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Illustration: Une chinoise - Aurelien Scholl

Une chinoise


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Lu par Sabine
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Musique : Ripples;  Kevin MacLeod (incompetech.com)

Illustration 'Chinoise' d'après https://pixabay.com/ Domaine public


Ce n'était pas une Chinoise, mais une Annamite, - une pauvre Annamite de dix-sept ans, bien jaune et bien mince, échouée dans cette abominable maison après de navrantes aventures. À treize ans, servante dans une buvette à matelots de la rue Catinat, à Saïgon, elle avait consenti à suivre en Europe un mécanicien des Messageries Maritimes qui, las d'elle en rentrant à Marseille, l'expédiait bientôt sur Toulon où elle se plaçait dans une gargote de la rue du Canon. Là, elle faisait rencontre d'un bellâtre de la maistrance qui, après l'avoir gardée un an, entre deux campagnes, l'abandonnait avec un bébé de deux mois. Quelques semaines après le départ du père, l'enfant mourut.

 

Quand la pauvre petite Tchin-Tchié se retrouva seule dans sa chambrette du faubourg, derrière le port marchand, un gros chagrin lui sera le coeur, avec une vaine nostalgie des pays perdus. Retourner en Cochinchine ? Elle le tenta. Mais les cuisiniers des transports qui consentaient à l'embarquer pour laver la vaisselle du bord pendant une traversée n'obtinrent jamais l'agrément de leurs officiers. Aucun passager ne daigna l'emmener comme domestique, tant les renseignements fournis sur elle la compromettaient : une vagabonde, une coureuse, une fille à matelots ! Son ignorance ne lui permettait point d'autre gagne-pain que le service d'auberge ; encore ses premiers patrons lui reprochaient-ils son vague charabia fait de patois chinois et de quelques boiteuses locutions françaises.

 

Enfin, une voisine lui donna l'idée de chercher aventure dans les cafés bien fréquentés et les beuglants du boulevard de Strasbourg. Elle y alla, traînant sa vieille robe annamite en coton jonquille brodé de fleurs de soie, et prit place bientôt parmi les filles cotées. De là une vie meilleure : quinze à vingt louis par mois et un logement gentil dans le nouveau quartier de la gare.

 

Cela dura deux ans, jusqu'à certain scandale public causé par des officiers de marine après un souper trop copieux dans un restaurant de nuit. Le préfet maritime se plaignit à la police, qui donna sévèrement la chasse aux filles. Tchin-Tchié fut arrêtée en pleine rue, un soir, au sortir du Casino, et, comme elle ne justifiait d'aucun moyen d'existence, comme personne ne se dérangea pour la réclamer, on l'inscrivit sur les registres de la prostitution tolérée.

 

Malgré les explications que l'on s'efforça de lui donner, elle ne comprit absolument rien à cette formalité, sinon que le premier passant venu avait le droit de la conduire ou de la faire conduire en prison. Bientôt des contraventions l'accablèrent, au point qu'un insurmontable effroi des policiers la tint enfermée chez elle. Sa logeuse alors l'exploita, l'endetta tant et si bien qu'elle renonça d'elle-même à ce que les réglements lui laissaient de liberté. Un soir, elle s'évada pendant une absence de sa gardienne, courut au chemin de fer, se jeta dans le premier train en partance pour Draguignan, et, rendue au chef-lieu, alla s'enrôler dans une maison de tolérance qui lui avait été indiquée.

 

Son arrivée détermina dans la ville une sensation profonde. En moins d'une semaine, elle y était devenue populaire. On ne parlait que d'elle aux tables d'hôte des commis voyageurs et dans les cafés fréquentés par les sous-officiers. D'autant mieux que la tenancière n'avait rien négligé pour la mise en scène de sa nouvelle pensionnaire. Tchin-Tchié reçut une garde-robe neuve achetée tout exprès à Marseille chez le représentant d'un grand comptoir oriental : des robes de soie brochée pareilles à celles que portent là-bas les femmes des mandarins, la femme du Phu de Mytho ou du Quan-An de Vinh-Long ; des colliers de coraux blancs et roses, des bracelets de perles, des jupes de crêpe pourpre transparentes comme des tulles. Les parures se compliquaient d'accessoires hétéroclites à la mode du Japon ou du Cambodge, de bibelots coréens et d'éventails expédiés par les bazars de Calcutta ou de Singapour ; mais les Dracénois n'y regardaient point de si près et tenaient la nouvelle venue pour une Chinoise parfaitement accommodée.

 

Quand son trousseau fut achevé, on lui permit de reprendre l'habitude du bétel afin de rendre à ses dents leur teinture primitive. Elle laissa croître ses ongles et s'appliqua à ne plus prononcer un seul mot de langue française devant la clientèle. Enfin, Madame s'avisa de lui meubler une chambre spéciale, en harmonie avec son origine asiatique. Ce fut une petite pièce toute tendue de nattes en joncs fins, avec un lit bas en bois de santal et des rideaux brodés de chimères extravagantes ou d'inscriptions mystérieuses. Au plafond, sur une soie jaune impériale, un dragon de pourpre poursuivait des soleils d'or et des étoiles diamantées, à travers des arroyos verdoyants, cernés de lotus et d'azalées. Aux murailles, le long des nattes vernissées, se succédaient de bizarres estampes aux fonds de cinabre ou d'azur avec de terribles épopées, des batailles féroces se ruant en d'infinis paysages. Sur le parquet, des coussins et des meubles en bambou. Le jour arrivait à ce gynécée scandaleux et raté par un tamis de stores roses. Cette chambre de Tchin-Tchié est encore célèbre aujourd'hui dans les souvenirs de la luxure dracénoise.

 

Il n'y eut plus désormais à Draguignan de belle partie fine entre célibataires qui ne se terminât par une visite à la Chinoise. La ville tenait à la petite Annamite ; elle en était fière. Lorsqu'un étranger survenait, on lui citait Tchin-Tchié et sa chambre parmi les curiosités de l'endroit, avant la Maison du Bourreau, la Pierre de la Fée, l'armure du connétable Anne de Montmorency et la vieille chapelle des Observantins. On lui disait :

 

- Vous ne trouveriez rien de pareil ni à Brignoles ni à Fréjus, pas même à Nice ni à Marseille !...

 

Du chef-lieu, la célébrité de Tchin-Tchié rayonna bientôt sur le département. Les gens du Var appelés à Draguignan par leurs affaires ou pour déposer comme témoins devant la Cour d'Assises, ou pour visiter le préfet, rentraient chez eux avec des récits sardanapalesques. Vous pensez bien qu'ils exagéraient un peu, étant du Midi ; mais ces exagérations mêmes augmentaient la popularité de la Chinoise. Aussi la maison où s'était échouée la pauvrette réalisait des bénéfices inaccoutumés : le patron parlait d'acheter une villa sur le littoral entre Saint-Tropez et le Lavandou, la patronne assistait en robe de satin aux concerts de la fanfare municipale sur le cours. Tchin-Tchié régnait en souveraine sur le logis et mettait de l'argent de côté.

 

Or, par un beau dimanche de mai, le département du Var ayant été appelé à élire un membre de la Chambre Haute, six cents délégués sénatoriaux débarquèrent à Draguignan, armés de leurs lettres de convocation et légitimement fiers de la prérogative que leur décernait la Constitution. C'étaient pour la plupart des représentants de communes rurales, des paysans, des laboureurs, des retraités de la marine, des patrons de pêche, des montagnards de Salernes, de Bariols, de Tavernes, de Comps, de Callas, des forestiers du Plan de la Tour, de Collobrières ou de l'Estérel, des pêcheurs vivant sur la côte entre le cap d'Alon et la pointe de l'Esquine, - tous gens pour qui ce déplacement était une grosse et grave affaire.

 

Ils arrivèrent dès la première heure, longtemps avant que les bureaux de vote fussent ouverts au Palais de Justice, et se répandirent dans les hôtels et les cafés environnant la Préfecture. Quand ils se furent enquis des heures assignées aux tours de scrutin et qu'ils eurent assuré leurs deux repas de la journée, ils déambulèrent par petits groupes, réunis en délégation de canton, l'air sérieux, ainsi qu'il convient à des citoyens détenteurs de la volonté nationale. Leur oisiveté dépaysée les livrait sans défense aux manoeuvres des candidats et de leurs agents. Les uns s'engouffraient en de vastes salles de table d'hôte où des politiciens venus de loin les gorgeaient de victuailles, de vins du pays et de belles promesses. D'autres entrèrent au théâtre pour entendre les organisateurs d'une réunion préparatoire. D'autres enfin, pauvres hères, quantité négligeable, furent abandonnés à eux-mêmes, à la morne badauderie des places désertes et des ruelles obscures.

 

Jusqu'à dix heures, ils s'entretinrent en confiance des intérêts du pays sans négliger les intérêts particuliers du département. Il fut question de la rupture du traité de commerce avec l'Italie, de l'achèvement des voies ferrées sur le littoral, de la démolition des remparts de Toulon, du droit de rassemblement et de l'impôt sur le blé. Au moment voulu, tous se retrouvèrent devant les urnes et votèrent avec empressement. Par malheur, ils s'étaient insuffisamment concertés, à telle enseigne qu'aucun candidat ne se trouva nanti de la majorité nécessaire et qu'un deuxième tour de scrutin fut proclamé nécessaire.

 

Ce résultat négatif les consterna. Au déjeuner, ils s'en plaignirent. L'obligation de voter à nouveau leur enlevait le plus clair loisir de leur journée. Ceux-ci comptaient profiter de l'occasion pour visiter le Musée et la collection de médailles ; ceux-là se promettaient une promenade au dolmen ; ceux-là encore s'étaient chargés d'emplettes encombrantes pour les gens de leur village. À la grande table d'hôte de l'hôtel Bertin, un gros délégué, un marchand de chevaux de course laissa échapper à mi-voix :

 

- Sans compter que je me promettais d'aller faire une visite à leur fameuse Chinoise...

 

Cet aveu fut suivi d'un solennel silence. Les délégués rougirent, baissèrent leurs regards vers la nappe avec de petites mines embarrassées. Puis chacun d'eux confia à son voisin qu'il avait eu la même idée. La Chinoise ! Ils y pensaient tous ! Depuis la convocation du collège électoral, ils attendaient fiévreux le tour de leur réunion à Draguignan, se promettant formellement de profiter de l'occasion pour contempler à loisir la célèbre fille du Céleste-Empire. Et quelle occasion ! L'État payant le voyage et les frais de séjour ! Cependant ils expliquèrent leur projet par des mobiles purement ethnographiques. Une Chinoise, ça devait être curieux ! Il fallait voir ça, rien que voir, pour le plaisir de la chose, pour pouvoir dire qu'on l'avait vue. Et lorsqu'ils furent bien d'accord sur l'austérité de leurs intentions, ils parlèrent franchement de Tchin-Tchié, et seulement d'elle.

 

Toute la légende de la Chinoise ressuscita dans leur propos. Les délégués ignoraient son histoire et, sur la foi de voyageurs de commerce en humeur de gouaille, ils se complaisaient à lui attribuer une auguste origine. La petite servante de Saïgon leur apparaissait comme une vraie princesse de Pékin ou de Canton, sortie de son extraordinaire patrie après des aventures d'un romanesque échevelé. Un maire de la montagne avait entendu dire que son père avait été ministre, ambassadeur, général en chef ou quelque chose d'approchant. Un ancien chef de timonerie qui avait navigué dans les mers de Chine surexcita violemment les imaginations en parlant des bateaux fleurs de Canton qu'il n'avait d'ailleurs point visités et des contes absurdes que les Européens ont répandus au sujet de ces fastueux établissements. Selon lui, Tchin-Tchié sortait tout simplement d'un de ces bateaux, mais elle avait dû y apprendre des choses !...

 

À ce dernier mot, il y eut comme une rumeur autour de la table. Les délégués se regardèrent, très allumés, la pourpre du rouge désir au front, la sueur aux joues. Alors l'ancien timonier leur raconta des histoires excessives, ses bonnes fortunes dans l'Extrême-Orient avec des femmes de toutes les couleurs, les mille et une nuits d'un don Juan d'entrepont lâché éperdument dans la blague du Midi. Une congaï à la peau dorée comme un vieux bronze qui s'était éprise de lui à Yokohama et voulait le faire nommer général des gardes du Taïcoun. Une princesse indienne rencontrée chez le rajah de Visapour et qu'il lui avait fallu épouser, sous peine de mort. Une Japonaise qui voulait le suivre en Europe ; une Cinghalaise se suicidant de désespoir le matin de son départ. Et ces façons si tendres avec les hommes ! Une si merveilleuse science de la passion ! Le génie des voluptés, quoi !

 

Quand il fallut se lever de table pour le deuxième tour de scrutin, la visite à Tchin-Tchié était chose convenue. On irait vers cinq heures après la proclamation des résultats généraux, le temps de toucher l'indemnité de déplacement, et en route ! Seulement on éviterait de s'y rendre en corps. Les délégués se partageraient en petits groupes de cinq à six. Et, comme à la table d'hôte de l'hôtel Bertin, on tenait une trentaine, cela remplirait le temps jusqu'à l'heure du dîner.

 

Sur la place, devant le Palais de Justice, les six cents délégués évoluaient en proie à la même pensée fixe : la Chinoise. Les candidats ne retrouvèrent plus que des électeurs distraits dont la visible préoccupation les inquiéta fort. On vota tant bien que mal, sans élan, par hâte d'en finir. Et dès que le président du tribunal eut prononcé la clôture du scrutin, les plus pressés, les plus ardents dédaignèrent l'argent de l'État et montèrent silencieusement vers la grande maison du haut de la ville, reconnaissable à ses volets clos et à son numéro démesuré.

 

- Ces messieurs viennent pour la Chinoise ? demanda la bonne aux premiers venus. Il faudra patienter un moment... Ces messieurs peuvent attendre au salon...

 

Un salon bondé de filles fardées, en costume professionnel, soit aussi peu vêtues que possible. Mais les visiteurs les regardèrent à peine, se bornant à de vulgaires politesses pour ce troupeau. Ils commandèrent de l'absinthe afin de ne pas perdre tout à fait leur temps jusqu'au moment où la Chinoise pourrait les recevoir. Enfin, la bonne vint annoncer que Tchin-Tchié attendait «le premier de ces messieurs».

 

À chaque minute, l'assistance s'augmentait de cinq ou six arrivants. Le salon fut bientôt trop étroit et il fallut improviser des salles d'attente dans le réfectoire et dans les chambres de ces demoiselles. Les sièges manquèrent. On s'installa comme on put, les uns en lapins sur des bras de fauteuils, d'autres debout appuyés au mur, d'autres accroupis sur le parquet ou piétinant sur place. Quand les verres se firent rares, on en allait racoler dans les cafés du voisinage. En une demi-heure, la maison fut remplie jusqu'aux combles de délégués sénatoriaux. Il y en avait dans le vestibule et dans la cuisine. Une vingtaine fumaient leurs pipes, assis sur les marches de l'escalier, en causant de leurs petites affaires.

 

Lorsque les portes s'ouvraient pour livrer passage à des retardataires, des clameurs s'élevaient dans l'air alourdi par le piment des alcools et la fumée de tabac.

 

- Tiens, c'est un tel !

- Ah ! Voilà ceux de Salernes !

- Voici ceux du Beausset !

- Voici ceux de Luc !

- Voici ceux de Savary !

- Bonsoir, les gars de Soufaron !

- Place aux délégués de Soliès-Pont !

 

À sept heures du soir, le département tout entier se trouvait représenté. En attendant leur tour de monter chez la Chinoise, ces braves gens causaient de leurs petites affaires, des dernières vendanges qui n'avaient pas été bonnes à cause de la grêle, des oliviers qui avaient bien produit et des primeurs qui donnaient ferme. Un cultivateur de Soliès-Toucas se vantait d'avoir expédié à Paris plus de deux mille boîtes de cerises, et un pêcheur de Bandol proclamait qu'il n'avait jamais vu d'année pareille pour le merlan. Ils s'interpellaient pour échanger des nouvelles de leurs familles et de leurs amis. Au premier étage, le tenancier gardait la porte de la chambre chinoise et distribuait des numéros d'ordre. En entendant sonner la demie de sept heures à la cathédrale, il déclara que c'était l'instant du dîner de ces demoiselles et qu'il fallait vider la maison pour ne revenir qu'à partir de neuf heures.

 

Les délégués se dispersèrent vers les tables d'hôte et mangèrent au galop. Les privilégiés, ceux qui devaient à leur empressement d'avoir déjà visité Tchin-Tchié, furent les héros de la soirée.

 

En réalité, ils revenaient profondément déçus de leur furtive excursion à travers le paradis des voluptés orientales, en proie au «Omne animal triste» du poète romain ; mais ils se gardaient bien d'en convenir. Au lieu de narrer honnêtement leur déconvenue, les caresses banales de l'Annamite, l'accueil écoeuré de cette prostituée en tout semblable aux autres, ils effectuaient en parlant d'elle des airs de se souvenir avec délices, de se rappeler une sensation savoureuse, et laissaient entendre à demi-mots calculés que la réalité avait dépassé leur attente. Aussi le dîner fut-il vite avalé. Avant huit heures et demie, les délégués reprenaient le chemin de la maison honteuse, et, en «espérant» l'heure marquée pour leur accès du soir, ils fumaient dans la rue en marchant silencieusement, le cerveau hanté comme par des rêveries de fumeurs d'opium.

 

À minuit, Tchin-Tchié demanda grâce. Étendue sur les draps de son lit de santal, elle se prétendait rompue, invoquait ses jambes éreintées, ses reins fourbus, son pauvre corps exténué de brutalités et caresses. Le patron la raisonna, fit appel à son courage, la menaça de la police. Ce serait impardonnable de s'arrêter en pleine veine au milieu de la nuit, alors que la maison regorgeait encore de messieurs qui attendaient leur tour en tirant la langue. On avait déjà encaissé plus de douze cents francs, sans compter les consommations et la limonade qui marchait rondement depuis le dîner. Un succès comme on n'en avait jamais vu nulle part et dont on ne pouvait manquer de parler longtemps.

 

- Voyons, voyons, tu ne vas pas reculer devant la besogne, un jour comme aujourd'hui !...

 

En effet, une rumeur grossissait dans la maison, montait à travers l'escalier avec des bruits de verres choqués dans les toasts et de gros éclats de rire. Les ruraux s'étaient installés, bien déterminés à y passer tous, à tour de rôle jusqu'au dernier, à ne point rentrer bredouilles. Pour passer le temps, ils vidaient bouteilles sur bouteilles et organisaient des parties de manille ou de piquet à quatre. Quelques-uns, alourdis par une chaude journée, s'étaient allongés sur le parquet et somnolant dans des coins en rêvant tout haut de voyages en Chine et de bateaux-fleurs.

 

Le tenancier décida Tchin-Tchié par la promesse d'une robe neuve en lambas de Madagascar et d'une semaine de repos dans un joli cabanon de la campagne, entre Draguignan et Trans. Premièrement il lui fit avaler une demi-bouteille de vin de champagne pour lui redonner des forces.

 

- Voyons, lequel de ces messieurs ?...

 

À trois heures elle redemanda à boire, vida cinq ou six verres d'un vin glacé fortement additionné d'eau-de-vie. Une fièvre ardente l'agitait et couvrait sa maigreur d'une aigre transpiration. Tant pis ! on ferait d'elle ce qu'on voudrait, mais elle ne se sentait plus la force de se mouvoir. À quatre heures, aux bras d'un adjoint de la côte, elle se prit subitement à chanter une chanson de son pays, - cela sans un mouvement, presque inerte, inconsciente de l'assaut qu'elle subissait. C'était un couplet d'une chanson populaire dans l'Annam : les Cinq Veilles.

 

«À la troisième veille, les amants rient. De ses doigts effilés, elle voudrait bien se dépouiller de sa tunique. Brusquement, elle détache sa ceinture en soie parfumée. - Son corps est blanc comme la neige ; elle te le donne, mauvais sujet ! Tu ne valus jamais rien de bon, depuis que tu es au monde ; pourtant la jeune petite femme se laisse prendre tout entière par toi.

 

Lui répond : - Je ne sais pas quand nous pourrons nous revoir, mais je garderai la reconnaissance de ces doux instants».

 

- Lequel de ces messieurs ?...

 

Voici maintenant que trois visiteurs se gourmaient au bas de l'escalier, chacun prétendant monter le premier. Le patron descendit pour s'interposer et tomba dans une affreuse bagarre : des délégués échauffés qui se prenaient aux cheveux dans le salon à propos de l'élection de la veille. Les guéridons bousculés renversaient les bouteilles. Les filles se sauvaient en criant.

 

- Voyons, messieurs !...

 

Là-haut, devant la porte de la Chinoise, éclataient des jurons furieux. Presque aussitôt la porte céda sous une poussée, et la bande ivre se rua dans la chambre orientale. Tchin-Tchié demeura immobile, sans comprendre, prise de délire et chantant toujours. Les pochards s'arrêtent devant elle, tout bêtes, un peu impressionnés en présence de cette créature singulière, quasi morte d'une ignoble lassitude, et intimidés aussi par ce lieu peuplé de chimères. Ils ne reprirent langue qu'en présence du patron qui leur enjoignit de déguerpir.

 

Les filles épouvantées appelèrent la police.

Aurélien Scholl (1833-1902)Journaliste, fondateur ou cofondateur de plusieurs journaux (Le Satan, La Silhouette, Le Jockey, Le Club, Le Camarade, Le Lorgnon et Le Nain jaune). - Auteur dramatique, chroniqueur et romancier.

 

Une chinoise

Et tandis que gendarmes et agents dispersaient à coups de poing les ruraux titubant, là-haut, dans son lit de santal, Tchin-Tchié se mourait sans comprendre, en roucoulant des phrases de romances qui évoquaient à son délire le beau pays des marais bleus, des cigognes d'argent, des lotus pâles et des dragons farouches penchés sur son agonie.
Source: http://www.bmlisieux.com/archives/chinoise.htm

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