Retour au menu
Retour à la rubrique nouvelles

JULIE ROMAIN SUIVI DE MME PARISSE

Écoute ou téléchargement Commentaires

Biographie ou informations

Photo: Guy de Maupassant, Portrait de Nadar. Domaine public

Musique : SCARLATTI, Sonate D-Moll K64, licence MUSOPEN







Texte ou Biographie de l'auteur

JULIE ROMAIN
 



 
    Je suivais à pied, voici deux ans au printemps, le rivage de la Méditerranée. Quoi de plus doux que de songer, en allant à grands pas sur une route ? On marche dans la lumière, dans le vent qui caresse, au flanc des montagnes, au bord de la mer ! Et on rêve ! Que d'illusions, d'amours, d'aventures passent, en deux heures de chemin, dans une âme qui vagabonde ! Toutes les espérances, confuses et joyeuses, entrent en vous avec l'air tiède et léger ; en les boit dans la brise, et elles font naître en notre coeur un appétit de bonheur qui grandit avec la faim, excita par la marche. Les idées rapides, charmantes, volent et chantent comme des oiseaux.
    Je suivais ce long chemin qui va de Saint-Raphaël à l'Italie, ou plutôt ce long décor superbe et changeant qui semble fait pour la représentation de tous les poèmes d'amour de la terre. Et je songeais que depuis Cannes, où l'on pose, jusqu'à Monaco, où l'on joue, on ne vient guère dans ce pays que pour faire des embarras ou tripoter de l'argent, pour étaler, sous le ciel délicieux, dans ce jardin de roses et d'orangers, toutes les basses vanités, les sottes prétentions, les viles convoitises, et bien montrer l'esprit humain tel qu'il est, rampant, ignorant, arrogant et cupide.
    Tout à coup, au fond d'une des baies ravissantes qu'on rencontre à chaque détour de la montagne, j'aperçus quelques villas, quatre ou cinq seulement, en face de la mer, au pied du mont, et devant un bois sauvage de sapins qui s'en allait au loin derrière elles par deux grands vallons sans chemins et sans issues peut-être. Un de ces chalets m'arrêta net devant sa porte, tant il était joli : une petite maison blanche avec des boiseries brunes, et couverte de roses grimpées jusqu'au toit.
    Et le jardin : une nappe de fleurs, de toutes les couleurs et de toutes les tailles, mêlées dans un désordre coquet et cherché. Le gazon en était rempli ; chaque marche du perron en portait une touffe à ses extrémités, les fenêtres laissaient pendre sur la façade éclatante des grappes bleues ou jaunes ; et la terrasse aux balustres de pierre, qui couvrait cette mignonne demeure, était enguirlandée d'énormes clochettes rouges pareilles à des taches de sang. On apercevait, par derrière, une longue allée d'orangers fleuris qui s'en allait jusqu'au pied de la montagne. Sur la porte, en petites lettres d'or, ce nom : "Villa d'Antan".
    Je me demandais quel poète ou quelle fée habitait là, quel solitaire inspiré avait découvert ce lieu et créé cette maison de rêve, qui semblait poussée dans un bouquet. Un cantonnier cassait des pierres sur la route, un peu plus loin. Je lui demandai le nom du propriétaire de ce bijou. Il répondit :
    - C'est Mme Julie Romain.
    Julie Romain ! Dans mon enfance, autrefois, j'avais tant entendu parler d'elle, de la grande actrice, la rivale de Rachel.
    Aucune femme n'avait été plus applaudie et plus aimée, plus aimée surtout ! Que de duels et que de suicides pour elle, et que d'aventures retentissantes ! Quel âge avait-elle à présent, cette séductrice ? Soixante, soixante-dix, soixante-quinze ans ? Julie Romain ! Ici, dans cette maison ! La femme qu'avaient adorée le plus grand musicien et le plus rare poète de notre pays ! Je me souvenais encore de l'émotion soulevée dans toute la France (j'avais alors douze ans) par sa fuite en Sicile avec celui-ci, après sa rupture éclatante avec celui-là.
    Elle était partie un soir, après une première représentation où la salle l'avait acclamée durant une demi-heure, et rappelée onze fois de suite ; elle était partie avec le poète, en chaise de poste, comme on faisait alors ; ils avaient traversé la mer pour aller s'aimer dans l'île antique, fille de la Grèce, sous l'immense bois d'orangers qui entoure Palerme et qu'on appelle la "Conque d'Or".
    On avait raconté leur ascension de l'Etna et comment ils s'étaient penchés sur l'immense cratère, enlacés, la joue contre la joue, comme pour se jeter au fond du gouffre de feu. Il était mort, lui, l'homme aux vers troublants, si profonds qu'ils avaient donné le vertige à toute une génération, si subtils, si mystérieux, qu'ils avaient ouvert un monde nouveau aux nouveaux poètes.
    L'autre aussi était mort, l'abandonné, qui avait trouvé pour elle des phrases de musique restées dans toutes les mémoires, des phrases de triomphe et de désespoir, affolantes et déchirantes.
    Elle était là, elle, dans cette maison voilée de fleurs. Je n'hésitai point, je sonnai.
    Un petit domestique vint ouvrir, un garçon de dix-huit ans, à l'air gauche, aux mains niaises. J'écrivis sur ma carte un compliment galant pour la vieille actrice et une vive prière de me recevoir. Peut-être savait-elle mon nom et consentirait-elle à m'ouvrir sa porte.
    Le jeune valet s'éloigna, puis revint en me demandant de le suivre ; et il me fit entrer dans un salon propre et correct, de style Louis-Philippe, aux meubles froids et lourds, dont une petite bonne de seize ans, à la taille mince, mais peu jolie, enlevait les housses en mon honneur.
    Puis, je restai seul.
    Sur les murs, trois portraits, celui de l'actrice dans un de ses rôles, celui du poète avec la grande redingote serrée au flanc et la chemise à jabot d'alors, et celui du musicien assis devant un clavecin. Elle, blonde, charmante, mais maniérée à la façon du temps, souriait de sa bouche gracieuse et de son oeil bleu ; et la peinture était soignée fine, élégante et sèche.
    Eux semblaient regarder déjà la prochaine postérité.
    Tout cela sentait l'autrefois, les jours finis et les gens disparus.
    Une porte s'ouvrit, une petite femme entra ; vieille, très vieille, très petite, avec des bandeaux de cheveux blancs, des sourcils blancs, une vraie souris blanche, rapide et furtive.
    Elle me tendit la main et dit, d'une voix restée fraîche, sonore, vibrante :
    - Merci, monsieur. Comme c'est gentil aux hommes d'aujourd'hui de se souvenir des femmes de jadis. Asseyez-vous.
    Et je lui racontai comment sa maison m'avait séduit, comment j'avais voulu connaître le nom de la propriétaire, et comment, l'ayant connu, je n'avais pu résister au désir de sonner à sa porte.
    Elle répondit :
    - Cela m'a fait d'autant plus de plaisir, monsieur, que voici la première fois que pareille chose arrive. Quand on m'a remis votre carte, avec le mot gracieux qu'elle portait, j'ai tressailli comme si on m'eût annoncé un vieil ami disparu depuis vingt ans. Je suis une morte, moi, une vraie morte, dont personne ne se souvient, à qui personne ne pense, jusqu'au jour où je mourrai pour de bon ; et alors tous les journaux parleront, pendant trois jours, de Julie Romain, avec des anecdotes, des détails, des souvenirs et des éloges emphatiques. puis ce sera fini de moi.
 



 
    Elle se tut, et reprit, après un silence :
    - Et cela ne sera pas long maintenant. Dans quelques mois, dans quelques jours, de cette petite femme encore vive, il ne restera plus qu'un petit squelette.
    Elle leva les yeux vers son portrait qui lui souriait, qui souriait à cette vieille, à cette caricature de lui-même ; puis elle regarda les deux hommes, le poète dédaigneux et le musicien inspiré qui semblaient se dire : "Que nous veut cette ruine ?"
 



 
    Une tristesse indéfinissable, poignante, irrésistible, m'étreignait le coeur, la tristesse des existences accomplies qui se débattent encore dans les souvenirs comme on se noie dans une eau profonde.
    De ma place, je voyais passer sur la route les voitures, brillantes et rapides, allant de Nice à Monaco. Et, dedans, des femmes jeunes, jolies, riches, heureuses ; des hommes souriants et satisfaits. Elle suivit mon regard, comprit ma pensée et murmura avec un sourire résigné :
    - On ne peut pas être et avoir été.
    Je lui dis :- Comme la vie a dû être belle pour vous !
    Elle poussa un grand soupir :
    - Belle et douce. C'est pour cela que je la regrette si fort.
    Je vis qu'elle était disposée à parler d'elle ; et doucement, avec des précautions délicates, comme lorsqu'on touche à des chairs douloureuses, je me mis à l'interroger.
    Elle parla de ses succès, de ses enivrements, de ses amis, de toute son existence triomphante. Je lui demandai :
    - Les plus vives joies, le vrai bonheur, est-ce au théâtre que vous les avez dus ?
    Elle répondit vivement :
    - Oh ! non.
    Je souris ; elle reprit, en levant vers les deux portraits un regard triste :
    - C'est à eux.
    Je ne pus me retenir de demander :
    - Auquel ?
    - A tous les deux. Je les confonds même un peu dans ma mémoire de vieille, et puis, j'ai des remords envers l'un, aujourd'hui !
    - Alors, madame, ce n'est pas à eux, mais à l'amour lui-même que va votre reconnaissance. Ils n'ont été que ses interprètes.
    - C'est possible. Mais quels interprètes !
    - Etes-vous certaine que vous n'avez pas été, que vous n'auriez pas été aussi bien aimée, mieux aimée par un homme simple, qui n'aurait pas été un grand homme, qui vous aurait offert toute sa vie, tout son coeur, toutes ses pensées, toutes ses heures, tout son être ; tandis que ceux-ci vous offraient deux rivales redoutables, la musique et la poésie ?
    Elle s'écria avec force, avec cette voix restée jeune qui faisait vibrer quelque chose dans l'âme :
    - Non, monsieur, non. Un autre m'aurait plus aimée peut-être, mais il ne m'aurait pas aimée comme ceux-là. Ah ! C'est qu'ils m'ont chanté la musique de l'amour, ceux-là, comme personne au monde ne la pourrait chanter ! Comme ils m'ont grisée ! Est-ce qu'un homme, un homme quelconque, trouverait ce qu'ils savaient trouver eux, dans les sons et dans les paroles ? Est-ce assez que d'aimer, si on ne sait pas mettre dans l'amour même toute la poésie et toute la musique du ciel et de la terre ? Et ils savaient, ceux-là, comment on rend folle une femme avec des chants et avec des mots ! Oui, il y avait peut-être dans notre passion plus d'illusion que de réalité ; mais ces illusions-là vous emportent dans les nuages, tandis que les réalités vous laissent toujours sur le soi. Si d'autres m'ont plus aimée, par eux seuls j'ai compris, j'ai senti, j'ai adoré l'amour !
    Et tout à coup, elle se mit à pleurer.
    Elle pleurait, sans bruit, des larmes désespérées !
    J'avais l'air de ne point voir ; et je regardais au loin. Elle reprit, après quelques minutes :
    - Voyez-vous, monsieur, chez presque tous les êtres, le coeur vieillit avec le corps. Chez moi, cela n'est point arrivé. Mon pauvre corps a soixante-neuf ans, et mon pauvre coeur en a vingt... Et voilà pourquoi je vis toute seule, dans les fleurs et dans les rêves...
    Il y eut entre nous un long silence. Elle s'était calmée et se remit à parler en souriant :
    - Comme vous vous moqueriez de moi, si vous saviez... si vous saviez comment je passe mes soirée... quand il fait beau !... Je me fais honte et pitié en même temps.
    J'eus beau la prier ; elle ne voulut point me dire ce qu'elle faisait ; alors je me levai pour partir.
    Elle s'écria :
    - Déjà !
    Et, comme j'annonçais que je devais dîner à Monte-Carlo, elle demanda, avec timidité :
    - Vous ne voulez pas dîner avec moi ? Cela me ferait beaucoup de plaisir.
    J'acceptai tout de suite. Elle sonna, enchantée ; puis, quand elle eut donné quelques ordres à la petite bonne, elle me fit visiter sa maison.
    Une sorte de véranda vitrée, pleine d'arbustes, s'ouvrait sur la salle à manger et laissait voir d'un bout à l'autre la longue allée d'orangers s'étendant jusqu'à la montagne. Un siège bas, caché sous les plantes, indiquait que la vieille actrice venait souvent s'asseoir là.
    Puis nous allâmes dans le jardin regarder les fleurs. Le soir venait doucement, un de ces soirs calmes et tièdes qui font s'exhaler tous les parfums de la terre. Il ne faisait presque plus jour quand nous nous mîmes à table. Le dîner fut bon et long ; et nous devîmnes amis intimes, elle et moi, quand elle eut bien compris quelle sympathie profonde s'éveillait pour elle en mon coeur. Elle avait bu deux doigts de vin, comme on disait autrefois, et devenait plus confiante, plus expansive.
    - Allons regarder la lune, me dit-elle. Moi je l'adore, cette bonne lune. Elle a été le témoin de mes joies les plus vives. Il me semble que tous mes souvenirs sont dedans ; et je n'ai qu'à la contempler pour qu'ils me reviennent aussitôt. Et même... quelquefois, le soir... Je m'offre un joli spectacle... Joli... Joli... si vous saviez ?... Mais non, vous vous moqueriez trop de moi... Je ne peux pas... Je n'ose pas... non... non... vraiment non... Je la suppliai :
    - Voyons... quoi ? dites-le-moi ; je vous promets de ne pas me moquer... Je vous le jure.. voyons...
    Elle hésitait. Je pris ses mains, ses pauvres petites mains si maigres, si froides, et je les baisai l'une après l'autre, plusieurs fois, comme ils faisaient jadis, eux. Elle fut émue. Elle hésitait.
    - Vous me promettez de ne pas rire ?
    - Oui, je le jure.
    - Eh bien ! venez.
    Elle se leva. Et comrne le petit domestique, gauche dans sa livrée verte, éloignait la chaise derrière elle, elle lui dit quelques mots à l'oreille, très bas, très vite. Il répondit :
    - Oui, madame, tout de suite.
    Elle prit mon bras et m'emmena sous la véranda.
    L'allée d'orangers était vraiment admirable à voir. La lune, déjà levée, la pleine lune, jetait au milieu un mince sentier d'argent, une longue ligne de clarté qui tombait sur le sable jaune, entre les têtes rondes et opaques des arbres sombres.
    Comme ils étaient en fleurs, ces arbres, leur parfum violent et doux emplissait la nuit. Et dans leur verdure noire on voyait voltiger des milliers de lucioles, ces mouches de feu qui ressemblent à des graines d'étoiles.
    Je m'écriai :
    - Oh ! quel décor pour une scène d'amour !
    Elle sourit.
    - N'est-ce pas ? n'est-ce pas ? Vous allez voir. Et elle me fit asseoir à côté d'elle.
    Elle murmura :
    - Voilà ce qui fait regretter la vie. Mais vous ne songez guère à ces choses-là, vous autres, les hommes d'aujourd'hui. Vous êtes des boursiers, des commerçants et des pratiques. Vous ne savez même plus nous parler. Quand je dis "nous" j'entends les jeunes. Les amours sont devenues des liaisons qui ont souvent pour début une note de couturière inavouée. Si vous estimez la note plus cher que la femme, vous disparaissez ; mais si vous estimez la femme plus haut que la note, vous payez. Jolies moeurs... et jolies tendresses !...
    Elle me prit la main.
    - Regardez...
    Je demeurais stupéfait et ravi... Là-bas, au bout de l'allée, dans le sentier de lune, deux jeunes gens s'en venaient en se tenant par la taille. Ils s'en venaient, enlacés, charmants, à petits pas, traversant les flaques de lumière qui les éclairaient tout à coup et rentrant dans l'ombre aussitôt. Il était vêtu, lui, d'un habit de satin blanc, comme au siècle passé, et d'un chapeau couvert d'une plume d'autruche. Elle portait une robe à paniers et la haute coiffure poudrée des belles dames au temps du régent.
    A cent pas de nous, ils s'arrêtèrent et, debout au milieu de l'allée, s'embrassèrent en faisant des grâces.
    Et je reconnus soudain les deux petits domestiques. Alors une de ces gaietés terribles qui vous dévorent les entrailles me tordit sur mon siège. Je ne riais pas, cependant. Je résistais, malade, convulsé, comme l'homme à qui on coupe une jambe résiste au besoin de crier qui lui ouvre la gorge et la mâchoire.
    Mais les enfants s'en retournèrent vers le fond de l'allée ; et ils redevinrent délicieux. Ils s'éloignaient, s'en allaient, disparaissaient, comme disparaît un rêve. On ne les voyait plus. L'allée vide semblait triste.
    Moi aussi, je partis, je partis pour ne pas les revoir ; car je compris que ce spectacle-là devait durer fort longtemps, qui réveillait tout le passé, tout ce passé d'amour et de décor, le passé factice, trompeur et séduisant, faussement et vraiment charmant, qui faisait battre encore le coeur de la vieille cabotine et de la vieille amoureuse !
 



 

20 mars 1886
 



 
 
 



 
J'étais assis sur le môle du petit port d'Obernon près du hameau de la Salis, pour regarder Antibes au soleil couchant. Je n'avais jamais rien vu d'aussi surprenant et d'aussi beau.
La petite ville, enfermée en ses lourdes murailles de guerre construites par M. de Vauban, s'avançait en pleine mer, au milieu de l'immense golfe de Nice. La haute vague du large venait se briser à son pied, l'entourant d'une fleur d'écume ; et on voyait, au-dessus des remparts, les maisons grimper les unes sur les autres jusqu'aux deux tours dressées dans le ciel comme les deux cornes d'un casque antique. Et ces deux tours se dessinaient sur la blancheur laiteuse des Alpes, sur l'énorme et lointaine muraille de neige qui barrait tout l'horizon.
Entre l'écume blanche au pied des murs, et la neige blanche au bord du ciel, la petite cité éclatante et debout sur le fond bleuâtre des premières montagnes offrait aux rayons du soleil couchant une pyramide de maisons aux toits roux, dont les façades aussi étaient blanches, et si différentes cependant qu'elles semblaient de toutes les nuances.
Et le ciel, au-dessus des Alpes, était lui-même d'un bleu presque blanc, comme si la neige eût déteint sur lui ; quelques nuages d'argent flottaient tout près des sommets pales ; et de l'autre côté du golfe, Nice couchée au bord de l'eau s'étendait comme un fil blanc entre la mer et la montagne. Deux grandes voiles latines, poussées par une forte brise, semblaient courir sur les flots. Je regardais cela, émerveillé.
C'était une de ces choses si douces, si rares, si délicieuses à voir qu'elles entrent en vous, inoubliables comme des souvenirs de bonheur. On vit, on pense, on souffre, on est ému, on aime par le regard. Celui qui sait sentir par l'oeil éprouve, à contempler les choses et les êtres, la même jouissance aiguë, raffinée et profonde, que l'homme à l'oreille délicate et nerveuse dont la musique ravage le coeur.
Je dis à mon compagnon, M. Martini, un Méridional pur sang :
- Voilà, certes, un des plus rares spectacles qu'il m'ait été donné d'admirer.
"J'ai vu le Mont-Saint-Michel, ce bijou monstrueux de granit, sortir des sables au jour levant.
"J'ai vu, dans le Sahara, le lac de Raïanechergui, long de cinquante kilomètres, luire sous une lune éclatante comme nos soleils et exhaler vers elle une nuée blanche pareille à une fumée de lait.
"J'ai vu dans les îles Lipari, le fantastique cratère de soufre du Volcanello, fleur géante qui fume et qui brûle, fleur jaune démesurée, épanouie en pleine mer et dont la tige est un volcan.
"Eh bien ! je n'ai rien vu de plus surprenant qu'Antibes debout sur les Alpes au soleil couchant.
"Et je ne sais pourquoi des souvenirs antiques me hantent ; des vers d'Homère me reviennent en tête ; c'est une ville du vieil Orient, ceci, c'est une ville de l'Odysée, c'est Troie ! bien que Troie fût loin de la mer.
M. Martini tira de sa poche le guide Sarty et lut : - Cette ville fut à son origine une colonie fondée par les phocéens de Marseille, vers l'an 340 avant J.-C. Elle reçut d'eux le nom grec d'Antipolis, c'est-à-dire "contreville", ville en face d'une autre, parce qu'en effet elle se trouve opposée à Nice, autre colonie marseillaise.
"Après la conquête des Gaules, les Romains firent d'Antibes une ville municipale ; ses habitants jouissaient du droit de cité romaine.
"Nous savons, par une épigramme de Martial, que, de son temps...
Il continuait. Je l'arrêtai :
- Peu m'importe ce qu'elle fut. Je vous dis que j'ai sous les yeux une ville de l'Odyssée. Côte d'Asie ou côte d'Europe, elles se ressemblaient sur les deux rivages ; et il n'en est point, sur l'autre bord de la Méditerranée qui éveille en moi, comme celle-ci, le souvenir des temps héroïques.
Un bruit de pas me fit tourner la tête ; une femme, une grande femme brune passait sur le chemin qui suit la mer en allant vers le cap.
M. Martini murmura, en faisant sonner les finales : - C'est Mme Parisse, vous savez !
Non, je ne savais pas, mais ce nom jeté, ce nom du berger troyen me confirma dans mon rêve.
Je dis cependant :
- Qui ça, Mme Parisse ?
Il parut stupéfait que je ne connusse pas cette histoire. J'affirmai que je ne la savais point ; et je regardais la femme qui s'en allait sans nous voir, rêvant, marchant d'un pas grave et lent, comme marchaient sans doute les dames de l'antiquité. Elle devait avoir trente-cinq ans environ, et restait belle, fort belle, bien qu'un peu grasse. Et M. Martini me conta ceci.


 



 




II




 
 


 


 

Mme Parisse, une demoiselle Combelombe, avait épousé, un an avant la guerre de 1870, M. Parisse, fonctionnaire du gouvernement. C'était alors une belle jeune fille, aussi mince et aussi gaie qu'elle était devenue forte et triste. Elle avait accepté à regret M. Parisse, un de ces petits hommes à bedaine et à jambes courtes qui trottent menu dans une culotte toujours trop large.
Après la guerre, Antibes fut occupée par un seul bataillon de ligne commandé par M. Jean de Carmelin, un jeune officier décoré pendant la campagne et qui venait seulement de recevoir les quatre galons.
Comme il s'ennuyait fort dans cette forteresse, dans cette taupinière étouffante enfermée en sa double enceinte d'énormes murailles, le commandant allait souvent se promener sur le cap, sorte de parc ou de forêt de pins éventée par toutes les brises du large.
Il y rencontra Mme Parisse qui venait aussi, les soirs d'été, respirer l'air frais sous les arbres. Comment s'aimèrent-ils ? Le sait-on ? Ils se rencontraient, ils se regardaient, et quand ils ne se voyaient plus, ils pensaient l'un à l'autre, sans doute. L'image de la jeune femme aux prunelles brunes, aux cheveux noirs, au teint pâle, de la belle et franche Méridionale qui montrait ses dents en souriant, restait flottante devant les yeux de l'officier qui continuait sa promenade en mangeant son cigare au lieu de le fumer ; et l'image du commandant serré dans sa tunique, culotté de rouge et couvert d'or, dont la moustache blonde frisait sur sa lèvre, devait passer le soir devant les yeux de Mme Parisse quand son mari, mal rasé et mal vêtu, court de pattes et ventru, rentrait pour souper.
A force de se rencontrer, ils sourirent en se revoyant, peut-être ; et à force de se revoir, ils s'imaginèrent qu'ils se connaissaient. Il la salua assurément. Elle fut surprise et s'inclina, si peu, si peu, tout juste ce qu'il fallait pour ne pas être impolie. Mais au bout de quinze jours elle lui rendait son salut, de loin, avant même d'être côte à côte. Il lui parla ! De quoi ? Du coucher du soleil sans aucun doute. Et ils l'admirèrent ensemble, en le regardant au fond de leurs yeux plus souvent qu'à l'horizon. Et tous les soirs pendant deux semaines ce fut le prétexte banal et persistant d'une causerie de quelques minutes.
Puis ils osèrent faire quelques pas ensemble en s'entretenant de sujets quelconques ; mais leurs yeux déjà se disaient mille choses plus intimes, de ces choses secrètes, charmantes dont on voit le reflet dans la douceur, dans l'émotion du regard, et qui font battre le coeur, car elles confessent l'âme, mieux qu'un aveu.
Puis il dut lui prendre la main, et balbutier ces mots que la femme devine sans avoir l'air de les entendre.
Et il fut convenu entre eux qu'ils s'aimaient sans qu'ils se le fussent prouvé par rien de sensuel ou de brutal.
Elle serait demeurée indéfiniment à cette étape de la tendresse, elle, mais il voulait aller plus loin, lui. Et il la pressa chaque jour plus ardemment de se rendre à son violent désir.
Elle résistait, ne voulait pas, semblait résolue à ne point céder.
Un soir pourtant elle lui dit comme par hasard :
- Mon mari vient de partir pour Marseille. Il y va rester quatre jours.
Jean de Carmelin se jeta à ses pieds, la suppliant d'ouvrir sa porte le soir même, vers onze heures. Mais elle ne l'écouta point et rentra d'un air fâché.
Le commandant fut de mauvaise humeur tout le soir ; et le lendemain, dès l'aurore, il se promenait, rageur, sur les remparts, allant de l'école du tambour à l'école de peloton, et jetant des punitions aux officiers et aux hommes, comme on jetterait des pierres dans une foule. Mais en rentrant pour déjeuner, il trouva sous sa serviette, dans une enveloppe, ces quatre mots : Ce soir, dix heures. Et il donna cent sous, sans aucune raison, au garçon qui le servait.
La journée lui parut fort longue. Il la passa en partie à se bichonner et à se parfumer.
Au moment où il se mettait à table pour dîner on lui remit une autre enveloppe. Il trouva dedans ce télégramme : "Ma chérie, affaires terminées. Je rentre ce soir train neuf heures. Parisse."
Le commandant poussa un juron si véhément que le garçon laissa tomber la soupière sur le parquet.
Que ferait-il ? Certes, il la voulait, ce soir-là même, coûte que coûte ; et il l'aurait. Il l'aurait par tous les moyens, dût-il faire arrêter et emprisonner le mari. Soudain une idée folle lui traversa la tête. Il demanda du papier, et écrivit :

"Madame,

"Il ne rentrera pas ce soir, je vous le jure, et moi je serai à dix heures où vous savez. Ne craignez rien, je réponds de tout, sur mon honneur d'officier.
 



 
"Jean de Carmelin."
 



 
Et, ayant fait porter cette lettre, il dîna avec tranquillité. Vers huit heures, il fit appeler le capitaine Gribois qui commandait après lui ; et il lui dit, en roulant entre ses doigts la dépêche froissée de M. Parisse :
"Capitaine, je reçois un télégramme d'une nature singulière et dont il m'est même impossible de vous donner le contenu. Vous allez faire fermer immédiatement et garder les portes de la ville, de façon à ce que personne, vous entendez bien, personne n'entre ni ne sorte avant six heures du matin. Vous ferez aussi circuler des patrouilles dans les rues et forcerez les habitants à rentrer chez eux à neuf heures. Quiconque sera trouvé dehors passé cette limite sera reconduit à son domicile manu militari. Si vos hommes me rencontrent cette nuit, ils s'éloigneront aussitôt de moi en ayant l'air de ne pas me reconnaître.
"Vous avez bien entendu ?
- Oui, mon commandant.
- Je vous rends responsable de l'exécution de ces ordres, mon cher capitaine.
- Oui, mon commandant.
- Voulez-vous un verre de chartreuse ?
- Volontiers, mon commandant.
Ils trinquèrent, burent la liqueur jaune, et le capitaine Gribois s'en alla.


 



 




III




 
 



 

Le train de Marseille entra en gare à neuf heures précises, déposa sur le quai deux voyageurs, et reprit sa course vers Nice.
L'un était grand et maigre, M. Saribe, marchand d'huiles, l'autre gros et petit, M. Parisse.
Ils se mirent en route côte à côte, leur sac de nuit à la main pour gagner la ville éloignée d'un kilomètre.
Mais en arrivant à la porte du port, les factionnaires croisèrent la baïonnette en leur enjoignant de s'éloigner.
Effarés, stupéfaits, abrutis d'étonnement, ils s'écartèrent et délibérèrent ; puis, après avoir pris conseil l'un de l'autre, ils revinrent avec précaution afin de parlementer en faisant connaître leurs noms.
Mais les soldats devaient avoir des ordres sévères, car ils les menacèrent de tirer ; et les deux voyageurs, épouvantés, s'enfuirent au pas gymnastique, en abandonnant leurs sacs qui les alourdissaient.
Ils firent alors le tour des remparts et se présentèrent à la porte de la route de Cannes. Elle était fermée également et gardée aussi par un poste menaçant. MM. Saribe et Parisse, en hommes prudents, n'insistèrent pas davantage, et s'en revinrent à la gare pour chercher un abri, car le tour des fortifications n'était pas sûr, après le soleil couché.
L'employé de service, surpris et somnolent, les autorisa à attendre le jour dans le salon des voyageurs. Ils y demeurèrent côte à côte, sans lumière, sur le canapé de velours vert, trop effrayés pour songer à dormir. La nuit fut longue pour eux.
Ils apprirent, vers six heures et demie, que les portes étaient ouvertes et qu'on pouvait, enfin, pénétrer dans Antibes.
Ils se remirent en marche, mais ne retrouvèrent point sur la route leurs sacs abandonnés.
Lorsqu'ils franchirent, un peu inquiets encore, la porte de la ville, le commandant de J'étais assis sur le môle du petit port d'Obernon près du hameau de la Salis, pour regarder Antibes au soleil couchant. Je n'avais jamais rien vu d'aussi surprenant et d'aussi beau.
La petite ville, enfermée en ses lourdes murailles de guerre construites par M. de Vauban, s'avançait en pleine mer, au milieu de l'immense golfe de Nice. La haute vague du large venait se briser à son pied, l'entourant d'une fleur d'écume ; et on voyait, au-dessus des remparts, les maisons grimper les unes sur les autres jusqu'aux deux tours dressées dans le ciel comme les deux cornes d'un casque antique. Et ces deux tours se dessinaient sur la blancheur laiteuse des Alpes, sur l'énorme et lointaine muraille de neige qui barrait tout l'horizon.
Entre l'écume blanche au pied des murs, et la neige blanche au bord du ciel, la petite cité éclatante et debout sur le fond bleuâtre des premières montagnes offrait aux rayons du soleil couchant une pyramide de maisons aux toits roux, dont les façades aussi étaient blanches, et si différentes cependant qu'elles semblaient de toutes les nuances.
Et le ciel, au-dessus des Alpes, était lui-même d'un bleu presque blanc, comme si la neige eût déteint sur lui ; quelques nuages d'argent flottaient tout près des sommets pales ; et de l'autre côté du golfe, Nice couchée au bord de l'eau s'étendait comme un fil blanc entre la mer et la montagne. Deux grandes voiles latines, poussées par une forte brise, semblaient courir sur les flots. Je regardais cela, émerveillé.
C'était une de ces choses si douces, si rares, si délicieuses à voir qu'elles entrent en vous, inoubliables comme des souvenirs de bonheur. On vit, on pense, on souffre, on est ému, on aime par le regard. Celui qui sait sentir par l'oeil éprouve, à contempler les choses et les êtres, la même jouissance aiguë, raffinée et profonde, que l'homme à l'oreille délicate et nerveuse dont la musique ravage le coeur.
Je dis à mon compagnon, M. Martini, un Méridional pur sang :
- Voilà, certes, un des plus rares spectacles qu'il m'ait été donné d'admirer.
"J'ai vu le Mont-Saint-Michel, ce bijou monstrueux de granit, sortir des sables au jour levant.
"J'ai vu, dans le Sahara, le lac de Raïanechergui, long de cinquante kilomètres, luire sous une lune éclatante comme nos soleils et exhaler vers elle une nuée blanche pareille à une fumée de lait.
"J'ai vu dans les îles Lipari, le fantastique cratère de soufre du Volcanello, fleur géante qui fume et qui brûle, fleur jaune démesurée, épanouie en pleine mer et dont la tige est un volcan.
"Eh bien ! je n'ai rien vu de plus surprenant qu'Antibes debout sur les Alpes au soleil couchant.
"Et je ne sais pourquoi des souvenirs antiques me hantent ; des vers d'Homère me reviennent en tête ; c'est une ville du vieil Orient, ceci, c'est une ville de l'Odysée, c'est Troie ! bien que Troie fût loin de la mer.
M. Martini tira de sa poche le guide Sarty et lut : - Cette ville fut à son origine une colonie fondée par les phocéens de Marseille, vers l'an 340 avant J.-C. Elle reçut d'eux le nom grec d'Antipolis, c'est-à-dire "contreville", ville en face d'une autre, parce qu'en effet elle se trouve opposée à Nice, autre colonie marseillaise.
"Après la conquête des Gaules, les Romains firent d'Antibes une ville municipale ; ses habitants jouissaient du droit de cité romaine.
"Nous savons, par une épigramme de Martial, que, de son temps...
Il continuait. Je l'arrêtai :
- Peu m'importe ce qu'elle fut. Je vous dis que j'ai sous les yeux une ville de l'Odyssée. Côte d'Asie ou côte d'Europe, elles se ressemblaient sur les deux rivages ; et il n'en est point, sur l'autre bord de la Méditerranée qui éveille en moi, comme celle-ci, le souvenir des temps héroïques.
Un bruit de pas me fit tourner la tête ; une femme, une grande femme brune passait sur le chemin qui suit la mer en allant vers le cap.
M. Martini murmura, en faisant sonner les finales : - C'est Mme Parisse, vous savez !
Non, je ne savais pas, mais ce nom jeté, ce nom du berger troyen me confirma dans mon rêve.
Je dis cependant :
- Qui ça, Mme Parisse ?
Il parut stupéfait que je ne connusse pas cette histoire. J'affirmai que je ne la savais point ; et je regardais la femme qui s'en allait sans nous voir, rêvant, marchant d'un pas grave et lent, comme marchaient sans doute les dames de l'antiquité. Elle devait avoir trente-cinq ans environ, et restait belle, fort belle, bien qu'un peu grasse. Et M. Martini me conta ceci.


 



 




II




 
 



 

Mme Parisse, une demoiselle Combelombe, avait épousé, un an avant la guerre de 1870, M. Parisse, fonctionnaire du gouvernement. C'était alors une belle jeune fille, aussi mince et aussi gaie qu'elle était devenue forte et triste. Elle avait accepté à regret M. Parisse, un de ces petits hommes à bedaine et à jambes courtes qui trottent menu dans une culotte toujours trop large.
Après la guerre, Antibes fut occupée par un seul bataillon de ligne commandé par M. Jean de Carmelin, un jeune officier décoré pendant la campagne et qui venait seulement de recevoir les quatre galons.
Comme il s'ennuyait fort dans cette forteresse, dans cette taupinière étouffante enfermée en sa double enceinte d'énormes murailles, le commandant allait souvent se promener sur le cap, sorte de parc ou de forêt de pins éventée par toutes les brises du large.
Il y rencontra Mme Parisse qui venait aussi, les soirs d'été, respirer l'air frais sous les arbres. Comment s'aimèrent-ils ? Le sait-on ? Ils se rencontraient, ils se regardaient, et quand ils ne se voyaient plus, ils pensaient l'un à l'autre, sans doute. L'image de la jeune femme aux prunelles brunes, aux cheveux noirs, au teint pâle, de la belle et franche Méridionale qui montrait ses dents en souriant, restait flottante devant les yeux de l'officier qui continuait sa promenade en mangeant son cigare au lieu de le fumer ; et l'image du commandant serré dans sa tunique, culotté de rouge et couvert d'or, dont la moustache blonde frisait sur sa lèvre, devait passer le soir devant les yeux de Mme Parisse quand son mari, mal rasé et mal vêtu, court de pattes et ventru, rentrait pour souper.
A force de se rencontrer, ils sourirent en se revoyant, peut-être ; et à force de se revoir, ils s'imaginèrent qu'ils se connaissaient. Il la salua assurément. Elle fut surprise et s'inclina, si peu, si peu, tout juste ce qu'il fallait pour ne pas être impolie. Mais au bout de quinze jours elle lui rendait son salut, de loin, avant même d'être côte à côte. Il lui parla ! De quoi ? Du coucher du soleil sans aucun doute. Et ils l'admirèrent ensemble, en le regardant au fond de leurs yeux plus souvent qu'à l'horizon. Et tous les soirs pendant deux semaines ce fut le prétexte banal et persistant d'une causerie de quelques minutes.
Puis ils osèrent faire quelques pas ensemble en s'entretenant de sujets quelconques ; mais leurs yeux déjà se disaient mille choses plus intimes, de ces choses secrètes, charmantes dont on voit le reflet dans la douceur, dans l'émotion du regard, et qui font battre le coeur, car elles confessent l'âme, mieux qu'un aveu.
Puis il dut lui prendre la main, et balbutier ces mots que la femme devine sans avoir l'air de les entendre.
Et il fut convenu entre eux qu'ils s'aimaient sans qu'ils se le fussent prouvé par rien de sensuel ou de brutal.
Elle serait demeurée indéfiniment à cette étape de la tendresse, elle, mais il voulait aller plus loin, lui. Et il la pressa chaque jour plus ardemment de se rendre à son violent désir.
Elle résistait, ne voulait pas, semblait résolue à ne point céder.
Un soir pourtant elle lui dit comme par hasard :
- Mon mari vient de partir pour Marseille. Il y va rester quatre jours.
Jean de Carmelin se jeta à ses pieds, la suppliant d'ouvrir sa porte le soir même, vers onze heures. Mais elle ne l'écouta point et rentra d'un air fâché.
Le commandant fut de mauvaise humeur tout le soir ; et le lendemain, dès l'aurore, il se promenait, rageur, sur les remparts, allant de l'école du tambour à l'école de peloton, et jetant des punitions aux officiers et aux hommes, comme on jetterait des pierres dans une foule. Mais en rentrant pour déjeuner, il trouva sous sa serviette, dans une enveloppe, ces quatre mots : Ce soir, dix heures. Et il donna cent sous, sans aucune raison, au garçon qui le servait.
La journée lui parut fort longue. Il la passa en partie à se bichonner et à se parfumer.
Au moment où il se mettait à table pour dîner on lui remit une autre enveloppe. Il trouva dedans ce télégramme : "Ma chérie, affaires terminées. Je rentre ce soir train neuf heures. Parisse."
Le commandant poussa un juron si véhément que le garçon laissa tomber la soupière sur le parquet.
Que ferait-il ? Certes, il la voulait, ce soir-là même, coûte que coûte ; et il l'aurait. Il l'aurait par tous les moyens, dût-il faire arrêter et emprisonner le mari. Soudain une idée folle lui traversa la tête. Il demanda du papier, et écrivit :

"Madame,

"Il ne rentrera pas ce soir, je vous le jure, et moi je serai à dix heures où vous savez. Ne craignez rien, je réponds de tout, sur mon honneur d'officier.
 



 
"Jean de Carmelin."
 



 
Et, ayant fait porter cette lettre, il dîna avec tranquillité. Vers huit heures, il fit appeler le capitaine Gribois qui commandait après lui ; et il lui dit, en roulant entre ses doigts la dépêche froissée de M. Parisse :
"Capitaine, je reçois un télégramme d'une nature singulière et dont il m'est même impossible de vous donner le contenu. Vous allez faire fermer immédiatement et garder les portes de la ville, de façon à ce que personne, vous entendez bien, personne n'entre ni ne sorte avant six heures du matin. Vous ferez aussi circuler des patrouilles dans les rues et forcerez les habitants à rentrer chez eux à neuf heures. Quiconque sera trouvé dehors passé cette limite sera reconduit à son domicile manu militari. Si vos hommes me rencontrent cette nuit, ils s'éloigneront aussitôt de moi en ayant l'air de ne pas me reconnaître.
"Vous avez bien entendu ?
- Oui, mon commandant.
- Je vous rends responsable de l'exécution de ces ordres, mon cher capitaine.
- Oui, mon commandant.
- Voulez-vous un verre de chartreuse ?
- Volontiers, mon commandant.
Ils trinquèrent, burent la liqueur jaune, et le capitaine Gribois s'en alla.


 



 




III




 
 



 

Le train de Marseille entra en gare à neuf heures précises, déposa sur le quai deux voyageurs, et reprit sa course vers Nice.
L'un était grand et maigre, M. Saribe, marchand d'huiles, l'autre gros et petit, M. Parisse.
Ils se mirent en route côte à côte, leur sac de nuit à la main pour gagner la ville éloignée d'un kilomètre.
Mais en arrivant à la porte du port, les factionnaires croisèrent la baïonnette en leur enjoignant de s'éloigner.
Effarés, stupéfaits, abrutis d'étonnement, ils s'écartèrent et délibérèrent ; puis, après avoir pris conseil l'un de l'autre, ils revinrent avec précaution afin de parlementer en faisant connaître leurs noms.
Mais les soldats devaient avoir des ordres sévères, car ils les menacèrent de tirer ; et les deux voyageurs, épouvantés, s'enfuirent au pas gymnastique, en abandonnant leurs sacs qui les alourdissaient.
Ils firent alors le tour des remparts et se présentèrent à la porte de la route de Cannes. Elle était fermée également et gardée aussi par un poste menaçant. MM. Saribe et Parisse, en hommes prudents, n'insistèrent pas davantage, et s'en revinrent à la gare pour chercher un abri, car le tour des fortifications n'était pas sûr, après le soleil couché.
L'employé de service, surpris et somnolent, les autorisa à attendre le jour dans le salon des voyageurs. Ils y demeurèrent côte à côte, sans lumière, sur le canapé de velours vert, trop effrayés pour songer à dormir. La nuit fut longue pour eux.
Ils apprirent, vers six heures et demie, que les portes étaient ouvertes et qu'on pouvait, enfin, pénétrer dans Antibes.
Ils se remirent en marche, mais ne retrouvèrent point sur la route leurs sacs abandonnés.
Lorsqu'ils franchirent, un peu inquiets encore, la porte de la ville, le commandant de Carmelin, l'oeil sournois et la moustache en l'air, vint lui-même les reconnaître et les interroger.
Puis il les salua avec politesse en s'excusant de leur avoir fait passer une mauvaise nuit. Mais il avait dû exécuter des ordres.
Les esprits, dans Antibes, étaient affolés. Les uns parlaient d'une surprise méditée par les Italiens, les autres d'un débarquement du prince impérial, d'autres encore croyaient à une conspiration orléaniste. On ne devina que plus tard la vérité quand on apprit que le bataillon du commandant était envoyé fort loin, et que M. de Carmelin avait été sévèrement puni.


 



 




IV




 
 



 

M. Martini avait fini de parler. Mme Parisse revenait, sa promenade terminée. Elle passa gravement près de moi, les yeux sur les Alpes dont les sommets à présent étaient roses sous les derniers rayons du soleil.
J'avais envie de la saluer, la triste et pauvre femme qui devait penser toujours à cette nuit d'amour déjà si lointaine, et à l'homme hardi qui avait osé, pour un baiser d'elle, mettre une ville en état de siège et compromettre tout son avenir.
Aujourd'hui, il l'avait oubliée sans doute, à moins qu'il ne racontât, après boire, cette farce audacieuse, comique et tendre.
L'avait-elle revu ? L'aimait-elle encore ? Et je songeais : "Voici bien un trait de l'amour moderne, grotesque et pourtant héroïque. L'Homère qui chanterait cette Hélène, et l'aventure de son Ménélas, devrait avoir l'âme de Paul de Kock. Et pourtant, il est vaillant, téméraire, beau, fort comme Achille, et plus rusé qu'Ulysse, le héros de cette abandonnée !"
 



 




16 mars 1886




 
 



 
interroger.
Puis il les salua avec politesse en s'excusant de leur avoir fait passer une mauvaise nuit. Mais il avait dû exécuter des ordres.
Les esprits, dans Antibes, étaient affolés. Les uns parlaient d'une surprise méditée par les Italiens, les autres d'un débarquement du prince impérial, d'autres encore croyaient à une conspiration orléaniste. On ne devina que plus tard la vérité quand on apprit que le bataillon du commandant était envoyé fort loin, et que M. de Carmelin avait été sévèrement puni.


 



 




IV




 
 



 

M. Martini avait fini de parler. Mme Parisse revenait, sa promenade terminée. Elle passa gravement près de moi, les yeux sur les Alpes dont les sommets à présent étaient roses sous les derniers rayons du soleil.
J'avais envie de la saluer, la triste et pauvre femme qui devait penser toujours à cette nuit d'amour déjà si lointaine, et à l'homme hardi qui avait osé, pour un baiser d'elle, mettre une ville en état de siège et compromettre tout son avenir.
Aujourd'hui, il l'avait oubliée sans doute, à moins qu'il ne racontât, après boire, cette farce audacieuse, comique et tendre.
L'avait-elle revu ? L'aimait-elle encore ? Et je songeais : "Voici bien un trait de l'amour moderne, grotesque et pourtant héroïque. L'Homère qui chanterait cette Hélène, et l'aventure de son Ménélas, devrait avoir l'âme de Paul de Kock. Et pourtant, il est vaillant, téméraire, beau, fort comme Achille, et plus rusé qu'Ulysse, le héros de cette abandonnée !"
 



 




16 mars 1886



 
 
 

Source: http://www.inlibroveritas

Retour à la rubrique nouvelles
Retour au menu