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Illustration: La maison des crimes - Edouard Rod

La maison des crimes

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Musique : Mattia_Vlad_Morleo_-_Fragrance_of_Hope: https://www.jamendo.com/start
Illustration d'après https://pixabay.com/ Domaine public


Édouard Rod (1857-1910)

Romancier. - Essayiste. - Professeur de lettres à l'université de Genève

La maison des crimes

I

 

IL n’y a aucune ville suisse que je préfère à Fribourg. C’est une vraie ville de montagnes, grimpante elle-même, d’où partent et rayonnent de pittoresques vallées, des routes sinueuses qui vont se perdre sous les sapins, tandis que, dans les lointains, les hauts sommets alpestres, aux crêtes enneigées, ferment l’horizon. Avec son vieil évêché, sa vieille cathédrale, avec ses vieux remparts restés à peu près debout et les viaducs audacieux qui la dominent, Fribourg est une bonne et jolie ville : on y respire le calme, la paix, le bonheur, comme partout où l’on est à quelques centaines de mètres au-dessus des niveaux moyens où pataugent les hommes. En flânant par ses rues irrégulières, dont les maisons ont conservé leur aspect ancien, on aime à rêver de figures archaïques, de moeurs patriarcales, et l’on croit respirer un souffle de la grande bonté des temps passés. Pour peu qu’on sorte de la ville, on parcourt une souriante campagne, semée de fermes paisibles, dont les hauts toits recouvrent des granges propices aux grasses récoltes. Et l’on se plaît à imaginer de probables idylles.

 

Un jour que je flânais dans les environs de la bonne petite ville, je me risquai sur une étroite passerelle jetée hardiment sur la Sarine, la capricieuse rivière dont les eaux étaient alors assez hautes. Cette passerelle est si branlante que le seul fait de l’avoir suivie jusqu’au bout, non sans un peu de crainte vague et de vertige, prédispose à l’émotion. Quoique je n’eusse pas couru le moindre danger, ce fut avec un soupir de soulagement, je l’avoue, que je posai le pied sur la terre ferme. Et je me mis à marcher devant moi, au hasard, m’orientant vers un autre pont que j’apercevais de l’autre côté de la ville et qui, pensais-je, m’y ramènerait.

 

Je musais, je m’arrêtais de place en place pour regarder le paysage, je rêvais à des choses très vagues, autres que celles que voyaient mes yeux ; je m’abandonnais aux fantasques suggestions de la promenade, quand soudain un petit tableau de genre qui se détachait sur le fond du ciel et des montagnes m’arrêta. Figurez-vous, au bord de la route, une de ces grandes fermes à un seul étage, mais recouverte d’un vaste toit, très haut, sous lequel s’entassent, dans les bonnes années, les blés, les avoines, les foins, isolée dans le silence, à une courte distance de la rivière dont un petit jardin la sépare, un jardin suspendu sur la berge, en terrasse, juste au-dessus d’une falaise à pic sur les eaux courantes ; un jardin qui a l’aspect simple, gai, sain des jardins de village, où des fleurs démodées, asters, soucis, roses trémières, tournesols, s’épanouissent parmi des légumes. Devant la porte de la ferme, sous l’auvent, une jeune femme presque jolie, très blanche sous ses cheveux roux, allaitait un nouveau-né, en causant avec une voisine, tandis que deux enfants de huit ou dix ans jouaient autour d’elle. C’était charmant. Le soleil, l’air, la beauté des choses m’avaient tourné l’esprit aux idylles ; et, en voyant se dessiner ainsi ce gracieux tableau, je m’attendris, et je murmurai à part moi :

 

- Voilà le bonheur !...

 

Je m’étais arrêté à quelque distance de la ferme, et je continuais à observer à mon aise le petit groupe qui ne remarquait pas ma présence, quand j’entendis un pas lourd résonner derrière moi. « C’est peut-être le mari », pensai-je. C’était un passant, moitié citadin, moitié paysan, un robuste gaillard à tête énergique, à forte carrure. Il s’arrêta à côté de moi avec une familiarité rustique ; et, me désignant du geste la jeune femme et les enfants :

 

- Vous regardez ça, monsieur, me dit-il ; c’est joli, hein ?

 

Je répondis :

 

- C’est charmant.

 

- Et la maison, reprit-il, elle vous plaît, n’est-ce pas ?

 

- Oui, elle me plait.

 

- Vous ne savez pas comment on l’appelle ?

 

- Non.

 

- La maison des crimes…

 

Ce nom sinistre répondait si peu à l’impression de calme et de bonheur que la ferme m’avait produite, que je ne pus m’empêcher de m’écrier :

 

- Vous voulez plaisanter !

 

- Non, non, répéta l’inconnu, je ne plaisante pas ; c’est bien la maison des crimes… celle où Doulet a tué ses deux femmes… Elle n’en a pas l’air, n’est-ce pas ? et la petite mère, là, qui donne le sein à son bébé, n’a pas l’air non plus d’avoir été assassinée… C’est ainsi, pourtant !... Si l’histoire vous intéresse, accompagnez-moi, je vous la raconterai en chemin.

 

II

 

Je me mis à marcher à côté de ce compagnon inattendu, et il continua :

 

- S’il n’était pas en prison, Doulet, il aurait joliment complété le tableau, allez ! car c’était un beau gaillard dans son genre, avec sa figure rouge et sa barbe rousse, et qui porte allégrement sa cinquantaine. Tout à fait l’air de ces anciens gardes-suisses, qu’on voit en image avec des hallebardes. Avec ça, un caractère : tenace à ce qu’il a, rapace pour acquérir, têtu comme un mulet, et finaud, voyez-vous, malin, rusé comme un singe !... Songez que ses parents étaient gueux comme Job, et que, maintenant, tout ça est à lui.

 

D’un geste large mon compagnon embrassait les champs qui entouraient la maison et où blondissaient des moissons épaisses.

 

- Et il a encore des pâturages par là-haut, reprit-il en me montrant les montagnes de la Gruyère, des vaches, des chalets, une fortune, quoi !... C’est lui qui l’a gagnée. Dieu sait comment, par exemple ! Mais, enfin, son premier lopin de terre et son premier billet de mille, il les a dus à sa femme, une héritière, qui l’épousa envers et contre tout.... Elle a eu de la chance, celle-là ! C’était pourtant une gaillarde, elle aussi, grande et solide comme un gendarme… Aussi c’étaient des batailles qui n’en finissaient pas… On ne pouvait passer par cette route sans entendre des cris ou des bruits de coups. Et, quand ils ne se battaient pas l’un l’autre, ils rossaient leurs enfants, ces deux petits que vous avez vus jouer tout à l’heure, avec un troisième qui était l’aîné. Et savez-vous comment ça a fini ? Un beau jour, la femme était montée à la grange, pour chercher des oeufs que ses poules allaient poser dans le foin ; la trappe qui sert à rentrer l’herbe s’est ouverte sous elle ; elle est tombée.

 

- La maison n’a pas l’air bien haute, observai-je.

 

- C’est vrai, fit-il… Seulement, il y avait une faux ouverte, qui se trouvait sous la trappe… si bien arrangée que la pauvre a été percée de part en part et qu’elle est morte presque sur le coup… C’était un accident, n’est-ce pas ? et il n’y avait rien à dire… On a fait une enquête, pourtant… Mais les preuves ?... Allez les chercher !...

 

« Ce qui a indigné le monde, c’est que Doulet s’est remarié, trois mois après l’accident… Trois mois, ça n’est pas beaucoup pour porter le deuil de sa femme… Et lui, qui avait quarante-cinq ans déjà, il épousait une jeunesse… celle que vous avez vue allaitant son nourrisson… Elle n’avait rien de rien, que son minois…

 

« Les gens disaient : « Cette fois, Doulet est amoureux pour de bon »… Et ça étonnait, parce qu’on croyait qu’il n’avait jamais aimé que l’argent… Toujours est-il que la paix semblait rétablie : on pouvait passer par là sans entendre claquer des giffles ni crier les mioches, car la Catherine était une bonne petite femme, bien douce, qui était gentille avec les enfants…

 

« Ça marcha ainsi très bien jusqu’à ce que Catherine devînt mère. Et, par malheur, elle eut des couches très pénibles. Il fallut appeler un médecin, qui voulut faire une opération… Elle faillit mourir, quoi !... Et quand elle fut délivrée, le médecin lui défendit de bouger du lit, pendant des semaines et des semaines.

 

« Doulet n’était pas content ; il disait : « Ma première femme était toujours sur pied au bout de trois jours, et même, à ses secondes couches, elle alla faire les foins le lendemain, pour profiter du beau temps. »

 

« Mais le médecin se fâcha et il ne dit plus rien.

 

« Seulement, une semaine après les couches de Catherine, il renvoya la vieille servante qu’ils avaient et prit chez lui une mâtine qu’on appelait la Margot, avec des coquins d’yeux noirs et un diable de nez en l’air… En sorte que, quand Catherine fut rétablie et qu’on lui permit de se lever, la Margot régnait dans la maison. Il y eut du nouveau des cris, des batailles, des bruits de claques, des pleurs. La Margot avait la main leste : les petits hurlaient tout le jour, et, quand Catherine se plaignait, Doulet lui donnait des coups… Un vrai ménage d’enfer, quoi ! comme du temps de la première femme, et même pire.

 

« Entre son mari et sa servante, ligués contre elle, la pauvre Catherine en voyait de toutes les couleurs. Malheureuse comme la pierre, elle s’attendait toujours au pire. Quelquefois, elle disait aux rares voisins qui lui parlaient : « Vous verrez qu’ils finiront par m’assassiner ! »

 

« Peut-être qu’elle ne croyait pas dire aussi juste.

 

« Un jour, Doulet partit pour Bulle, pour vendre des vaches, en disant qu’il ne rentrerait pas avant le surlendemain. Catherine resta donc seule avec la Margot et les enfants. Et le soir la Margot vint lui dire :

 

« - Il y a des voleurs dans le jardin… J’entends du bruit… mais je n’ose pas aller voir ce que c’est…

 

« Catherine, qui était bonne, ne se méfia de rien ; elle prit un falot et dit à sa servante :

 

« - Eh bien ! nous irons ensemble…

 

« - Non, non, dit la Margot, moi, j’ai trop peur ; je n’y vais pas…

 

« - Alors, j’irai seule…

 

« Catherine traversa la route, elle entra dans le petit jardin que vous avez vu, ce joli petit jardin tout plein de tournesols. Il faisait nuit noire. Elle se dirigea vers son carré de choux, qui était juste au-dessus de la falaise. Elle ne voyait rien ; mais on la voyait, elle, grâce à son falot qui l’éclairait… Et on la poussa dans le fleuve. »

 

III

 

Arrivé à ce point culminant de son récit, mon compagnon s’arrêta, pour jouir de son effet.

 

- Qui, on ? lui demandai-je.

 

- Ah ! voilà le mystère ! me répondit-il… Fut-ce la Margot elle-même, qui aurait suivi sa victime dans l’obscurité ? Fut-ce un mauvais sujet qui était en tout cas son complice et à qui elle avait promis de l’argent pour l’aider ? On n’a jamais pu éclaircir la chose. Ils s’accusaient l’un et l’autre à qui mieux mieux, et les juges n’y comprenaient rien : d’autant plus que les avocats, comme vous pouvez le croire surent profiter de l’incertitude pour embrouiller encore l’affaire…

 

- Est-ce que Catherine, demandai-je, ne pouvait pas les guider ?... Car enfin, quoiqu’on l’ait assassinée, elle n’est pas morte, puisque je l’ai vue tout à l’heure…

 

Mon compagnon m’expliqua en secouant la tête :

 

Catherine y voyait encore moins clair que les juges… Elle ne pouvait rien dire, sinon qu’elle s’était sentie poussée fortement, et s’était vue dans la Sarine… Par bonheur, le fleuve était bas… Elle s’est débattue, on ne sait comment ; elle a réussi à remonter la berge, un peu plus loin, là où la pente est plus douce ; et comme elle se doutait d’où venait le coup, elle est allée se réfugier chez des voisins… Doulet, avec son voyage à Bulle, avait son alibi, et on ne l’a pas arrêté tout de suite… Mais la Margot l’a dénoncé… Et, quand même il s’est bien défendu, il y avait tant de charges contre lui qu’il a été condamné… A présent, il est à la Maison de force… tenez, là-bas, ce grand bâtiment que vous voyez d’ici…

 

Et mon compagnon, étendant la main, me montrait un mur troué de fenêtres grillées, qui plongeait dans la Sarine…

 

- Ça n’est pas tout encore, ajouta-t-il… quand même c’est déjà beaucoup… Il y a quelques jours, l’aîné des garçons de Doulet est tombé dans la rivière à l’endroit même où le coup de l’autre avait raté… mais il n’a pas eu autant de chance que sa belle-mère, le pauvre garçon… Il s’est noyé, lui… Hein ! croirait-on qu’il y a eu tant de drames autour de cette maison si tranquille ?...

 

IV

 

Nous étions arrivés à un carrefour ; comme mon compagnon continuait sa route vers la campagne, je le quittai en le remerciant et revins sur mes pas.

 

Les choses avaient un autre aspect, maintenant : le paysage, si riant tout à l’heure, me semblait tragique ; et je ne retrouvais plus cette impression de calme et de paix qu’un instant auparavant dégageait la grande ferme isolée dans son beau décor…

La nature, pensais-je, n’est donc que ce que nous la faisons… Ah ! pourquoi faut-il que l’homme ait le pouvoir funeste de jeter ainsi, dans la sérénité des choses, le trouble de ses passions, de ses haines et de ses crimes ?...

 

Source: http://www.bmlisieux.com/archives/edrod01.htm

Cet enregistrement est mis à disposition sous la Licence art libre. Licence Art Libre
Cet enregistrement est mis à disposition sous un contrat Creative Commons. Creative Commons License


Commentaires :


Message de Viviane

Bonjour et merci à vous, Sabine.


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