Sur un air de Mendelssohn(Version Intégrale) Enregistrement : Audiocite.net
Livre audio de 26min
Lu par Ka00
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"La culture ne s'hérite pas, elle se conquiert !" (Malraux)... Un adage qui est mon dogme, ma vie. Témoin modeste d'une époque ou victime d'un système, l'écrit sous toutes ses formes, une arme absolue...
“ Il est de ces légendes, de ces croyances populaires, racontées par les anciens faisant le bonheur des enfants, et attisent la curiosité des rôdeurs dominicaux.
Il est de ces héros qui échappent à cette standardisation envahissante, qui échappent aux diktats vestimentaires de ces athlètes couchés sur papier glacé ou prisonniers d'une pellicule cinématographique dont les pouvoirs jalousés ont traversé les époques.
Aldo, le demi-dieu de ces dames en bleu de travail et sacoche attitrée, volant tel un glorieux susmentionné au secours d'une veuve éplorée, d'une demoiselle désemparée par une chasse d'eau récalcitrante, une ampoule agonisante, une araignée sanguinaire, une porte qui couine ou une fuite menaçant l'équilibre de la planète.
Les autochtones racontent qu'il était parfois poursuivi par une espèce de sorcière hystérique et chétive, hurlant à qui veut l'entendre : "Reviens Aldo, j'ai les mêmes fuites à la maison !"
On raconte également que lors d'une de ses héroïques sorties, alors qu'il se rendait au chevet d'une inadaptée sociale entourée de quatre marmots en pleurs, notre brave homme, affairé dans le lieu d'aisances chez son infortunée au sommier fatigué, disparut à jamais dans les canalisations.
Il n'est pas rare en prêtant une oreille attentive d'ouïr, paraît-il, une petite voix chevrotante issue des tuyauteries, implorant de ne pas tirer sur la chaîne et de réfréner si possible ses ardeurs naturelles... ”
Le bruit monocorde du monitoring rythmait désormais les journées de Madame Fernande. Seules quelques expectorations rauques et grasses trahissaient l'état quasi végétatif de ce corps. Alitée et moribonde, le service aseptisé au redoutable parfum létal que l'on nomme palliatif campait son dernier décor. La maladie et la mort, hôtes indésirables des lieux, s'enorgueillissaient d'une victoire annoncée.
On ne se moque pas impunément du cancer et de ses acolytes : les métastases... un groupe de cellules rancunières, une migration délétère qui vous laisse penser que le meilleur est passé, qu'il va falloir se préparer maintenant à entrer dans un monde glabre et émacié, préambule indispensable avant l'ultime libération...
Pourtant elle l'avait déjà vaincue cette saloperie ; elle était plus jeune certes, elle en voulait à l'époque. Madame Fernande se battait pour sa famille même s'il fallait en payer le prix. Cette rechute avait un goût de solde restant dû ; une addition lourde qui tombe subitement et vient sceller une fin de vie controversée. Un constat amer aux relents d'amnistie, comme si une clémence évanescente raccrochait encore cet être dans le monde des vivants : un aparté bienveillant dont elle se garda bien de distiller la bonne parole durant tout son itinéraire.
De toute façon, il était flagrant qu'elle jalousait avec une vive impatience la rythmique expéditive de la Grande Faucheuse. Personne ne l'attendait plus, esseulée, recluse dans sa chambre d'hôpital, les murs clairs en guise de dernières relations, de dernières visites. Il ne restait plus qu'un recueil d'os et de chair éparse ; une échappée d'Auschwitz en phase de momification. "Pardon Seigneur", se confesse-t-elle sans cesse, muette... Et dans un ultime élan de lucidité laisse glisser le long de ses joues un restant de larmes stockées depuis la nuit des temps, un acte spontané empreint d'humanité... enfin !
Le bruit monocorde du monitoring interrompit d'un tracé plat sa psalmodie quotidienne...
Anne...
Le divorce fut difficile à vivre. Anne croyait tellement au sacrement du mariage. Elle avait vu pourtant ses parents se déchirer comme des chiffonniers tout au long de sa jeunesse et même après d'ailleurs... à l'âge adulte. Sans doute qu'inconsciemment elle voulait conjurer le sort. Sortir irrémédiablement de ce schéma délétère, une lourdeur d'estomac qu'elle traînait comme un train de marchandises, bruyant et sale à souhait. Une destinée qui lui souriait sur le plan du travail néanmoins. Mais cette allégresse professionnelle jurait avec l'austérité de son passé et le chaos de sa vie de couple. Conjurer le sort... oui, seulement sur le plan affectif, c'est loupé Anne.
Joli prénom pour une femme triste. Déçue par tant de violence, de crétinisme, par les blasphèmes d'ivresse d'un mari violent. Kiné prétentieux embrassant le culte de l'image : un homme à l'ancienne ne supportant pas la réussite de son épouse niveau gagne-pain. Sois belle... mais ferme-là ! Ne me fais pas d'ombre ! Le mâle, le beau, le grand, le fort, l'intelligent, le cultivé... c'est l'homme ! C'est "Maman" qui me l'a dit.
Passer son existence sous cloche, ce que l'on appelle vulgairement "Le syndrome du fromage". Voilà le destin muselé de cette femme à l'empathie avérée. Seul son métier correspondait réellement à ses attentes. Que vaut le sourire d'un malade par rapport aux vocables infantiles et agressifs d'un conjoint gangrené par le paraître. Un exutoire salvateur la conduisant vingt années durant à supporter les caprices d'un homme materné à l'excès et à éponger les querelles intestines parentales. Anne s'était construite dans un biotope éducatif malsain. Terreau idéal pour cette exaspération incubant en silence, là, en son for intérieur : une effervescence contenue qui finirait un jour par vomir tout son patrimoine pédagogique.
Ludo et Fernande...
Ludo et Fernande : parents terribles, bourreaux qui s'ignorent. On ne choisit pas sa famille, quelquefois ses amis d'après une chanson bien connue...
Le père : immigré italien, mineur de son état, a travaillé dur toute sa vie et continue à l'âge de la pension à manier le râteau et la bêche dans son jardin et celui de sa gosse. Caractère trempé, rigide, il n'a pas voulu voir grandir son enfant.
La mère : autoritaire, manipulatrice, accoucheuse de profession et pensionnée également. Garante attitrée d'une dépendance affective inoculée insidieusement à sa fille. Perverse et parfois méchante, à l'image du kiné narcissique précité, la jalousie fait partie intégrante de ses attributions. L'idée que sa gamine devenue adulte fasse mieux qu'elle, lui démangeait le cuir chevelu. D'ailleurs, la relation entretenue avec le mari de celle-ci était des plus ambiguë. C'est Madame Fernande qui fit avorter les velléités de divorce précédentes. On ne divorce pas chez ces gens-là ! Que vont penser les voisins ? Un kiné, ça fait toujours bien dans une famille. Elle tolère la réussite tant que ce n'est pas son enfant qui la revendique. Un garçon eût été préférable, se plaisait-elle à penser, c'est de notoriété publique. Cependant rattrapée par la maladie, Anne sera à jamais son unique descendance...
Transgressant les sommations familiales, le mariage accoucha d'une fin ; fatiguée la môme d'une relation anémique et violente. Une union travestie par maître whisky : l'allié indésirable ponctuant d'ecchymoses le visage d'une belle recensée comme femme battue. Et c'est à ce titre que Madame Fernande dut se rendre à l'évidence que ce dénouement malheureux transpirait l'inéluctable. Même si l'éreinteuse de service et son chignon éponyme n'avaient jamais, eux, osé franchir le pas. Côté colère et coups, Ludo, c'était pas mal non plus...
Anne n'a jamais eu d'enfants avec cet homme décrié. Une relation sans otage qui se meurt, aux dégâts collatéraux mesurés. Une liberté retrouvée, un poids qui s'envole mais... une solitude qui s'installe.
Il y avait bien son voisin envahissant et... serviable ! Le touche à tout du quartier, Aldo le bricoleur. Pratique pour une femme seule emménageant dans une nouvelle résidence d'avoir à portée de main le Ayrton Senna du tournevis. Et puis, il ne fallait pas le pousser beaucoup afin qu'il vienne délivrer sa voisine préférée d'une invasion de moustiques enragés. Un acte héroïque pas nécessairement partagé par son épouse. Une femme acariâtre, jalouse, et disons-le quelque peu manipulatrice : une spécialité de la région. Reconnaissons qu'à la décharge de l'apollon de la scie circulaire : "Elle était jolie l'infirmière graduée". Une rousse bien faite, la quarantaine avantageuse, au charme contagieux, le regard envoûtant et à la douceur thérapeutique. A choisir entre un fil de fer médisant et une intense félicité, l'équation était vite résolue. Fallait juste que l'aficionado de la série Madame est servie, n'oublie pas que son contrat de mariage courait toujours.
Il y avait bien également Laure, l'amie ! Une camarade dont le sujet de conversation préféré gravitait toujours autour d'une même personne : "Elle". Laure et ses problèmes à deux euros. Allons, deux euros cinquante, restons corrects ! Toujours là pour exposer aux oreilles de tous, mais surtout à celles de sa confidente préférée, les vicissitudes d'une vie sans relief, d'une banalité affligeante à déprimer un mort. Anne avait beau lui dire qu'elle devrait confier ses innombrables et primordiaux soucis à une professionnelle : une femme dont le métier consiste à trouver des solutions où il n'y avait pas forcément d'adversité, et de l'adversité où il n'y avait pas vraiment matière à devoir trouver des solutions. Enfin, une psychologue, c'est toujours mieux ! Une façon détournée qu'elle lui foute la paix avec ses petits tracas journaliers et l'inciter, de ce fait, à s'occuper un peu plus de ses quatre gosses. De petits bagnards englués dans les turbulences versatiles d'une inadaptée sociale, refusant de sacrifier sa vie de femme au profit de sa carrière de mère ; une psychopathe du "Net" en quête perpétuelle de mâles à spolier. "Fallait pas avoir quatre gosses, connasse !", pouvait-on deviner dans le regard faussement compatissant de ses proches.
Malgré une épure charnelle à géométrie variable, Laure arrive néanmoins à repaître de ses grosses doudounes un bon nombre d'excités mammaires. Généralement des anciens beaux au portefeuille bien rempli, à l'éducation et moeurs quelque peu douteuses, parés d'une générosité intéressée. Un resto contre un plan cul, un dilemme que ne partage pas son amie infirmière : "Chacun fait son lit comme il se couche, après tout !". Juste que certaines doivent absolument investir dans une bonne literie...
Rencontre sur Internet...
En arrêt de travail pour raison médicale, notre belle rousse ne savait que faire de son temps. Alors, il lui arrivait aussi de rester scotchée à La Toile pendant des heures, des nuits parfois. On en voit défiler des gens intègres sur Internet : médecins, avocats, architectes, ingénieurs... Tous avec le même point commun : incapables d'écrire deux mots sans faute, sans compter une syntaxe grammaticale plus qu'approximative. Chirurgien en cours du soir, ça le fait pas quoi ! Et puis un avocat qui vous balance : "A.S.V" (âge, sexe, ville), tu parles d'un charme et d'une crédibilité ! Qu'importe, elle y allait pour se distraire, tailler une bavette avec cette bande de mythomanes en puissance, un leurre ludique, un jeu de rôles grandeur nature, une distraction en somme.
L'existence réserve parfois des surprises, un peu comme cette soirée de mai, alors qu'elle allait s'abandonner de tout son long dans les bras réconfortants de Morphée et mettre un terme à son passe-temps récurrent, un "SLT" (Salut) vint contrarier quelque peu son accolade réparatrice à venir :
-- "SLT" à vous, répondit-elle !
-- Comment allez-vous ? Rétorqua l'intrus
-- Je vais bien merci, j'allais me coucher et vous ?
-- Non, pas encore, si on faisait un brin de causette, d'accord ?
-- Pourquoi pas, d'ailleurs je n'ai plus sommeil ! La somnolence qui était sienne l'ayant subrepticement abandonnée, elle reprit de plus belle, l'esprit vif et lucide :
-- Alors, dites-moi, avocat, médecin, architecte ? La frappe quelque peu sarcastique, lasse sans doute de tous ces fabulateurs qui pullulent. Un menteur de plus cautionne-t-elle !
-- Non, rien de tout ça, juste moi et une oreille attentive
-- Une oreille attentive dites-vous et pour que faire ?
-- Peut-être écouter les doléances d'une femme triste !
Elle marqua un temps d'arrêt, le discours de son mystérieux interlocuteur tranchait véritablement avec la dactylographie puérile squattant généralement son écran. Comment pouvait-il deviner sa tristesse, un coup de bol... peut-être... peut-être pas. Elle prit peur et décida sans retenue de stopper cette conversation.
La routine reprit sa créance, Anne ne pensa bientôt plus aux quelques phrases troublantes échangées sur Internet. Agacée par ce viol d'intimité fomenté par ses vieux et un agité du bocal... à vis ; un trio infernal exploitant l'inhibition savamment paramétrée de la maîtresse de maison. Le sentiment de culpabilité nourri depuis sa prime enfance tournait à plein régime. "Patience (d'une petite voix intérieure) à défaut d'un prince, un jour viendra !"
Qu'il est difficile de rompre avec les habitudes, de juguler des souffrances pourtant diagnostiquées depuis longtemps. Épinglées, décortiquées, révélées par de longues, fastidieuses et ... onéreuses séances thérapeutiques chez la rebouteuse du coin, voire du recoin. La vie n'est pas toujours un long fleuve tranquille mais une rivière aux méandres tortueux. Il s'agit d'apprendre à nager correctement : la natation est un sport complet qui permet d'échapper à l'ennui et aux requins. Amen !
Une autre manière d'échapper à l'ennui pour notre soigneuse de charme, ce sont les longues tirades stériles en provenance de ce nouvel outil, chantre de l'information : l'ordinateur. Des moments de fuite indispensables, de longues minutes de liberté, un euphorisant binaire. Il ne fallut pas longtemps avant qu'un "SLT" ne transgresse à nouveau son espace vital. Elle mit un instant avant de réagir, se remémorant instantanément l'indiscrétion de l'autre fois :
-- SLT, prudente ! A qui ai-je l'honneur ?
-- A l'intrus de l'autre soir
-- Monsieur "j'écoute", c'est ça ?
-- Si on veut ! Mais personnellement je préfère "oreille attentive"
-- Que me voulez-vous ?
-- Juste échanger quelques mots, pour le mariage ce sera plus tard... MDR ! (Mort de rires).
-- MDR ! Je vous signale que je sors d'un divorce difficile
-- Je sais !
-- Vous savez... mais qui êtes-vous pour finir ?
-- Si je vous le disais, vous ne me croiriez pas
-- Dites toujours, on verra
-- Journaliste, ça ira ?
-- Pour ce soir... oui !
La joute scripturale se poursuivit jusqu'à l'aube. Ils promirent de reprendre leur typographie amicale très prochainement. Un acolyte virtuel, intéressant, cultivé et apprécié... lequel anesthésiait la morosité quotidienne d'une ex-épouse.
Les “ pianotes ” tardives s'enchaînèrent ; un exercice improvisé influant directement sur le moral d'Anne. Sans trop savoir pourquoi, cette relation épistolaire d'un nouveau genre valait toutes les séances "psy" du monde...
Comme dans toute belle histoire qui se respecte, il était souligné quelque part, au feutre indélébile, que ce conte informatique ne durerait pas. Fort d'une complicité naissante, notre internaute mystère décida de se livrer un peu plus :
-- Anne...
--Oui !
-- Comment te dire ça...
-- Avec ton clavier par exemple ! (Rires)
-- Je suis ton frère
-- Mon frère ?
-- Yves, ton grand... frère !
-- Mon grand... frère ! Il faut bien prendre tes médicaments qu'il a dit le monsieur avec sa blouse blanche ! MDR...
-- Anne... Je suis mort à la naissance. Mais mon esprit demeure, contraint, par le refus inconscient de notre mère d'agréer la réalité, à errer dans une espèce de no man's land punitif. Je me traîne depuis ce jour espérant une hypothétique délivrance. Je pense que cet instant est arrivé, tu es là !
-- Qu'est ce que tu racontes ? Je ne ris plus maintenant
-- Je ne ris pas Anne, je suis absent de corps mais bien réel par la pensée. Internet n'est qu'une plate-forme providentielle. Crois-moi, tout cela à un sens, tu devais connaître mon existence, voilà, c'est fait !
-- Tu es cinglé ! Je n'ai jamais eu de frère... et mort-né de surcroît, je le saurais, on me l'aurait dit ! Arrête, ce n'est pas drôle.
-- Anne, je t'aime, je suis heureux de te connaître, d'avoir enfin un contact, j'aurais tellement aimé vivre à tes côtés, physiquement parlant bien sûr. Pouvoir te toucher, t'embrasser, te serrer dans mes bras, construire notre adolescence ensemble.
-- J'ai dit stop maintenant. On arrête la plaisanterie, OK !
Et d'un geste décidé se déconnecte. Un fou de plus grommela-t-elle, déçue. Elle avait tissé un lien affectif avec cet individu, un revers de plus. Un de trop, c'est... STOP ! Au diable la technologie, dorénavant ce sera musique, cinéma, théâtre...
Mort de Ludo...
On ne peut pas être et avoir été ; les années passent, le sablier s'égrène impitoyablement, un peu plus chaque jour. Profiter des instants présents, vivre les secondes comme si c'était les dernières, une ligne éditoriale qui se révèle comme toujours sur le tard. Le poids des ans prenait ici tout son sens ; Ludo avait de plus en plus de mal à entrevoir l'avenir sereinement. L'âge était là. La fatigue aussi. Le coeur donnait des signes de faiblesse, usé par de laborieux travaux, durs, harassants, inhumains parfois. Le lot des gens de sa génération, des immigrés italiens venus offrir leur santé sur l'autel poussiéreux des charbonnages. L'espoir d'une vie plus aisée n'avait pas de prix à leurs yeux. Octroyer à leur famille une "entrebâille" vers le meilleur, une petite lézarde vers un peu plus de facilité.
L'enterrement fut encore une épreuve difficile à vivre pour Anne. Ce n'est pas qu'elle préférait forcément son père, mais il lui manifestait plus d'attentions. Un intérêt paternel qui ne plaisait pas à Madame Fernande, écoeurée par cet élan de tendresse superflue. Ludo n'était qu'un mineur, qu'un manuel aux mains calleuses, loin du statut enviable d'une accoucheuse. Mais pour sa fille, était bien plus qu'un simple ouvrier, il revêtait l'uniforme d'un homme de la terre, vaillant, capable de reconnaître le chant des oiseaux, de faire un potager comme personne, de lui raconter ses histoires de guerre, de lui mitonner une polenta : le plat du pauvre par excellence, un exercice culinaire italien narguant, de la touche émérite du chef Ludo, la haute gastronomie. Le chef Ludo... un papa.
Un homme dénué de toute perversité, rustre, bourru, stigmates d'une époque, le monde a changé... lui, non ! Une épitaphe lui séant à merveille, une signature pour toujours...
Lire et écrire...
Anne décida de reprendre une activité professionnelle. D'endiguer une dépression qui menace, d'oublier quelque peu ce père qu'elle adorait en sourdine ; d'esquiver le quotidien et l'intrusion d'une mère serrée de près par un voisin bidouilleur.
"Lire et écrire" : une association permettant à des adultes d'emprunter la voie de l'alphabétisation. Un nouveau combat, une nouvelle motivation, fini les piqûres, voici le stylo et l'orthographe. Qu'il est motivant de voir ces majeurs, braver la peur, la honte, le rejet, pour améliorer leur ordinaire. Consacrer du temps à des humains motivés, un objectif louable, une valeur qui l'honore, une fierté en somme.
Les semaines passèrent. Anne se fondait entièrement dans le moule des bosseuses. Sa nouvelle fonction répondait entièrement à ses espérances. Investie d'une mission : améliorer le quotidien d'autrui. Elle se découvrait des qualités de pédagogue insoupçonnées. Un trésor d'empathie, une mine d'échange et de recevoir. Détenir un pouvoir et l'utiliser à bon escient...
Il était convenu que la rouquine vienne chiper quelques souvenirs dans le grenier qui fut longtemps sa caverne d'Ali Baba familiale ; Madame Fernande avait daigné accepter qu'elle récupère des vestiges du passé.
Que choisir ? Entre les aquarelles et bibelots en tout genre ; les cartons s'empilaient pêle-mêle dans les quatre coins de ce fatras émotionnel. Cependant une boîte attirait particulièrement son attention. Soigneusement fermée, elle invitait à la curiosité ; une petite fringale subversive qui ne tarda pas à mettre à jour son contenu. Une grenouillère, méticuleusement rangée, dont le bleu azur et la cellophane castratrice posaient les bases d'une réflexion légitime. Elle s'attarda quelque peu sur un doudou au fond de la boîte ; le prit délicatement dans les mains, le regard appâté par une inscription brodée... des initiales. Un prénom, pas le sien...
Quatre lettres :"Yves"... C'était donc vrai ! L'internaute mystère était bien son frère ; il n'avait pas menti ! C'était donc ça, ce manque inexplicable, cette sensation d'une présence, d'un souffle chaud dans la nuque, d'une caresse invisible. Il était là, présent, proche d'elle, un lien fraternel qui soude des êtres à jamais.
Sa mère fut quelque peu étonnée de la voir quitter la maison quatre à quatre... sans dire au revoir. Le comportement de celle-ci lui apparaissait étrange par moment. "Tout son père", marmonna-t-elle, il n'aurait jamais su la renier, lui tout craché !"...
Madame Fernande reçut un coup de fil d'un chevalier collant qui signe du bout de son burin un "A" qui veut dire... Aldo. Un sauveur casqué s'inquiétant de trouver porte close à chacune de ses philanthropiques visites depuis plusieurs jours. Un peu inquiète, elle décida de se rendre chez sa gamine, le double de la clé en poche. Après quelques sonneries infructueuses... entra. Tout semblait calme, serein même, aucune trace de présence. Elle se dirigea vers le salon, vociféra plusieurs fois le prénom de sa fille et dut se rendre à l'évidence : à part une mine interrogative et un chignon arrogant, la maison était déserte. Un ordinateur portable en état de marche abandonné sur le canapé supposait d'une activité récente. Elle s'approcha de l'écran, le curseur s'anima soudainement ! Et put lire : "Je suis libre maintenant... Anne, ton éternel regret !".
Son visage blêmit ! Elle retourna dans son grenier et découvrit la layette céruléenne affranchie de sa geôle en carton. Un doudou brodé manquait à l'appel... volatilisé.
Madame Fernande ne la revit jamais...
Le gros téléphone noir à cadran trônait sur le secrétaire de la salle à manger. Un filet de musique "pop" de chevelus britanniques : "Les Beatles", symboles en devenir, vagabondait dans les sinuosités domestiques d'un environnement où la tapisserie à fleurs côtoyait sans complexe les tons pastels de la cuisine. Une fillette à la chevelure ondulée et carotte, le visage poupon un tantinet espiègle, le sourire volé à un archange de passage, attendait sagement le retour de ses parents, partis, le temps d'une balade vélocipédique à l'épicerie du coin.
Soudain une sonnerie pédante sortit l'appareil téléphonique de son deuil. Notre jeune princesse décrocha :
-- Allô ! D'une élocution fluette tirant sur le timide.
-- Bonjour ma puce ! Reprit une voix féminine plus mature. Comment vas-tu ? Tu as quel âge ?
-- Bonjour Madame, j'ai cinq ans... mais t'es qui toi ?
-- Infirmière, ça ira ? Une gentille infirmière qui te veut du bien et qui t'aime très fort, mon coeur.
-- Infirmière, c'est comme une maman, alors ?
-- Comme une grande soeur qui veille sur toi et désire te dire mon ange que tu n'es coupable de rien. Ce n'est pas de ta faute si tes parents se disputent, crient... Les problèmes des grands ne sont pas tes problèmes, tu as juste le droit d'exister et non d'être le souffre douleur de gens irresponsables. Je t'offre tout l'amour dont tu as besoin pour te construire... afin que tu puisses à ton tour, plus tard, rendre ce capital bonheur. Sache mon coeur que ton frère et moi veillerons dorénavant à faire de toi une femme épanouie. D'un souffle chaud dans la nuque aux bisous sur le front, chaque fois que tu sentiras un bien-être t'envahir... c'est que nous ne serons pas très loin ! Va en paix, Anne.
-- Oui, Madame !
La petite fille raccrocha. Une fois de retour, elle raconta à ses parents son aventure téléphonique. Ils n'accordèrent que très peu de crédit au compte rendu tarabiscoté de leur enfant. Cette personne n'aura qu'à rappeler...