La filouterie — ou l'idée abstraite exprimée par le verbe filouter
est assez claire. Cependant le fait, l'action, la chose est quelque peu
difficile à définir. Nous pouvons toutefois arriver à une conception
passable du sujet, en définissant, non la chose elle-même, mais
l'homme, comme un animal qui filoute. Si Platon avait songé à cela, il
se fut épargné l'affront du poulet déplumé.
On demandait fort pertinemment à Platon pourquoi un poulet déplumé,
ou ce qui revient très clairement au même, « un bipède sans plumes » ne
serait pas, selon sa propre définition, un homme ? Mais je n'ai pas à
craindre de m'entendre poser une semblable question. L'homme est un
animal qui filoute, et il n'y a pas d'autre animal qui filoute que
l'homme. Une cage entière de poulets déplumés n'entamerait pas ma
définition.
Ce qui constitue l'essence, la nature, le principe de la filouterie
est, de fait, un caractère tout particulier à l'espèce de créatures qui
portent jaquettes et pantalons. Une corneille dérobe, un renard
escroque, une belette friponne ; un homme filoute. Filouter [ 140 ]
est sa destinée. « L'homme a été fait pour pleurer », dit le poète.
Mais non ; il a été fait pour filouter. C'est là son but, son objet, sa
fin. C'est pour cela, que lorsqu'un homme a été filouté, on dit qu'il est refait.
La filouterie, bien analysée, est un composé, dont les ingrédients
sont : la minutie, l'intérêt, la persévérance, l'ingéniosité, l'audace,
la nonchalance, l'originalité, l'impertinence et la grimace.
Minutie. — Notre filou est méticuleux. Il opère sur une
petite échelle. Son affaire, c'est le détail ; il lui faut de l'argent
comptant ou un papier bien en règle. Si par hasard il est tenté de se
lancer dans quelque grande spéculation, alors il perd aussitôt ses
traits distinctifs, et devient ce que l'on appelle « un financier. » Ce
dernier mot implique tout ce qui constitue la filouterie, excepté que
le financier travaille en grand. Un filou peut donc être regardé comme
un banquier in petto — et une opération financière, comme une
filouterie à Brobdignag. L'un est à l'autre ce qu'Homère est à Flaccus,
— un mastodonte à une souris, la [ 141 ] queue d'une comète à celle d'un cochon.
Intérêt. — Notre filou est uniquement guidé par l'intérêt. Il dédaigne la filouterie pour le pur amour
de la filouterie. Il a toujours un objet en vue ; — sa poche — et la
vôtre. Il est toujours à l'affût d'une chance décisive. Il ne voit que
le nombre un. Vous êtes le nombre deux, vous devez prendre garde à vous.
Persévérance. — Notre filou est persévérant. Il ne se laisse
pas facilement décourager. La terre lui manquât-elle sous les pieds, il
ne s'en inquiète pas, il poursuit imperturbablement son but, et
« Ut canis a corio nunquam absterrebitur uncto[55] »,
ainsi ne laissera-t-il jamais aller sa partie.
Ingéniosité. — Notre filou est ingénieux. Il a la bosse de la
constructivité. Il saisit bien un plan. Il sait inventer et
circonvenir. Si Alexandre n'avait pas été Alexandre, il eût voulu être
Diogène. S'il n'était pas un filou, il serait fabricant de [ 142 ] souricières brevetées, ou pêcheur de truites à la ligne.
Audace. — Notre filou est audacieux. C'est un homme hardi. Il
porte la guerre en pleine Afrique. Il emporte tout d'assaut. Il ne
craindrait pas les poignards de Frei-Herren. Avec, un peu plus de
prudence, Dick Turpin aurait fait un excellent filou ; Daniel O'Connel,
avec un peu moins de blague ; et Charles XII, avec une livre ou deux de
cervelle de plus dans la tête.
Nonchalance. — Notre filou est nonchalant. Il n'est pas du tout nerveux. Il n'a jamais eu
de nerfs. Il ne sait pas ce que c'est que l'émoi. On peut le mettre
hors de la maison par la porte, mais non hors de lui-même. Il est froid
— froid comme un concombre. Il est calme — « calme comme un sourire de
Lady Bury ». Il est souple — souple comme un vieux gant, ou les
demoiselles de l'ancienne Baïes.
Originalité. — Notre filou est original — consciencieusement
original. Ses pensées sont bien à lui. Il dédaignerait d'employer
celles d'un autre. Il a en aversion les trucs éventés. Il rendrait
plutôt une [ 143 ] bourse, j'en suis sûr, s'il découvrait qu'il la doit à une filouterie qui ne soit pas originale.
Impertinence. — Notre filou est impertinent. Il fait le
crâne. Il met les poings sur les rognons. Il fourre ses mains dans les
poches de son pantalon. Il ricane à votre barbe. Il marche sur vos
cors. Il mange votre dîner, il boit votre vin, il vous emprunte votre
argent, il vous tire le nez, il donne des coups de pied à votre
chienne, et il embrasse vôtre femme.
Grimace. — Le vrai filou termine toutes ses opérations par
une grimace. Mais personne ne la voit que lui. Il grimace, lorsque sa
tâche du jour est remplie — quand ses divers travaux sont accomplis —
le soir dans sa chambre, et uniquement pour son amusement particulier.
Il arrive chez lui. Il ferme sa porte. Il se déshabille. Il éteint sa
chandelle. Il se met au lit. Il étend sa tête sur l'oreiller. Après
quoi, notre filou fait sa grimace. Ce n'est pas une hypothèse. Rien de plus naturel. Je raisonne à priori, et dis qu'un filou ne serait pas un filou sans sa grimace.
On peut faire remonter l'origine de la filouterie à [ 144 ]
l'enfance de la race humaine. Adam fut peut-être le premier filou. En
tout cas, nous pouvons suivre les traces de cette science jusqu'à une
très haute antiquité. Il est vrai que les modernes l'ont amenée à un
degré de perfection que n'auraient jamais rêvée les têtes dures de nos
ancêtres. Sans m'arrêter à parler des « vieilles scies », je me
contenterai de présenter un résumé de quelques-uns « des cas les plus
modernes. »
Voici une excellente filouterie. Une maîtresse de maison a besoin
d'un sofa. Elle va visiter plusieurs magasins de meubles. Elle arrive
enfin dans un magasin bien assorti. A la porte, un individu poli et
ayant la langue bien pendue l'accoste et l'invite à entrer. Elle trouve
un sofa qui fait parfaitement son affaire ; elle en demande le prix, et
se trouve surprise et enchantée à la fois d'entendre articuler une
somme de vingt pour cent au moins au dessous de son attente. Elle se
hâte de conclure le marché, prend une facture et un reçu, laisse son
adresse, en priant d'envoyer l'article à la maison le plus tôt
possible, et se retire pendant que le marchand se confond [ 145 ]
en révérences et en salutations. La nuit vient, et point de sofa. Le
jour suivant se passe, et toujours rien. Un domestique va s'enquérir
des causes de ce retard. On n'a connaissance d'aucun marché. Il n'y a
point eu de sofa de vendu, point d'argent de reçu — excepté par le
filou, qui a fort bien joué le rôle du marchand.
Nos magasins de meubles sont abandonnés sans surveillance à la merci
du premier venu ; ce qui donne toute facilité pour des tours de cette
espèce. Les passants entrent, regardent les marchandises, et partent
sans qu'on les ait remarqués ni vus. Si quelqu'un désire faire une
acquisition, ou s'enquérir du prix d'un article, une cloche est là sous
la main, et cette précaution paraît amplement suffisante.
Autre filouterie fort respectable. Un individu bien mis entre dans
une boutique ; il y fait une emplette de la valeur d'un dollar. Mais à
son grand regret, il s'aperçoit qu'il a laissé son portefeuille dans la
poche d'un autre habit. Il dit donc au boutiquier : « Cela ne fait
rien, mon cher monsieur ; vous m'obligerez en envoyant le paquet à la
et à sa belle-soeur quelque mécontentement de ce qu'elles aient payé
quarante ou cinquante dollars un fac-simile de sa bague — un fac-simile
fait de vrai similor et d'un infâme strass.
Mais comme les filouteries n'ont pas de fin, cet essai ne finirait
jamais, si je voulais seulement indiquer les variétés et les formes
infinies dont cette science est susceptible. Il faut cependant
conclure, et je ne saurais mieux le faire, qu'en racontant sommairement
une filouterie fort décente et assez bien étudiée dont notre ville a
été dernièrement le théâtre, et qui s'est reproduite depuis avec succès
dans d'autres localités de plus en plus florissantes de l'Union.
Un homme entre deux âges arrive dans une ville, venant on ne sait
d'où. Il paraît remarquablement précis, cauteleux, posé, réfléchi dans
ses démarches. Sa tenue est scrupuleusement irréprochable, mais simple
et sans ostentation. Il porte une cravate blanche, une ample redingote,
qui ne vise qu'au confort, de sérieuses chaussures à épaisses semelles,
et des pantalons sans sous-pied. Il a tout l'air, en réalité, [ 157 ] d'un aisé, économe, exact et respectable homme d'affaires — l'homme d'affaires par excellence, un de ces hommes durs et âpres à l'extérieur, mais doux à l'intérieur, tels que nous en voyons dans la haute comédie
— personnages dont les paroles sont autant d'engagements, et qui sont
connus pour répandre d'une main les guinées en charités, tandis que
de l'autre, quand il s'agit de transaction commerciale, ils se font
escompter jusqu'à la dernière fraction d'un farthing.
Il fait beaucoup de bruit pour découvrir une pension à son gré. Il
déteste les enfants. Il est accoutumé à la tranquillité. Ses habitudes
sont méthodiques — il s'établirait de préférence dans une petite
famille respectable, et ayant de pieuses inclinations. Les conditions
ne sont pas une question — il n'insiste que sur un point : c'est qu'on
lui présentera sa quittance le premier de chaque mois (on est alors au
deux du mois), et lorsqu'enfin il a trouvé ce qu'il lui faut, il prie
sa propriétaire de ne pas oublier ses instructions sur ce point, de lui
envoyer sa facture et son reçu à dix heures précises le premier jour de chaque [ 158 ] mois, et jamais le second sous aucun prétexte.
Ces arrangements pris, notre homme d'affaires loue un bureau dans un
quartier plutôt respectable que fashionable de la ville. Il ne méprise
rien tant que les prétentions. « Quand il y a tant de montre, » dit-il,
« il est rare qu'il y ait quelque chose de solide dessous, » —
observation qui fait une si profonde impression sur l'esprit de sa
propriétaire, qu'elle l'écrit au crayon en guise de memorandum dans sa
grande Bible de famille, sur la large marge des Proverbes de Salomon.
Puis il fait faire des annonces dans le genre de celle qui suit,
dans les principales maisons de publicité à six pennies — celles à un
sou, il les dédaigne comme peu respectables, et comme se faisant payer
leurs annonces à l'avance. Un des points de la profession de foi de
notre homme d'affaires, c'est que rien ne doit se payer avant d'être
fait.
DEMANDE. — Les soussignés, sur le point de commencer des opérations
d'affaires très étendues dans cette ville, réclament les services de