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Illustration: Le Gloria Scott - Arthur Conan Doyle

Le Gloria Scott

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Musique : Liszt,_Gran_Duo_Concertante_(Costantino_Catena-Mauro_Tortorelli): https://musopen.org/

Illustration Sidney Paget


LE « GLORIA SCOTT »

Traduction par Jeanne de Polignac

Un soir d’hiver, au coin du feu, Sherlock Holmes feuilletait des papiers.

— J’ai là, Watson, me dit-il tout à coup, quelques notes qui vous intéresseront. Ce sont les documents de cette singulière affaire du Gloria Scott et voici la missive qui a occasionné la congestion mortelle du juge de paix Trevor. Et ce disant, il avait tiré d’un étui rouillé une demi-feuille de papier gris sur laquelle étaient tracées au crayon les lignes suivantes : « Fini notre stock de gibier pour rire. Garde-chasse Hudson sans doute a tout reçu dès maintenant et dit par dépêche : « Sauvez poule faisane votre préférée à tête huppée. »

Je regardai Holmes : il souriait ironiquement.

— Vous avez l’air plutôt étonné, me dit-il. Je ne comprends pas que ces lignes aient pu terroriser qui que ce soit. Elles sont grotesques, décousues, voilà tout.

— J’admets ; mais il est toutefois incontestable qu’un vieillard robuste, en les lisant, est  tombé raide, comme frappé d’un coup de crosse.

— Vous m’intriguez. Avez-vous des raisons spéciales pour me faire étudier cette affaire ?

— Oui, c’est la première dont je me sois occupé.

Souvent j’avais cherché à me faire raconter par mon compagnon l’origine de sa vocation de détective ; jamais encore, je ne l’avais trouvé en veine de confidences. Cette fois, il se redressa dans son fauteuil, étala les documents sur ses genoux, alluma sa pipe et, tout en fumant, se mit à parcourir ses papiers.

— Vous ne m’avez jamais entendu parler de Victor Trevor, n’est-ce pas ? Ce fut mon seul ami pendant mes deux années de collège. Je n’ai jamais été très sociable, vous le savez, Watson ; je préférais rêver dans ma chambre et expérimenter mes méthodes particulières plutôt que de me mêler aux camarades de mon âge. En dehors de l’escrime et de la boxe, j’avais peu de goût pour les jeux athlétiques, et mes études étaient tout à fait distinctes de celles des autres ; nous n’avions donc aucun point de contact.

« Un matin, comme j’allais à la chapelle, son bull-terrier s’accrocha à un de mes mollets ; c’était un moyen prosaïque de faire connaissance, mais ce procédé réussit. Je tombai malade, et fus alité pendant dix jours au cours desquels Trevor vint sans cesse prendre de mes nouvelles. Ses  visites se bornèrent d’abord à quelques phrases banales. Mais bientôt elles se prolongèrent et, avant la fin de l’année scolaire, nous étions les meilleurs amis du monde. Trevor était un garçon plein de cœur, d’entrain et d’énergie, au tempérament sanguin, l’antithèse absolue de mon caractère. Lorsque j’eus découvert qu’il était aussi isolé que moi dans le monde, je m’attachai sincèrement à lui. Il m’invita chez son père à Donnithorpe, dans le Norfolk, et j’acceptai son invitation pour les vacances,

« M. Trevor père, juge de paix et propriétaire foncier, était un homme riche et considéré. Donnithorpe est un petit hameau situé au nord de Langmere, dans le pays des Broads. La maison était une grande et vieille demeure construite en briques, à laquelle on accédait par une belle avenue de tilleuls. Dans les pièces, des plafonds à poutrelles ; autour de la propriété, chasse de marais excellente, belle pêche ; bibliothèque peu considérable, mais bien choisie, cédée, je crois, par le précédent propriétaire. Enfin, une cuisinière passable. Dans ces conditions, il eût fallu être bien difficile pour ne pas passer là un mois fort agréable.

« M. Trevor père, qui était veuf, n’avait qu’un fils, mon ami. J’appris que sa fille avait été enlevée par la diphtérie à Birmingham. Mon hôte m’intéressa tout de suite extrêmement. Doué d’une grande énergie morale et physique, il n’avait que peu de culture intellectuelle, mais ses nombreux voyages lui avaient donné un enseignement pratique dont il avait su tirer parti. Bâti en force, orné d’une chevelure abondante et qui grisonnait fortement, il avait un teint hâlé, et des yeux bleus si perçants qu’ils en étaient presque farouches ; et pourtant Trevor avait dans le pays une réputation de bonté et de charité, ses sentences mêmes étaient empreintes d’une indulgence extrême.

« Un soir, peu de temps après mon arrivée, nous dégustions après le dîner un verre de Porto. Le jeune Trevor se mit à parler de mes manies d’observation et de déduction, manies qui déjà à cette époque étaient profondément ancrées en moi, bien que je ne me fusse pas encore rendu compte du rôle que ces tendances devaient jouer dans ma vie. Le vieillard pensa évidemment que son fils, en citant mes prouesses, exagérait beaucoup.

« — Eh bien ! monsieur Holmes, me dit-il sur un ton de bonhommie, je serais curieux de vous voir lire dans ma vie.

« — Sans me sentir parfaitement sûr de moi-même, je me hasardai pourtant à vous dire que, depuis une année, vous redoutez une agression.

« Il prit soudain un air très grave, et me regarda avec la plus grande stupéfaction. 

« — C’est, ma foi, parfaitement vrai ! Vous vous rappelez, Victor, dit-il, en s’adressant à son fils, ces braconniers que nous avons arrêtés ? Ils ont juré de nous assassiner, et sir Edouard Hoby a été en effet attaqué. Depuis lors, je me suis toujours tenu sur mes gardes. Mais comment diable, monsieur Holmes, avez-vous pu le découvrir ?

« — Vous possédez, répondis-je, une fort belle canne. La marque qu’elle porte m’indique qu’elle n’est pas à vous depuis plus d’un an ; de plus, vous avez voulu en faire une arme sérieuse en coulant dans le pommeau du plomb fondu ; j’en ai donc conclu que vous redoutiez une attaque.

« — Quoi encore ? demanda-t-il en souriant.

« — Vous avez beaucoup boxé dans votre jeunesse.

« — C’est exact. Mais comment diable le savez-vous ? Ai-je eu le nez cassé ou écrasé ?

« — Non, je constate seulement que vos oreilles ont cet aplatissement et cet épaississement qui caractérisent le boxeur.

« — Que remarquez-vous encore ?

« — D’après les callosités de vos mains, il est clair que vous avez beaucoup manié la pelle et la pioche.

« — J’ai fait toute ma fortune dans les mines d’or.

« — Vous avez été en Nouvelle-Zélande. 

« — Vrai encore.

« — Vous avez visité le Japon.

« — Parfaitement exact.

« — Et vous avez intimement connu quelqu’un dont les initiales étaient J. A., et que vous avez ensuite cherché à oublier le plus possible.

« M. Trevor se leva lentement, fixa ses grands yeux bleus sur moi avec un regard étrange, effaré, puis tomba sans connaissance sur les coquilles de noix qui jonchaient la nappe.

« Vous pensez, Watson, quel coup ce fut pour son fils comme pour moi. L’évanouissement ne fut pas long ; après avoir dégrafé son col, nous aspergeâmes son visage de quelques gouttes d’eau, aussitôt le malade aspira fortement, puis se redressa sur sa chaise.

« — Ah ! mes enfants, dit-il avec un sourire forcé. J’espère ne pas vous avoir trop effrayés. Malgré mon apparence de santé, je dois vous avouer que j’ai un commencement de maladie de cœur, et il me faut bien peu de chose pour me mettre à plat. Tous les détectives qui ont existé, ou qu’on a inventés, ne sont que des enfants auprès de vous, monsieur Holmes ; votre vocation est toute trouvée ; croyez-en ma vieille expérience.

« Il n’est pas douteux que ce conseil, accompagné d’une appréciation assurément très exagérée de mes talents, me donna la première idée d’ériger en profession ce qui n’avait été jusque-là qu’un simple amusement. Pour le moment toutefois, j’étais si préoccupé de l’indisposition de mon hôte que je ne pensai qu’à lui :

« — J’espère n’avoir rien dit qui vous ait fait de la peine ? demandai-je.

« — Dame, vous avez certainement touché un point sensible. Puis-je vous prier de m’expliquer comment vous avez découvert tout cela, et sur quels indices sont basées ces suppositions, exactes pour la plupart ?

« Il avait pris un ton badin, peu en harmonie avec l’expression de ses yeux encore sous l’impression de la terreur.

« — C’est aussi simple que possible, répondis-je. Vous souvenez-vous de notre partie de pêche de l’autre jour ? Eh bien ! en ramenant un poisson dans le bateau, vous avez retroussé votre manche et j’ai vu les lettres J. A. tatouées à la saignée de votre bras. Quoique ces lettres fussent encore visibles, leur peu de netteté, la couleur de la peau tout autour étaient pour moi autant de preuves que vous aviez fait des efforts pour les effacer. J’en ai conclu que le souvenir de ces initiales, d’abord très cher, vous était devenu à tel point indifférent, que vous avez cherché à l’oublier.

« — Quel coup d’œil ! s’écria-t-il avec un soupir de soulagement. Vous avez deviné juste. Mais n’en parlons plus. Le spectre des vieilles passions a quelque chose d’effrayant qu’il vaut mieux ne pas évoquer. Passons au billard, et fumons tranquillement un bon cigare.

« À partir de ce jour, M. Trevor, malgré toute sa cordialité, ne se sentit plus en confiance avec moi. Son fils même en fut frappé.

« — Vous avez joué un vilain tour à mon père, me disait-il ; il ne sait plus au juste sur quel pied danser vis-à-vis de vous.

« Je suis convaincu que le pauvre homme cherchait à paraître naturel devant moi ; mais, malgré ses efforts, un sentiment de méfiance très prononcé perçait dans tous ses mouvements. À la longue, je me sentis de trop dans la maison et je résolus d’abréger ma visite. Or, la veille même de mon départ, il survint un incident dont les suites furent des plus graves.

« Nous étions tous trois assis sur la pelouse, en train de nous chauffer au soleil et d’admirer le paysage des Broads, lorsqu’un domestique vint annoncer qu’un homme demandait à parler à M. Trevor.

« — Comment s’appelle-t-il ? demanda mon hôte.

« — Il a refusé de dire son nom.

« — Que veut-il, alors ?

« — Il prétend que vous le connaissez ; il demande à vous voir et à vous parler. 

« — Faites-le venir.

« Un instant après, nous vîmes arriver un homme de petite taille, à la tournure vulgaire dont l’air sournois et la démarche lourde me frappèrent. Il portait une jaquette déboutonnée, tachée de goudron sur une manche, une chemise à carreaux rouges et noirs, un pantalon crotté et de grosses chaussures très usées. Son visage maigre et hâlé manquait de franchise ; sur ses lèvres un sourire stéréotypé qui permettait de voir une rangée irrégulière de dents jaunes ; j’ajouterai que ses mains noueuses étaient à demi fermées, selon l’habitude bien connue des marins.

« Tandis qu’il traversait lourdement la pelouse, j’entendis M. Trevor pousser une espèce de grognement rauque ; puis je le vis se lever d’un bond et courir vers la maison. Il n’y resta qu’un instant ; lorsqu’il revint, il sentait fortement l’eau-de-vie.

« — Eh bien ! mon ami, dit-il, que puis-je faire pour vous ?

« Le matelot le regardait avec des yeux mutins et cet éternel sourire qui errait sur sa bouche entr’ouverte.

» — Vous ne me reconnaissez donc pas ? dit-il.

« — Ma parole, mais c’est Hudson ! s’écria M. Trevor d’un air surpris.

« — Oui, Hudson en personne, monsieur ; et il y a plus de trente ans que je ne vous ai vu. Vous voilà donc installé ici, chez vous, tandis que moi je mange toujours de la viande de conserve.

« — Bah ! vous verrez que je n’ai pas oublié le passé, s’écria Trevor ; et s’approchant du marin il lui parla à voix basse. Puis tout haut : Allez à la cuisine, dit-il, on vous y donnera à manger et à boire. Je vais m’occuper de vous trouver une place.

« — Merci, monsieur, dit l’homme en se tirant une mèche de cheveux. Je viens précisément de terminer un engagement de deux ans sur un caboteur de huit nœuds, à court d’équipage, et j’ai besoin de repos. J’ai pensé en trouver soit chez M. Beddoes, soit chez vous.

« — Ah ! s’écria M. Trevor, vous savez où demeure M. Beddoes ?

« — Bien sûr, monsieur, je sais où sont tous mes anciens amis, répliqua l’homme au sourire étrange, et il suivit lentement la servante qui lui montrait le chemin de la cuisine.

« M. Trevor nous marmotta quelque chose sur les relations qu’il avait eues à bord avec cet homme, alors qu’il se rendait aux mines ; puis il nous laissa sur la pelouse, et rentra dans la maison. Une heure après, nous le trouvâmes ivre-mort, couché sur le sofa de la salle à manger. Toute cette affaire m’avait fait la plus mauvaise impression et je quittai le lendemain Donnithorpe, sans le moindre regret, tant je sentais ma présence gênante pour mon ami.

« Tout ceci s’était passé durant le premier mois des grandes vacances. Je rentrai directement à Londres ou je m’appliquai, pendant sept semaines, à faire des expériences de chimie organique. Au milieu de l’automne et peu de jours avant la reprise des cours, je reçus un télégramme de mon ami me suppliant de revenir à Donnithorpe, sous prétexte qu’il avait le plus grand besoin de mes conseils et de mon aide. Naturellement, je lâchai tout et partis pour le Nord.

« Le jeune Trevor m’attendait à la gare avec un dog-car et je m’aperçus aussitôt qu’il avait dû beaucoup souffrir depuis que je l’avais quitté. Il avait maigri et paraissait accablé ; plus rien chez lui de cet entrain et de cette gaieté un peu bruyante qui faisaient de lui un si charmant compagnon.

« — Mon père est mourant, me dit-il en venant au-devant de moi.

« — Pas possible ! m’écriai-je, qu’a-t-il ?

« — Congestion, ébranlement nerveux. Il peut passer d’une minute à l’autre. Je ne sais si nous le retrouverons encore en vie.

« Vous pensez bien, Watson, que je fus navré de cette nouvelle inattendue. 

« — Et qu’est-ce qui a pu provoquer cet état ? demandai-je.

« — Ah ! voilà la question ! Mais montez donc en voiture ; nous causerons en route. Vous vous souvenez de cet homme qui est venu la veille de votre départ ?

« — Parfaitement.

« — Eh bien ! savez-vous à qui nous avons ouvert la porte ce jour-là ?

« — Je n’en ai aucune idée.

« — Au diable, Holmes, au diable en personne.

« Je le regardai, stupéfait.

« — Oui, au diable. Nous n’avons pas eu une heure de tranquillité depuis, pas une heure, vous m’entendez. Mon père n’a jamais porté la tête haute depuis ce jour-là ; maintenant c’est la vie même qui s’éteint en lui, et il s’en va, le cœur brisé ; tout cela par le fait de ce Hudson maudit.

« — Mais quel pouvoir a-t-il sur lui ?

« — Ah ! je donnerais beaucoup pour le savoir. C’est un si brave homme que mon père ! il est bon, charitable. Comment expliquer qu’il soit tombé entre les griffes d’un pareil gredin ? Je suis bien heureux de vous avoir ici, Holmes ; j’ai la confiance la plus absolue dans votre jugement et votre discrétion, et je sais que vous ne me donnerez que de bons conseils.

« Tandis qu’il me parlait, nous roulions rapidement sur la grande route unie et poussiéreuse ; au loin, la longue ligne des Broads dorée par le soleil couchant. J’apercevais déjà au-dessus d’un petit bois, sur notre gauche, les hautes cheminées et le mât de pavillon qui désignaient la demeure du riche propriétaire.

« — Mon père, continua mon compagnon, prit cet homme à son service en qualité de jardinier ; puis, comme ce travail ne lui convenait pas, il fut promu maître d’hôtel. Bientôt, il fut maître dans la maison, entrant partout et n’en faisant qu’à sa tête. Comme les femmes se plaignaient de son ivrognerie et de son langage grossier, mon pauvre père augmenta leurs gages pour les dédommager. Cet animal s’est approprié en outre le bateau et le meilleur fusil de mon père pour s’offrir des parties de chasse. Et tout cela, avec un air si railleur, des clignements d’yeux si insolents, que je l’aurais assommé vingt fois, n’eût été son âge. Je vous assure, Holmes, que j’ai souvent dû me tenir à quatre pour ne pas lui porter un mauvais coup ; je me demande aujourd’hui si je n’ai pas eu tort de me contenir ainsi.

« Enfin, tout marchait de travers, et cet animal d’Hudson dévenait de plus en plus familier, si bien qu’un jour, à la suite d’une réponse insolente qu’il fit à mon père devant moi, je le pris par les épaules et l’expulsai de la pièce. Il devint livide et me jeta, en s’éloignant, un de ces regards haineux qui en disent plus long qu’aucune parole. J’ignore ce qui se passa ensuite entre mon pauvre père et lui ; ce qu’il y a de sûr, c’est que celui-ci vint me demander le lendemain, si je ne consentirais pas à faire des excuses à Hudson. Je refusai comme bien vous pensez et lui reprochai de permettre à ce misérable de pareilles libertés envers lui et les gens de sa maison.

« — Ah ! mon garçon, me répondit-il, tout cela est facile à dire ! Tu ne te doutes pas dans quelle situation je me trouve. Mais tu le sauras, Victor, tu le sauras, je le jure, advienne que pourra. Ne juge pas trop sévèrement ton pauvre vieux père, n’est-ce pas, mon fils ? Il était très ému, et il alla s’enfermer pour le reste de la journée dans son bureau où je le vis, à travers la fenêtre, écrire fiévreusement.

« Ce soir-là, je crus que l’heure de la délivrance avait sonné, car Hudson nous annonça son intention de nous quitter. Il entra dans la salle à manger au moment où nous venions de nous mettre à table et nous fit part de son projet d’une grosse voix avinée.

« — J’en ai assez du Norfolk, dit-il. Je vais aller voir M. Beddoes dans le Hampshire. Je présume qu’il sera aussi heureux de me voir que vous l’avez été vous-même.

« — J’espère que vous partez au moins sans rancune, Hudson ? lui demanda mon père d’un ton humble qui me mit hors de moi.

« — Je n’ai pas reçu vos excuses, grommela-t-il, en me jetant un coup d’œil furieux.

« — Victor, me dit mon père en se tournant de mon côté, vous reconnaîtrez que vous avez traité ce brave homme un peu rudement.

« — Je trouve, au contraire, que nous avons, vous et moi, fait preuve d’une patience extraordinaire, répondis-je.

« — Ah ! vous trouvez vraiment, ricana Hudson. Très bien, patron. Nous verrons cela.

« Et il sortit de la pièce en se dandinant. Une demi-heure après, il quittait la maison, laissant mon père dans un état de nervosité extrême. Depuis lors, chaque nuit, je l’entendais faire les cent pas dans sa chambre, et, c’est au moment où il commençait à reprendre un peu de calme, que ce terrible coup l’a frappé.

« — Sous quelle forme ? demandai-je avec anxiété.

« — Sous la forme la plus extraordinaire qui se puisse imaginer. Il arriva hier, à l’adresse de mon père, une lettre timbrée de Fodingbridge. Mon père la lut, mit sa tête dans ses mains et commença à courir en rond dans sa chambre, comme s’il avait perdu la raison. Quand je réussis enfin à le faire asseoir sur le sofa, je m’aperçus que sa bouche était contractée, ses yeuxgrimaçants et qu’il était sous le coup d’une attaque. Le Dr Fordham, appelé en toute hâte, m’aida à le coucher ; mais rien ne put arrêter les progrès de la paralysie ; depuis, il n’a plus donné aucun signe de connaissance ; je crains, hélas ! que nous ne le retrouvions pas vivant.

« — Mais c’est affreux, Trevor, m’écriai-je. Que pouvait donc contenir cette lettre pour produire un effet aussi foudroyant ?

« — Rien. C’est là ce qui est inexplicable. La missive est absurde et n’a aucun sens. Ah ! mon Dieu, voilà ce que je craignais.

« Nous venions d’arriver au tournant de l’avenue et je vis que tous les stores de la maison étaient baissés. Au moment où nous nous précipitions vers la porte, un monsieur en noir vint au-devant de nous.

« — Quand la catastrophe s’est-elle produite, docteur ? demanda mon ami d’une voix brisée.

« — Aussitôt après votre départ.

« — A-t-il repris connaissance ?

« — Oui, un instant avant la fin.

« — A-t-il prononcé quelques paroles à mon adresse ?

« — Il a dit simplement que les papiers se trouvaient dans le tiroir du fond du cabinet japonais.

« Mon ami suivit le docteur dans la chambre mortuaire, et je restai seul en bas à réfléchir à ces singuliers événements. Peu à peu je me sentis envahir par une mélancolie que je n’avais jamais ressentie jusqu’à présent. Quel était donc le passé de ce Trevor, tour à tour boxeur, voyageur, mineur ? Comment était-il tombé au pouvoir de ce marin à la mine suspecte ? Pourquoi la simple allusion aux initiales à demi effacées sur son bras lui avait-elle fait perdre connaissance ? Pourquoi cette lettre de Fordingbridge l’avait-elle terrifié, au point de provoquer sa mort ?

« Je me rappelai à ce moment que Fordingbridge se trouvait dans le Hampshire et que ce Beddoes, que le matelot était allé voir pour probablement le faire endiabler, demeurait dans ce même comté. La lettre était peut-être écrite par ce Hudson, pour annoncer que le secret de ces deux hommes avait été révélé ; ou bien elle émanait de Beddoes et avertissait un complice que cette révélation était imminente. Jusque-là c’était parfaitement clair. Et pourtant le jeune Trevor m’avait dit que la lettre en question était insignifiante et incohérente ? C’est qu’il ne l’avait pas comprise. Il est probable que ce langage étrange cachait une de ces clefs énigmatiques qui donnent au sens des mots un déguisement ingénieux.

« Il faut que je voie cette lettre, pensai-je en moi-même. Je suis persuadé que je déchiffrerais l’énigme. Pendant une heure encore, dans l’obscurité, je cherchai à résoudre ce problème. Enfin, une femme de chambre en pleurs vint m’apporter une lampe et, derrière elle, entra Trevor, pâle mais l’air calme. Il tenait à la main précisément ces papiers que vous voyez étalés sur mes genoux. Il s’assit en face de moi, plaça la lampe au bord de la table et me tendit ces quelques lignes, griffonnées sur une simple feuille de papier gris : « Fini notre stock de gibier pour rire. Garde chasse Hudson, sans doute a tout reçu dès maintenant et dit par dépêche : « Sauvez poule faisane votre préférée, à tête huppée. »

« Je présume que mon visage, en lisant ces lignes, ne refléta pas moins de stupéfaction que le vôtre tout à l’heure. Je les relus avec grand soin et restai convaincu que j’avais deviné juste, en supposant que ces phrases baroques avaient un sens caché. Ces mots : « Sauvez poule faisane, votre préférée, à tête huppée » avaient sans doute, une signification convenue. Mais cette signification ne pouvait être découverte sans la clef. Je croyais bien être sur la voie : la présence du mot « Hudson » indiquait bien quel était l’objet de la missive, cette dernière émanait de Beddoes, et non du matelot. J’essayai de lire à rebours, mais « huppée tête à préférée » ne me donna pas un résultat encourageant. Je cherchai alors à lire en supprimant un mot sur deux : « Fini stock gibier » ou « notre de pour » n’avaient aucun sens. Tout à coup, la clef m’apparut : en prenant un mot sur trois, à partir du premier, je trouvais un sens capable de pousser le vieux Trevor au désespoir. L’avertissement était concis et clair : « Fini de rire. Hudson a tout dit. Sauvez votre tête. »

« Victor Trevor cacha sa figure dans ses mains tremblantes.

« — C’est bien cela, je pense ; c’est pire que la mort, car c’est en même temps le déshonneur. Que signifient ces mots : « garde chasse » et « poule faisane » ?

« — Cela n’a aucun rapport avec la missive ; mais c’est assez suggestif et pourrait bien nous faire découvrir l’auteur de la lettre si nous ne le connaissions déjà. Remarquez qu’il a sûrement commencé par écrire : « Fini… de… rire », etc… Il lui fallait ensuite, pour bâtir cette lettre chiffrée, relier chacun de ces mots par deux autres mots, placés dans l’espace laissé en blanc. Il devait naturellement employer les premiers mots qui lui venaient à l’esprit. Or, il parle de chasse, ce qui prouve que nous avons affaire ou à un fervent disciple de saint Hubert ou à un éleveur.

« — Que savez-vous de ce Beddoes ?

« — Maintenant que vous me remettez sur la voie, je me souviens, en effet, que mon pauvre père était invité par lui, tous les automnes, à aller chasser sur ses terres.

« — Il n’y a pas de doute alors, que Beddoes ne soit l’auteur de ce mot. Il ne vous reste plus maintenant qu’à découvrir le secret qui peut lier deux hommes riches et respectés à ce gredin d’Hudson au point de les mettre à sa merci complète.

« — Hélas ! Holmes, s’écria mon ami, je crains que ce ne soit un mystère, où le crime et la honte se trouvent côte à côte ! Mais je n’ai pas de secret pour vous et je vais vous montrer la confession que mon père écrivit, lorsqu’il s’aperçut qu’Hudson devenait dangereux. J’ai trouvé ce papier dans le meuble japonais, comme l’avait dit le docteur. Prenez-le, et lisez tout haut ; je n’ai ni la force, ni le courage de le faire moi-même.

— Ce sont, mon cher Watson, ces mêmes documents que je vais vous lire, comme je les ai lus cette nuit-là, à Trevor, dans la vieille demeure fatale. Ils portent ce titre : Notes sur le voyage du navire Gloria Scott depuis son départ de Falmouth, le 8 octobre 1855, jusqu’à sa perte, par 15°20 de latitude nord et 25°14 de longitude ouest le 6 novembre ». Ces notes sont écrites sous forme de lettre :

« Mon cher et bien-aimé fils,

« Maintenant que je ne puis échapper au déshonneur qui empoisonne mes dernières années, j’ai le droit de déclarer en toute vérité et sincérité que mon désespoir n’a pour cause ni la crainte de tomber sous le coup de la loi, ni l’appréhension de perdre ma position, et de déchoir aux yeux de ceux qui m’ont connu ; je me sens accablé par la seule conviction que vous aurez à rougir de moi, vous qui m’aimez tendrement, vous à qui je n’ai jamais donné, je l’espère du moins, de motif de me refuser votre respect. Mais, si le coup qui me menace vient à me frapper, je désire que vous n’appreniez que de moi à quel point j’ai été coupable. D’autre part, si la catastrophe ne se produit pas (c’est ce que je demande au Tout-Puissant), si ce papier tombe entre vos mains, sans avoir été détruit, je vous en conjure alors, par ce que vous avez de plus sacré, par la mémoire de votre chère mère et par l’affection qui nous unit, brûlez ce papier avant d’en achever la lecture et n’y pensez jamais plus. Si vos yeux viennent un jour à parcourir les lignes qui suivent, c’est que j’aurai été dénoncé, chassé de ma maison, ou, ce qui est plus probable (car vous savez que j’ai une maladie de cœur), c’est que la mort m’aura pour toujours paralysé la langue. Dans les deux cas, l’heure de la dissimulation est passée. Tout ce que je vais écrire est la pure vérité, je le jure. Que Dieu ait pitié de moi !

« Mon nom, cher enfant, n’est pas Trevor.

« Je m’appelais, dans ma jeunesse, James Armitage. Aussi vous comprendrez l’émotion qui m’envahit lorsque j’entendis votre ami me dire qu’il croyait connaître mon secret. Ce fut donc sous le nom d’Armitage que j’entrai, en qualité de commis, dans une maison de banque de Londres, et, c’est sous ce même nom d’Armitage que je fus convaincu d’avoir transgressé les lois de mon pays ; on me condamna à la déportation. Ne soyez pas trop sévère pour moi, mon cher enfant. J’avais soi-disant une dette d’honneur à payer et j’y avais employé des fonds qui n’étaient pas à moi, certain de pouvoir les remettre, avant qu’on ne s’aperçût de leur disparition. Mais la mauvaise chance me poursuivant, je ne touchai pas à temps la somme sur laquelle je comptais, et un examen inattendu de mes comptes fit découvrir le déficit. On aurait pu me traiter avec indulgence, mais les lois étaient plus rigoureuses, il y a trente ans, qu’aujourd’hui, et, à trente-trois ans je me vis enchaîné comme un filou avec trente-sept autres condamnés dans les entreponts du navire Gloria Scott qui faisait voile pour l’Australie.

« C’était en 1855, au moment où la guerre de Crimée battait son plein. Les bâtiments ordinairement employés au transport des condamnés étaient mobilisés pour la mer Noire. Le gouvernement en était réduit à affréter les navires plus petits et moins bien aménagés pour transporter les prisonniers. Le Gloria Scott avait fait en Chine le commerce du blé, mais c’était un vieux bateau et les nouveaux l’avaient supplanté. Il jaugeait cinq cents tonnes, et, outre ses trente-huit oiseaux de geôle, portait, quand nous mîmes à la voile à Falmouth, vingt-six hommes d’équipage, dix-huit soldats, un capitaine, trois quartiers-maîtres, un médecin, un aumônier et quatre gardes-chiourme ; en tout près de cent personnes.

« Les cloisons qui séparaient nos cellules, au lieu d’être en chêne épais comme dans les navires qui transportent des prisonniers, étaient minces et légères. Mon voisin, du côté de l’arrière, était un de ceux que j’avais remarqués, quand on nous avait amenés sur le quai. C’était un jeune homme imberbe, au teint clair, au nez mince et allongé, aux mâchoires assez fortes. Il portait la tête haute, avait une démarche fière, et était surtout remarquable par sa grande stature d’au moins six pieds et demi. Aucun de nous ne lui serait arrivé à l’épaule. Il était surprenant de voir, au milieu de toutes ces figures tristes et abattues, ce visage plein d’énergie et de résolution. La vue de ce compagnon me parut aussi réconfortante qu’au voyageur perdu dans une tourmente de neige l’apparition soudaine d’un grand feu. Je me sentais donc ravi d’avoir ce voisin ; et je le fus encore bien plus, lorsque, dans le silence de la nuit, j’entendis tout près de moi un murmure ; mon voisin avait trouvé moyen de percer un trou dans la cloison qui nous séparait.

« — Hallo ! camarade, me dit-il, comment vous appelez-vous et pourquoi êtes-vous ici ?

« Je lui répondis franchement et lui demandai à mon tour qui il était.

« — Je m’appelle Jack Bendergast et, par Dieu, vous apprendrez à bénir mon nom, avant que nous ne nous séparions.

« Ce nom m’était familier, car le procès de cet homme s’était plaidé peu de temps avant mon arrestation, et avait fait beaucoup de bruit en Angleterre. Bendergast appartenait à une famille honorable ; il avait une grande valeur personnelle ; mais, profondément corrompu, il avait escroqué de fortes sommes aux plus gros commerçants de Londres, par des moyens aussi ingénieux que perfides.

« — Ha ! ha ! vous vous souvenez de mon affaire, dit-il avec une certaine satisfaction.

« — Oh ! très bien.

« — Vous vous rappelez peut-être à ce sujet une particularité ?

« — Laquelle ?

« — On m’attribuait un coup d’à peu près deux cent cinquante mille livres, n’est-ce pas ?

« — Oui, environ.

« — Mais on n’en a rien retrouvé, n’est-ce pas?

« — Non, en effet. 

« — Eh bien ! où pensez-vous qu’a passé cet argent ?

« — Je n’en ai pas la moindre idée.

« — Je le tiens là, entre le pouce et l’index, par Dieu. Mon nom seul vaut plus de livres sterling que vous n’avez de cheveux sur la tête ; et quand on a de l’argent, mon garçon, et qu’on sait en faire usage, on est tout-puissant. Il ne vous est pas venu à l’idée, je pense, qu’un homme ainsi pourvu se résigne à user ses culottes dans la cale infecte d’un caboteur chinois, à demi pourri et infesté de rats et de vermine ? Non, monsieur, un homme comme moi se tire d’affaire et vient en aide aux camarades. N’en doutez pas et fiez-vous à lui. La main sur la Bible, je puis vous jurer que vous sortirez de ce mauvais pas.

« J’avoue que tout d’abord je n’ajoutai pas foi à ce langage. Peu à peu, cependant, mon voisin s’avéra très persuasif ; après m’avoir fait donner ma parole d’honneur la plus solennelle de garder le silence, il me laissa comprendre qu’il existait réellement un complot pour s’emparer du navire. Ce complot avait été ourdi, bien avant l’embarquement, par une douzaine de prisonniers à la tête desquels était, bien entendu, Bendergast ; sa fortune devenait naturellement le levier puissant de l’affaire.

« — J’ai, me dit mon complice, un associé, homme exceptionnellement sûr auquel j’étais lié comme le sont les deux doigts de la main. C’est lui qui a les fonds, mais où pensez-vous qu’il se trouve en ce moment ? Ici même : c’est l’aumônier du bord. Il s’est embarqué, vêtu de sa redingote noire, pourvu de papiers en règle, et avec assez d’argent dans sa valise pour acheter tout le bâtiment de la quille à la pomme du grand mât. L’équipage lui est acquis, corps et âme. Il l’a acheté, en bloc, même avec escompte, puisqu’il payait en espèces sonnantes. Il les a réglés avant même que les hommes aient signé leur engagement. Deux des gardes-chiourme et Mercer, le second quartier-maître, sont ses créatures ; il pourrait acheter jusqu’au capitaine même s’il le jugeait nécessaire.

« — Quel est votre plan ?

« — De rendre plus rouges encore les habits de quelques-uns de ces soldats, qu’en pensez-vous, hein ?

« — Mais ils sont armés.

« — Et nous le serons aussi, mon garçon. Chacun de nous, aussi vrai qu’il a eu une mère, aura une paire de pistolets ; et si, aidés de l’équipage nous ne devenons pas capables de prendre un bateau, c’est que, décidément, nous sommes tout au plus dignes de terminer nos jours dans une école de petites filles. Parlez à votre voisin de gauche cette nuit et voyez si on peut se fier à lui. 

« C’est ce que je fis. Ce voisin qui s’appelait Evans se trouvait dans la même situation que moi, il avait fait un faux. Depuis, il a aussi changé de nom et maintenant il est devenu un homme riche et heureux ; il habite le sud de l’Angleterre. Il se montra tout disposé à entrer dans ce complot qui, somme toute, était notre seule planche de salut. Avant de quitter le golfe de Gascogne, il ne restait que deux prisonniers qui n’avaient pas encore été initiés au secret. L’un d’eux était si faible d’esprit, qu’il était impossible de lui rien confier ; l’autre avait la jaunisse, et ne pouvait nous être d’aucune utilité.

« À tout bien considérer, s’emparer du navire devait être chose facile ; l’équipage était une bande de chenapans, choisis tout exprès. Le faux aumônier venait librement dans nos cellules sous prétexte de nous exhorter ; on le laissait entrer avec un sac noir qui contenait soi-disant des opuscules religieux. Ses visites étaient si fréquentes que, le troisième jour, nous avions déjà chacun, caché au pied de notre lit, une lime, une paire de pistolets, cinq cents grammes de poudre et vingt balles. Deux des gardes étaient des agents de Bendergast et le second quartier-maître constituait son bras droit. Le capitaine, les deux maîtres, deux gardes, le lieutenant Martin avec ses dix-huit hommes et le docteur, restaient donc nos seuls adversaires. Bien que sûrs de notre coup, nous résolûmes de ne négliger aucune précaution et de n’attaquer que de nuit. Mais l’événement se produisit plus tôt que nous ne l’avions pensé, et voici comment :

« Un après-midi (environ trois semaines après notre départ), le docteur, étant venu voir un des prisonniers qui se trouvait malade, appuya sa main sur le pied du lit et sentit les contours d’un pistolet. S’il avait eu plus de sang-froid, il faisait rater le coup ; mais, en bon petit homme très nerveux, il poussa un cri et devint si pâle que le malade, se voyant découvert, se jeta sur lui et le bâillonna, avant qu’il pût donner l’alarme ; il l’attacha ensuite sur le lit. Comme le docteur avait laissé derrière lui sa porte ouverte, nous nous ruâmes tous à la fois par cette ouverture sur le pont. Les deux sentinelles furent immédiatement passées au bleu ainsi qu’un caporal, accouru au bruit. Quant aux deux autres soldats qui se trouvaient à la porte de la cabine, leurs fusils ne devaient pas être chargés, car nous les tuâmes au moment où ils cherchaient à mettre la baïonnette au canon. Nous nous précipitâmes chez le capitaine, mais, au moment où nous allions pénétrer dans sa cabine, un coup de feu retentit derrière la porte, et nous trouvâmes notre homme la tête effondrée sur une carte de l’Atlantique, épinglée sur la table. Derrière lui se tenait l’aumônier, un pistolet encore fumant à la main. L’équipage s’était emparé des deux maîtres et l’affaire était dans le sac.

« Nous envahîmes alors le salon qui se trouvait à côté de la cabine et nous nous allongeâmes sur les banquettes, parlant tous à la fois, délirant de nous sentir libres. Tout autour se dressaient des armoires ; Wilson, le faux aumônier, en enfonça une et en tira une douzaine de bouteilles de vin de Xérès dont il cassa les goulots. Nous remplîmes nos verres ; nous étions en train de les vider, quand, tout à coup, sans aucun avertissement, une salve de mousquets retentit à nos oreilles et la pièce se remplit d’une épaisse fumée qui nous empêcha de rien voir. Lorsqu’elle se fut dissipée, le salon n’existait plus ; les cadavres de neuf hommes, dont Wilson, se roulaient l’un sur l’autre par terre ; le souvenir de ce mélange de sang et de Xérès sur les tables me fait encore mal au cœur quand j’y pense. Nous étions littéralement atterrés, et je crois que nous aurions lâché pied, si Bendergast n’avait été là. Mugissant comme un taureau, il se précipita à la porte, suivi de tous ceux qui vivaient encore. Sur la poupe, se tenaient le lieutenant et dix de ses hommes. La claire-voie, au-dessus de la table, était ouverte et c’est par là qu’ils avaient fait feu sur nous. Nous nous jetâmes sur eux, avant qu’ils eussent eu le temps de recharger leurs mousquets, et ils se battirent comme des lions ; mais nous avions le nombre pour nous ; ils succombèrent et, au bout de cinq minutes, tout était fini. Mon Dieu ! quelle boucherie ! Bendergast ressemblait à un démon enragé. Pour lui, un soldat ne pesait pas plus qu’un enfant, en un tournemain il avait tout jeté par-dessus bord, les vivants comme les morts. Un sergent, très blessé, surnagea et se maintint longtemps sur l’eau ; l’un de nous eut pitié de lui et lui fit sauter la cervelle. De nos ennemis, il ne restait plus que les gardes-chiourme, les quartiers-maîtres et le médecin.

« Mais, à leur sujet, s’éleva une violente dispute. Un bon nombre d’entre nous, heureux d’avoir reconquis la liberté, ne voulaient plus commettre d’autres meurtres ; ils trouvaient qu’on peut frapper des soldats munis de leurs fusils pour se défendre ; mais qu’on n’a pas le droit de procéder de sang-froid à l’égorgement d’hommes absolument désarmés. Huit des nôtres, cinq prisonniers et trois matelots, déclarèrent qu’ils ne consentiraient pas à ce forfait. Mais rien ne put ébranler Bendergast et sa bande. Notre seule chance d’impunité, disaient-ils, est d’aller jusqu’au bout ; nous ne devons laisser aucun témoin qui puisse un jour se dresser contre nous ; il s’en est d’ailleurs fallu de peu que nous ne subissions le sort des autres prisonniers. Enfin, de guerre lasse, il nous autorisa à prendre une embarcation et à quitter le navire. Dégoûtés du massacre auquel nous avions assisté, et pour échapper à la triste besogne qui restait encore à faire, nous acceptâmes sa proposition. On nous donna à chacun un vêtement de matelot, un baril d’eau, un peu de rhum, une caisse de biscuits et une boussole. Bendergast nous jeta une carte en nous disant que nous étions des marins naufragés dont le navire avait péri par 15° de latitude nord et 25° dé longitude ouest, puis il coupa notre amarre et nous abandonna à notre sort.

« J’en arrive maintenant à la partie la plus impressionnante de cette histoire, mon cher fils. Les matelots avaient amené la hune de misaine, lorsque la révolte éclata ; mais, au moment où nous quittâmes le bord, on la largua de nouveau et le navire commença à voguer lentement en s’éloignant de nous, tandis que notre canot se sentait soulevé par de grandes lames de fond. Assis auprès des écoutes, nous commençâmes, Evans et moi, les plus instruits de la bande, à étudier notre position et la route à suivre. La question n’était pas facile à résoudre ; nous nous trouvions à cinq cents milles au sud du Cap-Vert, et à sept cents à l’ouest de la côte d’Afrique. Comme le vent tournait au nord, nous pensâmes que le point le plus facile à atteindre était Sierra-Leone ; et nous mîmes donc le cap sur cette direction, laissant le nord à tribord, loin derrière nous. Tout d’un coup, nous en vîmes jaillir un épais nuage de fumée noire qui s’épanouit sur le ciel, comme un arbre gigantesque. Quelques secondes après, un bruit de roulement de tonnerre parvint jusqu’à nous, et, quand la fumée se fut dissipée, nous ne vîmes plus rien du Gloria Scott. Virant aussitôt de bord, nous fîmes force de rames vers l’endroit où une légère vapeur, traînant sur l’eau, restait le seul indice de cette terrible catastrophe !

« Il nous fallut une heure pour atteindre le lieu du naufrage et nous pensions même arriver trop tard pour sauver quelqu’un. Une embarcation brisée, de nombreuses caisses et des morceaux de bois ballottés par la houle indiquaient seuls l’endroit où le navire avait coulé ; mais on n’apercevait rien de vivant ; bref, en désespoir de cause, nous allions nous éloigner, lorsque nous vîmes à quelque distance une épave qui supportait un homme étendu. Nous le hissâmes à bord : c’était un matelot nommé Hudson, si brûlé, et si épuisé qu’il ne put nous raconter la catastrophe que le lendemain matin. Il paraît qu’aussitôt après notre départ, Bendergast et sa bande se mirent en mesure d’exécuter leur tâche en massacrant les cinq prisonniers qui restaient ; les deux gardes-chiourme furent tués à coups de feu et jetés par-dessus bord, ainsi que le troisième maître. Puis Bendergast descendit dans l’entrepont et, de ses propres mains, coupa la gorge de l’infortuné médecin. Il ne restait plus à expédier que le premier maître, un homme vigoureux et résolu. Quand il vit le forçat s’approcher de lui, son couteau tout sanglant à la main, il réussit à briser les liens qu’il avait pu déjà relâcher, et descendit d’un bond dans la cale arrière.

« Une douzaine de forçats, armés de pistolets et lancés à sa recherche le trouvèrent dans la soute aux poudres, assis devant un baril ouvert, une boîte d’allumettes à la main. Il jura de faire sauter le navire, s’il était le moins du monde molesté. Un instant après l’explosion se produisait. Hudson pense qu’elle a été plutôt due à un coup de pistolet maladroit qu’à l’allumette du maître attaqué. Quelle qu’en fût la cause, ainsi périt le Gloria Scott : avec lui sombra le gredin qui s’en était emparé !

« Voilà, en peu de mots, mon cher enfant, l’histoire du terrible événement auquel j’ai été mêlé. Le lendemain, nous étions recueillis par le brick Hotspur, faisant voile pour l’Australie. Le capitaine n’eut pas de peine à croire que nous représentions les survivants d’un paquebot naufragé. L’amirauté déclara que le transport Gloria Scott était perdu corps et biens ; depuis, pas un mot n’a transpiré sur son véritable sort. Après un excellent voyage, le Hotspur nous débarqua à Sydney où, Evans et moi, nous changeâmes de nom pour travailler aux mines ; là, au milieu de cette foule venue de tous les pays, il nous a été facile de dissimuler notre identité première.

« Le reste n’a pas besoin de se raconter. Nous nous sommes enrichis, nous avons voyagé et nous sommes revenus en Angleterre en nous faisant passer pour de riches colons, qui rentraient au bercail pour acheter des terres au pays natal. Pendant plus de vingt ans nous avons mené une vie paisible et relativement agréable ; nous avions tout lieu d’espérer que notre passé était à jamais enfoui dans l’oubli. Imaginez donc quelle fut mon émotion, quand je reconnus dans la personne qui vint un jour me voir en votre présence, un matelot, le naufragé que nous avions recueilli à la mer ! Il nous avait dépistés et venait faire du chantage à nos dépens. Vous comprendrez maintenant les efforts que j’ai faits pour vivre en paix avec lui, et vous compatirez à la terreur que je ressens, depuis qu’il est allé trouver, la bouche pleine de menaces, l’autre survivant du Gloria Scott. »

Au-dessus de ceci, une main tremblante a tracé d’une écriture à peine lisible, ces lignes : « Beddoes écrit en chiffre que H. a tout dit. Seigneur miséricordieux, ayez pitié de nous ! »

Tel est le récit que je lus cette nuit-là au jeune Trevor.

— Je pense, Watson, qu’entouré des circonstances que vous savez, vous le trouvez suffisamment dramatique. Le brave garçon en eut le cœur si brisé qu’il partit pour les plantations de thé du Terai ; j’ai appris depuis qu’il y prospérait.

Quant au matelot et à Beddoes, on n’en a plus entendu parler depuis la lettre d’avertissement. Ils ont tous deux disparu de la manière la plus complète. Aucune déposition n’a été faite à la police ; et Beddoes a sans doute pris les menaces du matelot pour un fait accompli. On a bien vu Hudson rôder dans les environs ; aussi la police en a conclu qu’il s’était éclipsé après avoir tué Beddoes. Pour moi, je suis d’un avis contraire. Je crois plutôt que Beddoes, poussé au désespoir et se croyant trahi, se sera vengé sur Hudson ; il aura quitté le pays avec tous les fonds qu’il avait pu réunir.

« — Voilà tous les détails que je suis à même de vous fournir sur cette affaire ; si vous désirez l’ajouter à votre collection, je les mets à votre entière disposition, mon cher Watson. »

Source: https://fr.wikisource.org/wiki/Souvenirs_de_Sherlock_Holmes/Le_Gloria_Scott

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