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Illustration: La Promenade Du Sceptique-partie4 - Denis Diderot

La Promenade Du Sceptique-partie4

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Lu par Alain Bernard
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Musique : illustration musicale - omaso ALBINONI "allegro, ma non presto" - Musopen


L’ALLÉE DES FLEURS

 

Qui species alias veris, scelerisque tumultu

Permixtas capiet, commotus habebitur…

 

Horat. Sat. Lib. II, sat. iii.

 

 

1. Quoique je ne me sois ni souvent ni longtemps promené dans l’allée des fleurs, j’en sais toutefois assez pour te donner une idée de sa situation et du génie de ses habitants. C’est moins une allée, qu’un jardin immense où l’on trouve tout ce qui peut flatter les sens. À des parterres émaillés de fleurs succèdent de grands tapis de mousse, et des gazons dont cent ruisseaux entretiennent la verdure. On y rencontre des bois sombres où mille routes s’entrecoupent, des labyrinthes où l’on se plaît à s’égarer, des bosquets où l’on se dérobe, des charmilles touffues où l’on peut se mettre à couvert.

 

2. On y a pratiqué des cabinets destinés à divers usages. L’on voit dans les uns des tables servies avec délicatesse et des buffets chargés de vins et de liqueurs exquises. Dans les autres, des tables de jeu, des fiches, des jetons, les tableaux d’un cavagnole et tous les apprêts nécessaires pour se ruiner en s’amusant.

 

3. Ici se rassemblent des gens qui affectent de penser d’un air distrait, qui disent rarement ce qu’ils pensent, s’accablent de politesses sans se connaître, quelquefois en se haïssant. Là, se forment ces délicieuses parties, suivies de ces petits soupers plus délicieux encore, qui se passent à médire d’une femme, à relever l’excellence d’un ragoût, à raconter des aventures apprêtées et à se persifler réciproquement.

 

4. Plus loin, sont de grands salons lumineux et brillants. On rit, on pleure dans les uns ; on chante, on danse dans les autres ; ailleurs l’on critique, l’on disserte, l’on dispute, l’on crie et la plupart du temps sans savoir pourquoi. 

 

5. C’est ici que la galanterie a fixé son empire. L’amour y lorgne et la coquetterie y minaude. Le plaisir se montre partout ; mais l’ennui cruel est partout caché derrière le plaisir. Que les amants y sont communs ! Que les amants fidèles y sont rares ! On y parle sentiment tout le jour ; mais le cœur n’est pas un instant de la conversation.

 

6. Je ne te dis rien des cabinets plus sombres, meublés de canapés larges et de sophas mollets, tu penses bien à quel usage. On les renouvelle si souvent, qu’on dirait que l’unique occupation soit de les fatiguer.

 

7. La bibliothèque publique est composée de tout ce qu’on a écrit de l’amour et de ses mystères, depuis Anacréon jusqu’à Marivaux. Ce sont les archives de Cythère. L’auteur du Tanzaï [1] en est garde. On y voit couronnés de myrtes les bustes de la reine de Navarre, de Meursius, de Boccace et de La Fontaine. On y médite les Marianne [2], les Acajou [3] et mille autres bagatelles. Les jeunes garçons y lisent et les jeunes filles y dévorent les aventures galantes du père Saturnin. Car ici la maxime générale est qu’on ne peut trop tôt s’orner et s’éclairer l’esprit.

 

8. Quoiqu’on s’adonne beaucoup plus à la pratique qu’à la théorie, on pense que celle-ci n’est point à négliger. Il y a tant d’occasions dans la vie où il faut surprendre la vigilance d’une mère, tromper la jalousie d’un époux, endormir les soupçons d’un amant, qu’on ne peut faire de trop bonne heure provision de principes. Aussi mérite-t-on dans l’allée des fleurs de grands éloges à cet égard. Au demeurant on y rit beaucoup, et d’autant plus qu’on y pense peu. C’est un tourbillon qui va avec une rapidité incroyable. On n’y est occupé qu’à jouir, ou à troubler les autres dans la jouissance.

 

9. Tous les voyageurs y marchent à reculons. Peu inquiets du chemin qu’ils ont fait, ils ne songent qu’à achever agréablement ce qui leur en reste à faire. Il y en a tels qui touchent aux portes de la garnison et qui vous protestent qu’il n’y a qu’un moment qu’ils se sont mis en route. 

 

10. Ce qui donne le ton chez ce peuple léger, c’est un certain nombre de femmes charmantes par l’art et le désir qu’elles ont de plaire. L’une se glorifie d’un grand nombre d’adorateurs, et veut que le public en soit informé : l’autre se plaît à faire beaucoup d’heureux ; mais il faut que leur bonheur soit ignoré. Telle promettra ses faveurs à mille galants, qui ne les accordera qu’à un seul ; et telle n’en bercera qu’un seul d’espérance, qui ne sera pas inhumaine à cent autres ; et tout cela à la faveur d’un secret que personne ne garde ; car il est ridicule d’ignorer les aventures d’une jolie femme, et il est de mode d’en enfler le nombre au besoin.

 

11. La toilette serait un rendez-vous général, si l’époux n’en était point exclu. Là s’assemblent des jeunes gens folâtres et quelquefois entreprenants, parlant de tout sans rien savoir, donnant à des riens un air de finesse, adroits à séduire une belle en déchirant ses rivales, passant d’un raisonnement sérieux qu’ils auront entamé, au récit d’une aventure galante, ou une circonstance les accroche et les jette, je ne sais comment, sur une ariette, qu’ils interrompent pour parler politique, et conclure par des réflexions profondes sur une coiffure, une robe, un magot de la Chine, une nudité de Clinschsted, une jatte de Saxe, une pantine de Boucher, quelque colifichet d’Hébert, ou une boîte de Juliette ou de Martin.

 

12. Telle est à peu près la multitude qui erre étourdiment dans l’allée des fleurs. Comme ce sont tous des échappés de l’allée des épines, ils n’entendent jamais la voix des guides, sans en être effrayés ; aussi y a-t-il certain temps de l’année où le jardin enchanté est presque désert. Ceux qui s’y promenaient vont s’en repentir dans l’allée des épines, d’où ils ne tardent pas à revenir, pour s’aller repentir encore.

 

13. Leur bandeau les gêne beaucoup ; ils passent une partie de leur vie à chercher des moyens de n’en être pas incommodés. C’est une espèce d’exercice dans lequel ils reçoivent quelques rayons de lumière, mais qui passent rapidement. Ils n’ont pas la vue assez ferme pour soutenir le grand jour ; aussi ne font-ils que lorgner par intervalle et comme à la dérobée. Rien de sérieux ni de suivi n’entre dans ces têtes-là ; le seul nom de système les effarouche. S’ils admettent l’existence du prince, c’est sans tirer à conséquence pour les plaisirs. Un philosophe qui raisonne, et qui se mêle d’approfondir, est pour eux un animal ennuyeux et pesant. Un jour que je voulais entretenir Thémire de nos sublimes spéculations, il lui prit une bouffée de vapeurs, dans laquelle tournant sur moi des yeux languissants : « Cesse de m’assommer, dit-elle ; songe à ton bonheur et fais le mien. » J’obéis, et elle me parut aussi contente de l’homme qu’elle l’avait été peu du philosophe.

 

14. Leur robe est dans un état pitoyable ; ils la font savonner par intervalle ; mais ce blanchissage dure peu ; il n’est que de bienséance. On dirait que leur dessein principal soit de la chamarrer de tant de taches, qu’on n’en reconnaisse plus la couleur primitive. Cette conduite ne saurait plaire au prince, et il faut que malgré l’illusion des plaisirs, on en soupçonne quelque chose dans cette allée ; car quoiqu’elle soit la plus habitée, et qu’une foule de monde en occupe les avenues, elle commence à se dépeupler aux deux tiers, et l’on n’y voit sur la fin que quelques honnêtes gens d’entre nous qui vont s’y récréer un moment ; car elle est vraiment agréable ; mais il ne faut pas y demeurer longtemps ; tout y porte à la tête, et ceux qui y meurent y meurent fous.

 

15. Ne sois point étonné que le temps coule si rapidement pour eux, et qu’ils aient tant de regrets à la quitter ; je te l’ai déjà dit, le coup d’œil en est séduisant ; tout y présente un caractère d’enchantement ; c’est le séjour de l’affabilité, de l’enjouement et de la politesse. On en prendrait presque tous les habitants pour des gens d’honneur et de probité. Il n’y a que l’expérience qui détrompe, et l’expérience vient quelquefois bien tard. Te l’avouerai-je, ami ; j’ai cent fois été dupe de ce monde, avant que de le connaître et que de me méfier ; et ce n’a été qu’après une infinité de fourberies, de noirceurs, d’ingratitudes et de trahisons, que je suis revenu de la sottise si ordinaire aux honnêtes gens, de juger des autres par soi-même. Comme je te crois fort honnête homme, et qu’un jour tu pourrais être tenté d’être aussi sot que moi, je vais t’esquisser quelques aventures qui t’instruiront sans doute et qui t’amuseront peut-être : écoute donc et juge de ta maîtresse, de tes amis et de tes connaissances.

 

16. Il y a quelque temps que je trouvai deux personnes établies dans un bosquet écarté de cette allée ; c’était le courtisan Agénor et la jeune Phédime. Agénor, détrompé de la cour et las des espérances, avait, disait-il, renoncé aux honneurs : les caprices du prince et les injustices des ministres l’avaient écarté d’un tourbillon dans lequel il travaillait vainement à s’avancer : en un mot, il avait vu la vanité des grandeurs. De son côté Phédime, revenue de la galanterie, n’avait conservé d’attachement que pour Agénor. Tous deux s’étaient retirés du monde et s’étaient proposé de filer dans la solitude des amours éternelles. Je les entendis s’écrier : « Que nous sommes heureux ! quelle félicité est égale à la nôtre ? tout respire ici l’aisance et la liberté. Lieux pleins de charmes, quelle paix et quelle innocence ne nous offrez-vous pas ! Les lambris superbes que nous avons abandonnés, valent-ils vos ombrages ? chaînes dorées, sous lesquelles nous avons gémi si longtemps, on ne sent bien toute votre pesanteur que quand on ne l’éprouve plus ! joug brillant qu’on se fait gloire de porter, qu’il est doux de vous avoir secoué ! Libres de toute inquiétude, nous nageons enfin dans un océan de délices. Nos plaisirs, pour être faciles, n’en sont pas devenus moins piquants. Les amusements se sont succédé, et jamais l’ennui n’a versé sur eux son poison. C’en est fait : les devoirs impérieux, les attentions forcées, les égards simulés ne nous obséderont plus. La raison nous a conduits dans ces lieux, et l’amour seul nous a suivis… Que nos moments sont différents de ces journées sacrifiées à des usages ridicules, ou à des goûts bizarres ! Que ces jours nouveaux n’ont-ils commencé plus tôt, ou que ne sont-ils éternels ! Mais pourquoi s’occuper de l’instant qui doit les terminer ? hâtons-nous d’en jouir.

 

17. — Mon bonheur, disait Agénor à Phédime, est écrit dans vos yeux : jamais je ne me séparerai de ma chère Phédime ; non jamais, j’en jure ces yeux. Solitude délicieuse, vous fixerez tous mes désirs ; lit de fleurs que je partage avec Phédime, vous êtes le trône de l’amour, et le trône des rois est moins délicieux que vous.

 

18. — Cher Agénor, répondait Phédime, rien ne m’a jamais touchée comme la possession de votre cœur. De tous les courtisans, vous seul avez su me plaire et triompher de ma répugnance pour la retraite. J’ai vu vos feux, votre fidélité, votre constance, j’ai tout abandonné, et j’ai trouvé que j’abandonnais trop peu. Tendre Agénor, cher et digne ami, vous seul me suffisez ; je veux vivre et mourir avec vous. Cette solitude fût-elle autant affreuse qu’elle est riante, dussent ces jardins enchantés se transformer en des déserts, Phédime vous y verrait, votre Phédime y serait heureuse. Puissent ma tendresse, ma fidélité, mon cœur et les plaisirs d’un amour mutuel, vous dédommager des sacrifices que vous m’avez faits ! Mais, hélas ! ils finiront ces plaisirs !… en les perdant, j’aurai du moins la douce consolation de sentir votre main me fermer les yeux, et d’expirer entre vos bras. »

 

19. Ami, que crois-tu que cela devint ? Agénor, après avoir éprouvé sur le sein de Phédime les transports les plus doux, se sépara d’elle. Il ne s’éloignait que pour un instant. Il devait revenir dans la minute la retrouver sur les fleurs où il l’avait laissée. Mais une chaise de poste qui l’attendait le porta comme un éclair à la cour. Il y sollicitait depuis longtemps une place importante. Son crédit, les intrigues, les mouvements de sa famille, de riches présents aux ministres ou à leurs courtisanes, le manège de quelques femmes qui avaient médité de l’enlever à Phédime, lui firent obtenir ce qu’il demandait, et des lettres lui avaient annoncé ce succès un instant avant que d’entamer avec sa maîtresse cette conversation si tendre que je t’ai rapportée.

 

20. Agénor s’éloignait ; et cependant un rival, qui n’attendait que son absence, franchissait une charmille qui le cachait, et lui succédait dans les bras de Phédime. Ce nouveau venu eut son règne comme un autre ; on l’accabla de caresses, et on lui donna des successeurs.

 

21. Tu vois quelle est la vérité des amours ; écoute et juge de la sincérité des amitiés.

 

22. Bélise était une intime amie de Galiste ; toutes deux étaient jeunes, sans maris, adorées de mille amants, et décidées pour les plaisirs. On les voyait ensemble au bal, au cercle, aux promenades, à l’opéra. C’étaient des inséparables. Elles se consultaient sur leurs plus importantes affaires. Bélise n’achetait pas une étoffe, que Caliste ne l’eût approuvée ; Caliste n’alla jamais chez son bijoutier, sans être accompagnée de Bélise. Que te dirai-je ? le jeu, les parties, les soupers, tout était commun entre elles.

 

23. Criton était aussi ami d’Alcippe, mais ami de tous les temps ; mêmes goûts, mêmes talents, mêmes inclinations ; bons offices, crédit, bourse commune : tout semblait avoir préparé leur liaison et concourir à la cimenter. Criton était marié ; Alcippe gardait le célibat.

 

24. Bélise et Criton se connaissaient. Dans une visite que lui rendit Criton, la conversation s’engagea sur le grand chapitre de l’amitié. On étala le sentiment, on l’analysa, on se rendit de part et d’autre le témoignage qu’on était d’une sensibilité, d’une délicatesse excessive. « C’est un plaisir bien doux, disait Bélise, de se pouvoir assurer à soi-même qu’on a des amis, et qu’on mérite d’en avoir de vrais, par l’intérêt vif et tendre que l’on prend à ce qui les touche ; mais souvent on achète ce plaisir bien cher. Pour moi, ajoutait-elle, je n’ai que trop éprouvé combien il en coûte d’avoir un cœur de la trempe du mien. Que d’alarmes ! que d’inquiétudes ! que de chagrins à partager ! on n’est point maître de ces mouvements-là…

 

25. — Ah ! madame, lui répondait Criton, seriez-vous fâchée d’avoir l’âme si belle ? S’il m’était permis de me citer moi-même, je vous dirais qu’il m’est impossible comme à vous, mais de toute impossibilité, de me refuser aux sentiments que je dois à mes amis ; mais ce qui vous paraîtrait singulier, je vous avouerais que j’éprouve de la douceur à me sentir déchirer l’âme par ce qui les intéresse. Entre nous, ne serait-ce pas leur manquer essentiellement, que d’être lent à s’attendrir dans certaines conjonctures ?…

 

26. — Ce que je n’ai jamais conçu, interrompit Bélise, c’est que le monde soit plein d’âmes noires qui couvrent la perfidie, la méchanceté, l’intérêt, la trahison, et cent autres penchants horribles, des dehors séduisants de la probité, de l’honneur et de l’amitié. J’entre en mauvaise humeur, et mille choses qui se passent sous mes yeux, me feraient presque soupçonner mes meilleurs amis.

 

27. — Je n’ai garde, dit Criton, de donner dans un pareil excès ; j’aime mieux être la dupe d’un fourbe, que d’insulter un ami. Mais pour prévenir ces deux inconvénients, j’étudie, j’approfondis les gens avant de m’y livrer, et je me méfie surtout de tous ces affables qui se jettent à la tête ; qui ont décrié la sympathie, par l’abus perpétuel qu’ils en font ; qui veulent être à toute force de vos amis, et qui ne savent autre chose de vous, sinon que vous êtes riche et bienfaisant, ou que vous avez un bon cuisinier, une maîtresse aimable, une femme ou une fille jeune et jolie… Quoi de plus ordinaire, que de s’insinuer dans la maison d’un homme pour séduire sa femme ; et quoi de plus horrible ? Je ne dis pas qu’on n’ait des affaires de cœur, qu’on ne s’attache à quelqu’un, il n’est même guère possible de vivre dans le monde sur un certain ton, sans ces amusements ; mais attenter à la femme de son ami, c’est une noirceur, une dépravation consommée. Le premier article est un faible, on l’excuse ; celui-ci est une scélératesse, une horreur sans égale.

 

28. — Pardonnez-moi, reprit Bélise, je crois en avoir trouvé la doublure. Un forfait que je déteste aussi fortement, et qui décèle une extinction totale de l’honneur et de la probité, c’est la manœuvre d’une femme qui enlèverait l’amant de son amie pour en faire le sien. Cela est diabolique ; il faut avoir déraciné tout sentiment, abjuré toute pudeur, et cependant nous en connaissons…

 

29. — Aussi, madame, reprit Criton, vous savez comment on commerce avec ces infâmes.

 

30. — Mais fort bien, reprit Bélise, on les voit, on les reçoit, on les accueille, on n’y pense seulement pas.

 

31. — Et moi, madame, répliqua Criton, je m’aperçois que le monde a meilleure mémoire que vous ne dites, et que ces monstres sont bannis de toutes les sociétés dont les vertus sont la base, et où règnent la droiture et la candeur ; et il y en a de ces sociétés.

 

32. — J’en conviens, dit Bélise ; je ne crois pas, par exemple, qu’on en rencontre ici. Oh ! nous sommes tous extrêmement bien assortis.

 

33. — Depuis que vous m’avez fait la grâce de m’admettre dans votre cercle, reprit Criton, je me suis efforcé de justifier les bontés dont on m’y honore, et les vôtres surtout, madame, par un attachement inviolable à la probité. Mes sentiments sont raisonnés. J’agis par principes : car ce que j’estime, moi, ce sont les principes. Il en faut absolument, et tout homme qui en manque, je le juge aussi indigne d’un attachement qu’il en est incapable.

 

34. — Cela s’appelle penser, ajouta Bélise. Que des amis tels que vous sont rares, et qu’on doit être soigneux de les conserver, quand on a eu le bonheur de les rencontrer ! Je vous dirai toutefois que vos sentiments ne me surprennent point. Je suis seulement enchantée de leur conformité avec les miens. Peut-être en serais-je un peu jalouse, si je ne savais que les vertus ne perdent rien à se multiplier ; et qu’elles gagnent à se communiquer dans des entretiens tels que le nôtre.

 

35. — C’est dans cette communication franche et naïve où les âmes bien nées se développent les unes aux autres, dit Criton, que consiste le délicieux de l’amitié qui n’est fait que pour elles. »

 

36. Je voudrais bien savoir ce que tu penses de ces gens-ci. Mais je m’aperçois que l’aventure de Phédime et d’Agénor t’a mis sur tes gardes. Tu te méfies des grands principes et tu as raison. Courage, ami, si je ne t’amuse pas, je vois au moins que tu profites.

 

37. Criton quittait à peine Bélise, que Damis arriva. C’était un jeune homme riche, d’une figure aimable, et à qui la main de Caliste était promise. « Vous savez, dit-il à Bélise, que la charmante Caliste doit faire dans deux jours mon bonheur. Tout est arrêté, ; il ne s’agit plus que des présents que je lui destine. Vous vous y connaissez ; oserais-je vous prier de m’accompagner chez la Frenaye ? Mon équipage est dans votre cour.

 

38. — Volontiers, répondit Bélise ; » ils montent en carrosse ; chemin faisant, Bélise donne d’abord de grands éloges à Caliste : « Ah ! si vous la connaissiez comme moi ! disait-elle à Damis ; c’est bien la meilleure petite créature du monde ; elle serait parfaite si… — Si elle était un peu moins vive, interrompit Damis… — Oh ! il y a mieux qu’un excès de vivacité, reprit Bélise ; mais n’a-t-on pas chacun son défaut : encore une fois, elle est fort aimable ; et l’inégalité de son caractère et ces bouffées d’humeur qui la prennent la plupart du temps à propos de rien, ne m’ont point empêchée d’être son amie depuis une dizaine d’années. Je lui ai passé toutes ces minuties ; mais j’aurais bien voulu lui ôter un certain air évaporé qui lui a fait tort ; car je l’aime de tout mon cœur.

 

39. — Qui lui a fait tort ! interrompit vivement Damis, et comment cela ?… — Eh mais ! reprit Bélise, c’est que cet air, qui n’est pas infiniment propre à faire respecter, a donné plus que des espérances à de petits faquins… 

 

40. — Qu’entends-je ? reprit Damis, déjà troublé par les nuages de la jalousie. Plus que des espérances ! Caliste jouerait-elle avec moi l’innocence ?

 

41. — Je ne dis pas cela, répondit Bélise. Mais ne m’en croyez pas : voyez, examinez. S’engager pour la vie, c’est une entreprise qui mérite réflexion.

 

42. — Madame, ajouta Damis, si jamais j’ai pu mériter vos bontés, je vous conjure de ne me point laisser ignorer des choses qui importent si fort à mon bonheur. Caliste se serait-elle oubliée ?…

 

43. — Je ne dis pas cela, reprit Bélise ; mais on a jasé, et je suis de la dernière surprise que vous ne soyez pas mieux informé… C’est quelque chose de terrible que ces premiers engagements, ajouta-t-elle, d’un air distrait : mais le mariage fait quelquefois ce que toute la raison et tout l’esprit du monde n’ont pu faire ; car il faut convenir que Caliste a de l’un et de l’autre, et beaucoup. »

 

44. Cependant on arriva chez la Frenaye : Bélise choisit des pierreries ; et Damis paya sans chicaner sur le prix. Bien d’autres pensées l’occupaient. Les soupçons s’étaient emparés de son cœur, et l’image de Caliste s’y défigurait insensiblement. « Il faut bien, se disait-il en lui-même qu’il y ait ici quelque souterrain, puisque sa meilleure amie ne peut s’en taire. » La prudence eût exigé qu’il approfondît ; mais la jalousie a-t-elle jamais écouté les conseils de la prudence ? À peine fut-on remonté en carrosse que Bélise l’agaça, mit en œuvre tous ses ressorts, déchira Caliste sans ménagement, s’avança sans pudeur, tourna la tête à Damis, en arracha des promesses qu’elle feignit d’abord de rejeter, se fit prier pour accepter les présents destinés à Caliste, et devint l’épouse de son amant.

 

45. Tandis que cette perfidie se consommait, Criton, l’honnête Criton, ayant appris qu’Alcippe était parti seul pour la campagne, se rendit au logis de son ami, passa deux ou trois nuits entre les bras de sa femme, et partit avec elle le lendemain pour aller au-devant d’Alcippe, qu’ils ne manquèrent pas d’accabler de caresses. Voilà nos bons amis.

 

46. Je me suis engagé de t’éclairer sur le prix de nos connaissances, et je vais te tenir parole.

 

47. J’étais un jour avec Éros ; tu le connais ; tu sais que de peines, de soins, d’argent et de sollicitations lui a coûté la place de gentilhomme ordinaire qu’il n’a point obtenue ; à combien de portes il a fallu frapper ; les protections qu’il avait, celles qu’on lui promit, et toute la manœuvre qu’il avait mise en train pour y parvenir. Mais peut-être ignores-tu comment on la lui a soufflée. Écoute, et juge du reste des habitants de l’allée des fleurs.

 

48. Nous nous promenions Éros et moi ; il m’instruisait de ses démarches, lorsque nous fûmes abordés par Narcès. Je jugeai, aux caresses qu’ils se firent, que la liaison qui était entre eux était assez étroite. « Eh bien, lui dit Narcès, après les premiers compliments, et votre affaire, où en êtes-vous ? Elle est comme conclue, répondit Éros ; j’ai tout amené à bien, et je compte obtenir demain mon brevet. Vraiment j’en suis enchanté, lui repartit Narcès ; vous êtes un homme admirable pour mener vos projets à petit bruit. J’avais bien entendu dire que vous aviez la parole du ministre, et que la duchesse Victoria avait parlé pour vous ; mais je ne vous dissimulerai point que je croyais toujours que vous échoueriez. Je voyais tant d’obstacles à lever ; et comment, je vous prie, vous êtes-vous démêlé de ce labyrinthe ?

 

49. — Le voici, reprit ingénument Éros. Je me croyais fondé à demander une place que mon père avait occupée fort longtemps, et qui n’était sortie de ma famille que parce qu’en mourant il me laissa en trop bas âge pour lui succéder. Je sollicitai, j’épiai les occasions, et il s’en présenta plusieurs. Je mis le valet de chambre du ministre dans mes intérêts, et je me fis écouter de son maître. Je fus assidu à faire ma cour, et je me croyais fort avancé que je ne tenais encore rien. J’en étais là lorsque Méostris mourut. J’apprends qu’on se remue vivement pour sa place : je me mets sur les rangs ; je vais, je viens, et je rencontre un homme de province petit-cousin de la femme de chambre de la nourrice du prince : je me jette dans cette cascade ; je parviens à la nourrice ; elle s’engage à parler pour moi, et elle avait déjà parlé pour un autre. Je me raccroche à la petite Joconde ; j’avais entendu dire qu’elle était au ministre. Je cours chez elle, mais tout était rompu ; une autre même avait la survivance : c’était la danseuse Astérie. Voilà me dis-je à moi-même, la vraie porte à laquelle il faut frapper. Cet engagement est tout neuf, et le ministre accordera sûrement à la petite actrice la première grâce qu’elle lui demandera : intéressons cette fille.

 

50. — Le projet était sensé, interrompit Narcès, et qu’a produit cette corde ?

 

51. — Tout l’effet que j’en attendais, continua Éros : un gentilhomme de mes alliés va trouver Astérie, lui propose deux cents louis ; elle en exige quatre cents ; on tope à sa demande, et j’ai sa parole à ce prix : voilà, mon cher, où j’en suis.

 

52. — Ah ! répondit Narcès, la place est à vous : que je vous embrasse, monsieur le gentilhomme de la chambre. Vous l’êtes à coup sûr, à moins que quelqu’un n’enchérisse sur vous.

 

53. — Cela ne peut arriver, dit Éros ; vous êtes le seul à qui je me sois confié, et je connais toute votre discrétion… — Vous pouvez y compter, reprit Narcès ; mais répondez-moi de la vôtre. Si vous m’en croyez, vous vous tiendrez un peu plus boutonné ; on ne sait la plupart du temps à qui l’on se confie, et tous ces gens que nous traitons d’amis… vous m’entendez… adieu, j’ai promis d’être à cavagnole chez cette belle marquise que vous savez, et j’y cours. »

 

54. Narcès nous salua et disparut. Son avis était merveilleux, mais il eût été à souhaiter qu’Éros l’eût reçu de quelque honnête homme, et qu’il en eût fait usage avec Narcès. Ce traître se rendit du même pas chez la courtisane, lui proposa six cents louis, et l’emporta sur Éros.

 

55. Tels sont les ridicules et les vices de l’allée des fleurs, tels sont aussi ses agréments. L’entrée ne nous en est pas défendue ; c’est une promenade que nous regardons comme un préservatif contre l’air froid qu’on respire sous nos ombrages.

 

56. Un soir que j’y cherchais du délassement et de la dissipation, j’abordai quelques femmes qui me lorgnaient à travers une gaze légère qui leur couvrait le visage ; je les trouvai jolies, mais non pas aimables. Je m’attachai particulièrement à une brune qui tournait à la dérobée ses grands yeux noirs sur les miens. « Dans ce séjour galant, avec une figure comme la vôtre, on doit faire bien des conquêtes, lui dis-je… — Ah ! monsieur, éloignez-vous, de grâce, me répondit-elle ; je ne puis écouter en conscience vos propos libertins. Le prince me voit, mon guide m’épie ; on a une réputation à ménager, un avenir à craindre, une robe à conserver sans tache ; éloignez-vous, de grâce, ou changez de discours.

 

57. — Mais, madame, lui répondis-je, il est étonnant qu’avec ces scrupules vous soyez sortie de l’allée des épines. Oserait-on vous demander ce que vous êtes venue faire dans celle-ci ? — Édifier et convertir, s’il est possible, me dit-elle en souriant, les méchants comme vous. » Elle aperçut en ce moment quelqu’un qui s’approchait ; elle reprit brusquement son air modeste et sérieux ; ses yeux se baissèrent ; elle se tut, me fit une révérence profonde, disparut et me laissa au milieu d’une troupe de jeunes folles qui riaient à gorge déployée, agaçaient les passants et faisaient des mines à tous les voyageurs.

 

58. Ce fut entre elles à qui m’aurait ; j’ai mal dit, à qui me tromperait. Je les suivis ; elles ne tardèrent point à me donner des espérances. « Voyez-vous bien cet arbre, me disait l’une ? eh bien, lorsque nous y serons… » En même temps elle en désignait un autre à un jeune homme qu’elle avait amené de fort loin. Arrivés à l’arbre qu’on m’avait indiqué, on me remit à un second ; de celui-ci à un troisième : enfin à un bosquet dont on me loua la commodité, et de ce bosquet à un autre qu’on me dit être plus commode. « Je pourrais bien, me dis-je alors en moi-même, d’arbre en arbre, et de bosquet en bosquet, suivre ces folles jusqu’à la garnison, sans avoir obtenu le moindre prix de ma peine. » En faisant cette réflexion, je les quittai brusquement, et m’adressai à une jeune beauté moins régulière encore que charmante. C’était une blonde, mais de ces blondes qu’un philosophe devrait éviter. À une taille fine et légère, elle joignait assez d’embonpoint. Je n’ai vu de ma vie de couleurs plus vives, une peau plus animée, ni de plus belles chairs. Sous une coiffure simple, couverte d’un chapeau de paille doublé de couleur de rose, ses yeux pétillants ne respiraient que les désirs. Son discours décelait un esprit orné ; elle aimait à raisonner : elle était même conséquente. La conversation fut à peine liée entre nous que nous tombâmes sur le chapitre des plaisirs : c’est la thèse universelle et la matière inépuisable du pays.

 

59. Je soutenais gravement que le prince nous les interdisait, et que la nature même y prescrivait des bornes. « Je ne connais guère ton prince, me dit-elle ; mais auteur et moteur de tous les êtres, et bon et sage, comme on le publie, n’aurait-il mis en nous tant de sensations agréables que pour nous affliger ? on dit qu’il n’a rien fait en vain ; et quel est donc le but des besoins et des désirs qui les suivent, sinon d’être satisfaits ? »

 

60. Je lui répondis, mais faiblement, que peut-être le prince nous proposait ces enchanteurs à combattre, pour avoir droit de nous récompenser. « Mets dans la balance, me répliqua-t-elle, le présent dont je jouis, et l’avenir douteux que tu me promets, et décide qui doit l’emporter. » J’hésitais ; elle aperçut mon embarras. « Eh quoi ! poursuivit-elle ; tu me conseillerais d’être malheureuse, en attendant un bonheur qui ne viendra peut-être jamais. Encore si les lois auxquelles tu veux que je m’immole toute vive, étaient dictées par la raison ! mais non ; c’est un amas confus de bizarreries qui ne semble être fait que pour croiser mes penchants, et mettre l’auteur de mon être en contradiction avec lui-même… On me lie, on m’attache irrévocablement à un seul homme, continua-t-elle après une courte suspension. J’ai beau le contraindre à demander quartier, il reconnaît sa faiblesse, sans renoncer à ses prétentions. Il convient de sa défaite, mais il ne peut souffrir un secours qui l’assurerait de la victoire. Lorsque les forces lui manquent, que fait-il ? il m’oppose le préjugé ; mais c’est un autre ennemi qu’il me faut… » S’interrompant dans cet endroit, elle me lança un regard passionné ; je lui présentai la main et la conduisis dans un cabinet de verdure, où je lui fis trouver ses raisons meilleures encore qu’elle ne les avait d’abord imaginées.

 

61. Nous nous croyions en sûreté et loin de tous témoins, lorsque nous aperçûmes à travers des feuillages quelques prudes accompagnées de deux ou trois guides qui nous examinaient. Ma belle en rougit. « Que craignez-vous ? lui dis-je tout bas. Ces saintes font aussi bien que vous céder les préjugés à leurs penchants, et elles seront moins scandalisées, dans le fond de leur âme, que jalouses de vos plaisirs. Cependant je ne vous répondrai pas qu’elles ne soient tentées de chagriner des gens qui n’ont pas fait pis qu’elles. Mais nous n’avons qu’à les menacer de démasquer les compagnons de leur promenade, et compter sur leur discrétion. » Céphise approuva mon expédient et sourit : je lui baisai la main, et nous nous séparâmes, elle pour voler à de nouveaux plaisirs, moi pour rêver sous nos ombrages.

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