor de féerie. Malheureusement, le changement avait été si subit, que ni le reporter ni le jeune garçon ne parvinrent à abattre un de ces oiseaux, dont ils ne purent reconnaître l'espèce.

Quelques jours après, c'était le 26 mars, et il y avait deux ans que les naufragés de l'air avaient été jetés sur l'île Lincoln !


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