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Illustration: Rien suivi de Quelque chose - Xavier Forneret

Rien suivi de Quelque chose


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Musique : String Quartet No. 2 in D Major - IV. Finale Andante - Vivace.musopen.org
 
 
Illustration : The Librarian - Giuseppe Arcimboldo (1527-1593)



Xavier Forneret écrivain, poète, dramaturge et journaliste français (1809 – 1884)

 

Rien  

 

Une nuit…

Tout le monde

 

Pendant un jour, beaucoup d’hommes en chairs et en os avaient remué beaucoup d’hommes en livres.

Ces derniers étaient tirés de leur coin où parfois, ils reposent en quiétude grande, montrant pour visage, leur dos où est leur nom.

Puis ensuite, leurs corps ouverts sur un tapis, sous le souffle du jeune et du vieux, mal touchés de certaines mains, disséqués par des regards ; leurs corps demandaient merci aux heures qui sonnaient lentes.  

Enfin le moment qui devait les remettre en place arriva, et les hommes en chairs et en os dirent adieu aux hommes en livres.

Voici venir une nuit sombre, avec un roulement infernal précédé d’éclairs, tantôt bleuâtres, tantôt sanglants.

Rien qu’un bruit affreux, rien qu’un feu brûlant l’air, rien qu’une pluie fouettante, rien qu’une obscurité profonde sinon les éclairs.

Pas un nuage blanc, pas une étoile, pas un rayon de lune.

Alors dans une grande salle que les hommes en chairs venaient de quitter, il y eut fête. Les lustres pendaient du ciel par éclats, le tambour battait sans cesse aussi au ciel, et il y avait sur la terre comme un fifre sous les doigts du vent.

Ces lustres, ce tambour, ce fifre, entrèrent dans les yeux et les oreilles de tous ces grands hommes debout sur les planches, — fixes sous leurs habits de cuir, ou de papier, ou de carton ; au point qu’ils tressaillirent, se remuèrent, se changèrent, et leurs soupirs commençaient à parcourir l’espace de la grande salle voûtée.

Ils n’osaient point encore parler.

Cependant l’un d’eux, Young, sauta le premier de son dernier rayon sur la pierre, alla prendre Byron par la main, et tous deux s’assirent, pâles, se montrant, à chacun, leur beau front.

Young laissa tomber de ses lèvres ces paroles :

— Eh bien, Byron, voilà une belle nuit, toute d’orage, toute de voix de tombes et de spectres.  Entendez-vous les vitres qui craquent, la pluie qui coule ? N’est-ce pas, que c’est beau ?

— Oui, dit Byron, souvent j’ai eu l’âme égale à ce bouleversement, lorsque j’écrivais.

— Souvent moi, reprend Young, je me suis assis sur des côtes décharnées, et encore, encore en charpente ; j’ai versé du sang dans un crâne, taillé un os de main pour écrire, essuyé cet os dans une chevelure morte. Un jour, un soir, une nuit, il m’arriva d’être trop lourd, et le squelette qui me portait se brisa. Alors, mon corps se mit dans son ventre, et ses côtes se rassemblèrent sur mon estomac, après leur cassure, comme des ressorts qui cèdent, comme un trébuchet qui prend. Le crâne coiffa mon crâne, l’encre rouge trempa mon visage, et ma plume se perdit. Je voulus demeurer quatre jours enfermé dans cette espèce de cage, avec la calotte sur ma tête et les taches à ma figure. On me trouva un autre os. Je fis fermer toutes mes fenêtres pendant ces quatre jours ; une lampe, recouverte d’un verre pourpre, flamba sans cesse dans ma chambre, et je traçai ma douzième nuit.

— Et si vous m’aviez vu, dit Byron, écrivant Oscar d’Alva, je crois, ou Une larme, vous auriez frémi. J’étais sur une langue de rocher baisant le vide, glissante et tordue comme un serpent. Mes pieds regardaient un abîme n’ayant pas plus de fond qu’il y a de fin au ciel. Alors une génisse poursuivie par un bœuf y tomba. J’écoutai, je n’entendis rien. Pourtant, je m’avançai un peu et penchai ma tête ; mais toujours aucun son ne me frappa.  

De cela, il y a dix-sept ans ; et peut-être, la génisse, depuis qu’elle tombe, n’est-elle point encore arrivée à ce fond que tous les fils d’Écosse joints en longueur ne pourraient sans doute aller toucher.

On frissonne de se voir vacillant sur un si grand espace, et malgré tout, ce frisson vous donne quelque chose d’attachant, lorsqu’on regarde, — de fier, lorsqu’on a changé de lieu.

Une soirée par un vent vif, le papier sur lequel j’écrivais m’échappa, et lorsque involontairement je m’élançai pour le retenir, je me trouvai pendu par les cheveux à la main d’un pâtre qui avait remarqué mon imprudence, savait mon nom, et qui, lorsque j’étais à cheval sur ma baïonnette de pierre, arrivait derrière moi, à pas de loup, et se tenait prêt à me saisir au moindre de mes mouvements.

Aussitôt que je sus que quelqu’un me gardait, je cessai d’encourir le danger qui réjouissait si souvent mon âme, en glaçant parfois mon corps.

— Allons, promenons-nous, Byron, redit Young ; quand les chats sont loin, les rats grignotent. Venez et voyez comme elle tombe la pluie. Ce sont nos âmes qui pleurent. Écoutez l’orchestre de l’enfer qui tonne des paroles de Dante. Voyez ces flammes qui fuient parce que les damnés se remuent dans leurs chaudières sous le grappin du roi à cornes et à queue.

Et les petites ombres des deux grands hommes marchaient dans la vieille salle.

À ce moment une main s’allongea sur elles, et les figures des deux Anglais, subitement  retournées, se trouvèrent en face du sourire, des sourires fins et mordants ; Byron et Young crièrent ensemble :

— Voltaire !

— Oui, messieurs, Voltaire qui lui aussi quitte sa planche et veut voir le temps qui se fait.

— Grand génie, prenez place à cette fenêtre ; nous vous la céderons même entièrement, si vous voulez, nous le devons.

— Croyez-vous, messieurs, que j’aie, ou que j’aie eu véritablement… ? — Bien des gens cherchent à prouver le contraire.

— Ces gens-là, dit un des Anglais, sont comme des vessies qui s’enflent de paroles pour ne rendre que du vent ; ou comme une araignée qui filerait une toile pour arrêter la sortie d’un boulet de 48 ; — ou un regard de lune dans les yeux du soleil ; ou encore une fauvette se cramponnant pour enlever un aigle ; ou enfin un cheveu de perruque à une crinière de lion.

Je sais bien que ceux qui me lancent leur langue au visage sont pour la plupart des sots ou des emplâtrés d’hypocrisie religieuse qui font la cour à un conclave ou à une académie systématique.

Je sais bien qu’il est des envieux boursouflés qui en levant la tête comme un dindon qui glougloute, cherchent dans l’air les pensées qu’ils n’ont pas, s’affaissent ensuite lourdement et cherchent à charger de pédantisme ou d’ignorance celles des autres.

Je sais bien qu’il est tel pays qui n’aime pas les idées philosophiques, parce que la philosophie  mène à l’indépendance et que les premiers de ce pays voient une branche de conservation dans leurs caresses aux choses théocratiques ; et de là, ces myriades de reptiles qui s’accrochent à certains habits, et couvrent de sifflements bâtards la voix de leur maître.

Je sais bien que tout ce verbiage, toutes les rodomontades littéraires de ces gens-là, ressemblent assez à la marmite pyrostatique, qui veut apprêter un repas de huit couverts en consommant et consumant cinq centimes et demi, valeur en charbon.

Je sais bien que leurs mots ne lancent pas autant d’étincelles, que contient d’œufs une laitance d’esturgeon ; — cinquante-sept millions d’après Leuwenboek.

Je sais bien que ces insensés ont l’encéphale au cerveau ; qu’ils pensent peut-être comme Leibnitz, pouvoir inventer une langue aussi exacte que l’algèbre ;

Qu’ils sont souvent la colonne hermétique, une colonne humaine à tête de pierre ;

Qu’ils voudraient rétrograder aux temps des Indus où l’eau de la Clepsydre sonnait les heures ;

Qu’ils exhalent beaucoup de parfum du grimoire l’Enchiridion, au temps de Léon III, ou de la science de Cagliostro, le sorcier consulté par Lavater ;

Qu’ils brillent comme l’escarboucle du Wouivre, serpent ailé ;

Qu’ils sont encore comme Scoresby, qui a descendu une sonde dans les mers australes à 7 600 pieds sans toucher leur fond ;  

Je sais bien que ceux qui les écoutent les croient, c’est l’homme endormi qui devient aveugle sous un rayon de lune dans les forêts de Démérari, contrées des tropiques ;

Je sais bien tout cela ; mais, j’avoue que tout cela ne prouve pas…

— Vous avez du génie, s’écrièrent Young et Byron, vous avez du génie… !

— D’abord de la mémoire, répondit Voltaire.

— Et si le temps était un gâteau et qu’on le partageât, on vous devrait au moins un siècle ; et pour part au couteau, une médaille presque large comme la lune où serait gravé tout ce qui est advenu de bien sous votre influence.

— Mon orthographe, n’est-ce pas, messieurs ?

— Oh ! voilà bien le grand homme, oubliant sa force et parlant de sa faiblesse.

— Mettons science et prétention de côté. Voulez-vous, messieurs, et écoutez-moi un instant.

— Nous le voulons de tout cœur.

— Eh bien, encore jeune, à Paris, j’avais une maîtresse. Un jour qu’elle m’envoya des vins excellents, avec cette adresse : « Au génie en herbe », je ne pus m’empêcher de lui répondre immédiatement : « Arrosé par une femme, il sera bientôt en fleurs. »

Cela me fait souvenir d’un voyage en Bourgogne, que je fis en mil sept cent… quatorze. J’avais vingt ans. Ma maîtresse de Paris m’accablait de lettres, demandant explications détaillées sur ce que je faisais, sur mon genre de vie, et quand enfin, je reviendrais près d’elle.  

Moi qui n’ai jamais pu ou su lui rendre mot pour mot, phrase pour phrase, lettre pour lettre, je lui répondis :

Ma vivement aimée !

Hors de la ville — Beaune — dont chaque goutte de vin est une goutte de vie, il existe à peu de distance, un petit cours tantôt large, tantôt rétréci et de deux mille cent cinquante pieds de longueur environ, juste moitié de la hauteur ordinaire d’une colline des Alpes.

Ce cours bordé par un ruisseau limpide, conduit à la source de l’Aigue et non de l’Aigle ainsi que l’appelle une partie des indigènes.

L’eau de cette fontaine est aussi suave et aussi transparente que le vin de Beaune, qui l’entoure, est spiritueux et parfumé.

Des marronniers déjà vieux, énormes et touffus semblent défier, pour la fraîcheur de ce lieu, les rayons du soleil — et c’est là, que de temps en temps la jeunesse ouvrière vient danser, rire et saluer la fontaine, en buvant de son eau si belle et si claire, qu’il ne faudrait pas dire avant d’y être : Fontaine

Si quelqu’un a visité cet endroit en homme qui furette, qui porte partout ses regards, cherchant sans cesse à découvrir quelque chose qu’il ne connaît pas, il a dû remarquer toutefois après l’extraction de plantes ondines, au milieu de l’enceinte qui retient les eaux de l’Aigue, comme une mère garde son enfant dans ses entrailles ; il  a dû apercevoir un affaissement sensible de terrain.

Dans des temps reculés, où chaque peuplade possédait son idiome, où femme, pouvait signifier, Dieu, pour les uns, Diable pour les autres, il y avait à l’endroit de cet éboulement intérieur, une pierre formant un carré long d’à peu près deux pieds et demi.

Le voile tremblotant qui recouvre la surface de l’enceinte, malgré sa pureté diaphane, empêchait souvent de lire les mots gravés sur cette dalle.

Voilà quels ils étaient :

CELVI QVI ME SOVLEVERAAVECQVE BEAVNE PERIRA

 

La main de Dieu qui, selon sa puissance, repousse ou fait avancer les siècles, semblable au vent qui chasse ou attire une feuille, la main de Dieu grava ces mots.

Des traditions anciennes comme le monde et vivaces comme lui, puisqu’elles n’ont pu se perdre à travers les torrents d’années qui ont roulé sur elles, — de ces traditions, vieilles filles de Saturne, moi, jeune homme, je vais essayer de rendre le bégaiement intelligible.

Noé qui, comme chacun le sait, planta la vigne, — avant de commettre cette action précieuse, Noé demanda permission à Dieu, le père de tous, afin d’explorer les différents pays de la terre. Avant de s’enivrer, Noé voulut choisir son lieu et place pour y faire croître et mûrir le raisin.

Noé eut raison.  

Après le déluge, après un temps d’arrêt sur le mont Ararath, lorsque les eaux se furent retirées, Noé tenta plusieurs essais vinicoles qui ne le satisfirent que médiocrement. Alors accompagné de ses fils, Sem, Cham et Japhet, il parcourut et traversa l’Asie, l’Europe, vint en ce qu’on nomme maintenant, France, stationna sur ce qui devait être un jour Bourgogne et Beaune ; puis il y ficha des échalas.

Toutes les peuplades des contrées voisines et des autres parties du globe, de l’Afrique et surtout de l’Asie, déblatérèrent hautement contre le goût injuste de Noé, et les larmes qu’elles répandirent à ce sujet devinrent en si grande abondance, qu’elles formèrent une espèce de cataclysme.

Noé craignit pour sa vigne.

Mais Dieu pacificateur de toutes choses, en reconnaissant que le bon patriarche avait bien choisi son coteau pour qu’un jour il fût doré, Dieu assembla les peuples, descendit jusqu’à la terre, s’assit sur le monde, son trône, posa sur sa tête le soleil, son diadème ; puis il dit :

Peuples, cessez de pleurer, je fais cas de vos larmes, je les considère, car, je veux bien les renfermer dans un caveau que vient de creuser à l’instant ma toute-puissance. Une dalle en scellera l’entrée, à cette dalle, il y aura un anneau de fer ; et à cet anneau de fer seront invisiblement attachées les racines du dernier cep bourguignon : — celui qui les arrachera du sol amènera avec elle la pierre de ma volonté, et je permettrai qu’à jamais vos larmes l’engloutissent, ainsi que Beaune et Bourgogne.  

Dieu dit et se retira dans le ciel, son palais.

Et Noé sourit.

Et les peuples se turent, soupirèrent et attendent encore.

Je te salue et t’embrasse.

Voltaire.

Et une autre fois lorsque Mme de … me suppliait de lui dire comment j’employais les heures de mon jour, j’écrivis :

Ma bonne et aimée,

J’ai souvent désiré savoir combien une langue ordinaire d’homme lançait par an de sa demeure dans l’air, de sons articulés, durs, tendres, énergiques, indifférents, justes, cruels, insensés, sages, faux, francs, passionnés, calmes, hardis, craintifs, repoussants, consolateurs, spirituels, ineptes, grands, petits, sceptiques, décisifs, clairs, insignifiants et amphibologiques.

Combien ces sons qu’on appelle mots, renfermaient de lettres ?

Combien de consonnes, combien de voyelles ? Combien à ces lettres il fallait d’accents et de points sur les I ?

Combien ces mots exigeaient de traits d’union, de points d’exclamation ou d’admiration, de points d’interrogation ?  

Combien ces mots formaient de phrases ?

Ces phrases, de pages ?

Ces pages, de livres ?

Ces livres, de bibliothèques ?

Ces bibliothèques, de savants ?

Ces savants, de pensées ?

Ces pensées, d’appréciateurs, d’admirateurs, de chroniqueurs ?

Quelle serait la consommation, par ces phrases, de guillemets, de ponctuation, de parenthèses, de renvois, d’alinéas ?

Combien enfin, il y aurait dans tout cela, d’éloquence et de pureté, de bavardage et de bévues ?

Un homme, entre tous, le moins fou, à qui je racontais mon désir, m’assura qu’il était bizarre et fantasque, qu’il y voyait presque de l’immodération et m’engagea fortement à renoncer à l’accomplissement de ce vœu.

Après avoir pris le bassin de la raison et celui de la folie, après les avoir suspendus l’un et l’autre au fléau de la réflexion, je rejetai loin ce capricieux caprice. Mais voilà que depuis plusieurs années il s’est repris à moi plus despote que jamais, l’homme étant mort et ma réflexion perdue. J’ai donc cédé à une fantaisie d’imagination, et je connais à présent, de quoi une langue d’homme est capable.

Cinquante-sept millions trois cent quarante-huit mille neuf cent trente-sept mots sortent par an d’une bouche d’homme, sans compter les extras pris dans le vin, le sommeil et le Parlement, si cette bouche y a voix.  

Ces mots renferment quatre cent un millions de lettres, moitié voyelles, moitié consonnes.

Si j’avais pu prévoir cette égalité, que de peine évitée pour ce calcul !

Celui des accents et des points sur les I, n’offrait point assez d’importance pour que j’y arrêtasse mon attention.

Les points d’exclamation, d’admiration, d’interrogation, se montent ensemble à plus de trente-cinq mille ; les traits d’union à dix-neuf cent quatre-vingt quatre.

Pardonne-moi, ma bonne et aimée, de n’avoir pas compté la ponctuation, les guillemets, les parenthèses, les renvois, les alinéas, les phrases, les pages, les livres, les bibliothèques, les savants, les pensées, les appréciations, les admirateurs, les chroniqueurs. Mais ma tête aurait craqué sous le poids de tant de chiffres ; encore un coup, pardonne-moi.

Double à peu près tout ce que je viens de dire, grossissant avec soin le nombre des interrogations : et ce sera pour une bouche… la plume m’échappe.

Adieu, bientôt je te verrai.

— Quelle mémoire vous avez ! dit Young !

— Mémoire de mort qui n’a à faire qu’à se souvenir. Oui, voilà les brouillons (d’esprit si vous voulez), que j’envoyais à Mme de … et si on ne les trouve pas parmi mes lettres, c’est que, sans doute, on n’a pas daigné les imprimer. Qu’importe, au reste, on a eu raison.  

Encore quelques mots moins gais que ceux que je viens de vous débiter, messieurs, et à vous la parole.

Young et Byron pensaient qu’un homme qui avait fait tant de livres pouvait bien être un peu bavard, surtout lorsqu’il était mort ; ils se turent.

Et Voltaire voyant qu’il commençait à fatiguer les deux Anglais, se hâta de dire :

— Messieurs, toujours à elle. Alors, j’avais vingt-cinq ans, je crois.

Amie,

Tu n’es pas auteur, toi, parce que tu ne voudrais pas de cette vie-là. Si tu savais comme parfois elle ronge tout ; comme elle vous fait brusquer ce qu’on chérit le plus au monde, comme on est ennuyé, blasé sur tout ; comme on prend chaque chose en pitié, comme on se met à table avec fureur, comme on se couche malheureux ; comme on se lève plus malheureux encore ; comme le jour vous paraît noir, le soleil obscur, l’air épais, l’eau trouble, les visages hideux, les paroles assommantes, le bruit insupportable, les cimetières magnifiques, les tombes riantes ; et quand on voit dans sa pensée un squelette planant sur le monde, on voudrait occuper la place de cet exergue de la mort.

Depuis deux ans, tu me prédis gloire et succès ; où est donc cette gloire ? où sont donc ces succès ? Toujours rien ou presque rien ! Oh ! tais-toi, tais-toi ! Je te l’ai dit déjà, je crois, mais je te le répète encore, il me semble que j’aurais  pu être quelque chose, si la culture de mon esprit s’était faite à temps opportun, si ma santé brillait, car, vois-tu, je ne me porte jamais bien ; si enfin la médiocrité, la misère peut-être, ne venait me montrer sans cesse son corps à travers ses haillons poudreux et pendants, j’aurai froid peut-être, oh ! je crains d’avoir froid. J’aurai faim et je mourrai sans secours, car personne ne saura mon malheur. J’écrirai avec de l’encre que je dégèlerai avec mon souffle, combien de fois mon estomac aura crié par minute : des aliments ! des aliments ! Combien de fois j’aurai cherché à ronger des choses qui auront rongé mes dents et ri de mes entrailles ; et si le besoin et l’inanition n’obscurcissent pas trop mes yeux, si l’encre ne devient pas trop dure, si je peux encore souffler sur elle ; si ma main n’est pas trop raidie par des crispations douloureuses ; alors je noterai que j’ai vu depuis ma fenêtre sous les tuiles, et cassée pour tous les vents, et où mes tortures m’auront traîné ; j’inscrirai sur ma dernière feuille, car j’aurai tout vendu pour pouvoir écrire encore ; j’inscrirai donc, appuyé sur la pierre fendue par la gelée, combien d’équipages reluisants, à coussins doux et de soie, dont l’achat de chaque frange suffirait pour nourrir, un jour, au moins, une mère et deux enfants ; je dirai combien de femmes et d’hommes étendus dans ces voitures, avec des jambes aussi bonnes et souvent meilleures que celles de leurs chevaux gras et remplis, je dirai combien de riches et d’heureux écrasants auront couru la tête fraîche et rieuse, sous une tête nue, blanche et fixe comme celle d’un mort, avec des yeux ouverts et hagards comme ceux d’un guillotiné.

Mon avenir ! mon avenir ! c’est du cuivre plein de rouille que mon avenir !

— Oui, messieurs, voilà ce que j’écrivais à cette excellente Mme de …, et pourtant je suis mort sous quatre-vingt-quatre ans…, et je suis devenu…

— Ce que vous êtes, dit Byron, un homme haut de quatre-vingt-quinze volumes.

— Soit, mais assez : ne parlons plus de moi ; minuit va venir, son avant-quart l’annonce, l’orage continue, la pluie qui tombe ne déteint pas la nuit, il n’y a que les éclairs qui ouvrent par instants le ciel. Allons, Byron, cherchez dans vos souvenirs de vie, quelque chose à nous raconter avant que nous remontions sur notre planche. Qu’en dites-vous Young ?

— Je dis : oui.

 (La suite à une autre année.) 

 

Quelque chose
 

 
Lundi huit heures du soir,
après avoir ouvert le Spectateur,
journal paraissant
tous les deux jours.

 — « Le froid continue… les besoins se multiplient… nous adjurons donc, etc. »

(Trois ou quatre numéros du Spectateur)

En conséquence :

À Monsieur le Rédacteur du Spectateur,

Monsieur

J’ai en portefeuille un mauvais billet d’à peu près 30 pages in 8o. Si le public veut bien l’endosser, son montant sera pour les pauvres. Dans peu de jours, on trouvera ses morceaux chez MM. Decailly, Tussa, Gretenet et Lagier, libraires, et au Théâtre.

Prix de chacun d’eux 50 centimes.

J’ai l’honneur, etc.

 

Xavier Forneret

La grande feuille a paru trois fois depuis que j’ai eu l’honneur de lui adresser ma petite lettre ; ce qui m’engage à publier une espèce de dialogue.

(La scène s’est passée aux coulisses du Théâtre, vendredi dernier.)

Moi — M. Vincent, aurez-vous la bonté de faire insérer ma lettre ?

M. Vincent — Oh ! oui monsieur.

Moi — Je vous en remercie beaucoup.

M. Vincent — Mais que veut-elle donc dire, votre lettre ?

Moi (à qui l’étonnement mord la langue) — Ma foi, monsieur…

M. Vincent — Ce portefeuille… ce billet… cet endossement… ces morceaux… moi, ainsi que plusieurs personnes [1] nous ne comprenons pas.

Moi (à qui la langue revient) — Auriez-vous cru, par hasard, que c’était un effet de commerce, que ?

M. Vincent — Oui, et que par souscription…

Moi — Je ne crois pas qu’il existe des billets à échéance de 30 pages in 8o ; celui dont je parle est simplement Rien, dont je voudrais bien faire quelque chose, à l’aide du public.

M. Vincent — Alors c’est une brochure ?

Moi — Un extrait de brochure.

M. Vincent — Ah bien.

Moi — Et ma lettre, M. Vincent ?

M. Vincent — Pour demain samedi, monsieur.

Jeudi, samedi et lundi ont paru sans ma lettre dans le Spectateur qui s’est sans doute dit : « Puisque je ne comprends pas, nul ne pourrait comprendre. »

Note expresse. Je tenais à la publicité du Spectateur parce que c’était une publication de plus. Voilà tout.

Si je le promettais, je me brûlerais vif.

 

Xavier Forneret

Cet enregistrement est mis à disposition sous un contrat Art Libre.
Cet enregistrement est mis à disposition sous un contrat Creative Commons BY (attribution) SA (Partage dans les mêmes conditions).


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Message de Johnc112

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