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TROIS MORTS

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Image: http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Tod-zu-ötting.jpg








Texte ou Biographie de l'auteur


THORÉ, Théophile (1807-1869) :

Étienne-Joseph-Théophile Thoré, dit William Bürger, puis Théophile Thoré-Bürger, journaliste et critique d'art français, surtout connu pour sa redécouverte de Vermeer.

La dot ( 1850)

- Ah ! vous êtes peintre, monsieur ! Je suis fort honoré de votre visite. J’aime à montrer mon Rembrandt à des connaisseurs comme vous... 


Ainsi parlait M. Bernard à un jeune homme qui venait d’entrer timidement dans le salon et qui regardait avec curiosité du côté d’une porte intérieure, à demi ouverte, par laquelle on entrevoyait une femme assise dans la demi-teinte et occupée à broder.
 


- Oui, monsieur, répondit l’artiste ; quoique je n’aie pas l’honneur d’être connu de vous, j’ai pris la liberté de vous demander à contempler un tableau dont on dit merveille dans les ateliers...

 


- Je le crois bien ! ça en vaut la peine : un tableau de cinq figures, et dans la qualité de la fameuse Ronde de nuit qui est au Musée d’Amsterdam ! Je suis étonné que le gouvernement ne m’ait pas encore demandé de le vendre au Louvre.
 


Et le petit vieillard, se levant, introduisit son visiteur dans un cabinet un peu obscur, où la lumière était ménagée par des rideaux de couleur sombre :


- Tenez-vous un peu à distance pour admirer d’abord l’effet général. N’est-ce pas que cette peinture réunit presque toutes les qualités des maîtres les plus célèbres ? La transparence des fonds, la limpidité de la lumière qui arrive par la fenêtre de gauche, rappellent Peeter de Hoog. La vieille femme assise, semble peinte par Metzu, et le chien par Jean Fyt. Je conviens que la jeune fille agenouillée devant son père est dorée comme une Madelaine de Rubens ; mais le caractère de Rembrandt est écrit comme une signature dans la belle tête du vieillard à barbe blanche. J’ai toujours cru que c’était le portrait du père de Rembrandt. On ne met pas tant de sentiment dans une physionomie, à moins d’aimer le personnage. Peut-être même est-ce une scène de famille dont les autres figures sont aussi des portraits. On me dit que les costumes ne sont pas hollandais du dix-septième siècle. Mais vous savez les libertés que prennent les plus grands peintres comme le Véronèse ; et Rembrandt surtout, n’a jamais été très-scrupuleux sur la vérité historique. Enfin, c’est un Rembrandt incontestable et bien précieux, n’est-ce pas monsieur ?


 


 


 


L’artiste demeurait fort embarrassé devant cette faible peinture, qu’un vrai connaisseur n’eût pas payée dix louis. Que répondre à l’enthousiasme du propriétaire fanatique ? heureusement M. Bernard ne lui donna pas le temps d’exprimer son opinion.


 


 


 


- J’ai toujours aimé les arts avec frénésie, continua-t-il : mon père était voisin du père de David dans la rue Saint-Denis. Leurs boutiques étaient porte à porte. Dans ma jeunesse, j’ai beaucoup connu le grand David, quoiqu’il fût plus âgé que moi, et c’est à lui que je dois mon goût pour la peinture. Pendant qu’il faisait ses chefs-d’oeuvre, sous l’Empire, je faisais ma fortune dans le commerce, et petit à petit je plaçais mes bénéfices en acquisitions de tableaux. J’avais réuni ainsi une collection superbe... trois Raphaël, monsieur, et des échantillons de tous les grands maîtres. Mais à force d’acheter, j’ai été forcé de vendre tout. J’avais renoncé à mon commerce, et mon avoir était en tableaux. Mais la jalousie des amateurs m’a ruiné. Mes toiles admirables ont été adjugées pour rien, et le mince produit de la vente n’a servi qu’à payer les frais et mes créanciers. C’est une grande fatalité, monsieur ! Par bonheur, j’ai pu sauver ce Rembrandt, qu’un ami me gardait en dépôt. Il ne me reste plus que cela ; mais c’est soixante mille francs. C’est la dot de ma fille. Pour moi, je vivrai modestement avec une petite rente viagère qui suffit à mes besoins. Soixante mille francs, c’est encore au-dessous de la valeur d’un pareil chef-d’oeuvre. Mais je ne veux pas faire attendre trop longtemps ma chère Mathilde, et je ne consentirai jamais à la marier sans assurer l’aisance de son avenir. Soixante mille francs ! il ne me faudrait qu’un Anglais !


 


 


 


Durant cette tirade, le peintre était revenu de son étonnement ; et comme il entrait dans ses intentions de se ménager la bienveillance du vieil amateur, il trouva le courage de louer convenablement le faux Rembrandt.


 


 


 


La vérité est qu’André s’était introduit chez M. Bernard pour voir autre chose qu’une peinture. Ce tableau avait servi de prétexte. De son atelier, séparé seulement de la maison de M. Bernard par quelques jardins, il avait aperçu déjà une charmante tête de jeune fille qui se retirait toujours dans l’ombre quand le père lui-même paraissait à la fenêtre. Peut-être le peintre et la jeune fille avaient-ils échangé quelques signes d’intelligence. Il était amoureux enfin, et il avait résolu de voir de plus près celle qu’il aimait.


 


 


 


En repassant dans le salon, M. Bernard ne put s’empêcher d’appeler sa fille :


 


 


 


- Voilà, s’écria-t-il, un vrai connaisseur, un artiste, qui partage mon admiration pour notre trésor. Mathilde, ton père sera bien heureux, quand... il ne me faudrait qu’un Anglais !


 


 


 


La jeune fille salua en rougissant ; elle avait reconnu la barbe noire du voisin qu’elle remarquait si souvent, accoudé avec mélancolie sur la terrasse de l’atelier. André lui adressa quelques paroles entortillées dont le père ne comprit pas le sens, et après avoir obtenu la faveur de revoir le Rembrandt, il se retira plein de passion et d’espérance.


 


 


 


Quelques mois après, le peintre était devenu l’ami de la maison. M. Bernard, enchanté d’une approbation si éclairée, le retenait des heures entières devant son tableau à lui conter ses rêveries. Rarement, toutefois, André et Mathilde pouvaient échanger l’expression réservée de leur amour. Le peintre avait bien déjà déclaré au vieillard ses intentions de mariage ; mais M. Bernard ne voulait entendre parler de rien avant la réalisation de la dot. Sa fille élevée dans une demi-opulence, il ne voulait pas l’établir sans qu’elle apportât au ménage une fortune égale à celle du mari. Il savait, d’ailleurs, que M. André possédait de son côté une somme importante placée sur les fonds de l’État. Son opposition opiniâtre tenait donc uniquement à la vente du Rembrandt, et il eût été le plus heureux des hommes d’avoir pour gendre un artiste distingué et un si grand connaisseur.


 


 


 


Un jour qu’André et Mathilde causaient ensemble de leur impatience mutuelle, le peintre se leva tout à coup, comme illuminé par une idée libératrice :


 


 


 


- J’ai trouvé l’affaire, s’écria-t-il ! Mathilde, notre bonheur ne sera plus retardé longtemps.


 


 


 


Le lendemain, un monsieur se présente chez M. Bernard et fait remettre sa carte en demandant à être introduit.


 


 


 


« William Brigton », lit rapidement M. Bernard ; et il s’empresse d’accueillir l’étranger. Voici l’Anglais tant désiré, un Anglais pur sang, qui parle le français avec beaucoup d’embarras, et parvient cependant à faire comprendre qu’il vient voir le Rembrandt. Lord Brigton possède à Londres une magnifique collection de tableaux, et il ne lui manque que le grand maître hollandais. Il n’a jamais pu jusqu’ici trouver un Rembrandt digne de figurer au milieu de ses chefs-d’oeuvre. Il a entendu parler de l’Intérieur de famille, appartenant à M. Bernard. Voyons.


 


 


 


On entre dans le sanctuaire. M. Bernard tire mystérieusement les rideaux, et se retourne vers l’illustre amateur.


 


 


 


- Hoô ! fit l’Anglais, avec un geste d’admiration. Combien, monsieur ?


 


 


 


- Soixante mille, répondit M. Bernard triomphalement.


 


 


 


- Hoa ! je donne deux mille livres.


 


 


 


Le vieux commerçant calcule vite que deux mille livres sterling faisaient plus de cinquante mille francs, et il tendit la main au riche Anglais. Mais ce ne fut pas sans douleur qu’il vit emporter son chef-d’oeuvre. Le père, cependant, consola le maniaque. Mathilde allait enfin être mariée, grâce à cette petite fortune, et M. Bernard aurait la jouissance de vivre encore au sein des arts dans l’atelier de son gendre.


 


 


 


Le contrat fut dressé dans le salon de M. Bernard, au milieu de quelques amis intimes. La future apporte cinquante mille francs et le futur une valeur égale. Tout est pour le mieux dans ces conditions d’égalité qui assurent l’avenir des deux conjoints.


 


 


 


Après toutes les formalités légales, le père rayonnant prend André par le bras et lui demande, seulement par curiosité, si sa fortune est toujours en rentes consolidées.


 


 


 


- Tout ce qu’il y a de plus solide, répond André. Vous ne pouvez qu’approuver le placement de mes fonds.


 


 


 


Et en causant, il entraînait le vieillard vers une fenêtre donnant sur les jardins.


 


 


 


- Tenez, ajouta-t-il avec un éclat de joie, voilà mes cinquante mille francs !


 


 


 


Et il dirigea les yeux de son père vers la terrasse de l’atelier, éclairée par un beau soleil.


 


 


 


- Mon Rembrandt ! crie M. Bernard.


 


 


 


En effet, le fameux Rembrandt s’étalait en pleine lumière sur un chevalet, placé juste en face du regard.


 


 


 


- Mais Lord Brigton ?...


 


 


 


- Lord Brigton est un peintre de mes amis qui n’a jamais été à Londres, et qui sera bien aise de faire votre connaissance, sous son véritable nom. Vous verrez qu’il sait dire autre chose que hoô !


 


 


 


- Mais la dot de Mathilde ?


 


 


 


- Eh bien ? dit gravement André, vous lui donnez cinquante mille francs, et moi je lui apporte un tableau qui vaut bien davantage, n’est ce pas votre opinion ? Rembrandt a-t-il perdu de sa valeur entre mes mains ? Il sera toujours temps de le vendre, si les cinquante mille francs et mon travail ne suffisent pas au bonheur de Mathilde. En attendant, je vous rends votre chef-d’oeuvre et nous allons le replacer dans votre cabinet d’affection.


 


http://www.bmlisieux.com/archives/thore01.htm


 


 


 


 


 






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